l°La
stratégie de l'appauvrissement,
La pauvreté rend impuissant tant au niveau individuel que
collectif. Rome, en ruinant ses ennemis, le savait certainement.
«On a pu exagérer le luxe des hautes classes, il n'en
demeure pas moins certain qu'il y eut à la fin de la République
et au début de l'empire des prodigalités insensées,
une grosse destruction de richesses. Ces richesses, ce n'était
pas Rome qui les avait créées, c'était le monde
héllénistique. L'industrie de Rome au 2ème
et ler siècles avant notre ère avait été
la guerre, la spoliation des vaincus. Draîné à
Rome,[...] le capital, produit de longs siécles de travail
du monde méditerranéen, tarit vite.» (Lot)
Et Lot ajoute, semblant déplorer la chose: «les fruits
de la conquête se dissipèrent en un siècle,
du premier siècle avant notre ère jusqu'a la mort
de Néron.»
Les conquêtes avaient bien entendu un but. Dans un esprit
bourgeois, on croirait volontiers qu'il était de s'enrichir.
Mais dans celui d'un romain il était autre: contrôler
les sources de pierres, de fer, de bronze, de tout ce qui donne
sécurité et protection; et pour cela conserver la
maîtrise des mers, grâce à laquelle on pouvait
pirater les autres sans jamais l'être soi-même. Mais
pour que ça dure, il fallait évidemment que Rome démantèle
un bon coup les défenses de l'ennemi, empêche par conséquent
celui-ci de se ressaisir, de commercer, de corrompre qui que ce
soit, de débaucher du travail -et dans ce but, une chose
s'impose, impérative : priver les villes adverses de moyens
de commercer, d'échanger, de rééquilibrer leurs
forces, les priver donc de richesses, d'or, d'argent, de moyens
d'échange, bref, dissiper les "fruits de la conquête"!
Priver l'ennemi des moyens de se refaire en dissipant les moyens
de corrompre, en ruinant les corrupteurs, en dilapidant le vieux
monde héllénistique : telle devait être et telle
fut -logiquement- la politique de Rome. D'autre part, thésauriser,
c'était courir le risque de se laisser surprendre. De tous
les chevaux de Troie, l'or, l'argent, la richesse, est le plus sûr
et le plus redoutable : là où il passe s'introduit
la désunion et donc le pire danger. Si bien que paradoxalement,
on est forcé de conclure que ce qui passe pour dépenses
insensées aux yeux de petits épargnants d'aujourd'hui,
fut au contraire sage, cohérent et la seule chose à
faire à l'époque des faits.
Autrement dit, il n'y aurait pas lieu d'interpréter la dissipation
des richesses au premier siècle comme une regrettable conséquence
de la dissipation des moeurs romaines, mais au contraire comme une
nécessité politico-militaire dont les moeurs dissolues
furent un inévitable effet. Forcés de conserver le
dessus, c'est en de légendaires et mirobolantes festivités
que les romains achevaient une fois pour toutes leurs adversaires
- poursuivant ainsi contre eux la guerre par les moyens les plus
inattendus -un peu comme nos plaisirs dispendieux de civilisés
aident à tenir aujourd'hui le tiers monde dans son inoffensive
pauvreté.
2°
La crise de l'énergie.
Que tout ça ne fasse pas très sérieux n'empêche
pas que Néron fut empereur et que la "Paix romaine"
est restée célèbre pour son étonnante
longévité. Parachevant l'oeuvre d'Auguste et des Césars,
Néron laisse à sa mort (en 68) un monde ruiné
de ses anciennes richesses, et Rome au sommet de sa puissance relative.
Car ce n'est que deux siècles plus tard (ce qui correspond
au temps écoulé depuis la "révolution
frangaise") que des difficultés véritablement
graves vont surgir. Difficile dans ces conditions de voir entre
la corruption des moeurs et les problèmes qui se sont posés
deux siècles après, une relation d'immédiate
cause à effet.
En réalité, on commença à devoir sérieusement
s'inquiéter lorsque l'empire, à bout de conquêtes,
à la limite du gigantisme, cessera de trouver hors de ses
frontières (toujours plus étendues et plus lointaines)
la quantité d'esclaves tout faits dont il avait besoin pour
tout faire.
A ce moment, on dut se mettre à systématiquement élever
des petits. Bien entendu le probléme ne se posa pDas d'un
coup. Mais un jour vint où, à court d'expédients,
il fallut se résoudre à voir les choses en face. On
se rendit compte qu'une administration appropriée aux razzias
et au kidnapping ne convient pas, loin de là, au baby-sitting
et au nursing. Une fois que les "amiraux et généraux"
dont parle LENGELLE reviennent bredouille de leurs expéditions,
cela signifie que les marchés du travail cessent d'étre
approvisionnés du dehors et qu'inévitablement, c'est
au niveau de l'organisation interne que de sérieux problèmes
vont se poser.
La différence entre la société à créer
et la société à esclaves à laquelle
on était accoutumé est du même ordre que ce
qui sépare une société d'éleveurs d'une
société de chasseurs. La chasse livre sur pied un
gibier qui s'est élevé et engraissé tou seul
sur des terres non travaillées, étrangères,
sauvages; l'élevage a d'autres exigences. Il veut qu'on y
consacre du temps et des terres à soi, qu'on laisse paître
les bêtes à leur guise, qu'on leur réserve du
temps, de l'espace, un gîte et les possibilités de
rencontres qui leur permettent de s'accoupler, de se multiplier.
Autrement dit, les besoins des bêtes deviennent des besoins
et des soucis d'éleveurs.
Tout ceci se découvre exactement si la bête est un
homme elle a besoin des mêmes services.
Certes, depuis toujours, le propriétaire d'esclaves a dû
soigner ses troupeaux d'hommes. Mais aussi longtemps qu'ont duré
les conquêtes, on s'épargna du moins l'élevage.
C'est ainsi, par exemple, que Xénophon, précise la
façon dont les esclaves, dans les exploitations agricoles
de moyenne importance qui font l'objet de son intérét,
devraient pour bien faire, être logés : «La maison
doit comporter deux pièces affectées à ce logement,
un dortoir pour les hommes, un dortoir pour les femmes. Prendre
bien soin de les séparer, afin d'éviter que se constituent
des ménages d'esclaves [...]» (MOSSE)
Et dans les latifundia, on l'a vu, l'ambiance n'était pas
non plus aux accouplements et à la reproduction de l'espèce
servile. Ces exploitations, type xénophon ou latifundia,
font partie du système qu'on a appelé le "faire-valoir
direct". Et Ferdinand Lot confirme : «Il dut être
abandonné peu à peu à cause de la diminution
considérable du nombre des esclaves. Une fois la période
de conquête terminée, il n'a plus été
possible de jeter sur le marché des troupeaux de captifs,
comme aux 2ème et ler silècles avant notre ére.
L'importation par achat n'a été que d'un faible débit.
D'autre part, l'élevage des esclaves est dispendieux : jusqu'à
treize ans, pour le moins, l'esclave coûte et ne rapporte
pas; il s'use vite et meurt jeune.»
Et comme l'histoire n'affaiblit pas seulement les hommes, mais également
les terres -dès le 2ème siècle de notre ère
les terres riches sont épuisées- une conclusion s'impose:
«vu la faible productivité du travail non-libre, le
travail agricole esclavagiste devient une spéculation désastreuse.»
De la même manière, les petits fermiers "libres",
qui louaient des terres à bail à de grands propriétaires
(celles-là même que leurs aieux, rappelons-nous, avaint
dû vendre au retour de plusieurs années de campagnes
militaires) disparurent, selon Lot, quasi totalement sous le règne
de Trajan (fin du premier siècle-début du second).
C'était la crise au niveau de l'essentiel, la crise dans
la fonction alimentaire, productrice et reproductrice de l'énergie
des maîtres -et cette crise portait sur la production et la
reproduction des énerqies esclaves dont les maîtres
ne pouvaient se passer.
Dés lors, que faire ?
Rome règne souverainement sur l'empire, immense domaine.
Ce territoire, à son tour, est partagé en vastes propriétés
sur lesquelles une aristocratie s'exerce. Ces propriétaires,
face au problème agraire, «n'eurent plus d'autre solution
que d'opérer la division de leurs fonds. Ils en firent deux
parts. L'une, réservée au maître, comprend l'habitation
(la ville, futur château) avec une partie des terres labourables
et un peu de prés (spécialisation de la culture des
sols), et la totalité des forêts, pâturages,
landes (ce qui resté sauvage, inculte, terre de braconnage,
revient aux seigneuries -ici se trouve l'essence d'un type de propriété
qui fondera l'idée de territoire "national"). L'autre,
la majeure partie des terres labourables, vignes et prés,
fut répartie en tenures conférées à
des fermiers dits "libres" (les colons) et aussi (mais
beaucoup plus rarement) à des esclaves dits casés.»
Après un temps très long, des hommes "libres"
et des esclaves se rejoignent donc dans une situation entre deux
: celle du colon, mieux connu sous le nom de "serf". La
première dénomination désigne l'homme "libre"
déchu, la seconde l'esclave promu; seule différence
maintenue entre colon et serf : le second, plus que le premier,
travaille la réserve seigneuriale.
Car, nous y sommes, l'idée tout entière se ramène
à ceci : colons et serfs en leur tenure s'arrangent pour
cultiver et récolter de quoi se nourrir, eux et leur famille,
et, avec les énergies qui leur restent -celles tirées
de leurs surplus, ils cultivent gratis la réserve, y laissant
sur place le fruit. «Les tenanciers, colons et serfs, donnent
à la réserve seigneuriale une partie de leur temps
et de leur peine; ils y font gratis les labours, semis, hersages,
moissons, fauchaisons, fenaisons, clôtures, réparations
en tous genres[...] Le problème angoissant de la main d'oeuvre
se trouve ainsi résolu pour le propriétaire.»
Comme c'est simple! A se demander pourquoi on n'y avait pas songé
plus tôt. Raison évidente de cet oubli : la pratique
du colonat, compte tenu du fait qu'elle laisse les serfs relativement
sans surveillance, n'est possible qu'à une condition, et
cette condition, la voici : il faut que chaque grand domaine fasse
lui-même partie d'une entité géographique notablement
plus.vaste où un même ordre régne de sorte que
tout fuyard soit rattrapé et dûment corrigé
avant d'en avoir franchi les limites et d'avoir de ce fait recouvré
sa liberté.
Une telle condition, l'empire romain y satisfaisait par son immensité,
son unité administrative et ses légions de policiers.
Dès lors il était historiquement logique que ce soit
lui qui invente une forme de servitude qui, on le verra, sera l'ancétre
d'un mode d'exploitation bien de chez nous dont finira par se doter
le monde entier : le salariat.
En d'autres termes, le colonat est une institution utile dans une
organisation territoriale suffisamment immense (et de ce fait hermétique)
pour que les tenanciers s'y sentent comme en une authentique prison
d'où il serait vain de vouloir fuir.
Somme toute, pour que fonctionne le système du colonat, il
faut la certitude chez l'esclave que la terre entière ne
lui appartient pas, est dans sa totalité étrangère
aux gens de sa condition, est dans sa totalité la propriété
d'une autorité qui lui échappe intégralement
-et cette autorité, cette entité, que pourrait-elle
être sinon un vaste empire, un Etat immense, un Etat impérial
!? «Dans ce système de l'exploitation parcellaire,
observe Lot, en effet, la cheville ouvrière, c'est le colon.
S'il déserte le fonds, le domaine perd de sa valeur au prorata
du nombre de tenanciers qui le quittent [...] La terre, richesse
unique (après dilapidation des autres), ne vaut que par les
bras qui la cultivent. Si les colons quittent, il est probable que
le propriétaire n'en trouvera pas d'autres : il sera ruiné
et ne pourra donc payer l'impôt.»
Du coup, voilà l'Etat lésé, son administration
et ceux qui en vivent, en même temps que le propriétaire,
de sorte qu'un intérêt commun les lie. De là
à décréter la tenure viagère, puis héréditaire,
associée à une lignée de colons ou de serfs
"attachés à sa glèbe", il n'y avait
qu'un pas. C'était une nécessité vitale pour
la société romaine, et ce pas fut franchi. «En
37I, Valentinien ler écrit : "Nous ne pensons pas que
les colons aient la liberté de quitter le champ où
les attache leur condition et leur naissance [...] S'ils s'en éloignent
et passent chez un autre, qu'ils soient ramenés, enchainés,
punis[...]" "Que les colons, bien qu'ils soient de condition
libre, soient néanmoins considérés comme serfs
de la terre où ils sont nés[...] Point de ménagement,
point de pitié : "chacun doit subir sa destinée!"»
(Lot)
Conclusion: «Le colonat est devenu un état, une condition,
un ordre, intermédiaire entre la "liberté"
et l'esclavage.»
3°
Le colonat, et ce qu'il réclame de la personne des tenanciers.
En tant que trafic des énergies humaines, l'institution du
colonat ne se distingue guère de celle de l'esclavage. Dans
un cas comme dans l'autre les hommes pour manger sont forcés
de travailler plein temps. Une part de ce temps leur sert à
la reproduction de leur propre énergie, à l'entretien
de leur santé et, dans le cas du serf, de leur famille. L'autre
part du temps servile est consacrée a l'entretien de la santé
et de la famille seigneuriales, celle-ci disposant ainsi du temps
qu'il lui faut pour faire en sorte que tout continue.
Autrement dit, le temps que le serf consacre a soigner et conforter
son seigneur est forcément du temps qui, sans cela, eut été
libre pour lui. Et ce qui est vrai pour un serf l'est pour les autres
serfs, de sorte que tout ce qui pousse et vit sur la réserve
mesure la somme du temps perdu des tenanciers. D'un côté
donc les tenures, hommes, femmes, enfants, masures; de l'autre,
la réserve, le seigneur et sa famille, le château,
ses murailles et tous ceux qui y servent, gens d'armes et d'ateliers,
gens de bouche et domestiques, le tout nourri par la réserve
et les corvées. Les trois fonctions (seigneuriale-civilisatrice,
alimentaire et responsable) se détachent ici nettement, distinctement,
bien visibles en ce qu'elles ont de profondément inégalitaire
et d'injuste.
Et pourtant, il semblerait que le serf accepte plus facilement que
l'esclave la condition servile, vu qu'il fait plus ou moins spontanément,
-plus ou moins sans surveillance- ce que le second ne faisait que
contraint et surveillé ! Certes, on ne pouvait s'évader
de l'empire. Mais il se fait que, même après la décomposition
de ce dernier, alors que, sans doute, la poursuite des fuyards devait
être difficile, le système a tenu bon, les serfs faisant
preuve d'un surprenante "bonne volonté".
D'ailleurs, Lot s'en étonne : «Ce qui surprend, c'est
qu'une condition aussi affreuse ait pu être imposée
et acceptée. »
Ce point est capital. Il y a dans le servage un élément
d'acceptation de la servitude par ses victimes qui étonne,
un zeste, déjà, d'humilité acceptée.
Bien sûr, on parle couramment de la protection seigneuriale,
apportée en "échange" des services rendus,
d'une sorte de contrat passé entre le maître et ses
colons. Mais protection contre qui, principalement, sinon contre
ceux sous les ordres desquels on se trouve, auprès de qui
on cherche des garanties -et qui, bien entendu, s'empressent d'en
offrir pourvu qu'on travaille sans y être forcé et
qu'on accepte donc de servir "volontairement".
Paix serait laissée au serf qui, de lui-même, s'oblige
à faire ce qu'on attend de lui. Immoral serait le seigneur
qui n'aurait pas saisi cela! «Somme toute, conclut Lot, le
paysan demandait un minimum de sécurité, de stabilité,
de garantie contre l'arbitraire. Le colonat répondait à
tous ces désiderata. Ne nous étonnons pas qu'il ait
survécu un grand nombre de siècles à l'empire.romain.»
Et dans ces conditions, ce que le colonat réclame et obtient
du serf c'est, au bout du compte, l'acceptation de I'histoire, la
reconnaissance de la "nécessité" qu'une
condition servile existe, l'acceptation d'en faire partie, l'acceptation
d'être et de rester vaincu, de génération en
génération,
Pareille abdication devant l'histoire serait difficile à
avaler, s'il n'y entrait un élèment de mystère
qu'il faudrait éclaircir.
4°
La solitude des pauvres.
Assyriens, Spartiates, Athéniens, Romains (et plus Près
de nous les espagnols, les français, les anglais par rapport
aux indiens et aux nègres), tous eurent la même idée
déraciner les vaincus, les arracher de leurs proches et de
leur milieu natal, abolir ainsi en eux tout savoir, toute connaissancer
toute référence géographique et sociale, en
vue d'en faire des inadaptés, des dépendants, des
impuissants, sans pouvoir ni moyens d'en créer. Ce passage
de l'autonomie naturelle à la dépendance servile a
marqué l'instant précis de la rupture avec la sauvagerie,
de la coupure qui tranche en deux la vie de millions d'hommes capturés.
Et bien sûr le déphasage entre milieu naturel et milieu
civilisé ne fit que s'accentuer avec le temps : entre un
sabin enlevé par un romain et un guinéen par un anglais
du siècle des Lumières, l'impression s'est affermie
d'être passé d'un monde dans un autre complètement
différent. Par petits groupes d'abord, puis par troupeaux
entiers des gens franchirent ainsi la frontière qui séparait
l'histoire de la préhistoire, la culture de la nature de
l'homme.
D'ailleurs, il me semble qu'on ne saurait passer sous silence la
similitude qui existe entre le souci de dépayser les captifs
et celui, tout moderne, de dépayser l'enfant que l'on met
à l'école.
Dans l'un et l'autre cas, il apparaft que la première idée
soit d'impressionner le sujet pour le "mettre en condition".
On l'arrache de ce qui lui était familier, et on le "familiarise"
avec ce qui lui est étranger, avec la société
où il faut vivre seul, car elle n'est en vérité
que l'antithése du nom qu'elle porte! Franchi le seuil del'histoire,
ou de l'école, le désarroi est immense. Désespérément,
on cherche, en ce nouveau milieu homogènement hostile, à
quoi se raccrocher, de nouvelles références, de nouvelles
"connaissances". Et on les trouve. Dans les institutions,
dans les choses, dans le travail -partout sauf dans les gens qui
eux se font lointains, distants, inabordables, surtout les maîtres,
bien entendu, mais aussi le voisin, le "frère"
qui, pour une bouchée de pain de plus, peut se faire délateur.
Surveillance-délation-punition, souvenir d'école et
de discipline. (citer Ariès)
Et c'est dans ces conditions que la malléabilité innée
du psychisme humain nous a joué son plus mauvais tour alors
qu'une à une, les victimes de l'histoire payaient déjà
de leur sueur et des travaux forcés la faute commise envers
l'espèce et non reconnue par ses autreurs, ces derniers vont
réussir un invraisemblable tour de force (quelque chose qui
jamais n'aurait fonctionné chez les loups) : ils feront croire
aux déracinés, aux malheureux, aux impotents del'histoire,
que leur misère même constitue la preuve que ce qui
leur arrive est de leur faute à eux !
"Quel châtiment voulez-vous donc infliger au pauvre qui
soit plus sévère que celui qu'il subit ! Tout pauvre
est, du seul fait de sa pauvreté, en marge de la société."
Chrétien-dominicain, de Soto parle net ; allégorique,
la pauvreté frappe !
Elle frappe qui? Ceux qui l'ont mérité!
Et qui donc mériterait un châtiment, sinon ceux qui
ont fauté?
Conclusion "évidente" : ceux qui ont fauté
sont pauvres! Somme toute, la pauvreté serait le signe extérieur
du vice, vice de l'homme, car en elle résident les fautes
commises dont elle est le châtiment. Sous-entendu : encore
une chance qu'on ait des riches pour pardonner -et qu'ils poussent
la charité jusqu'à donner aux pauvres, en même
temps que du travail, une occasion de se racheter ! Certes, ce type
de raisonnement date du seizième siècle. Il est déjà
remarquablement complexe (sophistiqué). Et inutile de dire
qu'un esclave, sous Constantin, n'y aurait encore rien compris.
A l'époque où vivait cet empereur à qui revient
le double honneur d'avoir institué le colonat et fait du
christianisme sa religion d'état -coincidence qui n'est nullement
fortuite - on ne s'embarrassait pas encore de subtilités
jésuitiques. Rien ne permettait d'ailleurs de les inventer
si tôt.
Mais, ceci dit, ce qu'on a semé dès le quatrième
siècle, c'est la graine dont sortira un jour la théorie
du pauvre honteux, en quête de rachat et de travail. A cette
date, en effet, la misère instaurée par l'histoire
sort enfin de l'ombre où l'esclavage la maintenait depuis
des millénaires et trouve officiellement place dans les institutions,
en même temps que les impotents, serfs et colons, objets d'attention,
d"'amour" et de charité, prennent place dans le
fond des Eglises. L'heure avait sonné où on trouva
l'esclave plus à plaindre qu'à blâmer, où
il inspira la pitié plutôt que le mépris dû
aux vaincus. Et c'est ainsi que, solitaire, sortant de son interminable
nuit, lésclave prit la main "secourable" qui se
tendait vers lui -et que l'histoire s'arrangea pour qu'à
partir de ce jour l'exploitation de ses victimes devienne peu à
peu l'oeuvre de ses victimes elles-mêmes.
5°
La vision servile du monde.
Je ne vais pas ici parler de ces esclaves qui, tel Ennous, Tryphon
et Spartacus, réussirent à entraîner des dizaines
de milliers d'autres à leur suite pour tenter une sortie
hors du contrôle de Rome. Ces hommes, on le sait, étaient
pour la plupart nés ailleurs, ils avaient connu autre chose,
et pouvaient comparer leur présent à leur passé,
sans se laisser autrement impressionner par le prestige des vainqueurs
: n'étant pas nés esclaves; ils ne s'inclinaient pas
respectueusement devant le Romain.
En vérité, ce sont les "esclaves-nés"
qui sont les plus intéressants pour le sujet qui est le mien,
et cela pour une raison fort simple : un jour vint où pratiquement
il ne s'en trouvera plus d'autres, et où la main d'oeuvre
- singulière "seconde nature" - sera familiarisée
si l'on peut dire avec les perpétuelles humiliations de la
condition servile.
C'est la "vision du monde" de ces gens-là qui déterminera
l'avenir et les modalités de l'exploitation de l'homme par
l'homme : comment ils voient les choses, et ce qu'ils en voient
décidera de la manière dont ils "comprendront
la vie". Or, que voient-ils, sinon un cercle de visages fermés
et de "réalités" hostiles, dont ils occupent
chacun le centre? Ils se "sentent" en plein milieu du
cercle, mais ça ne permet pas de dire que ledit cercle soit
leur milieu -comme on dit d'un sauvage ou de tout autre animal qu'il
vit dans son milieu alors qu'il vit dans la nature. Le monde de
l'esclave est un monde esclave, qui n'est en rien approprié
à ce qui anime l'esclave; il n'est approprié ni à
lui, ni par lui; il est, ce monde, sans rapport avec ce qui, en
lui, tente vainement de se manifester. Résultat: pour "l'esclave-né",
la coexistence des "réalités" sociales qui
possèdent sa personne, d'une part, et, d'autre part, de cet
être (subjectif), le "ça" qui vit en lui,
- existence du corps (objet d'exploitation) contradictoire avec
celle de l'esprit prisonnier de ce corps - comment l'expliquer,
sinon comme une situation non-naturelle, sur-naturelle ?
Que fais-je ici ? Qui m'a mis là ? Que sont mes souffrances?
Pour qui ? Pour quoi ? D'où me viennent ces tentations auxquelles
il m'est impossible de céder ? Ces questions et bien d'autres
traduisent, faut-il le dire, une complète inadaptation de
la vie qui anime l'homme de l'intérieur avec la condition
servile, et, par delà cette condition, avec les "réalités
Sociales" qui, de l'extérieur, dictent cette condition
comme condition de survie : "tu fais ce qu'on te dit, ou bien
malheur à toi!"
C'est là une façon de parler que la vie, forcée
de rester intérieure, refuse énergiquement car rien
de "senti" ne saurait la justifier ! Et pourtant, elle
existe, cette condition de survie, impérative, posée
par des tueurs Conclusion : une décomposition s'opère
de l'UN en TROIS
- la vie intérieure de l'esclave (inexprimée, affligeante),
le sujet,
- la vie apparente de l'esclave (opprimée, souffrante), l'objet,
- la vie extérieure à l'esclave, celle du maître,
des autres, de la "société' et du reste. L'Autre.
Sont en jeu : ce qui anime le corps, le corps lui-même, et
ce qui en réprime l'animation. Ou, si l'on veut, l'âme,
la chair et la "réalité sociale".
Tout peut se résumer ainsi : l'esclavage, après avoir
déraciné I'homme de tout milieu, après l'avoir
isolé de la nature, brise l'être en lui-même,
faisant de ce qu'on voit, de ce qu'on montre de soi et de ce qu'on
sent en soi des entités séparées, en conflit
entre elles. La condition imposée à la survie désespère
et mortifie la vie (symbolisée par l'âme), laquelle
se venge à sa manière, en martyrisant les sens par
l'inassouvissement. De sorte qu'au bout du compte, nous voilà
en présence d'un homme en pièces détachées,
démonté, décomposé en éléments
dans lesquels on reconnatt sans peine ceux qui, remontés
à l'envers, vont donner jour à un nouveau modéle
d'individu : le modèle religieux dans lequel l'instinct social
est refoulé au profit d'une sacralisation de la "personne",
sacralisation dont il est clair à qui et à quoi elle
profite.
Pour encore préciser, je pourrais ajouter ceci: la nature
sous nos yeux est pleine de ce qui nous attire et nous tente; les
"réalités sociales", sous nos yeux également,
sont farcies de ce qui nous empêche de succomber aux tentations.
Invraisemblable interposition donc de ces "réalités"
entre l'esclave et la nature-objet-de-ses-désirs, qui tend
à faire sublimer celle-ci : derrière ce qu'il voit
et qui s'impose à lui se devine la saveur des fruits, la
fraîcheur des sources, la caresse du vent et la douceur d'un
regard qu'on aimerait tant goûter, boire, flairer, sentir
-comme cet arbre à l'ombre duquel, épuisé d'obéir,
on voudrait tant pouvoir s'étendre -mais c'est impossible.
Résultat : ces délices qui se devinent par delà
le "social", ces fruits, ces sources, cette brise et ce
regard inaccessibles vont bientôt peupler le paradis de ses
rêves, paradis qui, dès le premier siècle, remplacera
imaginairement le paradis perdu.
Voilà pour l'ambiance, le climat de l'époque.. Seul,
déraciné, désemparé, notre homme est
littéralement prédisposé à rêver
et à croire n'importe quoi, pourvu qu'il puisse en espérer
la fin de ses maux, un début de réalisation de ses
désirs les plus élémentaires et une exemplaire
vengeance envers ce qui l'avait condamné à souffrir.
Et c'est lorsqu'il se trouvait dans cet état d'esprit (disposé
par la plus incroyable des vies à faire foi aux plus incroyables
explications lui promettant les plus invraisemblables solutions),
c'est alors que providentiellement l'esclave-né" -serf
ou colon, alimentaire ou responsable- tomba nez à nez avec
I'Eglise et le message évangélique ! Il se trouvait
en cela tant de mirobolantes promesses que chacun se laissa séduire
-sans se douter, bien entendu, que, selon qu'on est esclave ou maître,
on est loin de nourrir les mêmes espérances, et d'envisager
la religion dans les mêmes perspectives! Mais avant de s'arrêter
aux différences d'interprêtation et à leur signification,
qu'y avait-il dans le Message qui soit "universel", sur
quoi maîtres comme esclaves seraient tombés d'accord
?
Ce point est fort intéressant, car s'il s'avère que
si l'esclave se trouve des points conununs avec son maître,
cela signifiera qiu'il a mis le doigt dans l'engrenage historique,
et qu'il en accepte la logique en même temps qu'il accepte
sa propre servitude que dès lors il s'apprête à
assumer la situation volontairement.
6°
Le pacte de la victime et du bourreau - ou la paix singulière.
«A l'apparition des Européens, le choc mental fut trés
grave. L'apparence même des hommes de Castille, ces êtres
barbus au teint pâle, engoncés dans leurs armures,
leurs cuirasses et leurs casques d'acier, avait quelque chose de
terrifiant. Les Aztèques, et leur souverain Atahualpa, furent
comme fascinés par l'arrivée de ces hommes blancs
qu'ils prenaient pour les messagers du dieu Quetzacoatl dont les
prédictions annonçaient le retour, [...] un dieu qui
renverserait les dynasties régnantes et restaurerait un ordre
ancien.»
Cette perspective suffit sûrement à expliquer la fascination
d'Atahualpa, prince régnant, devant Cortès: il dut
voir en ce dernier l'envoyé céleste chargé
de lui faire expier le crime d'avoir rompu avec l'ordre ancien et
d'avoir humilié l'homme dans l'esclave. L'Aztéque
et ses captifs, animés -cela va de soi- de sentiments contraires,
croyaient donc en une même personne, et voyaient l'un comme
l'autre dans Cortès et ses troupes une sorte de Messie (ou
d'Anté-Christ) à la tête d'anges exterminateurs
(ou de démons). Chacun, Atahualpa et ses victimes, cherchant
à se les concilier : Atahualpa pour se faire admettre et
pardonner, les autres pour se venger d'Atahualpa - ce dont témoigne
l'alliance des Tlaxcaltèques avec Cortès, et les massacres
d'Aztèques dans les rues de Mexico.
Une même foi unissait ainsi vainqueurs et vaincus, traduisant
la mauvaise conscience des premiers et la bonne des seconds.
Ceci dit, tout porte à croire que le Blanc chez les Aztèques,
sorti casqué de l'Atlantique, souleva les mêmes craintes
et les mêmes espérances que le Christ dut éveiller
au premier siècle à travers l'empire romain. Beaucoup,
maîtres autant qu'esclaves, virent certainement en lui un
libérateur et vengeur des opprimés. Ce qui expliquerait
les hésitations des empereurs à son sujet : reconnaitre
ou sévir? On balança longtemps. C'est qu'à
Rome aussi une même foi (même inavouée chez certains)
unissait vainqueurs et vaincus, mauvaise conscience des uns et bonne
conscience des autres.
Cette foi commune sauvera l'histoire.
Mais revenons à Dieu lui-même -peu importe qu'il s'agisse
du chrétien ou de Quetzacoalt. N'est-il pas surprenant qu'il
ne se soit révélé que dans l'histoire? Comme
si avant cela on ne l'aurait pas reconnu? Se serait-il montré
en Palestine avant que celle-ci n'existe en tant qu'Etat, ou chez
les Abipones plutôt qu'avec Cortés à Mexico,
qu'on n'en aurait rien vu ni rien su ! Autrement dit, ne doit-on
pas trouver étrange pour une Vérité qui se
prétend absolue et universelle qu'elle ne puisse se révéler
et se faire croire qu'à des hommes de l'histoire, à
des hommes qui ont déjà dû inventel'écriture,
invention sans laquelle les Ecritures, la Loi écrite hors
de soi, seraient restées muettes I?
En fait, ce qui semble certain c'est que, à l'inverse de
la loi sauvage, la Loi telle qu'elle ressort de là, ne s'est
pas révélée spontanément à tout
le monde, mais s'est seulement révélée à
quelques-uns, raison pour laquelle il fallut bien l'écrire
pour la transmettre et la communiquer. Rien que cela devrait suffire
semble-t-il à la rendre suspecte. Mais ce n'est pas tout.
Pour que la loi de l'histoire soit commune à tous les hommes,
il n'était pas convenable de parler de la faute originelle
comme de l'oeuvre de quelques-uns. Il fallait au contraire pour
que tout continue que tous soient impliqués, que tous héritent
également en bloc du péché. Voilà sans
doute pourquoi, charitable envers les maîtres que de tout
évidence il voulait disculper de l'accusation d'être
les seuls en cause, Dieu, chrétien en l'occurence, se décida-t-il
à faire faire un faux pas à Eve, mère des hommes,
qu'ils soient grands ou misérables : le temps de croquer
une pomme, et la voilà qui nous rend tous responsables des
maux dont nous souffrons.
Telle sera en tout cas l'origine officielle de nos sueurs, de nos
peines, de nos perpétuelles histoires et de I'Histoire tout
court.
Du coup, voici le maître disculpé d'être seul
responsable: il y eut faute, certes, mais ce fut celle de I'Homme.
C'est l'espéce entière qui, par la grâce de
Eve, est inculpée. Or, l'esclave, le message écrit
l'atteste, est un homme lui aussi -et dans ces conditions en lui
aussi le mal réside, qui fit chuter la femme, l'homme, l'humanité
! Bien sûr, c'est gros - mais, comme on dit, plus c'est gros
mieux ça passe! Et ça passe d'autant mieux que, mise
à part la cause réelle de l'histoire, tout peut en
effet s'enchaîner logiquement et donc s'expliquer formellement
à partir de l'insondable volonté d'un Dieu qui nous
aurait créés afin de nous tendre des pièges
pour éprouver nos "forces". Eve s'est laissée
prendre -et puisqu'on suppose fort justement que chacun eût
comme elle succombé à la curiosité et croqué
le fruit parce qu'il était défendu, nous sommes tous,
avec elle, en princide, Barbe-Bleue!, tombés dedans. De là,
on comprend tout sans peine, par référence à
un dieu envers qui, en se trompant on se serait soi-même trompé
- de sorte qu'on oublie que si les romains avaient commis la faute
de s'offrir les sabines, Eves de l'époque, ce n'était
nullement là une faute qu'auraient accepté de partager
les Sabins. Bref, l'histoire telle que la racontent les Ecritures
se ferait par référence à une faute envers
Dieu -ce qu'un jour tout le monde croira! Et lorsque tout le monde
croira celà, tout le monde agira en conséquence pour
se faire pardonner, de sorte que chacun -par des comportements conformes
à ce que tout le monde croit devoir faire, va se mettre à
accréditer la croyance! Tout se fera dès lors comme
si les hommes étaient coupables envers dieu, de sorte que
tous se mettront avec une même ardeur à traquer le
sauvage, en lui, dans les autres, et jusqu'en Amérique l
C'est à dire que les déracinés eux-mémes
commettront la faute, la vraie, celle-là même dont
leurs ancétres furent les victimes !
La religion ne conteste donc pas la faute originelle; au contraire,
elle en fait le corps de sa doctrine. Et de cette manière,
elle récupère à son profit l'esprit du temps
: elle dira tout haut ce que tout le monde, mal dans sa peau, pense
tout bas, à savoir qu'il y a en effet une erreur quelque
part. Mais au début, il y eut tout de même une grosse
difficulté. On tombait d'accord sur Dieu, d'accord aussi
sur le péché - mais on n'était pas d'accord
sur qui l'a commis. Les uns disent : tout le monde. Les autres disent
: certains seulement.
Autrement dit, le message passe, mais, ainsi qu'on va le voir, on
trouve encore chez l'esclave et ses assimilés une sérieuse
résistance à se croire bourreau de lui-même.
Sur ce point délicat, une crise était donc inévitable.
Elle secoua I'Eglise des premiers siècles.
7°
La crise.
En fait, le coup de la pomme était vicieux : il disculpait
partiellement les coupables et inculpait complètement les
innocents.
Beaucoup n'ont pas trouvé çà juste - surtout,
ben entendu, chez ceux qui n'avaient pas de situation acquise ni
de privilèges menacdé, et qui, de ce fait, n'accordaient
pas à la Rédemption le même sens que les autres.
Venons-en aux faits connus. «Ce qui est essentiel dans le
christianisme, à partir de Saint-Paul, résume Lot,
c'est la rédemption.».
La rédemption, c'est la réconciliation avec Dieu.
Elle n'aurait aucun sens sans une faute au départ, et si
on ne sait pas exactement en quoi elle consiste. Car, croquer une
pomme, on voit mal où est le mal.
Certes, la pomme, dit-on, symbolisait la connaissance, secret de
Dieu. Eve, pourtant prévenue, voulut savoir -et ce qu'elle
apprend, la pauvre, c'est qu'en réalité le secret
de Dieu est qu'il n'aime pas les curieux, ceux qui veulent savoir
en dépit des secrets, des interdits. Inutile de le dire,
cette condamnation de la curiosité s'alliait merveilleusement
aux intérêts de certains. Aussi ne plut-elle véritablement
qu'à ceux-ci, les autres se faisant du péché
et de la rédemption une tout autre idée.
Pour ces derniers, l'affaire se résume à ces questions:
Quelle est la faute? Qui est en faute? Comment cesser d'en subir
les conséquences? Sur la réponse à ces questions
l'Eglise primitive sera apparemment trés divisée entre
partisans et non-partisans de l'Etat, de l'Histoire, des inégalités,
des injustices et des secrets.
Deux thèses vont s'affronter: l'une, officiell, accepte l'histoire
et le monde tel que l'histoire l'a refait, et voit dans les souffrances,
les privations, les travaux forcés, les inégalités,
les injustices, un processus se rachat individuel de la faute supposée
commune à tous les hommes; l'autre se raccroche à
une eschatologie (à un corps de doctrines) apocalyptique,
en vertu de laquelle les Justes (morts et vivants), collectivement
rassemblés sous la bannière triomphante d'un Messie,
anéantiront les Injustes (morts et vivants), les vouant en
bloc à d'éternels supplices : la soif de vengeance
des uns, après des siècles de soumission, ne s'était
pas calmée, qui justifiait l'extrême prudence des autres
! Et c'est ainsi d'ailleurs que les victimes n'ont cessé
de pousser les bourreaux à poursuivre leur oeuvre[...]
En réalité, l'eschatologie apocalyptique, juive, puis
chrètienne, témoigne éloquemment de ce menaçant
état d'esprit des masses qui, au fond, refusent leur malheur
- ou du moins ne l'acceptent pas sans raison. On ne veut pas souffrir
pour rien ! On exige que la souffrance ait un sens et qui ce sens
aille vers un salut, une rédemption, une fin définitive
du malheur.
De cet état d'esprit les témoignages abondent. Ainsi,
les livres prophétiques de l'Ancien Testament, dont certains
remontent au 8ème siècle sous zéro (Cohn),
décrivaient-ils «une immense catastrophe cosmique,
dont émergerait une Palestine qui ne serait rien de moins
qu'un nouvel Eden, qu'un Paradis retrouvé.»
Le 8ème siècle: c'est précisément la
période où les exploits d'Assour mettent à
feu et à sang toute la région.
Puis les siècles passent, une demi-douzaine, et les Juifs
tombent sous la domination gréco-romaine de la dynastie des
Séleucides. Les rites hébraïques sont interdits
et c'est la révolte des Macchabées -le moment où
Daniel vit en songe la chute de l'empire et la venue du "fils
de l'homme" qui, par sa seule force, balayera l'injustice et
étendra sur la terre entière sa domination bienfaisante.
«Pour la première fois, le royaume glorieux de l'avenir
embrasse, dans l'imagination d'Israël, non seulement la Palestine,
mais l'ensemble de l'univers.»
La structure du monde rêvé, on le voit, demeure profondément
hiérarchique, l'injustice étant prétendument
balayée. On se souvient vaguement des temps primitifs, des
temps avant la faute, mais on ne semble plus du tout se rappeler
comment ça "fonctionnait' à l'époque.
Cet oubli est normal puisqu'en tout état de cause la confiance
en l'homme s'est perdue, de sorte qu'on ne peut plus se faire l'idée
d'une organisation fondée sur elle.
Ceci dit, dans 'le songe de Daniel" se trouve, selon Cohn (I7),
l'essentiel de l'eschatologie apocalyptique dont voici le thème
central: «L'univers est dominé par une puissance maléfique
et tyrannique (Rome bien entendu) dont la capacité de destruction
est infinie (rappel de la "dilapidation des richesses"),
puissance d'ailleurs conçue comme surhumaine et démoniaque
.»
On n'a aucune peine à reconnaître ici la force d'entrainement
de l'histoire ; aliénation l'un par l'autre de la victime
et du bourreau. «Sous cette dictature, les outrages se multiplient,
les souffrances des victimes deviennent de plus en plus intolérables,
jusqu'à ce que sonne l'heure (valeur rédemptrice des
maux endurés) où les Saints de Dieu seront à
même de se dresser pour l'abattre. Alors les Saints eux-mêmes,
le peuple élu, le peuple saint, qui n'a cessé de gémir
sous le joug de l'oppresseur, héritera à son tour
(dictature du prolétariat!) de l'hégémonie
universelle (ce n'est pas un changement qualitatif mais un renversement
de situations qui est donc envisagé). Ce sera l'apogée
de l'Histoire. Le royaume des Saints surpassera la gloire de tous
les règnes antérieurs : bien plus il n'aura pas de
successeurs.
C'est par cette chimère, conclut Cohn, que l'apocalyptique
juive devait exercer une incomparable fascination sur tous les insurgés,
sur tous les mécontents à venir.
«C'est précisément parce qu'elle s'adressait
au peuple même, souligne encore Cohn, que cette propagande
accordait une si large place à l'image fantastique du sauveur
eschatologique, le Messie.»
Or, justement, qu'attend-on du Messie ?
Primo : qu'il venge exemplairement les faibles, les vaincus, et
secundo qu'il satisfasse tous les besoins de ces derniers.
«Dans Ezra, le Messie est représenté sous les
traits du Lion de Juda dont le souffle embrasé consume la
pire des bêtes, la dernière, désormais confondue
avec l'aigle romain[...] Baruch (quant à lui) prédit
l'avènement certain d'une ère de souffrance et d'injustice
terribles, l'ère du dernier Empire, celui des romains.»
Important de noter que, dans ces textes, c'est la toute première
fois que les esclaves parlent, sinon directement, du moins par la
bouche de porte-paroles qui sont excellemment placés pour
savoir ce qu'il faut dire pour être entendus.
Notons aussi l'idée toute neuve de s'intéresser à
ce que pensent et souhaiteraient les esclaves, qui ne saurait étre
étrangère à l'intention de s'appuyer sur eux
à des fins proprement politiques -preuve que l'importance
relative de la main-d'oeuvre servile était en hausse [...]
ainsi qu'en témoignera d'ailleurs l'institution du colonat.
Or, revenons-y, que fallait-il prédire oour se faire écouter?
Ecoutons prêcher Baruch. «C'est au moment même,
dit-il, où le mal aura atteint son apogée que paraîtra
le Messie. Formidable guerrier, il sèmera la déroute
parmi les cohortes ennemies qu'il réduira à néant.
Il fera prisonnier le chef des romains et le traînera enchainé
sur la montagne de Sion, où il le mettra à mort. (et
de un.) Le royaume qu'il instaurera durera jusqu'à la fin
du monde. Toutes les nations qui ont régné sur Israél
seront passées au fil del'épée; certains peupIes
survivants seront placés sous la coupe du peuple élu.
Une ère de béatitude s'ouvrira. L'indigence, la maladie,
la mort prématurée, les violences et la faim auront
disparu; la terre produira ses fruits en une abondance mille.fois
multipliée. (et de deux).» (Cohn).
Rien ne manque au tableau : revanche, malheur aux vaincus,
despotisme collectif, esclavage, racisme : ce n'est évidemment
pas là une révolution, mais les rôles inversés
-ce qui, du point de vue de l'histoire, serait chou vert et vert
chou.
Ce rêve des juifs au premier siècle se perdit dans
la répression sanglante des ardeurs qu'il avait allumées,
dans la liquidation d'Israël en tant qu'Etat et dans la longue
errance qui suivit. Mais de nombreux chrétiens le reprirent
à leur compte, pour qui Jésus s'imaginait d'un tout
autre calibre que ce souffre-douleur qui nous est familier. De retour
sur Terre, il sera le Messie, formidable guerrier qui, pour le plus
grand Profit des Justes, consommera la plus radicale des vengeances!
«Comme les juifs, rapporte Cohn, les chrétiens réagirent
contre l'oppression dont ils étaient l'objet, en proclamant
avec une vigueur accrue, à la face du monde et d'eux-mêmes,
leur foi dans l'imminence d'une ère messianique qui verrait
les torts redressés et les ennemis de Dieu jetés bas[...]
Le Christ n'aurait-il pas dit, selon Matthieu, que le "fils
de l'Homme" doit revenir dans la gloire de son Père
avec ses anges et rendre à chacun selon ses oeuvres? "Je
vous le dis en vérité, il y en a quelques-uns ici
présents qui ne mourront point qu'ils n'aient vu le Fils
del'Homme venir en son règne."»
Dans le même temps, une doctrine se fit bien des adeptes,
le montanisme. «En l56 après J.C., un certain Montanus
se proclamera l'incarnation du Saint-Esprit[...] Autour de lui se
groupèrent un certain nombre d'extatiques qui s'adonnaient
généreusement à des expériences visionnaires
auxquelles ils attribuaient aveuglément des origines divines
[...] Ils appelaient tous les chrétiens à attendre
la Parousie -second avènement, retour du Christ en Messie-
dans le jeûne, la prière et les larmes du repentir.»
Il faut noter immédiatement ce repentir par lequel même
les plus déshérités admettent implicitement
la thèse seIon laquelle la faute serait partagée entre
tous les hommes, victimes d'un vice spécifique. Les montanistes
reconnaissent ainsi quelque chose d'essentiel : leur propre responsabilité
initiale de pécheurs envers Dieu. Ceci bien entendu causera
leur perte. Pourtant, ils comptaient bien s'en sortir, et vite.
Voici comment : «Le mouvemente, d'un ascétisme farouche,
était assoiffè de souffrance, voire même de
martyre. Les martyrs n'étaient-ils pas destinés, après
leur résurrection charnelle, à être les premiers
bénéficiaires du Millenium» (durée de
la Parousie, mille ans -sans doute confondue, cette durée,
avec l'éternité. Au fond, ce serait l'âge d'or
retrouvé et revécu en chair et en os tous ensemble!)
Les montanistes qui attendaient la Parousie (en Asie mineure, en
Afrique, à Rome et même en Gaule) jour aprés
jour, semaine après semaine, ne faisaient que suivre la trace
de beaucoup, sinon de la plupart des chrétiens primitifs.
On le voit, l'unité sans laquelle on ne saurait constituer
de véritable force militante est loin d'être assurée.
Et ce qui est le plus grave, c'est que si tout continuait ainsi,
elle risquerait, cette unité, de se faire à la base!
Pour ceux qui rêvent de gouverner le Mouvement (ce qui, notons-le,
revient à dire qu'ils rêvent de l'introduire dans l'histoire
-vu que gouverner, c'est précisément faire l'histoire),
le danger est donc là, dans ces gens qui envisagent le salut
collectivement, à des fins charnelles et qui, de ce fait,
menacent purement et simplemen de réintégrer la sauvagerie,
de redécouvrir la confiance et l'Age d'or I
Il faudra veiller à empêcher cela. On y veillera, mais
ce sera long.
«Le fait est, précise Cohn, que la vision de nombreux
chrétiens, mê-me des plus cultivés, était
étonnamment matérialiste[...] Irénée,
évêque de Lyon au deuxième siécle, théologien
émérite, fit probablement plus que tout autre pour
enraciner les croyances messianiques en Occident[...] «Il
est Juste, explique-t-il, que dans cette même création
où ils ont connu l'affliction et la peine, et souffert toutes
sortes de tribulations, ils en soient récompensés
(l'idée bien ancrée donc de la punition/récompense),
et que dans cette même création où ils furent
assassinés pour l'amour de Dieu, ils retrouvent la vie (le
salut aux martyrs!), et que dans cette même création
où ils endurèrent la servitude, ils exercent à
leur tour la seigneurie.»
Irénée, pris au mot, mourut martyrisé. On ne
l'a pas revu depuis. Et lorsque l'éloquent Lactance (né
en 250 en Afrique et mort sous Constantin) entreprot de convertir
les infidèles au christianisme, il n'hésita pas à
accroître l'attrait du Millenium en l'agrémentant de
la perspective alléchante d'une fabuleuse expiation des injustes
: «d'une amée et assiègera la montagne (symbole
de foi) où les justes auront trouvé refuge[...] Alors
les cieux, entendant leur appel, s'ouvriront. La tempête fera
rage, et le Christ descendra à la tête d'anges exterminateurs
: la foule des mécréants sera anéantie, et
le sang coulera à flots [...] Aux justes trépassés
il accordera la vie éternelle et il règnera lui-même
avec eux sur cette terre[...] Le miel dégouttera en abondance
des rochers, les sources de vin et de lait jailliront[...]»
Toutes choses qui montrent à quel point les travaux forcés
étaient pris en horreur, et les plaisirs du travail naturel
oubliés depuis longtemps.
Vengeance, remise de peine, mort au travail : telles étaient
les promesses contenues dans les premiers discours au peuple.
Sincérité d'lrénée et de Lactance ?
Démagogie pour se faire à bon compte des adeptes?
Allez savoir[...] Le fait est, en tout cas, que ces discours eurent
le don d'attirer du monde. Or, le nombre de fidèles faisait
la force de l'Eglise, à condition, bien sûr, qu'ils
aient besoin d'elle et, donc, ne s'entendent pas entre eux. Au prix
de cette mésentente à la base se fera l'unité
religieuse
Aprés le recrutement en masse, comment s'y est-on pris pour
organiser cette mésentente?