L'Entubage Généralisé

Dans l’art de faire des détournements, y a pas à dire : ON est les meilleurs.

Ainsi, je prends l’exemple des poules. Une fois qu’elles ont mangé, elles ont souvent envie de faire des poussins. Or, ON s’est aperçu qu’en détournant leurs œufs dans nos assiettes, leur envie de couver est telle qu’elles répondront le lendemain. ON a donc eu l’idée de refaire le coup chaque jour et de les mettre en cage entre deux tapis roulants : l’un apporte le grain, l’autre emporte les œufs, la machine à omelettes est lancée.

Et ce qui vaut pour les poules s’applique semblablement aux vaches : ON les met en batteries, ON les nourrit par devant, ON les insémine par derrière, elles font du veau, elles font du lait, le veau des escalopes, le lait du camembert et le tour est joué.

Kif-kif pour le cochon, nourriture par devant, cochonnet par derrière, la machine à jambon démarre et ne s’arrêtera plus

Et quant au blé, pour lui donner le temps de mûrir, ON a eu l’idée d’abattre tout ce qui pourrait le bouffer en herbe et de tout clôturer.

Oui, mais les cages, batteries, clôtures et souricières, il ne suffit pas de les concevoir, encore faut-il les fabriquer. Et à cette fin, il faut le nécessaire. Or, pour chaque fabrication, le nécessaire se trouve éparpillé un peu partout. Il doit donc être rassemblé avant d’être assemblé.

De là qu’ON a tellement besoin de transports. Et c’est pour les assurer que l’art de pratiquer le détournement a vu le jour. Un art qui ceci dit n’est pas de tous les temps. Les centaines de milliers d’années vécues en pleine nature sont là pour le prouver.

En fait, tout porte à croire que nous en serions restés là — comme des sans-papiers Aborigènes avec leurs didjouridous - si nul n’avait un jour eu la stimulante idée de faire un tout premier détournement. Lequel fut réussi par l’invention de la brouette que certains ont eu l’idée de faire pousser par d’autres. Ce qui n’offrait bien sûr qu’un assez faible rayon d’action. De là qu’il a fallu des millénaires pour en sortir trois pyramides et quelques pièces montées pharaoniques, des concentrés de brouettes correspondant somme toute à un détournement direct de l’homme par l’Homme, du petit h réussi par le Grand H qui s’était assuré le monopole de la matraque.

Et nous en serions toujours là sans l’invention du harnais, du picotin portable et de la charrette quatre-roues qui ont permis le détournement du cheval : traction-avant de deux à six chevaux, fouet comme démarreur, avoine comme carburant, les choses se mirent à avancer plus vite et s’engager plus loin sur de grandes routes qu’ON fit construire — certaines charrettes servant bien entendu à rassembler de quoi les tracer, fabriquer de nouvelles charrettes et charroyer de l’avoine vers des stations-services où faire le plein des picotins le long des chemins.

Grâce à quoi le trafic prit de l’ampleur et ON a pu songer à des fabrications auxquelles jamais personne n’aurait pu songer auparavant — le détournement de chacun par l’organisation de l’ensemble prenant ainsi des formes de plus en plus variées.

Et ce n’était là qu’un début. Le vieux cheval avait fini par rassembler de quoi fabriquer le piston dont sortira le cheval-vapeur. ON put petit à petit fermer les écuries. Fin des juments, poulains, dressages, crottins et picotins.

Et une ère nouvelle s’ouvrit ainsi. Sur les terrils et les châssis à molettes. Le hennissement fit place à la rythmique du cheval de fer et du Transatlantique, pulvérisant tous les records, autorisant de nouvelles conquêtes et assurant de fulgurantes trouvailles grâce auxquelles certains allaient maintenant pouvoir survivre en serrant des boulons, forant, étirant, poinçonnant, martelant, chargeant, déchargeant ou faisant bouillir l’eau dans les locomotives à longueur de journées. Bref, chacun son truc, chacun pour soi, idem pour tous, et tout se tenait car ON faisait le reste. Les Pharaons se métamorphosaient progressivement pour se retrouver sous forme des Sociétés dites anonymes tandis qu’à la matraque furent associées des armes à feu inconcevables sans tout ce qui précède.

Et les choses n’allaient pas en rester là. À la différence du cheval-avoine qui n’était bon qu’à tracter, le cheval-vapeur allait pouvoir être mis à boulonner à longueur de journées, infatigablement. Mais cela dit, un défaut subsistait : sa machine était lourde, et sa vapeur réclamait de l’eau et des gaillettes avant d’aller se détendre dans les cylindres de ses pistons. C’en était trop. ON trouva mieux. ON explosa le pétrole directement dans les cylindres eux-mêmes.

Et le piston s’est emballé. Le cent tours/minute devint trois-quatre mille tours. Fini le four, la chaudière et son chauffeur. Retour des chevaux sur route, intégrés par dizaines sous le capot de toutes nouvelles charrettes montées sur chambres à air. L’ère du pipe-line et du pompage s’ouvrait. Et comme cerise sur le gâteau, ON actionna les pompes à l’aide d’une énergie puisée dans des turbines et desservie par un réseau électrifié. Y aura plus qu’à mettre la prise pour faire tourner tout ce qu’ON voudra sans devoir mettre le nez dehors.

Bien sûr, un résultat notoire de cette formidable évolution, c’est que, pour ne pas mourir d’ennui et ne pas crever de faim, chacun a besoin de tout le monde - et cela sans que nul ne soit indispensable. Ce qui est subjectivement fort. Et c’est pour que tout le monde s’accorde tout en restant désaccordés et assumer cette agaçante situation qu’ON inventa le Pognon - lequel est, en effet, censé offrir tout à la fois de quoi survivre et profiter de la vie au sein d’un Monde de plus en plus

ARTIFICIEL adj. : Produit par une technique humaine et non par la nature. 

De là ces innombrables discussions portant sur cette fabrication qui correspond somme toute à une transformation de la terre censée convenir à tous mais qui ne peut s’obtenir que grâce à une diversification de notre espèce en sous-espèces, chacune son rôle et sa fonction dans ce Nouveau Monde où le Pognon a pris la place du Grand Esprit de Cro-Magnon comme Coordinateur de sa Constitution.

Ainsi, par exemple, contrairement au cloporte qui prend naturellement son pied dans le nettoyage, à la Prairie qui nourrit le bison en se régalant de sa bouse ou au vautour en qui les morts s’envolent, nul chez nous ne fait de naissance partie d’une quelconque sous-espèce. Que ce soit celle des balayeurs, des laboureurs, des cimentiers ou bien des pianistes, aucun des leurs n’est né comme tel.

De là d’ailleurs qu’on entend dire qu’à la naissance, nous ne sommes encore personne, que nous devons devenir quelqu’un et que pour obtenir ce résultat il nous faudra passer par une seconde matrice constituée par la sous-espèce des profs que le Pognon charge de jouer le rôle de placenta entre les embryons que nous sommes en y entrant et le monde qui nous attend à la sortie. Une opération qui a pour but de différencier l’espèce en autant de sous-espèces qu’il faut pour que nul ne puisse plus rien penser ni faire sans référence au Fric.

Bref, si ce dernier a réussi à se substituer au Grand Esprit "sauvage ", c’est grâce aux vingt années de mutilation mentale qui ont handicapé l’espèce entière pour donner le jour à de petits esprits qui considèrent comme un Progrès le fait de devoir vivre entre quatre murs, chacun chez soi, chacun pour soi — et qui interprètent cette stupéfiante contrainte comme une victoire sur la nature qui n’autorisait pas d’avoir une vie "privée ".

Bien entendu, dans le Monde ainsi refait en clouant le bec du Grand Esprit qui animait le Cro-Magnon, l’Aborigène et autres "primitifs"  - et au nombre desquels il faut inclure nos propres gosses - tout se complique notablement, surtout du fait que les sous-espèces issues de la sous-matrice scolaire sont loin de toutes entretenir les mêmes rapports avec le Grand Coordinateur Fric.

Or, il s’agit là d’inégalités de traitement absolument contraires à l’esprit même du monde "sauvage" qui n’a jamais entretenu le moindre rapport préférentiel avec l’une ou l’autre de ses milliers d’espèces. Autrement dit, contrairement au fric, le Grand Esprit échappait à toute mesure, était indivisible et ne se partageait pas. Ce qui fit dire par les Bushmen parlant de leur vision du monde aux travailleurs venus les débusquer (extrait de NAMIBIA, Africa's Harsh Paradise, par A. Bannister et P. Johnson) : "Nous avons depuis toujours eu le même droit d'exister que la plante et l'animal, que les nuages et la pluie, que l'air et la lumière, car tout sur cette Terre ne fait qu’UN. Chacun prend où il le trouve ce dont il a besoin, mais ne prend  rien de plus. C'est à cette condition que la nature reconstitue le fond commun. Quiconque violera celle-ci fera le malheur de tous. "Et après avoir ainsi résumé la "loi" du Grand Esprit comme "l'interdit d'accaparer et de thésauriser" - comme "un interdit d'interdire applicable à toutes les espèces composant le milieu" — ces mêmes "sauvages" constatent, pour la déplorer, la division du monde entre eux qui laissent tout faire et ceux qui veulent tout contrôler, et se l’expliquent de l'unique manière qui ne devrait faire aucun doute pour personne : "L'interdit d'interdire a été violé!"

Or c’était là une évidence qui ne pouvait tomber que dans l’oreille d’un sourd étant donné qu’elle s’adressait à des sous-produits de ce viol pour qui le Pognon avait remplacé la Terre, dont le rêve était précisément d’accaparer et de thésauriser un maximum - et qui s’aplatissaient devant les galonnés qui les avaient fait courir jusqu’au Kalahari à la recherche de l’une ou l’autre pépite pour le compte d’une sous-espèce qui, ayant réussi à s’en mettre plein les poches, s’était donné les moyens de se faire saluer par tout le monde.

Et c’est ainsi, à leur corps défendant, que les Bushmen ont pu savoir que le Pognon, après avoir semé le trouble dans les cerveaux de leurs interlocuteurs, a réussi à provoquer cette confusion entre Pouvoir et Liberté qui nous fait croire que l’un ne va pas sans l’autre, que les Bushmen sont de pauvres types qui ne se rendent même pas compte combien ils sont coincés par la nature dans le désert, que sans nos interdits ce serait encore la grande misère pour nous, et que ceux qui les appliquent et les font respecter ne font que défendre nos libertés cubiques, et qu’ils méritent à ce titre la considération dont ils jouissent et le grand Chambertin qu’ils boivent à la santé de la Reine d’Angleterre pour l’avenir du Commonwealth et la conservation de leur Tiers-Monde.

Bref, comme je l’ai souligné plus haut, la sous-matrice scolaire mutile différemment ses embryons. Et tout dépend en premier lieu de la sous-espèce dont ils proviennent.

Ainsi, par exemple, la petite Astrid, issue de l’utérus d’une candidate Reine de Belgique, ne manquera pas d’être injectée dans une seconde matrice qui se sera spécialisée dans la mutilation génératrice d’Altesses Royales dont la fonction est évidente : inspirer le respect des Joyaux de la Couronne qu’Elles portent sur la tête — et par delà cela, sacraliser le Pognon dans l’esprit rabougri de leurs sujets.

Lesquels, bien sûr, sont également des petits sauvages en venant au monde. Autrement dit des embryons de personnages qui trouveront place dans l’un ou l’autre tiroir d’une fabuleuse commode qui s’est appelée la Société — ceux qui seront sortis du cul de Madame Blair ou de Madame Chirac ayant évidemment plus de chances de se retrouver dans le tiroir du haut juste à côté de la caisse que ceux conçus sur une paillasse, sortis d’une Rosetta, humbles sujets de ladite Couronne.

Bien sûr, entre ces deux extrêmes, tout un éventail d’avenirs plus ou moins proches du tiroir-caisse s’offrent à l’école pour nos petits sauvages. Lesquels évidemment ne comprennent rien à ce qui leur arrive — ni ne s’attendent pas à tout ce qu’ils vont devoir apprendre. De là qu’il faut les aguerrir, les mettre en concurrence, les initier à la compétition et les lancer à la poursuite de l’objectif pognon — avec en perspective chacun son cube, chacun sa caisse.

 Résultat : des tensions, des discordes, des conflits dès la sortie, tout le monde lancé aux trousses de la grosse caisse — à l’exception toutefois de ceux qui la détiennent et ne songent donc qu’à la défendre, qui à cette fin ont inventé le coffre-fort autour duquel tout le monde gravite. Et qui, pour assurer leur coup, ont promulgué des lois censées coordonner tous les mouvements causés par l’attraction universelle que le pognon exerce sur tous les encubés. Des lois dont le principe est simple : les faire éternellement tourner autour du pot en menaçant de les coincer plus encore qu’ils ne le sont déjà si d’aventure ils s’avisaient à mettre la main directement dedans. 

D’où la constitution d’une sous-espèce  chargée de l’application de ces lois censées être d’ordre général. Des encubés portant la robe, qualifiés de Juges et dont l’impartialité est illustrée par la Balance de la Justice. Ce qui ne les empêche pas, bien entendu, d’être comme tout le monde attirés par le fric. D’où cette idée de pots-de-vin venue des coffres-forts pour obtenir que lesdites Lois ne s’appliquent rigoureusement que contre ceux qui sont d’autant plus attachés aux billets de banque qu’ils sont toujours en manque.

De là d’ailleurs tout ce qui se dépense pour qu’ils le restent. Comme, par exemple, en entretenant en permanence une sous-espèce de gagne-petits spécialisés dans l’art de traquer fiscalement leurs semblables, d’en faire des contribuables - et de les maintenir ainsi sur le qui-vive comme ils le sont eux-mêmes. Grâce à quoi tous font alors n’importe quoi pour subvenir à leurs besoins cubiques. Ainsi, outre les contrôleurs du fisc surgissent des tenanciers de tiroirs-caisses, des collecteurs de fonds blindés et autres agents de la sécurité globale. Agents parmi lesquels il faut sans aucun doute ranger les romanciers, les journalistes, les comédiens et autres footballeurs, autant d’animateurs sponsorisés du fait qu’ils font chaque soir s’asseoir les autres devant leurs œuvres pour que personne ne bouge et ne menace donc l’ordre public.

Bien sûr, si ça fonctionne au point que chacun paie l’équivalent d’un steak pour obtenir un siège, c’est sans nul doute que les spectacles répondent à un besoin vital comme de manger. Ce qui a porté d’aucuns à croire que les Bushmen se seraient sentis toujours en manque du fait que, faute de fric, la division acteurs/spectateurs était impraticable chez eux.

Or, justement, il est tout aussi vrai que, faute de fric, ils se trouvaient en pleine nature, dans un milieu où rien n’interdisait de toucher à tout, où les limites à respecter n’émanaient d’aucun des leurs, mais où c’était le serpent, la guêpe, l’ortie et la corne de buffle qui se chargeaient de les définir. De sorte que ce n’était pas les émotions qui leur manquaient, "suspense "et "spectacle "garanti, "sponsorisé "par la Terre Mère. Laquelle les "obligeait "à se parler, à s’accorder, à se mettre en permanence collectivement dans le coup.

Tandis que la fonction d’animateur est de rendre supportable l’interdiction d’en faire autant. Tout le monde assis dans le noir. Comportement conforme à cette logique cubique de la séparation où tout dépend de la Société - ou, plus précisément, des autres en qui le serpent, la guêpe, l’ortie et la corne d’aurochs se sont réincarnés grâce au pognon que tous recherchent et tous défendent comme leur peau.

Bref, ce qui émanait de la terre et de toutes les espèces qui la peuplaient — le nécessaire, l’animation, les émotions - n’émane plus désormais que de notre propre espèce, tout entière internée dans la sphère du pognon et dont les comportements dictés par ce dernier s’avèrent littéralement surréalistes. D’où une variété de situations, de conflits, de quiproquos, de mesquineries, source des scénarios les plus divers, absolument tordus, qui n’ont pas de bon sens d’un  point de vue "sauvage ", mais que chacun comprend vu que tout le monde s’y retrouve, quelle que puisse être sa situation.