Le
jour se levait.
Dehors, les coqs chantaient.
A leur “kékéréké” se mêlaient
le chevrotement des cabris sollicitant leurs femelles, le ricanement
des toucans, puis là- bas, au loin, au début du village,
la forêt mère et verte, giboyeuse et mystérieuse.
Soudain, les ignames, les éléphants, les marais sonnèrent
le lokolé porteur des nouvelles et nous dirent:
Ils débarquent avec des règles, des équerres,
des compas, des sextants. L’épiderme blanc, la culture
sur leur navire.
Ils disent qu’ils apportent le Progrès et la Civilisation
dans nos terres sauvages, mais ils n’expliquent ces deux mots
que par l’usage repété du tonnerre tonnant à
volonté de leurs jouets magiques.
Ils disent qu’ils apportent le Progrès et la Civilisation
dans nos terres sauvages, mais ils marchent les yeux ernfermés
dans des verres blancs, la tête couverte dans de petits paniers.
Ils disent qu’ils apportent le Progrès et la Civilisation
dans nos terres sauvages, mais ils ne voient guère l’élan
lumineux du gibbon dans ses balancements allégoriques d’arbre
en arbre.
Ils disent qu’ils apportent le Progrès et la Civilisation
dans nos terres sauvages, mais ils ne hument guère les excréments
dês êtres béatifiant nos terres. Ils pestent contre
les moustiques, redoutent la présence du scorpion et “de
ces noirs et vénimeux prakongo” omniprésents sous
les toits, sous la pierraille et les décombres. Un homme digne
de ce nom doit-il fuir ainsi ce qui s’agite et vit autour de
lui? N’est-il pas une espèce parmi tant d’autres
participant à ce grand concert public, à ce grand
jeu qu’est la vie?”
L’épiderme blanc, les oreilles roses et les yeux bleus,
la culture sur leur navire, ils ont inventé la poudre et la
boussole, exploré les mers et le ciel. dompté la vapeur
et l’électricité et appris la ratio dans l’océan
judéo-chrétien. Ne sont-ils pas devenus des Messieurs
de la ville, des Messieurs comme il faut? Qui ne savent plus danser
le soir au clair de lune. Qui ne savent plus marcher sur la chair
de leurs pieds. Qui ne savent plus bailler avec ce long frisson qui
vous parcourt la pointe des pieds et monte doucement. doucement le
long des jambes, des reins pour se lover dans le dos et sur la nuque.
Qui ne se frottent plus les yeux du revers de la main et ne se grattent
plus les cuisses: Ils sont civilisés jusqu’à la
moelle des os.
L’épiderme blanc, le travail dans leur machine volante,
ils creusent le sol, la pierre et la terre. Chaque jour plus loin,
chaque jour plus profond. s’enfonçant dans les arbres,
dénudant la forêt, désherbant la savanne, ils
éclairent les sentiers , les marécages, ils défient
les torrents, domestiquent les rapides, encagent les vallons, enserrent
les collines aux quatre coins de l’horizon sous la grille tracée
par les doubles routes de fer.
Ils appellent ça “mise en valeur”.
Comptant et décomptant les feuilles des palmiers et les palmiers
des palmeraies, observant le ciel, dénombrant les jours de
pluie, dénombrant les jours sans pluie. ils additionnent. multiplient,
divisent, soustraient, afin de précéder le temps, de
vivre aujourd’hui le jour de demain. C’est ainsi qu’aujourd’hui
s’est défié d’aujourd’hui, que demain
ne rend plus grâce à demain. L’Avenir, à
jamais déclaré mineur d’âge, placé
ad vitam aeternam sous la tutelle du Dieu-Travail, Lui-qui-sait-tout,
exigeant le plein emploi pour les hommes de bonne servitude, ce qui
signifie guerre au voisin.
Et ils ne surent plus conter les contes à la veillée.
Et bien sûr les proverbes, les coutumes, les fables, les légendes
furent rayés de leurs registres.
Plus papistes que le Pape, plus royalistes que le Roi, ils piaillent,
ils plastronnent dans les Salons de la condescendance.
Ils parlent bien, ces Grands Messieurs de la ville.
Ils sont civilisés jusqu’à la moëlle des
os.
Leurs sujets sont:
Vive l’Etat central et unitaire, “mort aux tribus”;
vive le nationalisme d’Etat, mort aux “Nations Tribales”.
(Hutus-Tutsi, te souviens-tu?);
oui au Socialisme, non au “communisme primitif” (soyons
sérieux!);
oui au Capitalisme. non à 1a terre pour tous (faut pas rêver,
poète!);
oui à la Lutte des Classes, non à la lutte tout
court, pour la beauté, l’amour, la vie...
Grâce en soit rendue au Travail-Dieu : le naturel ne fut plus
saint, jeu où geste et image de l’homme se confondaient
pour épouser l’univers. Le naturel ne rythma plus la
voix des saisons gui décide souverainement de la pêche,
de la chasse ou des semailles. Car le Travail submergea la vie déjà
si courte. Les ombres folles de la gent humaine furent dès
le chant du coq livrées aux chantiers, aux ports, aux mines
et aux manufactures. Et le soir, ségréguées dans
les kraals de la misère, les bras fanés, les ventres
caves, les yeux et les lèvres immenses, elles s’angoissaient
à l’appel et à la recherche du Grand Esprit.
Et Ies reptiles, et les oiseaux, et les crapauds, et les poissons
devinrent une fourmillière de silence livrée aux laborieux
mouvements des Hommes.
C’est alors que, l’épiderme Blanc, ils s’en
repartirent sur leurs navires et leurs machines volantes. Mais la
culture et le travail, ils oublièrent de les reprendre, abandonnant
l’Etat sur place, en même temps que le Nationalisme. aux
mains de représentants (évolués) qui avaient
pris, jeunes, très jeunes, en charge le lourd bagage de l’alphabêtise
obligatoire, langage nouveau que ne fonde ni tradition vécue,
ni experience de la nature, et qui se résume en deux mots:
Progrès et Civilisation. L’épiderme noir(?), l’oeil
noir, la lèvre epaisse, “ils” oublièrent
qu’ils étaient fils de l’eau, petites-filles du
vent, arrière-petits-fils de la Terre. “Ils”, voyagèrent
au-delà des mers, de longues années, cavales du Zambèze
courant et ruant aux étoiles, rongées d’un mal
sans nom comme d’un léopard sur le garrot. “Ils”
nous revinrent adultes et s’appelèrent Grands Timoniers,
Guides éclairés, mais nous ne reconnûmes plus
les voix de nos fils devenues blanches, partiales, endormeuses, voix
et consciences des possédants de l’Outre-Mer. “Ils”
voulurent tout tout de suite. et nous donnâmes tout: des ivoires
de miel, des peaux d’arc-en-ciel, des épices, des pierres
précieuses. “Ils” avaient oublié qu’à
leur naissance nous les avions reçus comme des messagers du
Grand Esprit. avec des paroles plaisantes et des boissons exquises.
Les voilà aujourd’hui chargés de leurs presents
rouillés, appesantis de poudreuses verroteries. Leur dirons-nous
notre calvaire sur la longue route des années?
Nos fils et petit-fils avaient découvert la culture et le travail.
Et ils étaient devenus de grosses têtes.
Ils savaient faire parler le canon; la souffrance devint notre lot,
celle du corps, de la terre, de l’eau et du vent.
Y penseront-ils un jour?
Ou bien sont-ils civilisés jusqu’à la moëlle
des os?(*)
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(*) Conte évanescent d’un gardien des traditions
désuètes à ses fils et petits-fils, héraults
enamouré de la modernité livresque, ce pastiche a été
rédigé avec la collaboration involontaire de Leurs Excellences
Messieurs René MARAN, Léopold-Sédar SENGHOR,
Aimé CESAIRE, Mama BAYA