Les Bochimans du Kalahari

Alors qu'il semble ne rien avoir, le Bochiman possède une chose d'une valeur infinie: la totale confiance des siens à son égard. Ce qu'il est, il l'est de naissance et le restera jusqu'au bout sans que jamais il lui soit demandé de devenir qui que ce soit, de se changer ni de jouer un rôle.

Ce qui le personnalise est unique, est apparu en même temps que lui et disparaîtra avec lui. En quoi il est souverain comme l'est chacun de sa tribu. En quoi aussi il ne sera jamais ni plus ni moins qu'un autre. Il sait cela depuis qu'il est né, comme il connaît sa place dans le grand ordre des choses, et comme il sait aussi que jamais il ne se retrouvera seul.
Si bien que là où l'étranger se sent pris de panique, dans les sables, le ciel et les broussailles de cet immense Kalahari, le Bochiman, pour sa part, ne craint rien. Entouré comme il l'est de sa tribu, il ne perçoit nulle désolation dans ce qui nous semble être un désert. Car, qu'il s'agisse d'oiseaux ou de chenilles, d'oryx ou de gazelles, d'une touffe d'herbe ou du baobab solitaire, tout est pour lui co-citoyen de son monde.
Les Bochimans s'expliquent clairement leur position dans le milieu : "Nous avons, pensent-ils, le même droit d'exister que la plante et l'animal, que les nuages et la pluie, que l'air et la lumière, car tout sur cette Terre est voisin. Chacun prend où il le trouve ce dont il a besoin, mais ne prend  rien de plus. C'est à cette condition que la nature reconstitue le fond commun. Quiconque violera celle-ci fera le malheur de tous. Car la lune et le soleil, le vent et les nuages n'apporteront plus alors que la sècheresse et le mal-être, la maladie et la mort."
Ayant ainsi défini la loi commune comme "l'interdit d'accaparer et de thésauriser" - comme une sorte d'interdit d'interdire applicable à toutes les espèces composant le milieu - les Bochimans constatent, pour la déplorer, la division du monde social en chasseurs-collecteurs et cultivateurs-éleveurs, division qu'ils s'expliquent de l'unique manière qui ne devrait faire de doute pour personne: l'interdit d'interdire a été violé!
Pour rendre compte de ce viol, et de son caractère aberrant, la tribu des !Kungs raconte une histoire édifiante: 
Kara'tuma, un Bochiman de leurs ancêtres, fit preuve il y a très très longtemps, d'une impardonnable légèreté. Premier à rencontrer des animaux domesticables, il ne saisit pas le sens que pouvait avoir sa découverte. Si bien qu'au lieu de se taire, il fit voir ce bétail aux Bantous. Lesquels ne furent pas longs à saisir le Pouvoir qu'ils allaient exercer grâce à cela sur les autres espèces, et sur les Bochimans eux-mêmes. A cette bévue une autre s'ajouta. Portant sur des plants cultivables, elle fut commise par un alter ego de Kara'tuma, ouvrant la voie aux agronomes et aux Pouvoirs que Noirs et Blancs exercent aujourd'hui conjointement contre la Terre.
"Et c'est ainsi, concluent les !Kungs, que d'aveugles Bochimans se confiant stupidement à de myopes étrangers causèrent un jour l'effroyable  rupture d'harmonie dont tous nous mesurons maintenant les conséquences dévastatrices".
"Cela étant, ajoutent-ils, nous refusons pourtant d'admettre qu'il aurait été dans la nature des choses que nous devenions les derniers de tous. Cela nous fait très mal. Au point qu'il nous arrive souvent de mépriser ce vieil homme à qui nous devons ce qui est advenu - et de penser que s'il nous arrivait de le rencontrer, nous le battrions de toutes nos forces. Mais il est mort et il n'est rien que nous puissions faire. Les temps heureux prirent fin quand l'homme s'est inconsidérément séparé du monde animal: Avant cela nous vivions ensemble; après cela nous nous sommes divisés - et condamnés à tristement vivre chacun pour soi."


  (extrait de NAMIBIA, Africa's Harsh Paradise,
 par A. Bannister et P. Johnson
interprêté de l'anglais par Bob Dangerfield)

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