Gilles LUCAS
Fragment sur la guerre
de la tomate Hollandaise

Un RASSEMBLEMENT de maisons souvent séparé d'un autre rassemblement de maisons par quelques bois ou cultures, parfois une unique échoppe, un bar ou rien, pas de vitrines remplies des merveilles de cette fin de siècle, pas de feux rouges ni de parcmètres, pas de caméras, pas de policiers à l'angle de la rue, peu de bruit, pas de passants.
Au centre, l'église, bâtiment symbolique occasionnellement animé par un curé itinérant. De rares ouailles. Le bâtiment se remplit exclusivement pour les enterrements; une dignité obligatoire. L'église n'est pas le point de contact entre des divinités célestes et la vie terrestre. Elle ne définit aucune communauté spirituelle. Elle n'est qu'un monument qui engloutit une grande partie des finances communales. Elle doit conserver son apparence. La règle affirme qu'un village sans église n'est pas un village et qu'une église en ruine signifie que le village est en ruine, même si cela ne change rien à la vie du villageois.
L'autorité locale, conseillers municipaux, populations vernaculaires, s'évertue à la con-sidérer comme le coeur du village. Seul s'y manifeste, chaque heure, l'expression mécanique- gérée électriquement de la vie temporelle. La cloche sonne. Elle sonne et ne sert à rien. Elle indique l'heure dans le désert. Elle ne synchronise aucune activité. Dans chaque maison, les horloges domestiques, télévision, radio, four électrique définissent la véritable mesure du temps, à la minute près. Sa seule raison de sonner est de montrer aux "autres", voisins et villages environnants, que le village n'est pas mort; une espèce d'électroencéphalogramme plat.
La place du village, l'agora comme on disait chez les Grecs, est la vitrine du village, son salon permanent, dont la diversité des accessoires en exprime l'essence. En bois, en métal ou en pierre, les bancs ne servent à personne. 1!ombre des arbres ne protège que les voitures. Le sol est recouvert de gravillons venus de nulle part et destinés à être vendus n'importe où. Parfois des bacs en béton enrégimentent des plantes encore supportables. Les conteneurs à ordures démentent les soupçons d'archaïsme du lieu. Et, tout autour, face à ce catalogue minimum de l'urbanité et de son mobilier, les pierres de chaque maison et muret témoignent de l'extinction des bruits familiers qui peuplaient le village. Seul le monument aux morts rappelle que des gens autres que quelques nobliaux, propriétaires, ou d'éventuelles célébrités ont vécu dans le village, et sont morts ailleurs.
Les maisons du village ont du style. On s'en ébahit dans toutes les langues. On vient de loin pour les voir. On économise pour profiter du lieu, pour apaiser les regards malades du béton. On en rêve. Quand le rêve se réalise, il vide encore un peu le village, le peuplant de quelques habitants temporaires; maisons désertées pendant des mois, autels des plaisirs estivaux aux crépis fauxvieux, aux joints de pierres scientifiquement léchés, caricature de pittoresque, imposition du style néo-suisse, sans bavures.
1!ancien habitant du village n'aime pas ces vieilles maisons; il a des rêves moins exotiques. La banlieue du village, au milieu des cultures qui deviennent des plantations de maisons nommées lotissement, s'équipe de constructions telles qu'on les voit à la télévision. Le villageois rêve de la maison "ClairLogis" lisse comme une tomate hollandaise, de la cuisine intégrée dont la durée de vie est plus brève que celle du crédit, du carrelage en damier faux marbre destiné à être nettoyé par Monsieur Propre. Les maçons locaux deviennent poètes et n'usent que de rimes déclinant le béton. Au savoir-faire empirique, à l'imagination s'adaptant aux spécificités mécaniques des matériaux locaux, à la participation souvent collective qui présidaient à la construction du village s'est substituée la connaissance scientifique des spécialistes vantant les grandes marques du BTP.
L’entrelacs de ruelles et passages, préservant des menaces et des intempéries, devient une pièce de musée astiquée et aseptisée. Cette "mise en valeur du patrimoine", selon la formule consacrée, exige que les manifestations d'une présence humaine soient réduites à leur minimum touristique. C'est ainsi que le village s'imagine participer au mouvement du monde, en gérant la fonction qui lui est accordée, celle d'être un musée vivant.
Les chiens aboient derrière les grillages. Ils n'ont pas le droit de déambuler. Il n'y a plus de chaîne.
Propre, le village doit être propre. Pas d'herbes, pas de poussées végétales. Le village hait la germination sauvage. Le désherbant guette la moindre tentative, la plus infime faiblesse qui manifesterait un relâchement. Le village doit tenir son rôle, celui d'être le point avancé sur la ligne de front de la ~domestication de la nature.
Il est admis que l'air sain de la campagne fait les corps sains. Ils peuvent se dépenser sur le parcours-santé aux normes européennes de sécurité Du sur le gazon en plastique du terrain de tennis qu'un village fin de siècle se doit de posséder. Peu importe que personne n'utilise ces prestigieuses installations sportives, l'important est qu'elles soient visibles.
A son père qui se promenait avec lui dans un bois l'enfant demanda : " C'est combien l'entrée? "
Le villageois ventru, portant au côté le stylet, esquissant un généreux pas de danse au bras d'une femme ronde, vêtue d'une robe épaisse et large virevoltant au gré des sauts de son partenaire, n'est même plus un souvenir dans la fête obligatoire du village. Une fois l'an, elle est le principal événement, le moment où le villageois indigène et celui du village voisin sont sur la place, où le village s'autorise à manifester ce qu'il considère être un semblant d'animation. Cette animation a ses conventions. La fête du village doit être absolument comme celle du village voisin : pétanque et pastis, musique disco et apéro. Le villageois s'y prépare quelques semaines à l'avance. Le village doit répondre à cette attente essentielle qui est de se montrer identique en tout point à ses voisins. Il ne s'agit pas de faire mieux que l'autre village; l'essentiel est de ne pas faire moins bien. La fête du village ne doit manifester aucune spécificité. C'est cette uniformité qui en fait la qualité. Seul le budget du comité des fêtes en déterminera l'équipement; forains, discomobile ou orchestre, prix des bières, qualité des saucisses.
La fête est une décision du comité des fêtes, cousin du conseil municipal. Les initiatives indépendantes doivent remplir des conditions derrière lesquelles se cache l'interdiction; déclarations en gendarmerie, enregistrement à la Sacem. La fête non communale sur le territoire de la commune fait désordre. Elle est une rupture avec la démocratie dont sont issus ceux qui autorisent. I!indignité peut fondre sur le village, non pas pour le désert qui y règne, c'est e sort commun, mais pour l'irrespect qui s'y est manifesté.
De mémoire d'hommes et de femmes, depuis une dizaine d'années, on aura vu, toujours au moins une fois, les fêtards reprendre en choeur "Anti-social" du groupe de rock'n'roll Trust.
A la nuit tombée, l'éclairage public entre en action. Sa fonction : réduire les zones d'ombre, éviter les dissimulations, enrayer les frayeurs, combattre les ennemis impalpables et les fantasmagories. Pourtant, encore plus que le jour, il n'y a rien à voir la nuit : personne ne circule. La Bête ne rôde plus. Comme partout les malfaisants ont plus à faire avec les chiens et les systèmes d'alarme qu'avec cet éclairage symbolique.
Et c'est avec empressement que se manifeste le villageois lorsqu'il apprend la réalisation de quelques larcins. L'esprit du chasseur entrevoit alors dans ses armes destinées à abattre quelque gibier d'élevage, et dont il ne lui revient généralement qu'une infime partie, autre chose qu'une source de profit pour les administrations et les marchands de munitions. Les rares incidents sont de grands événements. La disparition d'un pantalon séchant sur un fil fait se lever des divisions de combattants composées d'une ou deux personnes. Les mots "milice", "patrouille" brillent dans leurs bouches.
Le village est à l'opposé de la concentration urbaine. Le voisinage est horizontal, les habitations souvent indépendantes. Les rues et les places sont inoccupées. Elles ne semblent appartenir à personne puisque personne n'y manifeste physiquement sa présence. Ni bousculade, ni frénésie, ni ordonnancement de la circulation. Le contact de chacun avec l'extérieur est aisé et permanent. L'espace déserté semble disponible. De fait, le moindre écart n'en est que plus visible. Ce désert est la fierté morbide, entretenue et défendue du village. Le plus beau compliment que l'on puisse accorder à un village est celui d'être tranquille et équipé d'installations modernes.
Les représentants de l'Etat, la gendarmerie, font des passages épisodiques dans le village. A l'exercice de la loi, celle de l'Etat, rédigée dans les codes, armée de ses juges et tribunaux, équipée de fichiers* alimentés en grande partie par les fantasmes et les exagérations délatrices des citoyens, se juxtapose celle non écrite du voisin. La première sert de justification d'ordre général à la seconde qui est la plus prégnante. Le voisin observe, sait et interprète la vie du voisin, qui lui-même guette et interprète celui qui l'observe. La rumeur court sur celui qui fait courir la rumeur qui lui revient incidemment. Le voisin imagine suspicieusement la vie quotidienne du voisin qui imagine avec suspicion la vie quotidienne du voisin. Les exceptionnelles attitudes d'entraide entre villageois évoquent ces " services qu'on ne peut pas refuser ", calcul pré-mafieux à la petite semaine où l'aide devient créance et dont la valeur s'échange contre une garantie réévaluée de tranquillité. L:activité de police est la chose la mieux partagée dans le village.
Ceux qui détiennent l'autorité dans le village ne sont ni délégués ni salariés par l'Etat. Les qualités, talents, compétences n'y sont pour rien. C'est à l'ancienneté que se décerne l'autorité. Elle en est une récompense tacite. C'est elle qui fait pencher les rapports de forces, qui rend opérante cette autorité. Son programme se concentre en ces deux termes : calme et uniformité. Il y a là comme un aboutissement du concept de "sécurité", concept qui s'est peu à peu substitué à celui de civilisation, et qui a envahi partout la société. Vidée de "sécurité" s'y impose indépendamment de toute présence physique de l'ennemi. Elle y est à la pointe de sa réalisation, l'équipement technologique en moins.
A coups d'installations sportives, de bacs à fleurs, de ronds-points, de bornes de ralentissement, de décrets municipaux, de foyers communaux, C'est à une guerre souterraine et permanente, pleine de condescendance et d'aigreur, que se livre le village contre les autres villages. La Convention de Genève de cette guerre-là prohibe l'excentricité. Le village n'y a pas droit. Elle ne pourrait apparaître que comme une autre expression de l'esprit villageois, de cet esprit si universellement méprisé, et dont certaines études datent la constitution vers la fin du XIIe siècle lorsque le paysan et le villageois, écrasés par les seigneurs qui voulaient établir l'impôt, se virent contraints de transformer leurs comportements : laisser en vue ses quelques biens pouvait amener le collecteur et la troupe, qui indexeraient la taxe et imposeraient diverses pénalités. Se cacher du voisin, se méfier de tous, craindre les jalousies délatrices, se conformer à la norme pour éloigner le regard, s'imposèrent comme des attitudes garantissant la survie.
En plus des mœurs et coutumes, les saints patrons, les styles de construction et l'usage des matériaux locaux dessinaient la spécificité du village. Le villageois s'occupait des terres environnantes. Il était le plus souvent paysan. A la fin du XX, siècle, le village ne devient plus qu'un lieu d'habitation. L'activité du villageois est ailleurs, généralement similaire à celle du citadin. De fait, le village devient une zone hybride, où la mentalité de la ville et celle du village se confrontent et se combattent. Dans le même temps où les goûts et les manières de la ville s'imposent comme l'étalon sur lequel doit se régler la vie moderne, le villageois se débat pour ne pas perdre le sentiment vague et de plus en plus abstrait de sa propre histoire. Le villageois possède une histoire plus précise que le citadin, histoire éclectique peuplant le cimetière,
bornant quelques terrains, définissant des parentés élargies, tout un petit monde dont la décomposition est largement entamée. Le villageois est un être déchiré qui a perdu et qui le sait. En cette fin de siècle, la spécificité villageoise est devenue une forme sans contenu particulier, local ou traditionnel. Seule la proximité territoriale définit administrativement la "communauté" villageoise : les os sans la viande.
Un spectre hante le village; la peur d'être péquenot. C'est de la ville que vient cette agita-tion, ce progrès et ces modes qui se présentent comme la "vie", la vraie, la "vie moderne". Le village hait la vie moderne. Le village rêve de cette vie moderne. Le village déteste cette vie urbaine qui semble concentrer le mouvement du progrès. Le village est subjugué par ce progrès. Il l'imite, le mime à l'excès, le caricature au point de n'en vomir parfois que de la bile tant il redoute que sa part du festin soit frugale.
Un universitaire canadien des années soixante s'était autorisé à exprimer son enthousiasme devant la montée des nouvelles technologies de la communication en disant que "le monde était devenu un village". Cette fin de siècle y a associé l'adjectif "global".
A juste raison : ce que ce prétendu village planétaire a acquis comme étroitesse d'esprit, mesquinerie et bassesse ne l'a pas totalement vidé de ce sentiment lancinant de déchirement face à l'expropriation.
Urbi et everywhere.
Zone sud-est de la France,
décembre 1993

Ce texte est paru pour la première fois en 1993 dans l'Experimental Urbanistic Review, publication anglaise qui sert de tribune aux plus éminents spécialistes mondiaux en matière d'urbanisme et d'architecture.
Toutefois, malgré la somme d'observations inédites qu'il contient et la rigueur toute scientifique de sa construction, il appartient plus à la tradition des pamphlets satiriques qu'à celle des articles pour revue scientifique, tant par sa liberté stylistique que par la vision radicalement neuve et souvent dérangeante qu'il impose sur son sujet.
Les spécialistes de la question urbaine ne s'y sont d'ailleurs pas trompés, et la parution du texte n'a entraîné de leur part aucun commentaire qui aurait immédiatement dégénéré en dangereuses polémiques. Il est vrai que dans ce cas l'indifférence est la meilleure des tactiques.
Cela n'a pas empêché aux idées de Gilles Lucas de trouver leur place. Plusieurs fois réédité en anglais et désormais en français, salué par Georges Ballesta comme " un chef-d'œuvre de corrosion douloureuse ", ce constat implacable est aujourd'hui considéré par tous les amoureux de la pensée libre comme une des plus brillantes critiques de l'urbanisme contemporain.

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