trois
jours qui ébranlèrent le nouvel ordre mondial
La révolte de Los Angeles
-avril-mai 1992-
par le groupe surréaliste de Chicago
source
LES CHOSES NE SONT
PLUS CE QU'ELLES ETAIENT
"Partout
où vous trouverez l'injustice, la forme approprié
c'est l'attaque" T-Bone Slim
"Nous ne pouvions pas choisir dans lequel nous vivons
-cet effondrement de toute une société- mais nous
pouvons choisir les moyens d'en sortir." CLR James.
"N'ayez pas peur allez-y jouez" Charlie Parker.
Avec
des hautes de plusieurs dizaines de mètres et s'étendant
sur des dizaines de kilomètres carrés, la révolte
de Los Angeles d'avril-mai 1992 a éclairé l'horrible
réalité nationale du nouvel ordre mondial. Grâce
au secteur habituellement le plus invisible de la population des ÉtatsUnis-
la “ sous-classe ” méprisée -, l'injustice
fondamentale de la société américaine est soudainement
devenue visible aux yeux du monde entier. En une année de campagnes
électorales et de “ sondages d'opinion ” absurdes
et insipides, alors que Pogo faisait remarquer que ce n'étaient
pas les choix mais le manque de choix qui faisait des élections
américaines une mascarade, l'avant-garde de la majorité
abstentionniste a exprimé haut et clair ses féroces
opinions contre l'Establishment. En un temps de démoralisation
et d'incohérence politique globale, les gens les plus démunis
du pays ont changé le paysage et la direction de la politique
américaine et montré la voie à tous ceux qui
sont en quête de la vraie liberté et de la justice pour
tous.
Les fausses ambitions de grandeur de la classe dominante qui ont suivi
l'effondrement des bureaucraties capitalistes d'État de l'Europe
de l'Est et de l'URSS - illusions déjà interrompues
par une récession empirant constamment aussi bien que par un
dégoût croissant envers la corruption et la malfaisance
du gouvernement nord-américain à l'intérieur
et à l'étranger - ont crevé comme une bulle tandis
que les sans-emploi, les sans
abri et les hip-hoppers de L. A. se mettaient à réinventer
les traditions révolutionnaires du 1er Mai avec deux jours
d'avance.
Les rebelles de L. A. ont montré que quelques maires et chefs
de police noirs et latinos, quelques spectacles télévisés
pour les minorités et quelques visages-alibis de célébrités
noires et latinos sur des panneaux de pub ne résolvent pas
et ne peuvent pas résoudre les problèmes de ceux qui
sont forcés de vivre dans les ghettos noirs, les barrios et
autres “ mauvais ” quartiers de l'Amérique. Fils
et filles des rebelles de Watts de 1965, petits-fils et petites-filles
des “ zoot-suiters [équivalent des zazou]” et beoppers
des années quarante, les rebelles de L. A. ont scandé
sur fond de rap à tous et à chacun qu'il ne faut rien
de moins qu'une transformation complète des relations sociales
pour créer une vie qui vaille d'être vécue.
Pendant trois journées entières, plusieurs dizaines
de milliers de gens ont dit “ non ! ” au système
d'esclaves connu sous le nom de “ mode de vie américain
”. Dans l'enthousiasme hautement éducatif de l'action
de masse, le train-train de la résignation, établi de
longue date, fut rejeté en faveur de l'improvisation, de l'expérience,
de la découverte. Quoique brièvement, des multitudes
qui avaient été condamnées à une vie morte
découvrirent de nouvelles raisons de vivre, de nouvelles possibilités
de vie.
Maintenant, presque un an plus tard, les murailles de l'oppression
en tremblent encore.
LEURS
MESSAGES ET LES NOTRES
“
Par quelle règle de morale, la violence employée
par un esclave peut-elle être considérée comme
la mime que celle d'un esclavagiste ? [...] La violence qui vise
au rétablissement de la dignité humaine et d l'égalité
ne peut pas être jugée à la même aune
que la violence qui vise au maintien de la discrimination et de
l'oppression. ”
Walter Rodney: The Groundings With My Brothers, 1969.
“ Le policier est l'ennemi absolu." Charles
Baudelaire.
L'INITIATIVE
HARDIE des audacieux et jeunes rebelles de L. A. a permis maintenant
à d'innombrables millions de personnes de voir, d'entendre
et de sentir- comme jamais auparavant - la crise totale de cette civilisation
mortifère. Dans un ordre social où les “ portes
de la perception ” sont systématiquement bloquées,
condamnées et couvertes de fils barbelés, la libération
des sens est l'indispensable préalable à toute autre
libération.
“ Envoyer des messages ” au peuple est une des principales
fonctions du monde des affaires et du gouvernement. C'est le monopole
officiel de ceux qui sont au pouvoir- nous autres sommes considérés
comme de simples récepteurs. Quand le président des
États-Unis dit qu'il va envoyer un message, comme pendant le
massacre du golfe Persique et la révolte de L. A., “
message ” signifie généralement la troupe. Les
rebelles de L. A., néanmoins, ont envoyé de vigoureux
messages de leur cru - des messages de résistance, de révolte
et de liberté -et ces messages furent entendus haut et clair
par des millions de gens.
La révolution est, de fait, d'abord et surtout, une question
d'expression humaine. Ceux d'entre nous qui continuent de rêver
à la révolution - qui n'ont pas désespéré
de créer une société vraiment libre - proclament
non seulement leur solidarité avec les rebelles de L. A. et
leur détermination à les défendre, mais aussi
leur conviction que leur action a plus fait pour mettre en évidence
les questions fondamentales que tout ce qui est arrivé depuis
ces dernières années.
Sans équivoque, nous sommes du côté des rebelles
de L. A. Leurs ennemis sont les nôtres, comme l'est leur mépris
pour un ordre social fondé sur l'inégalité et
l'autorité appuyée par la force. Nôtres, aussi,
sont leur désespoir, leur rage, leur aspiration à une
vraie vie, et leur conscience aiguë que l'action directe est
aujourd'hui le seul moyen efficace d'amélioration sociale.
Avant tout, il est important de purger l'atmosphère de la toxique
poussière idéologique que le gouvernement et ses machines
à produire des informations ont répandu partout sur
la révolte de L. A. et ses suites. Rejetant le terme dépréciateur
d'“ émeute >* nous reconnaissons dans la révolte
un soulèvement vraiment révolutionnaire qui a mis en
question les fondements de l'exploitation par la ploutocratie nord-américaine,
démasqué la fiction de sa démocratie et rechargé
toutes les forces émancipatrices de ce pays et du monde. De
fait, loin d'être une a émeute ” isolée,
les événements de Los Angeles ont déclenché
une vague de révoltes dépassant si largement le simple
événement local, qu'on peut en fin de compte s'y référer
par la date plutôt que par le lieu. De même qu'il y eut
Mai 68, il y eut Avril-Mai 1992.
Dans l'attaque directe des institutions répressives de cette
société, nous reconnaissons une critique pratique quasi
totale et, en tant que telle, une réfutation pratique de tous
les idéologues de gauche, de droite et du centre, dont les
critiques partielles et les programmes réformistes ne sont
guère plus que la marque de fabrique de l'impasse, de la défaite
et de la réaction.
Ainsi, nous rejetons également les calomnies de la classe dominante
- lancées par d'innombrables journalistes et hommes politiques,
y compris Mike Royko dans le Chicago Tribune et Stanley “ Hanging
Judge ” (le juge pendeur) Crouch dans le New York Times -selon
lesquelles les rebelles de L. A. ne sont que “ des auteurs de
viols collectifs, des tueurs, des voleurs ”, “ des émeutiers
et des criminels de rue ”, “ rien d'autre qu'une manifestation
d'opportunisme barbare ”, et des fauteurs d' “ anarchie
criminelle ”. De telles insultes révèlent l'hypocrisie
béate de ceux qui saluent “ les combattants pour la démocratie
” approuvés par le ministère des Affaires étrangères,
mais qui exècrent ceux qui vivent et combattent aux États-Unis
mêmes.
On ne peut attendre de gens qui se trouvent pour la première
fois dans un environnement déserté par les flics, conscients
d'être plus libres qu'ils ne l'ont jamais été
de leur vie, qu'ils se comportent en modèle d'êtres humains
libres dans une société libre, car dans leur première
expérience de la liberté ils apportent avec eux l'accumulation
d'une vie entière de non-liberté. Il serait absurde
de croire que, à l'instant où leurs fers tombent de
façon soudaine et inattendue, ceux gui ont été
liés leur vie durant vont évoluer sur-le-champ avec
la grâce du danseur. Non, ils ne feront pas toujours ce qu'il
faudrait, et certains commettront inévitablement de terribles
erreurs. Que ces excès fassent partie de toute insurrection
des opprimés est un truisme - la Révolution américaine
fut pleine d'excès -, et seuls des lèche-bottes du statu
quo pourraient dénoncer de tels soulèvements à
cause des excès de quelques-uns.
L'important n'est pas simplement de condamner la brutalité
de ceux qui se sont soulevés mais aussi comme Sister Souljah
[Sister Souljah: rapeuse noire du Broux s'exprimant politiquement
par la chanson.] l'observa à l'époque, de replacer de
tels excès dans le contexte de violences bien pires: celles
qui sont le lot quotidien des cités américaines. Ainsi,
seulement, pourrons-nous les éviter dans l'avenir. En tout
cas, ne perdons pas le sens des proportions. Les excès commis
par les rebelles de L. A. ne furent pas les traits les plus remarquables
de la révolte. Les dénonciations hystériques
de la violence par ceux qui gouvernent sonnent particulièrement
creux. Le président de la CIA et les commentateurs aux ordres
ont essayé de nous convaincre que quatre Noirs accusés
d'avoir battu un chauffeur blanc dans les premières heures
du soulèvement étaient des ogres parmi les plus répugnants
de tous les temps. Pour mettre cela en perspective, il suffit de compter
le nombre de ceux qui ont perdu leur vie en une seule heure de “
dommages collatéraux ” lors du massacre du peuple irakien
en 1991 par les États-Unis.
Fausse aussi, et pourtant partie intégrante de l'apologie des
oppresseurs, est la vision “ consumériste ” de
la révolte, selon laquelle les “ émeutiers ”
rivalisèrent à qui mieux mieux dans l'accumulation des
biens. La principale action des rebelles fut pourtant l'attaque et
la destruction des commissariats de police, des bâtiments officiels
et des magasins considérés comme des symboles de l'ordre
dominant. Les prétendus pillages furent décidément
un phénomène secondaire. Pour la “sous-classe
”, en outre, la pub des mass media est une cruelle imposture:
ce que vous voyez, c'est ce que vous ne pouvez vous offrir et que
vous n'aurez jamais.
Nous rejetons aussi la théorie des libéraux- telle que
l'avancent James Ridgeway et d'autres - selon laquelle, Gates, le
chef de la police aurait d'une manière ou d'une autre manigancé
ou mené la révolte car il savait qu'elle allait arriver,
qu'il refusa de s'y opposer (pour des raisons personnelles aussi bien
que politiques) en mobilisant la police de L. A. et que, au bout du
compte, il en retira le plus grand profit. Élever ainsi un
quelconque des acteurs les moins importants de l'histoire - chefs
de police, hommes politiques et autres parasites - à des positions
de pouvoir qu'ils ne purent jamais atteindre, c'est réduire
les masses au statut de simples objets de l'histoire, victimes inévitables
de l'autorité toute-puissante.
Le peuple des rues de L. A. a subi de nombreuses pertes et, pour le
moment, a battu en retraite. Mais ce fut lui, et non pas Gates ou
quelque autre éminente personnalité, qui fit l'histoire
pendant les deux derniers jours d'avril et le 1er mai 1992.
Finalement, il est impossible d'être d'accord avec ceux qui
affectent de ne voir dans la révolte de L. A. qu'une “
tragédie ”. Qu'elle ait eu des aspects tragiques, personne
ne le niera, mais on ne peut l'évacuer ainsi d'un simple trait
de plume. Qu'il n'y eût pas eu de révolte après
l'annonce du verdict concernant les policiers, que la scandaleuse
décision de l'affaire Rodney King eût été
passivement acceptée, voilà, oui, ce qui eût été
une tragédie !
LE
PRINTEMPS EST LÀ
“
A vrai dire, les phénomènes ne se déroulent
pas toujours en pratique selon les schémas établis.
”
Amilcar Cabral, 1968.
“ Jusqu'à présent, I'on a décrit
le malheur, pour inspirer la terreur, la pitié. Je décrirai
le bonheur pour inspirer leurs contraires. ” Isidore
Ducasse, 1870.
POURQUOI Los ANGELES ? Le poète Larry Neal a écrit que
“ l'Amérique est le plus grand geôlier du monde,
et nous sommes tous en prison ”. Il est caractéristique
du Nouvel Ordre mondial que la cité d'Amérique qui ressemble
le plus à une prison, véritable foyer de racisme institutionnalisé
et couveuse de quelques-unes des innovations les plus insidieuses
de l'histoire dans la guerre du Capital contre le Travail, se trouve
aussi être ce que Mike Davis appelle la “ métropole
à la croissance la plus rapide du monde industriel avancé
” (1). Rien n'est moins surprenant qu'une révolte majeure
éclate dans une cité où la misère post-industrielle
a atteint son niveau le plus haut. Mais les événements
d'avril-mai 1992 ne peuvent être réduits au statut de
phénomène “ régional ”. En fait,
la révolte a révélé, dans ses grandes
lignes, des tracés et des courbes qui aideront à définir
le déroulement de la lutte pour l'émancipation humaine
sur ce continent dans les années à venir.
Los Angeles est la cité la plus militarisée des États-Unis,
et ses flics ont depuis longtemps la réputation d'être
les plus fascistes du pays. Le Département de Police de L.
A. compte 8 000 agents, et il faut ajouter la Police du Shérif
qui en compte 8 000 aussi. Le premier jour du soulèvement,
Wilson, le gouverneur de Califon1ie, fit donner 4 000 soldats de la
Garde nationale. Le président Bush envoya 4 500 militaires
et marines aussi bien que 1 200 conseillers juridiques fédéraux
de la Patrouille des frontières, du Bureau des prisons, du
Commandement des forces aériennes, de la Police des parcs américains,
des unités héliportées du service des Douanes,
des équipes de la
section armes et tacticque spéciales (SWAT) du FBI, et des
équipes spéciales du Bureau des alcools, tabacs et armes
à feu. 1 200 officiers de la Patrouille des autoroutes de Californiefurent
mobilisés. Outre ces 26 900 défenseurs en armes du Capital
et de l'État, plusieurs milliers d'autres étaient en
“ réserve ”. De plus, L. A. possède 3 500
agences de “ sécurité privée '* toutes
lourdement armées.
Qu'il eût fallu soixante-douze heures à ces immenses
forces militaires pour occuper les quartiers rebelles montre que le
soulèvement exprimait le malaise et les désirs d'une
large communauté. De manière significative, bien plus
que dans les soulèvements de ghetto des années soixante,
la révolte de L. A. s'étendit vite au-delà des
vastes zones libérées du ghetto lui-même, allumant
des foyers de rébellion parmi les opprimés d'Hollywood,
de Long Beach, de Pasadena et d'ailleurs. En tout, quelque 10 000
commerces furent détruits. Les dégâts furent estimés
à un milliard de dollars. Environ 17 000 “ émeutiers
”furent arrêtés. Près de 2 000 furent “
déplacés ”.
Moins d'une heure ou deux après les premières nouvelles
sur les “ troubles ” de L. A., les services de police
furent placés en “ réserve ” sur tout le
territoire des États-Unis. Des réservistes furent rappelés,
les patrouilles de rue augmentèrent. Et par tout le pays la
police locale fut invitée à ajouter les mensonges et
les menaces de son cru à la propagande non-stop des médias
aux ordres.
Malgré ce déploiement de forces policières et
militaires à l'échelle de la nation, malgré un
complet mépris des libertés civiques par les forces
mises en place, qui prit les proportions d'un état de siège
à Los Angeles, Las Vegas et ailleurs, et malgré l'enfilade
de demi et de non-vérités débitées à
la télé, à la radio, dans la presse et en chaire,
la révolte de L. A. provoqua une réaction positive et
active d'un océan à l'autre. Peu importe les manœuvres,
aussi rusées furent elles, de l' “ officiel ” ministère
des Affaires étrangères ou des commentateurs des médias
- qui peut faire la différence ? - pour essayer de supprimer
les vraies informations en provenance de L. A. ou de les noircir avec
des images et des insinuations racistes, des jeunes récalcitrants
d'un bout à l'autre du pays ont percé l'écran
de fumée et sont entrés dans l'action. Des actions de
protestation qui, dans certains cas, tournèrent à la
révolte totale, provoquée par l'annonce du soulèvement
de L. A. et en solidarité avec lui, eurent lieu dans au moins
quarante-quatre cités sur vingt États (V.
Comme cela est vrai de la révolte de L. A. elle-même,
peu sinon aucune de ces révoltes de solidarité ne furent
menées ou même, à vrai dire, affectées
en quelque façon par la gauche organisée. Sans la moindre
préparation à un tel soulèvement, dont quelques
“ théoriciens de pointe ” avaient en fait prouvé
l'impossibilité dans ce qu'ils aiment à appeler cette
époque “ post-moderne ”, la gauche - à de
très rares exceptions près (3) - ne contribua ni aux
événements eux-mêmes ni à leur clarification
théorique ultérieure. Dans la presse américaine
dite de gauche, la couverture de la révolte de L. A. oscilla
de manière caractéristique entre les génuflexions
avec torsions de mains sur la “ tragédie ”, et
l'autosatisfaction cynique tirée de ce soulèvement qui,
comme n'importe quel événement, n'importe où,
n'importe quand, “ soutenait ” une fois de plus, tel ou
tel programme archaïque. Tout au plus, les sectes de gauche prêtèrent
un certain soutien aux manifestations d'après la révolte,
auxquelles néanmoins elles tentèrent trop souvent d'imposer
un point de vue réformiste en liant les revendications pour
un travail moins dénué de sens au sort du Parti démocrate,
dont l'écœurante campagne présidentielle aborda
la révolte de L. A. en jouant la “ carte Sister Souljah
a pour réaffirmer avec force insistance cette évidence
que Bill “ More Cops On The Streets ” (Plus de flics dans
les rues) Clinton n'était derrière son saxophone qu'un
politicien blanc conservateur de plus.
Bien plus intéressant et lourd de conséquence que ces
exercices de foire de l'intelligentsia soi-disant radicale, ce fut
l'action décidée des sans-abri, qui troquèrent
à la vitesse de l'éclair leur condition de gens à
la rue contre celle de gens dans la rue, et la lucidité et
l'audace révolutionnaires de la communauté hip-hop,
et des jeunes insurgés de la classe ouvrière en général,
qui furent bien sûr le cœur et l'âme de la révolte.
Contrairement à ceux qui affectent de ne voir qu'analphabétisme
et ignorance dans la “ jeune génération ”,
nous prétendons que les adolescents les plus pauvres d'Amérique,
pour la plupart exclus du système éducatif, sont, à
beaucoup d'égards et d'une façon fondamentale, bien
plus avisés que ceux qui veulent les garder à l'école
pour les préparer à des boulots... inexistants. Si la
meilleure façon d'apprendre est de faire, la première
chose est de décider quoi faire. Il y a toute raison de croire
qu'en quelque soixante-douze heures de destruction populaire créatrice,
la population insurgée de L. A. a plus appris-que pendant toutes
les années qu'elle a passées confinée en salle
de classe. Presque en passant, donc, elle a proposé la seule
solution pratique à la crise largement débattue de l'éducation
américaine.
Que les hip-hoppers et les laissés-pour-compte de l'école
aient beaucoup à apprendre, c'est évident, mais ils
ont aussi beaucoup à enseigner. On aurait tort de minimiser
l'inévitable confusion et, dans certains cas, la franche misogynie
et l'hystérie anticoréenne, qui affligent la communauté
hip-hop et les rappers, qui constituent son expression publique la
plus connue. Il n'en est pas moins essentiel de reconnaître
dans cette communauté, et dans sa musique, l'émergence
d'un orgueil rebelle, le rejet conscient des valeurs dominantes et
des institutions qui les soutiennent et, surtout, une nouvelle identité
radicale enracinée dans une conscience de masse, qui se développe
et montre que le changement révolutionnaire est possible. L'auto-organisation
de ces gosses en casquette de rapper marquée du X de Malcolm
X a aidé à poser les fondations pour rien moins que
la création d'une société libre.
En contraste hilarant avec le puritanisme sinistre et la rhétorique
“ réaliste ” de la gauche, les nouveaux guérilleros
urbains de L. A. voulaient se payer du bon temps. Interrogés
par des reporters sur les raisons du pillage, beaucoup répondirent:
“ Parce que c'est le pied ! ”. Une photo de première
page du Chicago Tribune du 1er mai portait la légende: “
Les pilleurs rient en emportant tout ce qu'ils peuvent ”. Ironiquement,
le gros titre à la une au-dessus annonce: a Cauchemar de violence
à L. A. ”. Le cauchemar d'une classe est le rêve
heureux d'une autre.
Coco Fusco a bien montré que “ se moquer de l'identité
imposée, des règles imposées, des lois imposées
” est depuis longtemps un élément du combat anti-impérialiste.
En avril-mai 1992, l'humour fut une arme majeure. Il était
difficile à ceux qui se servaient dans les magasins abandonnés
par les gardiens de ne pas faire de plaisanteries sur le “ marché
libre ”. Moins d'un jour après le début de la
révolte, des autocollants: “ Soutenez votre police locale:
tabassez-vous vous-mêmes ” apparurent sur les murs, les
fenêtres et les réverbères d'un bout du pays à
l'autre. Rien ne fait plus pour la libération de l'esprit qu'une
bonne blague aux dépens des flics, des patrons et des bureaucrates.
En outre, comme dans le mouvement des
femmes pour la liberté de procréation et dans celui
contre le massacre du Golfe, les humoristes -auteurs de bandes dessinées,
bateleurs de rue, détourneurs d'affiches et graffiteurs-comédiens
-saisirent l'essentiel de la révolte de L. A. plus vite et
avec plus de logique que n'importe qui. Une théorie sociale
coupée de l'humour ne peut pas servir la cause de la liberté.
L'insistance des rebelles de L. A. sur l'humour et sur le plaisir
de piller et d'autres formes de révolte, indique que leur point
de départ se situait bien loin du principe politique de réalité.
Dans un des articles les plus pénétrants sur la révolte,
Robin D. G. Kelley attira l'attention sur “ la joie et le sentiment
de puissance ” qui se lisaient sur le visage de ces Noirs et
Latinos, jeunes et pauvres, “ s'emparant des biens et détruisant
ce que beaucoup tenaient pour les symboles de la domination ”
(4). Dans cette joie et dans ce sentiment de puissance repose le seul
avenir qui vaille la peine d'être rêvé.
L'insurrection de trois jours à L. A. en 1992 fut aussi spontanée
que le soulèvement des travailleurs hongrois en 1956, la révolte
de Mai 68 à Paris et la grêve générale
de Trinidad en 1970, et elle sera toujours, avec d'autres, à
la place d'honneur des grands bonds vers la liberté. Aujourd'hui,
quand tout ce qui reste de la gauche traditionnelle n'est qu'un zeste
desséché de mouvements morts depuis longtemps, ceux
qui n'ont rien à perdre continuent de nous offrir les fruits
nouveaux de l'Arbre de Vie.
MENSONGE
EN TECHNICOLOR
“
Le rêve est la vérité. ”
Zora Neale Hurston, 1937.
“ On ne peut avoir le capitalisme sans le racisme. ”
Malcolm X, 1964.
“ Vous savez, cette émeute a été
notre média. ”
Jeune de L. A. à des reporters, 1992.
PENDANT
LA REVOLTE de L. A., il devint clair que même l'information
apparemment la plus simple était saturée de mensonges.
On nous répéta maintes et maintes fois, par exemple,
que “ la violence débuta peu après l'annonce du
verdict ” - comme si le verdict raciste lui-même n'était
pas un acte de violence, et comme si toute l'affaire King ne montrait
pas à quel point la violence participe du comportement routinier
du Département de Police de Los Angeles et du mode de vie américain.
Un autre refrain malhonnête exprima la consternation des médias:
les rebelles de L. A. étaient “ en train d'incendier
leurs propres quartiers ”. Les leurs, vraiment ? Y a-t-il quelqu'un
pour croire réellement que des gens forcés de vivre
dans ces communautés de désolation et de terreur les
possèdent ou les contrôlent ?
En fait, la leçon principale de la révolte fut de montrer
à quel point les médias de l'Establishment et le comportement
habituel des racistes déterminent les Américains blancs
à nier ce qu'ils voient. Ainsi, un juré s'obstina à
maintenir que King “ dirigeait l'action et qu'il la contrôlait
complètement ” alors qu'il gisait accablé sous
la volée de coups que lui assenait la police. Un gros titre
du Chicago Tribune, dans un rare accès de lucidité,
résuma le parfait (illogisme du jury: “ Ce que nous pensions
avoir vu dans la bande vidéo n'est pas arrivé. ”
Les membres du jury qui acquittèrent les flics coupables de
voies de fait sur Rodney King montrèrent une capacité
terrifiante à
construire un “ simiotexte ” blanc qui leur permit de
nier la brutalité du pouvoir, malgré le nombre de fois
où ils l'observèrent. Assurément, même
maintenant, une petite armée d'universitaires s'efforce fiévreusement
d'adapter les divers modes de la “ déconstruction ”
aux réalités de Los Angeles. Dans la mesure où
de tels intellectuels sont incapables de voir que l'oppression et
la liberté (et non pas seulement des images manipulables à
l'infini) sont en jeu, ils ne peuvent, par l'usage débridé
qu'ils font de la “ déconstruction ”, sortir d'une
apologétique honteuse semblable à la capitulation de
H. de Man devant le fascisme ni se démarquer de la lâche
décision des jurés de Simi Valley.
Ce ne fut pas seulement la conduite du jury, mais le spectacle entier
donné par la presse et les commentateurs télé
qui montra comment il est possible d'être littéralement
aveuglé par le racisme. Étant donné les procès-verbaux
d'arrestation et les images de la révolte, il ne peut y avoir
de doute sur le fait que la réaction de la communauté
au verdict de l'affaire Kingfut multiculturelle, pour employer un
terme que les universités n'ont pas encore totalement vidé
de sens.
La jeunesse latino se déversa dans les rues aux côtés
des Afro-Américains et subit plus d'arrestations et de “
déplacements ” que n'importe quel autre groupe. Beaucoup
de rebelles étaient fraîchement arrivés des pays
d'Amérique centrale dont les récentes histoires de résistance
garantissaient qu'ils ne s'en laisseraient pas imposer par la présence
des tanks. Les Américains d'origine coréenne vinrent
en grand nombre aux rassemblements du mouvement Justice for King et
furent arrêtés par centaines. Quantité de Blancs
firent partie des foules insurgées et figurèrent bien
en vue sur nombre des photographies les plus frappantes du soulèvement.
La police arrêta plus de mille Blancs.
Typiquement, néanmoins, en novembre 1992, quand le New York
Times revisita les lieux de la révolte, ses journalistes réussirent
à faire entièrement disparaître cette population
blanche. “ La population blanche de la cité, selon le
Times, bien que largement épargnée par l'émeute,
fut secouée par le soulèvement dont elle fut témoin.
”
Avant la révolte, et après qu'une jeune afro-américaine
eut défié, dans un meeting de protestation, le maire
Bradley -
“ On ne peut pas faire confiance à ces gens (Bradley
et autres) pour agir. Vous (la foule), vous savez ce qu'il faut faire
” -, les femmes jouèrent un rôle de premier plan
dans les rues. Une photo du New York Times, prise peu après
mais à des kilomètres de là, montrait, selon
la légende, cinq personnes criant “ des insultes et des
menaces à la police ”: quatre étaient des femmes.
Trois des quatre pillards en train de rire représentés
sur la première page du Chicago Tribune du 1er mai étaient
des femmes. Quelques jeunes mères latinos portaient des bébés
avec elles tandis qu'elles pillaient. Un reporter britannique remarqua
une femme noire lançant méthodiquement des pierres dans
les fenêtres de l'immeuble du L. A. Times. A Hollywood, une
“ bande de petites filles blanches ” - comme le décrivit
un journaliste radio -se servit à même le stock d'un
grand magasin de lingerie. Suite passionnante à la plus grande
manifestation de femmes de l'histoire des ÉtatsUnis - la marche
pour le droit à la libre procréation à Washington
DC, quelques semaines plus tôt -, la révolte de L. A.
donna consistance à l'expression usée d'“ Année
de la femme ”.
Malgré tout cela, I'image dominante du soulèvement donnée
par les médias fut de loin le tabassage de l'automobiliste
blanc Reginald Denny par de jeunes Noirs. Armés d'un petit
bout de bande vidéo, la presse et la télé imposèrent,
en se focalisant sur Denny, leur Nouvel Ordre mondial à la
place de l'activité variée, créatrice, vivante
de la révolte.
Ainsi ce furent les Afro-Américains de sexe masculin, censés
en tant que tels constituer une menace, et non pas les violences policières,
qui devinrent le problème central des médias. Prendre
Denny pour victime, de ce point de vue, n'équilibrait pas simplement
le cas de King, cela l'expliquait, ainsi que le verdict de Simi Valley.
Les Noirs, comme d'habitude, étaient le problème. Ils
étaient, comme le suggérèrent les glapissements
soigneusement rodés de Bush et de Quayle, les produits pathologiques
de l'effondrement de la famille noire, ils étaient des mercantis
et des incendiaires hip-hop. La télé en vint à
représenter les femmes noires de South Central comme dans un
mélo, non pas comme des personnes agissant de leur propre chef,
mais comme des spectatrices abusées, d'irresponsables enfants
porteuses d'enfants incontrôlables, et même des fans de
Murphy Brown sans cervelle poussées à la
maternité hors mariage par l'exemple néfaste d'une héroïne
de sitcom riche, blanche et à la quarantaine bien sonnée.
En réduisant l'émeute à une affaire de jeunes
Noirs de sexe masculin, les informations ne permettaient guère
d'en comprendre la participation multiraciale et multi-ethnique. Comme
l'écrivit Mike Davis: “ On entend les commentateurs parler
à satiété des jeunes Noirs alors qu'en fait on
voit d'autres groupes ethniques sur l'écran (5) ”. Que
faisaient par exemple tant de gosses blancs à envahir les rues,
à s'exposer au danger ? Pourquoi les arrestations se firent-elles
surtout chez les Latinos ? Ces questions furent ignorées la
plupart du temps.
Occasionnellement, un magazine d'information a cité brièvement
un “ expert ” quelconque pour dire que les événements
de Los Angeles étaient une “ émeute de classe
”, de pauvres, indifférents aux problèmes de race,
et agissant sous l'effet d'une misère commune. Cette analyse,
bien meilleure que tout autre disponible dans la presse populaire,
souffre de la tendance des intellectuels américains à
supposer que ce qui relève d'un problème de classe ne
relève donc pas d'un problème de race. Le conflit de
classes, évident dans la révolte de Los Angeles, ne
devrait pas occulter le fait qu'elle a surgi à la suite d'une
exigence claire de justice raciale. Les jeunes Afro-Américains
de la “ bourgeoisie ”, y compris les étudiants
de l'université de Californie du Sud, de l'université
de Californie-Los Angeles et des campus de l'Etat de Californie, participèrent
énergiquement à la révolte. Les jeunes Blancs
qui se joignirent à l'action faisaient plus qu'exprimer de
simples griefs de classe, ils faisaient un pas décisif vers
l'abolition de la suprématie blanche en se mêlant à
une “ émeute raciale ” pour attaquer l'autorité
plutôt que pour attaquer les Afro-Américains. Ce sont
les “ infos ”, mais vous ne le saurez jamais par les journaux.
Quand la presse sortit vraiment du cadre “ jeunes Noirs contre
société blanche ”, elle ne le fit que pour souligner
les tensions entre Afro-Américains et commerçants coréens
et, plus récemment, entre Noirs et Latinos. Ces deux zones
de tension sont d'immense importance. Que les médias, apparemment,
ne soient capables de repérer les préjugés anti-asiatiques
et antilatinos (et anti-arabes et antisémites) que lorsque
l'émergence de
telles attitudes peut être imputée à la communauté
noire, ne doit pas nous laisser ignorer les différends réels
entre gens de couleur aux États-Unis. Mais la leçon
du soulèvement de L. A. est tout sauf de conclure désespérément
à l'unité impossible. Le scandale du verdict de l'affaire
Kingfut multiracial, et le cri “ Pas de justice ! Pas de paix!
” a retenti hautement et en plusieurs langues.
Dans le cas des relations Noirs-Latinos, il y a peu de preuves que
la tendance première à l'unité céda dramatiquement
la place à des luttes intestines à mesure que la révolte
progressait. Le pompeux exercice de chauvinisme de Jack Miles “
Blacks vs. Browns ”, qui déshonora les pages du numéro
d'octobre 1992 de The Atlantic, s'appliqua pesamment à faire
correspondre les événements d'avril-mai 1992 à
son titre. Peine perdue, même dans l'interprétation torturée
qu'en donne Miles. Des sous-titres comme “ A New Paradigm: Blacks
vs. Latinos ” sont suivis de manière détonnante
dans l'essai de Miles par des discussions sur les divisions à
l'intérieur de la population latino et par des preuves du but
commun des Noirs et des Centre-Américains dans la révolte.
Il est clair qu'il y a des conflits entre Noirs et Latinos à
Los Angeles. Les récentes batailles pour les petits boulots
dans le bâtiment le reflètent assez. Mais, comme dans
les rivalités entre gangs, l'expérience de la révolte
urbaine n'aggrava pas tant les divisions entre Noirs et Latinos qu'elle
ne les atténua.
Les conflits entre Noirs et Coréens soulèvent des problèmes
bien plus inquiétants. Les commerçants américains
d'origine coréenne furent ceux qui, de la part des pillards,
et en particulier des incendiaires, subirent proportionnellement les
pertes les plus graves. La possession par les Coréens de débits
d'alcool et de magasins des plus exposés au pillage accentua
les tensions après la très légère condamnation
du commerçant Suon Ja-du pour le meurtre de l'adolescente noire
Latasha Harlins, et permet de comprendre cet engrenage des violences.
Les politiques de crédit, qui confinent les hommes d'affaires
asiatiques dans les ghettos (d'où le capital blanc a fui pour
l'essentiel) et qui empêchent les Afro-Américains d'ouvrir
des commerces, jouent évidemment un rôle dans l'exacerbation
des problèmes entre Noirs et Coréens. Les rencontres
quotidiennes dans les magasins sont quasi programmées pour
provoquer l'explosion entre les deux camps, chacun se sentant pris
au piège et sous la menace.
Il est insensé de croire que, dans de telles situations, les
problèmes entre commerçants et clients en resteront
là et ne déteindront pas sur les relations entre Noirs
et Coréens à plus grande échelle. Il n'est tout
simplement pas vrai, par exemple, que les paroles anticoréennes
des chansons hip-hop se cantonnent à l'expression d'une haine
de classe.
Dès lors qu'il s'agit de conflits* entre victimes du système,
affronter une réalité si sinistre ne doit pas nous amener
à penser, comme le font les médias, que toute réalité
est fatalement destinée à rester telle. L'histoire plus
large de la riposte de Los Angeles, de la riposte au niveau national
et de celle des Américains d'origine coréenne au verdict
de l'affaire King réfute un tel point de vue qui tend à
répandre le désespoir, car il montre la formidable pression
que des jeunes gens peuvent exercer pour briser les chaînes
de ceux qui subissent à en mourir l'oppression de race et de
classe.
APRÉS
LA PLUIE
“
Le monde en danger est notre vrai et seul voisinage. ”Guillenno
Gomez Pena.
“ Seuls les poètes, parce qu'ils doivent fouiller
et recréer l'histoire, en ont jamais appris quelque chose.
"
James Baldwin.
“ Nous sommes toujours en train de chercher. Je pense
que maintenant nous sommes sur le point de trouver. "
John Coltrane.
L'importance
à long terme de la révolte de L. A. ne peut pas % être
appréciée en dehors de la crise écologique mondiale.
Le fait que le plus grand soulèvement urbain du siècle
aux États-Unis ait été ignoré par la presse
environnementaliste est un signe de plus - et sans appel - que l'écologie
bourgeoise est indissolublement liée à l'Establishment
pollutocratique qu'elle prétend combattre.
Il est clair que la révolte et la riposte à l'échelle
du pays qu'elle a engendrées abondent en implications écologiques.
Extraordinaire exemple d' “ action locale >>, elle affectera
inévitablement pour longtemps toute pensée globale.
La révolte a fourni, par exemple, un dramatique et éclairant
prélude à l'orgie des Violeurs de la Terre connue quelques
semaines plus tard sous le nom de " Sommet de la Terre ”
à Rio de Janeiro. Les délégués (pour la
plupart des chefs d'État) déclarèrent sans broncher
que le capitalisme - système social foncièrement écocidaire
- était compatible avec une planète saine. Mais les
ruines brûlantes et les prisons surpeuplées de L. A.
se joignirent à l'air pollué qui infeste toujours la
cité pour donner le démenti à ces bureaucrates
et montrèrent au monde entier que la patrie du capitalisme
par excellence est une des sociétés les plus malades
du globe.
En ce temps de destruction massive des forêts tropicales et
autres endroits sauvages, la contradiction entre la cité et
la “ campagne ” est devenue cruciale dans toutes les luttes
pour le changement social. Quiconque connaît le b a ba de l'écologie
sait que la restauration massive de la nature sauvage est aujourd'hui
une priorité, qui ne le cède à aucune autre -
en fait, la condition préalable à la continuation de
la vie sur cette planète - et qu'une telle restauration exige,
à son tour, le démantèlement massif des cités
mortifères de la société industrielle. Sous ce
jour, l'incendie des centres commerciaux de L. A., perpétré
collectivement et dans la liesse, peut être considéré
non seulement comme une réponse sensée aux conditions
de vie intenables du ghetto, mais aussi comme un pas écologiquement
sain vers la destruction de ces désastres urbains que sont
les villes empoisonnées de l'Amérique. Objectivement,
dans la guerre du gouvernement nord-américain contre la vie
et la nature sauvages, les rebelles de L. A. furent du côté
sauvage.
Subjectivement, cependant, la dimension écologique de la révolte
apparaît avec un relief encore plus accusé. Que des adolescents
noirs se reconnaissent de plus en plus comme une espèce en
danger - ce fut en fait le thème d'un rap local très
populaire juste avant et pendant la révolte -, c'est certainement
une des principales révolutions de la conscience de notre temps.
Que la plantation de nouveaux arbres - pour apporter de la beauté
dans les communautés minoritaires de L. A. - soit une exigence
majeure du programme avancé en commun par les Bloods et les
Crips pour la reconstruction de la cité, cela aussi donne à
penser.
Le point de départ des rebelles, en outre, était à
des années-lumière de l'antinomie bidon “ travail
contre environnement ”, que les démagogues misérabilistes
de tous bords emploient pour paralyser les étourdis. En demandant
non pas du travail mais la vie, et toute la liberté et la plénitude
qu'elle renferme, les rebelles de L. A. - parmi lesquels les votants
inscrits étaient à n'en pas douter une rareté
- ont révélé de fortes affinités avec
l'aile la plus radicale, “ sans compromis ”, du mouvement
écologiste.
L'environnementalisme dominant continue d'être aux mains de
cadres corporatistes et racistes qui par définition rechignent
à mettre en question les intérêts de la suprématie
blanche, du Capital et de l'État capitaliste. Dans les vingt
années passées, la proliféra
tion d'associations comme la National Wildlife Federation, la société
Audubon, le Sierra Club, etc., a coïncidé avec la destruction
d'une plus grande étendue d'espaces verts que celle qui fut
détruite dans le demi-siècle précédent.
Ces groupes, qui sont dirigés comme des entreprises par des
bureaucrates qui pensent et agissent en hommes d'affaires, sont à
l'éco-activiste de base ce que la bureaucratie de l'AFL-CIO
est à la classe ouvrière: une élite privilégiée
dont la principale fonction est de maîtriser la fureur - c.-à-d.
Ia créativité révolutionnaire - de ceux qui n'ont
rien.
Les rebelles de L. A. ont montré exactement ce qu'il fallait
faire pour transformer l'environnementalisme en un mouvement réel
et efficace: le désespoir, le défi, I'énergie,
le sentiment de l'ennui et de la misère insupportables de la
vie américaine d'aujourd'hui, le sens de l'improvisation, la
volonté de prendre des risques et une belle détermination
à s'affranchir de la misère. Avec la perspective de
ces parias pour inspirer et orienter les actions d'un nouveau mouvement,
une planète écologiquement saine pourrait devenir une
réalité au lieu de n'être qu'un slogan.
Ceux qui sont le plus loin des rênes du pouvoir se sentent souvent
ô combien impuissants, mais ils détiennent toujours le
pouvoir de rompre et donc, potentiellement, de renverser l'ordre répressif
en son entier.
C'est dans la solidarité de tous ceux qui sont exclus des relations
sociales existantes que repose notre seule chance de vaincre la méga-machine
écocidaire. Surgissant à un moment où les infrastructures
des villes américaines sont au bord de l'effondrement, la révolte
de L. A. a ouvert de passionnantes possibilités au développement
d'alliances de combat inimaginables auparavant, qui pourraient battre
en brèche et même détruire les barrières
sectaires qui ne cessent de nous affaiblir et que multiplient à
l'envi d'éphémères chapelles à courte
vue.
C'est maintenant le temps de nouveaux commencements, et donc le temps
de nouveaux regroupements. Il n'est aucun activiste nulle part qui
ne tirerait profit de la lecture de Malcolm X- I'auteur préféré
des rebelles de L. A. -, et les écologistes radicaux comme
les biologistes de la conservation des espèces feraient bien
non seulement de rendre leur savoir plus accessible à ceux
qui en ont le plus besoin, mais aussi de trouver les moyens de lier
leurs luttes à celles des
opprimés qui peuvent vraiment améliorer les choses.
Dans la cité qui nous a donné le mot smog et qui est
aujourd'hui une décharge principale pour les déchets
toxiques et les commentaires radio de Daryl Gates *, de tels liens
semblent possibles - et ils auraient même dû être
tissés depuis longtemps.
De telles liaisons nouvelles, impensables pour les dogmatiques, sont
le fruit obligé de l'imagination révolutionnaire. Si
les rebelles de L. A. tiraient leur inspiration de la poésie
du rap, la révolte, elle, reste un facteur vital pour renouveler
partout la pratique de la poésie en tant qu'activité
révolutionnaire. Les rêves les plus hardis des poètes
ont toujours exprimé les aspirations les plus profondes de
l'humanité, et tout “ programme ” qui les nie est
un aller simple pour la misère et pour plus de misère.
Toute prétendue “ révolution ” qui accepte
de s'en tenir à moins que la réalisation de la poésie
dans la vie de chaque jour est une révolution dans l'impasse
avant de démarrer.
Dès que les éco-activistes, les féministes radicales,
les travailleurs rebelles au productivisme et les combattants de rue
des ghettos-barrios commenceront à se comprendre entre eux,
à trouver leur terrain commun et à grouper leurs ressources
pour des luttes unitaires et pour l'entraide, nous commencerons à
voir un mouvement qui pourra tout bonnement être capable de
jeter à bas les structures inhumaines qui sont en train de
nous tuer tous.
Pétri d'humour, ouvert à la poésie, visant à
une réintégration fondamentale de l'humanité
et de la planète sur laquelle nous vivons avec les créatures
qui la partagent avec nous, ce nouveau mouvement révolutionnaire
mondial sera naturellement le plus enjoué et le plus aventureux
de tous les temps. Comment pourrait-il en être autrement ?
La lutte pour la nature sauvage est inséparable de la lutte
pour une société libre, qui est inséparable de
la lutte contre le racisme, la suprématie blanche et l'impérialisme,
qui est inséparable de la lutte pour la libération des
femmes, qui est inséparable de la lutte pour la liberté
sexuelle, qui est inséparable de la lutte pour l'émancipation
des travailleurs et l'abolition du travail, qui est inséparable
de la lutte contre la guerre, qui est inséparable pour une
vie poétique et,
et, plus généralement, pour faire ce qui nous plaît.
Les ennemis, aujourd'hui, sont ceux qui essaient de séparer
ces luttes.
En avril-mai 1992, le monde fut témoin d'un des premiers ébranlements
traumatiques de cette révolution qui doit aller plus loin qu'aucune
autre révolution.
Exclus
du monde entier, unissez-vous !
La
liberté maintenant !
La
Terre d'abord !*
Ces
trois mots d'ordre pour nous n'en font qu'un.
Le Groupe surréaliste
Chicago, mars 1993
*Earth First !
(la Terre d'abord !) est le nom d'un mouvement écologiste radical
aux États-Unis
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