Bel
exemple d'harmonie, ce qu'il faut faire pour avoir des enfants.
Une nécessité à laquelle on se plie si volontiers
qu'on prend toutes sortes de précautions pour que ça
ne marche pas à tous les coups. Malheureusement, on ne sau-rait
en dire autant de ce qu'il faut faire pour une tartine. On ne vit
jamais de travailleur bosser tout en prenant des précautions
pour éviter d'en avoir une. À croire qu'à l'in-verse
de ce qu'il nous demande pour nous reproduire, le monde nous demande
pour nous nourrir de faire objective-ment ce qui nous fait chier
subjectivement. Comme si nous n'étions pas faits pour vivre
comme nous!
Ceci dit, de quel monde parlons-nous?
À voir nos chiens exécuter avec passion Ies mouvements
de flairer, lever, coucher, traquer, happer et secouer à
mort une proie imaginaire, à observer de même les mou-vements
que fait le chat pour attraper ce que nous ne voyons pas, le tournoiement
de l'étourneau, et les mani-festations spontanées
chez les animaux de tous les ins-tincts serviteurs de la conservation
de l’espèce tels que courir, voler, ronger, picoter,
creuser, se nettoyer, etc..., on se demande s'ils vivent dans le
même monde que nous. Et on se dit, comme Konrad Lorenz, que
L'auteur de "L'Agression" prend particulièrement
l'exemple des oies sauvages. Celles-ci trouvent normale-ment leur
nourriture dans le fond des étangs. Et ça tombe bien
car elles adorent filtrer la vase. Au point, dit Lorenz, queon les
nourrit uniquement de graines jetées sur le rivage, on observe
qu'ensuite elles filtreront la vase "à vide". Rien
que pour le plaisir! Et l'auteur constate même que lorsque
les oies sont rassasiées et arrêtent de man-ger, il
suffit de jeter des graines dans l'eau pour qu'aussi-tôt,
Lorenz parle ensuite d'une expérience inverse.
Après avoir contraint ses oies à se procurer leur
nourri-ture en filtrant la vase dans une profondeur d’eau
à la limite du supportable - et donc d'une manière
qui soit pour elles particulièrement fatigante, il constate
que si, lors-qu'elles ont cessé de manger de cette manière,
on leur offre de la nourriture sur la terre ferme, prouvant ainsi
qu'elles ne sont pas masos et préfèreraient crever
de faim que de survivre en se faisant chier.
Ainsi, un animal aime tout ce qu’il doit faire, mais il ne
faudrait pas pousser: quand il se rend compte qu'il s'agit d'un
devoir - et que survivre cesse ainsi d'être une mani-festation
de sa liberté, il s'arrête tout aussitôt et envoye
paître le professeur Lorenz ainsi que ses expériences.
En somme, s'il accepte volontiers les exigences de son milieu, c'est
simplement qu’elles lui conviennent, car si elles cessent
de lui convenir, il considère que ce n'est plus son milieu,
et qu'il est donc avec lui en instance de divorce. Peu importe que
ce soit par manque de graines ou de vase à filtrer, il veut
les deux. Il choisit tout ou rien! Il ne saurait se résoudre
à seulement vivre à moitié. Ne faisant pas
de différence notable entre raison objective et raison subjective,
il ne sépare pas l'une de l'autre.
Et ce qui est vrai pour l'acte de se nourrir, l’est aussi
bien pour tous les autres. Jusqu’à un certain point,
le né-cessaire est source de plaisir en tout, de sorte qu’il
aille littéralement de soi pour l'animal de l'assurer. Qu'il
se lave, se gratte, s'épouille, s'enfuie, se niche ou fasse
sa cour, toujours il s’exécute comme s'il n'avait rien
de mieux a faire. Au point que même nourri, lavé, logé,
par nos soins, on le sent dans la recherche éperdue de ce
qui lui manque, du milieu dont il fut arraché. Ainsi, allez
donc dire au loup, que si on le tient en cage c'est pour lui éviter
d'aller se perdre dans la steppe...
Où la nécessité est une source d'emmerdes.
Des champs, des usines, des bureaux, le moins qu'on puisse en dire,
c'est qu'ils n'assouvissent pas le subjectif des usagers. Ils ne
sont de toute évidence pas faits pour ça. Aurait-on
pensé ces lieux pour faire chier les travail-leurs, qu'on
n'aurait pu mieux s'y prendre. Aussi, à peine dehors, les
retrouve-t-on devant leur télé, tout à la fois
fourbus et dévorés de mille désirs, rêvant
de courir, bondir, grimper des montagnes, affronter des sables,
es-suyer des tempêtes. Et dès qu'ils ont le temps et
se re-trouvent dispos, où les voit-on, sinon en train de
s'exer-cer, lutter, de mesurer leur force, de transpirer, peiner,
souffler, baiser, se défoncer, endurer la faim, la soif,
le chaud, le froid et la fatigue, jusqu'à prendre des risques
et à tromper la mort... Or, à quoi correspondent toutes
ces activités "sportives", sinon à une époque
où elles l'étaient objectivement indispensables. Et
pour savoir de quelle nature était au juste leur finalité,
il suffit de voir encore aujourd'hui des hommes repus et pleins
aux as, qui, à l'instar des oies de Lorenz filtrant la vase
"à vide", s'en vont traquer le lièvre, harponner
le brochet ou pister le zébu. Comme quoi le besoin de "filtrer"
est indéracinable, le plaisir qu'on en tire sans équivalent,
et que s'il fallait administrer la preuve que le civilisé
est, quoiqu'il dise, resté un animal, il n'en faudrait pas
plus.
D'ailleurs ne sommes nous pas tous, quelque part, des Pygmées,
des Bochimanes, des Gayakis, des Inuits et des Aborigènes?
Un même sang coule dans nos veines. Or, imaginerait-on un
seul d'entre eux s'évadant de la nature pour un séjour
dans nos bureaux, alors qu'on voit quoti-diennement mille gratte-papiers
ou tape-claviers s'évader de "leur" bureau pour
un séjour en pleine nature?
Et pourquoi nous extasions-nous devant ce que Rossif appelle le
monde "sauvage et beau"? Devant ces bêtes qui font
rêver La Boétie. «Ces bêtes qui, des plus
grandes jus-qu'aux plus petites, lorsqu'on les prend, font si grande
ré-sistance d'ongles, de cornes, de bec et de pieds, qu'elles
déclarent assez combien elles tiennent cher ce qu'elles perdent;
puis, étant prises, elles nous donnent tant de signes apparents
de la connaissance qu'elles ont de leur malheur, qu'il est bel à
voir que ce leur est plus languir que vivre, et qu'elles continuent
leur vie plus pour plaindre leur aise perdue que pour se plaire
en servitude... Ces bêtes qui, si les hommes ne font trop
les sourds, leur crient : VIVE LIBERTÉ!...» ("De
la Servitude Volontaire") .
Les bêtes qui ne laissent donc rien distraire du feu qui les
anime intérieurement! Qu'elles mangent, se nichent, se lavent,
s'épouillent, s'accouplent... toujours elles le font à
I'appel de leur chair, laquelle (Lorenz, p 98). Plus simplement
dit, quand ça chatouille, elles se grattent même les
couilles, sans se poser de question...
Et c'est en quoi réside une ligne de conduite, une éthique,
on pourrait presque dire une "politique" qui serait celle
de la nature. Pas question qu'un seul animal néglige quoi
que ce soit de lui-même au profit de quoi que ce soit d'autre.
Et s’il s’avère, par exemple, que, même
repu, un étourneau tournoie jusqu'à l'épuisement
des énergies que sa nature réserve à son "âme
de chasseur", il s'avère tout autant qu'affamé,
il refuse de réserver à la chasse beaucoup plus de
temps que sa nature n'a "prévu" dans ce sens. Un
étour-neau qui, faute de proies suffisantes, se verrait forcé
de tournoyer des heures durant pour trois fois rien, se révol-tera
de sa condition et arrêtera de tourner, préférant
ainsi crever de faim que s'activer comme un prolo.
Autre exemple, les chiens. Lorenz relève que le temps qu'ils
sont capables de réserver à leur quête de nourriture
est relativement indépendant de la faim qu'ils peuvent avoir.
«Si on élimine chez eux, dit-il, la motivation de la
faim (tout simplement en laissant leur écuelle toujours remplie
des mets les plus délicieux), on constate qu'ils flairent,
pistent, courent et chassent à peine moins que lorsque ces
activités sont nécessaires pour satisfaire leur besoin
de manger». Bien sûr, la faim les pousse à ampli-fier,
à intensifier leurs mouvements et à "forcer les
choses". Mais la durée qu’ils consentent à
investir dans la chasse n’est guère élastique.
Comme si un besoin de ne rien faire les inhibait contre l'ennui
pour leur interdire intérieurement de faire des heures supplémentaires.
Et comme ce qui est vrai pour l'étourneau et le chien, l'est
aussi bien pour les autres espèces, il s'ensuit qu'à
l'état naturel, on les trouvera chacunes là où
il y a concor-dance entre ce qu'elles aiment faire et ce que le
milieu leur offre en "échange", là où
la nature récompense le plaisir et où elle condamne
l'ennui. Or, comme toutes les espèces réalisent ainsi
partout, et simultanément, cette harmonisation, un équilibre
général s'installe, fait d'une infinité d'interactions
si subtiles et délicates qu'il suffira de quelques bulldozers
pour que tout se déglingue et que le monde s'installe dans
un état d'alerte générale et perma-nente.
C'est qu'en effet, des travailleurs occupent aujourd'hui tous les
milieux, les océans compris, réussissant ainsi à
faire partie de la vie de la totalité des êtres vivants
de la planète. Et c'est peu dire qu'ils mettent où
que ce soit les pieds dans le plat! Insecticides et herbicides,
le jeu est mondialement faussé! À dégoûter
les étourneaux de tour-noyer, les fourmillers de fouiller,
les rennes de pâturer. Sans parler de l'éléphant
et du rhinocéros, victimes de leurs défenses naturelles,
des baleines se retrouvant dans les corsets, du poulet en batteries,
de la tomate en serres, du saumon coincé par les barrages,
du bébé phoque aux étalages. Tout ça
pendant que les écolos s'engagent dans le recyclable et ferraillent
dans l'écotaxe...
Où la captivité donne le jour à une science
On pouvait lire dernièrement dans "Le Monde" (17
juin 78) la remarque suivante : . Comme s'il était scientifiquement
inintéressant de savoir que les animaux en captivité
s'ennuient jusqu'à les pousser, bien souvent, à refuser
de se nourrir ou de s'accoupler; et donc d'avoir ainsi confirmation
du fait qu'en liberté, ils agissent peut-être moins
par nécessité que par impulsion.
Mais, n'en déplaise à l'auteur de l'assertion ci-dessus,
là où l'affaire prend toute son ampleur et mérite
toute notre considération, c'est quand, parmi les animaux
captifs dont il est fait mention, on songe à inclure les
rédacteurs et les lecteurs du Monde eux-mêmes, ainsi
d'ailleurs que l'ensemble de leurs concitoyens (dont les comportements
- tels que lire et se servir d'une fourchette - sont incontes-tablement
artificiels). Car là se trouve l'objet d'une véri-table
science de la vie en captivité, sortie de son milieu, extraite
de son contexte naturel, plongée dans l'artifice. Une science
donc des comportements coincés, qui est sans objet aussi
longtemps qu'il n'y a pas d'écart, de différence,
entre ce qu'un animal aime faire et ce que le milieu "exige"
qu'il fasse, mais qui commence à prendre corps, se struc-turer
et se dynamiser dès qu'un écart se creuse, une diffé-rence
(de potentiel) s'installe entre le sujet et l'objet d'un besoin.
Une différence pouvant servir à faire tourner les
machines comme une chute d'eau (canalisée) fait tourner les
turbines.
Il faut préciser, bien sûr, qu'aucun animal n'a jamais
spontanément choisi de s'installer dans un milieu qui n'est
pas le sien. S'il se trouve en cage, c'est qu'un autre l'y a mis.
Certes, le milieu naturel offre lui-même mille exemples d'emprisonnements
possibles: la mouche par l'araignée, la souris par le chat,
la gazelle par l'hyène (nul ne songeant d'ailleurs à
dire que dans ce cas le comporte-mentde victimes serait artificiel
et scientifiquement sans intérêt). Mais ces exemples
naturels ne sont pas à proprement parler ce qu'il faut entendre
par "mise en cap-tivité". Ce sont là des
"scénarios" de mise à mort rapide, sans
véritable commune mesure avec cette mise à mort lente
qui correspond à l'existence d'un canari en cage, d'une poule
en batterie, d'un cheval sous le harnais, d'un balayeur en rue ou
d'un salarié dans son timing. Aucun de ces animaux ne s'est
bien entendu spontanément placé là où
on le trouve. Tous ont au contraire été contraints
d'y être, forcés par des hommes. Canari, poule, cheval,
ba-layeur et salarié, c'est kif-kif. Mais là où,
bien sûr, l'af-faire trouve un intérêt scientifique
exceptionnel, c'est en ce qui concerne les deux derniers.
Qui donc a déchenché le processus de décomposition
des nouveaux-nés dès la sortie de l'utérus
pour les réduire en servitude?
Une
question (de l'être et du ne-pas-être) qui n'est pas
sans réponse, merde alors!