Ainsi
moi, par exemple, "je" minterdit de me mettre les
doigts dans le nez devant tout le monde. Et comme sans "je"
mon moi le ferait quand ça me gratouille, ça signifie
effectivement que mon "je" nest pas vraiment moi-même.
Et si ce nest moi, cest que "Je est un autre"
comme le disait déjà Rimbaud.
Mais
cela dit, tant que mon "moi" prenait le sein, mon "je",
bien que déjà inscrit dans les registres détat
civil avec le nom quON lui fera porter plus tard, ne sest
jamais manifesté.
Et
il en fut ainsi jusquà mes six-sept kilos. C'est-à-dire
aussi longtemps que personne ne sinquiéta de me voir
les doigts dans le nez. Dailleurs, en ma présence, personne
ne se gênait alors pour se les mettre dans le sien.
En
fait, il ma fallu atteindre huit kilos cinq pour que quelquun
se montre mécontent de "moi"et fasse surgir mon "je".
Tout
commença le jour où mon attention fut attirée
par un pot de confiture dans lequel jai mis les doigts pour
men mettre plein la bouche. Et au lieu de ça jai
reçu une baffe pendant quune voix me gueulait dessus "ON
ne met pas ses doigts dans le pot !".
Du
coup, mon "moi" fut pris dun doute.
Surtout
que la scène se répéta les jours suivants.
Et
il en fut ainsi jusquau jour où, lorsque ma main savança
vers le pot de confiture, une grosse voix INTÉRIEURE larrêta
brusquement : cétait "je"qui "me"parlait
pour la toute première fois. Et grâce à lui jai
reçu une grande cuillère de confiture et des bisous
partout. Javais alors huit kilos neuf. Mon "autre"venait
de naître. Il nallait plus me quitter. Cest quen
effet, à mesure où je grandissais lenvie me prenait
de toucher à tout. Ce qui ma valu de recevoir un parc.
Ainsi, chaque fois que je "dérangeais" - comme, par
exemple, en memparant du téléphone ou dun
pot de fleur - ON mempoignait et mencubait dans le parc.
Si bien que jétais tout perdu en me demandant ce qui
raccordait le pot de fleurs et le téléphone aux autres
au point de les faire se jeter sur moi comme si cétait
de la confiture ?
Rien
de flagrant ni de palpable ne permettait de le comprendre. Mais comme
cétait ainsi, lorsque mon "moi" en eut ras-le-bol
se retrouver à tous les coups dans le parc, mon "je"ma
conseillé de ne plus toucher à rien qui ne me soit offert.
Et de me comporter hors de mon parc comme si jétais dedans.
Etcest ainsi que sous sa direction, mon "moi" sest
engagé dans une carrière de comédien, jouant
le jeu de lobéissance jusquà le faire croire
devenu "sage". En échange de quoi il recevra ses
tout premières imitations de pots de fleur, de téléphones,
bagnoles et autres objets de ma curiosité réelle.
Mais,
cela fait, la plupart desdits cadeaux étaient dune origine
étrange. Aussi étrange dailleurs que celle des
baffes que je recevais. Cest en tous cas ce quON a voulu
me faire croire en faisant appel à de mystérieux intermédiaires
chargés de me les procurer ou de me les refuser. Il sagissait
en fait dun couple de deux Pères : un Père
Noël et un Fouettard, les deux préfigurant somme toute
la Société qui mattendait. Une Société
pleine de Mystères comme je nallais pas tarder de lapprendre
en faisant connaissance avec la Maternelle.
Cest
en effet là où jai été emmené
quand je ne dérangeais plus trop et pouvais faire pipi dans
le pot.
En
fait, cétait la première fois que jallais
être associé à une vingtaine dautres de
mon poids, tous aussi curieux lun que lautre de se rencontrer,
de se toucher, de se palper, bref, de sétudier mutuellement
et physiquement afin de faire plus ample connaissance. Or il se fait
que ce genre détude sur le terrain ne convenait pas aux
surveillantes, lesquelles passaient leur temps à occuper le
nôtre et à nous empêcher de connaître ainsi
les joies d'une existence authentiquement sociale. Et à cette
fin, elles nous mettaient en main des craies, des crayons, du papier,
des ardoises, des blocs dont elles nous faisaient faire des cocottes,
des gribouillis, n'importe quoi du moment que ça nous occupait
et nous faisait taire. Et cest ainsi que nous nous sommes tous
mis à faire séparément des choses quaucun
de nous naurait jamais songé à faire ensemble.
Somme
toute, alors que le parc mavait appris à "respecter"
les choses en me détournant delles, la maternelle allait
mapprendre à "respecter"les autres en me détournant
deux.
Mais,
cela dit, le fait d'avoir constaté ça ne me permettait
pas de comprendre pourquoi les Grands s'opposaient si farouchement
à la libre expression de nos désirs physiques. Qu'avaient-ils
donc à redouter de nous qui étions beaucoup moins forts
queux ?
Je
me suis donc mis à mieux les observer. Et je me suis rendu
compte que vis-à-vis de tout ce qui se trouvait hors de chez
nous, que ce soit en rue, dans les boutiques ou chez lAutrui,
ils ne touchaient à rien ni à personne qui ne leur soit
offert ou présenté.
J'observais
ainsi que, comme moi, ils respectaient des clôtures invisibles
- mais comme je nimaginais pas que le Grands puissent ne pas
être libres de tout faire à leur guise, jen
ai conclu que des comportements que je nadoptais que par contrainte
étaient sûrement tout naturels pour eux.
Somme
toute, je me disais ou plutôt, "Je" disait
à "moi": tu comprendras plus tard, en attendant tas
quà les imiter. Ce qui ne fut pas pour "moi"
une mince affaire. Tout en effet était réglé
entre les Grands dans les moindres détails, jusque dans la
manière de saborder, de se donner ou non la main, de
se saluer du chapeau ou de la tête, de se parler en se tutoyant
ou en se vouvoyant et de répéter tout le temps
les mêmes banalités quon me chargeait dailleurs
moi-même de répéter sans cesse. Et ce qui m'horripilait
bien sûr c'était toujours de ne rien y comprendre. Tous
ces regards sur ma personne me mettaient au supplice. Et ce qui ajoutait
à mon malaise, c'était que les Grands taxaient de timidité
ce qui nétait en fait chez moi que la manifestation visible
de la honte mêlée de rage que j'éprouvais de me
sentir amoindri et de toujours devoir mentir pour ne pas être
rejeté.
Certes,
pendant tout un temps, je fus récompensé de jouer le
jeu. ON me félicitait. ON me donnait de caramels. Mais le jour
vint où ON me déclara trop grand pour avoir besoin de
récompenses pour être "comme il faut". De ce
jour, ON préféra me punir pour ne l'avoir pas été
plutôt que me récompenser de l'avoir été.
Bref,
rien de ce que je mattendais à fréquenter en venant
au monde nétait ici présent et je savais de moins
en moins où jen étais. Si bien quON me reprochait
souvent de ne pas savoir ce que je voulais. Et que je ne me sentais
vraiment bien quen compagnie dune chienne qui partageait
mon sort, que je sentais toujours prête à faire comme
moi les quatre cents coups, mais qui, obligée de respecter
les mêmes interdits que moi pour obtenir un sucre, n'avait elle
non plus guère l'occasion dêtre expansive.
Cela
pour dire que parmi l'ensemble des objets dont j'avais physiquement
besoin se trouvaient ceux qui, comme mes ours en peluche, me faisaient
rêver dune autre vie. Ce sont ces leurres qui ont peut-être
le mieux contribué à mon éducation. En effet,
les Grands se servaient deux pour m'appâter et pour m'amener
à employer "volontairement" des choses dont je ne saisissais
pas le sens, comme par exemple des fourchettes ou des godasses vernies.
Et
cest ainsi que mes désirs mont sans arrêt
créé de nouvelles obligations. Il m'était impossible
de faire quoi que ce soit de plaisant sans une contrepartie. C'était
systématique. Je devais payer pour tout. Chaque chose qui mattirait
servait à me faire faire autre chose qui me repoussait, chacune
avec son propre mode demploi. Et comme leur mode demploi
dictait le mien, et que, de toute évidence je ne pouvais rien
y faire, jai fini par accepter le fait, et je me suis dit quainsi
jallais finir par me comprendre moi-même.
Autrement
dit, "je" et "moi" en étaient venus à
se confondre au point de ne plus se distinguer lun de lautre.
Et la confusion sera dailleurs telle que jai commencé
à croire que je faisais instinctivement des choses qui métaient
ordonnées. Et que pour tout comprendre, il allait seulement
falloir que jen sache plus. Bref, javais atteint "lâge
de raison". Et ON en profita pour minjecter dans une École
Primaire. Cest à dire là où jallais
enfin pouvoir apprendre comment perdre ma vie à la gagner.
Et empêcher les petits de toucher à tout.