C H A P I T R E I X - La victime et le bourreau.
------------------
Le gigantisme marque la fin des conquêtes et le début d'une crise de main d'oeuvre dans tout l'empire. Constantin a l'idée du colonat, mais a, du coup, besoin de la "bonne volonté" de ses victimes. Dieu vint alors chrétiennement au secours de l'Etat, non sans créer de sérieux malentendus entre lui, les victimes et leurs bourreaux.


l°La stratégie de l'appauvrissement,
La pauvreté rend impuissant tant au niveau individuel que collectif. Rome, en ruinant ses ennemis, le savait certainement.
«On a pu exagérer le luxe des hautes classes, il n'en demeure pas moins certain qu'il y eut à la fin de la République et au début de l'empire des prodigalités insensées, une grosse destruction de richesses. Ces richesses, ce n'était pas Rome qui les avait créées, c'était le monde héllénistique. L'industrie de Rome au 2ème et ler siècles avant notre ère avait été la guerre, la spoliation des vaincus. Draîné à Rome,[...] le capital, produit de longs siécles de travail du monde méditerranéen, tarit vite.» (Lot)
Et Lot ajoute, semblant déplorer la chose: «les fruits de la conquête se dissipèrent en un siècle, du premier siècle avant notre ère jusqu'a la mort de Néron.»
Les conquêtes avaient bien entendu un but. Dans un esprit bourgeois, on croirait volontiers qu'il était de s'enrichir. Mais dans celui d'un romain il était autre: contrôler les sources de pierres, de fer, de bronze, de tout ce qui donne sécurité et protection; et pour cela conserver la maîtrise des mers, grâce à laquelle on pouvait pirater les autres sans jamais l'être soi-même. Mais pour que ça dure, il fallait évidemment que Rome démantèle un bon coup les défenses de l'ennemi, empêche par conséquent celui-ci de se ressaisir, de commercer, de corrompre qui que ce soit, de débaucher du travail -et dans ce but, une chose s'impose, impérative : priver les villes adverses de moyens de commercer, d'échanger, de rééquilibrer leurs forces, les priver donc de richesses, d'or, d'argent, de moyens d'échange, bref, dissiper les "fruits de la conquête"! Priver l'ennemi des moyens de se refaire en dissipant les moyens de corrompre, en ruinant les corrupteurs, en dilapidant le vieux monde héllénistique : telle devait être et telle fut -logiquement- la politique de Rome. D'autre part, thésauriser, c'était courir le risque de se laisser surprendre. De tous les chevaux de Troie, l'or, l'argent, la richesse, est le plus sûr et le plus redoutable : là où il passe s'introduit la désunion et donc le pire danger. Si bien que paradoxalement, on est forcé de conclure que ce qui passe pour dépenses insensées aux yeux de petits épargnants d'aujourd'hui, fut au contraire sage, cohérent et la seule chose à faire à l'époque des faits.
Autrement dit, il n'y aurait pas lieu d'interpréter la dissipation des richesses au premier siècle comme une regrettable conséquence de la dissipation des moeurs romaines, mais au contraire comme une nécessité politico-militaire dont les moeurs dissolues furent un inévitable effet. Forcés de conserver le dessus, c'est en de légendaires et mirobolantes festivités que les romains achevaient une fois pour toutes leurs adversaires - poursuivant ainsi contre eux la guerre par les moyens les plus inattendus -un peu comme nos plaisirs dispendieux de civilisés aident à tenir aujourd'hui le tiers monde dans son inoffensive pauvreté.

2° La crise de l'énergie.
Que tout ça ne fasse pas très sérieux n'empêche pas que Néron fut empereur et que la "Paix romaine" est restée célèbre pour son étonnante longévité. Parachevant l'oeuvre d'Auguste et des Césars, Néron laisse à sa mort (en 68) un monde ruiné de ses anciennes richesses, et Rome au sommet de sa puissance relative. Car ce n'est que deux siècles plus tard (ce qui correspond au temps écoulé depuis la "révolution frangaise") que des difficultés véritablement graves vont surgir. Difficile dans ces conditions de voir entre la corruption des moeurs et les problèmes qui se sont posés deux siècles après, une relation d'immédiate cause à effet.
En réalité, on commença à devoir sérieusement s'inquiéter lorsque l'empire, à bout de conquêtes, à la limite du gigantisme, cessera de trouver hors de ses frontières (toujours plus étendues et plus lointaines) la quantité d'esclaves tout faits dont il avait besoin pour tout faire.
A ce moment, on dut se mettre à systématiquement élever des petits. Bien entendu le probléme ne se posa pDas d'un coup. Mais un jour vint où, à court d'expédients, il fallut se résoudre à voir les choses en face. On se rendit compte qu'une administration appropriée aux razzias et au kidnapping ne convient pas, loin de là, au baby-sitting et au nursing. Une fois que les "amiraux et généraux" dont parle LENGELLE reviennent bredouille de leurs expéditions, cela signifie que les marchés du travail cessent d'étre approvisionnés du dehors et qu'inévitablement, c'est au niveau de l'organisation interne que de sérieux problèmes vont se poser.
La différence entre la société à créer et la société à esclaves à laquelle on était accoutumé est du même ordre que ce qui sépare une société d'éleveurs d'une société de chasseurs. La chasse livre sur pied un gibier qui s'est élevé et engraissé tou seul sur des terres non travaillées, étrangères, sauvages; l'élevage a d'autres exigences. Il veut qu'on y consacre du temps et des terres à soi, qu'on laisse paître les bêtes à leur guise, qu'on leur réserve du temps, de l'espace, un gîte et les possibilités de rencontres qui leur permettent de s'accoupler, de se multiplier. Autrement dit, les besoins des bêtes deviennent des besoins et des soucis d'éleveurs.
Tout ceci se découvre exactement si la bête est un homme elle a besoin des mêmes services.
Certes, depuis toujours, le propriétaire d'esclaves a dû soigner ses troupeaux d'hommes. Mais aussi longtemps qu'ont duré les conquêtes, on s'épargna du moins l'élevage.
C'est ainsi, par exemple, que Xénophon, précise la façon dont les esclaves, dans les exploitations agricoles de moyenne importance qui font l'objet de son intérét, devraient pour bien faire, être logés : «La maison doit comporter deux pièces affectées à ce logement, un dortoir pour les hommes, un dortoir pour les femmes. Prendre bien soin de les séparer, afin d'éviter que se constituent des ménages d'esclaves [...]» (MOSSE)
Et dans les latifundia, on l'a vu, l'ambiance n'était pas non plus aux accouplements et à la reproduction de l'espèce servile. Ces exploitations, type xénophon ou latifundia, font partie du système qu'on a appelé le "faire-valoir direct". Et Ferdinand Lot confirme : «Il dut être abandonné peu à peu à cause de la diminution considérable du nombre des esclaves. Une fois la période de conquête terminée, il n'a plus été possible de jeter sur le marché des troupeaux de captifs, comme aux 2ème et ler silècles avant notre ére. L'importation par achat n'a été que d'un faible débit. D'autre part, l'élevage des esclaves est dispendieux : jusqu'à treize ans, pour le moins, l'esclave coûte et ne rapporte pas; il s'use vite et meurt jeune.»
Et comme l'histoire n'affaiblit pas seulement les hommes, mais également les terres -dès le 2ème siècle de notre ère les terres riches sont épuisées- une conclusion s'impose: «vu la faible productivité du travail non-libre, le travail agricole esclavagiste devient une spéculation désastreuse.»
De la même manière, les petits fermiers "libres", qui louaient des terres à bail à de grands propriétaires (celles-là même que leurs aieux, rappelons-nous, avaint dû vendre au retour de plusieurs années de campagnes militaires) disparurent, selon Lot, quasi totalement sous le règne de Trajan (fin du premier siècle-début du second).
C'était la crise au niveau de l'essentiel, la crise dans la fonction alimentaire, productrice et reproductrice de l'énergie des maîtres -et cette crise portait sur la production et la reproduction des énerqies esclaves dont les maîtres ne pouvaient se passer.
Dés lors, que faire ?
Rome règne souverainement sur l'empire, immense domaine. Ce territoire, à son tour, est partagé en vastes propriétés sur lesquelles une aristocratie s'exerce. Ces propriétaires, face au problème agraire, «n'eurent plus d'autre solution que d'opérer la division de leurs fonds. Ils en firent deux parts. L'une, réservée au maître, comprend l'habitation (la ville, futur château) avec une partie des terres labourables et un peu de prés (spécialisation de la culture des sols), et la totalité des forêts, pâturages, landes (ce qui resté sauvage, inculte, terre de braconnage, revient aux seigneuries -ici se trouve l'essence d'un type de propriété qui fondera l'idée de territoire "national"). L'autre, la majeure partie des terres labourables, vignes et prés, fut répartie en tenures conférées à des fermiers dits "libres" (les colons) et aussi (mais beaucoup plus rarement) à des esclaves dits casés.»
Après un temps très long, des hommes "libres" et des esclaves se rejoignent donc dans une situation entre deux : celle du colon, mieux connu sous le nom de "serf". La première dénomination désigne l'homme "libre" déchu, la seconde l'esclave promu; seule différence maintenue entre colon et serf : le second, plus que le premier, travaille la réserve seigneuriale.
Car, nous y sommes, l'idée tout entière se ramène à ceci : colons et serfs en leur tenure s'arrangent pour cultiver et récolter de quoi se nourrir, eux et leur famille, et, avec les énergies qui leur restent -celles tirées de leurs surplus, ils cultivent gratis la réserve, y laissant sur place le fruit. «Les tenanciers, colons et serfs, donnent à la réserve seigneuriale une partie de leur temps et de leur peine; ils y font gratis les labours, semis, hersages, moissons, fauchaisons, fenaisons, clôtures, réparations en tous genres[...] Le problème angoissant de la main d'oeuvre se trouve ainsi résolu pour le propriétaire.»
Comme c'est simple! A se demander pourquoi on n'y avait pas songé plus tôt. Raison évidente de cet oubli : la pratique du colonat, compte tenu du fait qu'elle laisse les serfs relativement sans surveillance, n'est possible qu'à une condition, et cette condition, la voici : il faut que chaque grand domaine fasse lui-même partie d'une entité géographique notablement plus.vaste où un même ordre régne de sorte que tout fuyard soit rattrapé et dûment corrigé avant d'en avoir franchi les limites et d'avoir de ce fait recouvré sa liberté.
Une telle condition, l'empire romain y satisfaisait par son immensité, son unité administrative et ses légions de policiers. Dès lors il était historiquement logique que ce soit lui qui invente une forme de servitude qui, on le verra, sera l'ancétre d'un mode d'exploitation bien de chez nous dont finira par se doter le monde entier : le salariat.
En d'autres termes, le colonat est une institution utile dans une organisation territoriale suffisamment immense (et de ce fait hermétique) pour que les tenanciers s'y sentent comme en une authentique prison d'où il serait vain de vouloir fuir.
Somme toute, pour que fonctionne le système du colonat, il faut la certitude chez l'esclave que la terre entière ne lui appartient pas, est dans sa totalité étrangère aux gens de sa condition, est dans sa totalité la propriété d'une autorité qui lui échappe intégralement -et cette autorité, cette entité, que pourrait-elle être sinon un vaste empire, un Etat immense, un Etat impérial !? «Dans ce système de l'exploitation parcellaire, observe Lot, en effet, la cheville ouvrière, c'est le colon. S'il déserte le fonds, le domaine perd de sa valeur au prorata du nombre de tenanciers qui le quittent [...] La terre, richesse unique (après dilapidation des autres), ne vaut que par les bras qui la cultivent. Si les colons quittent, il est probable que le propriétaire n'en trouvera pas d'autres : il sera ruiné et ne pourra donc payer l'impôt.»
Du coup, voilà l'Etat lésé, son administration et ceux qui en vivent, en même temps que le propriétaire, de sorte qu'un intérêt commun les lie. De là à décréter la tenure viagère, puis héréditaire, associée à une lignée de colons ou de serfs "attachés à sa glèbe", il n'y avait qu'un pas. C'était une nécessité vitale pour la société romaine, et ce pas fut franchi. «En 37I, Valentinien ler écrit : "Nous ne pensons pas que les colons aient la liberté de quitter le champ où les attache leur condition et leur naissance [...] S'ils s'en éloignent et passent chez un autre, qu'ils soient ramenés, enchainés, punis[...]" "Que les colons, bien qu'ils soient de condition libre, soient néanmoins considérés comme serfs de la terre où ils sont nés[...] Point de ménagement, point de pitié : "chacun doit subir sa destinée!"» (Lot)
Conclusion: «Le colonat est devenu un état, une condition, un ordre, intermédiaire entre la "liberté" et l'esclavage.»

3° Le colonat, et ce qu'il réclame de la personne des tenanciers.
En tant que trafic des énergies humaines, l'institution du colonat ne se distingue guère de celle de l'esclavage. Dans un cas comme dans l'autre les hommes pour manger sont forcés de travailler plein temps. Une part de ce temps leur sert à la reproduction de leur propre énergie, à l'entretien de leur santé et, dans le cas du serf, de leur famille. L'autre part du temps servile est consacrée a l'entretien de la santé et de la famille seigneuriales, celle-ci disposant ainsi du temps qu'il lui faut pour faire en sorte que tout continue.
Autrement dit, le temps que le serf consacre a soigner et conforter son seigneur est forcément du temps qui, sans cela, eut été libre pour lui. Et ce qui est vrai pour un serf l'est pour les autres serfs, de sorte que tout ce qui pousse et vit sur la réserve mesure la somme du temps perdu des tenanciers. D'un côté donc les tenures, hommes, femmes, enfants, masures; de l'autre, la réserve, le seigneur et sa famille, le château, ses murailles et tous ceux qui y servent, gens d'armes et d'ateliers, gens de bouche et domestiques, le tout nourri par la réserve et les corvées. Les trois fonctions (seigneuriale-civilisatrice, alimentaire et responsable) se détachent ici nettement, distinctement, bien visibles en ce qu'elles ont de profondément inégalitaire et d'injuste.
Et pourtant, il semblerait que le serf accepte plus facilement que l'esclave la condition servile, vu qu'il fait plus ou moins spontanément, -plus ou moins sans surveillance- ce que le second ne faisait que contraint et surveillé ! Certes, on ne pouvait s'évader de l'empire. Mais il se fait que, même après la décomposition de ce dernier, alors que, sans doute, la poursuite des fuyards devait être difficile, le système a tenu bon, les serfs faisant preuve d'un surprenante "bonne volonté".
D'ailleurs, Lot s'en étonne : «Ce qui surprend, c'est qu'une condition aussi affreuse ait pu être imposée et acceptée. »
Ce point est capital. Il y a dans le servage un élément d'acceptation de la servitude par ses victimes qui étonne, un zeste, déjà, d'humilité acceptée. Bien sûr, on parle couramment de la protection seigneuriale, apportée en "échange" des services rendus, d'une sorte de contrat passé entre le maître et ses colons. Mais protection contre qui, principalement, sinon contre ceux sous les ordres desquels on se trouve, auprès de qui on cherche des garanties -et qui, bien entendu, s'empressent d'en offrir pourvu qu'on travaille sans y être forcé et qu'on accepte donc de servir "volontairement".
Paix serait laissée au serf qui, de lui-même, s'oblige à faire ce qu'on attend de lui. Immoral serait le seigneur qui n'aurait pas saisi cela! «Somme toute, conclut Lot, le paysan demandait un minimum de sécurité, de stabilité, de garantie contre l'arbitraire. Le colonat répondait à tous ces désiderata. Ne nous étonnons pas qu'il ait survécu un grand nombre de siècles à l'empire.romain.»
Et dans ces conditions, ce que le colonat réclame et obtient du serf c'est, au bout du compte, l'acceptation de I'histoire, la reconnaissance de la "nécessité" qu'une condition servile existe, l'acceptation d'en faire partie, l'acceptation d'être et de rester vaincu, de génération en génération,
Pareille abdication devant l'histoire serait difficile à avaler, s'il n'y entrait un élèment de mystère qu'il faudrait éclaircir.

4° La solitude des pauvres.
Assyriens, Spartiates, Athéniens, Romains (et plus Près de nous les espagnols, les français, les anglais par rapport aux indiens et aux nègres), tous eurent la même idée déraciner les vaincus, les arracher de leurs proches et de leur milieu natal, abolir ainsi en eux tout savoir, toute connaissancer toute référence géographique et sociale, en vue d'en faire des inadaptés, des dépendants, des impuissants, sans pouvoir ni moyens d'en créer. Ce passage de l'autonomie naturelle à la dépendance servile a marqué l'instant précis de la rupture avec la sauvagerie, de la coupure qui tranche en deux la vie de millions d'hommes capturés. Et bien sûr le déphasage entre milieu naturel et milieu civilisé ne fit que s'accentuer avec le temps : entre un sabin enlevé par un romain et un guinéen par un anglais du siècle des Lumières, l'impression s'est affermie d'être passé d'un monde dans un autre complètement différent. Par petits groupes d'abord, puis par troupeaux entiers des gens franchirent ainsi la frontière qui séparait l'histoire de la préhistoire, la culture de la nature de l'homme.
D'ailleurs, il me semble qu'on ne saurait passer sous silence la similitude qui existe entre le souci de dépayser les captifs et celui, tout moderne, de dépayser l'enfant que l'on met à l'école.
Dans l'un et l'autre cas, il apparaft que la première idée soit d'impressionner le sujet pour le "mettre en condition". On l'arrache de ce qui lui était familier, et on le "familiarise" avec ce qui lui est étranger, avec la société où il faut vivre seul, car elle n'est en vérité que l'antithése du nom qu'elle porte! Franchi le seuil del'histoire, ou de l'école, le désarroi est immense. Désespérément, on cherche, en ce nouveau milieu homogènement hostile, à quoi se raccrocher, de nouvelles références, de nouvelles "connaissances". Et on les trouve. Dans les institutions, dans les choses, dans le travail -partout sauf dans les gens qui eux se font lointains, distants, inabordables, surtout les maîtres, bien entendu, mais aussi le voisin, le "frère" qui, pour une bouchée de pain de plus, peut se faire délateur. Surveillance-délation-punition, souvenir d'école et de discipline. (citer Ariès)
Et c'est dans ces conditions que la malléabilité innée du psychisme humain nous a joué son plus mauvais tour alors qu'une à une, les victimes de l'histoire payaient déjà de leur sueur et des travaux forcés la faute commise envers l'espèce et non reconnue par ses autreurs, ces derniers vont réussir un invraisemblable tour de force (quelque chose qui jamais n'aurait fonctionné chez les loups) : ils feront croire aux déracinés, aux malheureux, aux impotents del'histoire, que leur misère même constitue la preuve que ce qui leur arrive est de leur faute à eux !
"Quel châtiment voulez-vous donc infliger au pauvre qui soit plus sévère que celui qu'il subit ! Tout pauvre est, du seul fait de sa pauvreté, en marge de la société." Chrétien-dominicain, de Soto parle net ; allégorique, la pauvreté frappe !
Elle frappe qui? Ceux qui l'ont mérité!
Et qui donc mériterait un châtiment, sinon ceux qui ont fauté?
Conclusion "évidente" : ceux qui ont fauté sont pauvres! Somme toute, la pauvreté serait le signe extérieur du vice, vice de l'homme, car en elle résident les fautes commises dont elle est le châtiment. Sous-entendu : encore une chance qu'on ait des riches pour pardonner -et qu'ils poussent la charité jusqu'à donner aux pauvres, en même temps que du travail, une occasion de se racheter ! Certes, ce type de raisonnement date du seizième siècle. Il est déjà remarquablement complexe (sophistiqué). Et inutile de dire qu'un esclave, sous Constantin, n'y aurait encore rien compris. A l'époque où vivait cet empereur à qui revient le double honneur d'avoir institué le colonat et fait du christianisme sa religion d'état -coincidence qui n'est nullement fortuite - on ne s'embarrassait pas encore de subtilités jésuitiques. Rien ne permettait d'ailleurs de les inventer si tôt.
Mais, ceci dit, ce qu'on a semé dès le quatrième siècle, c'est la graine dont sortira un jour la théorie du pauvre honteux, en quête de rachat et de travail. A cette date, en effet, la misère instaurée par l'histoire sort enfin de l'ombre où l'esclavage la maintenait depuis des millénaires et trouve officiellement place dans les institutions, en même temps que les impotents, serfs et colons, objets d'attention, d"'amour" et de charité, prennent place dans le fond des Eglises. L'heure avait sonné où on trouva l'esclave plus à plaindre qu'à blâmer, où il inspira la pitié plutôt que le mépris dû aux vaincus. Et c'est ainsi que, solitaire, sortant de son interminable nuit, lésclave prit la main "secourable" qui se tendait vers lui -et que l'histoire s'arrangea pour qu'à partir de ce jour l'exploitation de ses victimes devienne peu à peu l'oeuvre de ses victimes elles-mêmes.

5° La vision servile du monde.
Je ne vais pas ici parler de ces esclaves qui, tel Ennous, Tryphon et Spartacus, réussirent à entraîner des dizaines de milliers d'autres à leur suite pour tenter une sortie hors du contrôle de Rome. Ces hommes, on le sait, étaient pour la plupart nés ailleurs, ils avaient connu autre chose, et pouvaient comparer leur présent à leur passé, sans se laisser autrement impressionner par le prestige des vainqueurs : n'étant pas nés esclaves; ils ne s'inclinaient pas respectueusement devant le Romain.
En vérité, ce sont les "esclaves-nés" qui sont les plus intéressants pour le sujet qui est le mien, et cela pour une raison fort simple : un jour vint où pratiquement il ne s'en trouvera plus d'autres, et où la main d'oeuvre - singulière "seconde nature" - sera familiarisée si l'on peut dire avec les perpétuelles humiliations de la condition servile.
C'est la "vision du monde" de ces gens-là qui déterminera l'avenir et les modalités de l'exploitation de l'homme par l'homme : comment ils voient les choses, et ce qu'ils en voient décidera de la manière dont ils "comprendront la vie". Or, que voient-ils, sinon un cercle de visages fermés et de "réalités" hostiles, dont ils occupent chacun le centre? Ils se "sentent" en plein milieu du cercle, mais ça ne permet pas de dire que ledit cercle soit leur milieu -comme on dit d'un sauvage ou de tout autre animal qu'il vit dans son milieu alors qu'il vit dans la nature. Le monde de l'esclave est un monde esclave, qui n'est en rien approprié à ce qui anime l'esclave; il n'est approprié ni à lui, ni par lui; il est, ce monde, sans rapport avec ce qui, en lui, tente vainement de se manifester. Résultat: pour "l'esclave-né", la coexistence des "réalités" sociales qui possèdent sa personne, d'une part, et, d'autre part, de cet être (subjectif), le "ça" qui vit en lui, - existence du corps (objet d'exploitation) contradictoire avec celle de l'esprit prisonnier de ce corps - comment l'expliquer, sinon comme une situation non-naturelle, sur-naturelle ?
Que fais-je ici ? Qui m'a mis là ? Que sont mes souffrances? Pour qui ? Pour quoi ? D'où me viennent ces tentations auxquelles il m'est impossible de céder ? Ces questions et bien d'autres traduisent, faut-il le dire, une complète inadaptation de la vie qui anime l'homme de l'intérieur avec la condition servile, et, par delà cette condition, avec les "réalités Sociales" qui, de l'extérieur, dictent cette condition comme condition de survie : "tu fais ce qu'on te dit, ou bien malheur à toi!"
C'est là une façon de parler que la vie, forcée de rester intérieure, refuse énergiquement car rien de "senti" ne saurait la justifier ! Et pourtant, elle existe, cette condition de survie, impérative, posée par des tueurs Conclusion : une décomposition s'opère de l'UN en TROIS
- la vie intérieure de l'esclave (inexprimée, affligeante), le sujet,
- la vie apparente de l'esclave (opprimée, souffrante), l'objet,
- la vie extérieure à l'esclave, celle du maître, des autres, de la "société' et du reste. L'Autre.
Sont en jeu : ce qui anime le corps, le corps lui-même, et ce qui en réprime l'animation. Ou, si l'on veut, l'âme, la chair et la "réalité sociale".
Tout peut se résumer ainsi : l'esclavage, après avoir déraciné I'homme de tout milieu, après l'avoir isolé de la nature, brise l'être en lui-même, faisant de ce qu'on voit, de ce qu'on montre de soi et de ce qu'on sent en soi des entités séparées, en conflit entre elles. La condition imposée à la survie désespère et mortifie la vie (symbolisée par l'âme), laquelle se venge à sa manière, en martyrisant les sens par l'inassouvissement. De sorte qu'au bout du compte, nous voilà en présence d'un homme en pièces détachées, démonté, décomposé en éléments dans lesquels on reconnatt sans peine ceux qui, remontés à l'envers, vont donner jour à un nouveau modéle d'individu : le modèle religieux dans lequel l'instinct social est refoulé au profit d'une sacralisation de la "personne", sacralisation dont il est clair à qui et à quoi elle profite.
Pour encore préciser, je pourrais ajouter ceci: la nature sous nos yeux est pleine de ce qui nous attire et nous tente; les "réalités sociales", sous nos yeux également, sont farcies de ce qui nous empêche de succomber aux tentations.
Invraisemblable interposition donc de ces "réalités" entre l'esclave et la nature-objet-de-ses-désirs, qui tend à faire sublimer celle-ci : derrière ce qu'il voit et qui s'impose à lui se devine la saveur des fruits, la fraîcheur des sources, la caresse du vent et la douceur d'un regard qu'on aimerait tant goûter, boire, flairer, sentir -comme cet arbre à l'ombre duquel, épuisé d'obéir, on voudrait tant pouvoir s'étendre -mais c'est impossible.
Résultat : ces délices qui se devinent par delà le "social", ces fruits, ces sources, cette brise et ce regard inaccessibles vont bientôt peupler le paradis de ses rêves, paradis qui, dès le premier siècle, remplacera imaginairement le paradis perdu.
Voilà pour l'ambiance, le climat de l'époque.. Seul, déraciné, désemparé, notre homme est littéralement prédisposé à rêver et à croire n'importe quoi, pourvu qu'il puisse en espérer la fin de ses maux, un début de réalisation de ses désirs les plus élémentaires et une exemplaire vengeance envers ce qui l'avait condamné à souffrir. Et c'est lorsqu'il se trouvait dans cet état d'esprit (disposé par la plus incroyable des vies à faire foi aux plus incroyables explications lui promettant les plus invraisemblables solutions), c'est alors que providentiellement l'esclave-né" -serf ou colon, alimentaire ou responsable- tomba nez à nez avec I'Eglise et le message évangélique ! Il se trouvait en cela tant de mirobolantes promesses que chacun se laissa séduire -sans se douter, bien entendu, que, selon qu'on est esclave ou maître, on est loin de nourrir les mêmes espérances, et d'envisager la religion dans les mêmes perspectives! Mais avant de s'arrêter aux différences d'interprêtation et à leur signification, qu'y avait-il dans le Message qui soit "universel", sur quoi maîtres comme esclaves seraient tombés d'accord ?
Ce point est fort intéressant, car s'il s'avère que si l'esclave se trouve des points conununs avec son maître, cela signifiera qiu'il a mis le doigt dans l'engrenage historique, et qu'il en accepte la logique en même temps qu'il accepte sa propre servitude que dès lors il s'apprête à assumer la situation volontairement.

6° Le pacte de la victime et du bourreau - ou la paix singulière.
«A l'apparition des Européens, le choc mental fut trés grave. L'apparence même des hommes de Castille, ces êtres barbus au teint pâle, engoncés dans leurs armures, leurs cuirasses et leurs casques d'acier, avait quelque chose de terrifiant. Les Aztèques, et leur souverain Atahualpa, furent comme fascinés par l'arrivée de ces hommes blancs qu'ils prenaient pour les messagers du dieu Quetzacoatl dont les prédictions annonçaient le retour, [...] un dieu qui renverserait les dynasties régnantes et restaurerait un ordre ancien.»
Cette perspective suffit sûrement à expliquer la fascination d'Atahualpa, prince régnant, devant Cortès: il dut voir en ce dernier l'envoyé céleste chargé de lui faire expier le crime d'avoir rompu avec l'ordre ancien et d'avoir humilié l'homme dans l'esclave. L'Aztéque et ses captifs, animés -cela va de soi- de sentiments contraires, croyaient donc en une même personne, et voyaient l'un comme l'autre dans Cortès et ses troupes une sorte de Messie (ou d'Anté-Christ) à la tête d'anges exterminateurs (ou de démons). Chacun, Atahualpa et ses victimes, cherchant à se les concilier : Atahualpa pour se faire admettre et pardonner, les autres pour se venger d'Atahualpa - ce dont témoigne l'alliance des Tlaxcaltèques avec Cortès, et les massacres d'Aztèques dans les rues de Mexico.
Une même foi unissait ainsi vainqueurs et vaincus, traduisant la mauvaise conscience des premiers et la bonne des seconds.
Ceci dit, tout porte à croire que le Blanc chez les Aztèques, sorti casqué de l'Atlantique, souleva les mêmes craintes et les mêmes espérances que le Christ dut éveiller au premier siècle à travers l'empire romain. Beaucoup, maîtres autant qu'esclaves, virent certainement en lui un libérateur et vengeur des opprimés. Ce qui expliquerait les hésitations des empereurs à son sujet : reconnaitre ou sévir? On balança longtemps. C'est qu'à Rome aussi une même foi (même inavouée chez certains) unissait vainqueurs et vaincus, mauvaise conscience des uns et bonne conscience des autres.
Cette foi commune sauvera l'histoire.
Mais revenons à Dieu lui-même -peu importe qu'il s'agisse du chrétien ou de Quetzacoalt. N'est-il pas surprenant qu'il ne se soit révélé que dans l'histoire? Comme si avant cela on ne l'aurait pas reconnu? Se serait-il montré en Palestine avant que celle-ci n'existe en tant qu'Etat, ou chez les Abipones plutôt qu'avec Cortés à Mexico, qu'on n'en aurait rien vu ni rien su ! Autrement dit, ne doit-on pas trouver étrange pour une Vérité qui se prétend absolue et universelle qu'elle ne puisse se révéler et se faire croire qu'à des hommes de l'histoire, à des hommes qui ont déjà dû inventel'écriture, invention sans laquelle les Ecritures, la Loi écrite hors de soi, seraient restées muettes I?
En fait, ce qui semble certain c'est que, à l'inverse de la loi sauvage, la Loi telle qu'elle ressort de là, ne s'est pas révélée spontanément à tout le monde, mais s'est seulement révélée à quelques-uns, raison pour laquelle il fallut bien l'écrire pour la transmettre et la communiquer. Rien que cela devrait suffire semble-t-il à la rendre suspecte. Mais ce n'est pas tout. Pour que la loi de l'histoire soit commune à tous les hommes, il n'était pas convenable de parler de la faute originelle comme de l'oeuvre de quelques-uns. Il fallait au contraire pour que tout continue que tous soient impliqués, que tous héritent également en bloc du péché. Voilà sans doute pourquoi, charitable envers les maîtres que de tout évidence il voulait disculper de l'accusation d'être les seuls en cause, Dieu, chrétien en l'occurence, se décida-t-il à faire faire un faux pas à Eve, mère des hommes, qu'ils soient grands ou misérables : le temps de croquer une pomme, et la voilà qui nous rend tous responsables des maux dont nous souffrons.
Telle sera en tout cas l'origine officielle de nos sueurs, de nos peines, de nos perpétuelles histoires et de I'Histoire tout court.
Du coup, voici le maître disculpé d'être seul responsable: il y eut faute, certes, mais ce fut celle de I'Homme. C'est l'espéce entière qui, par la grâce de Eve, est inculpée. Or, l'esclave, le message écrit l'atteste, est un homme lui aussi -et dans ces conditions en lui aussi le mal réside, qui fit chuter la femme, l'homme, l'humanité ! Bien sûr, c'est gros - mais, comme on dit, plus c'est gros mieux ça passe! Et ça passe d'autant mieux que, mise à part la cause réelle de l'histoire, tout peut en effet s'enchaîner logiquement et donc s'expliquer formellement à partir de l'insondable volonté d'un Dieu qui nous aurait créés afin de nous tendre des pièges pour éprouver nos "forces". Eve s'est laissée prendre -et puisqu'on suppose fort justement que chacun eût comme elle succombé à la curiosité et croqué le fruit parce qu'il était défendu, nous sommes tous, avec elle, en princide, Barbe-Bleue!, tombés dedans. De là, on comprend tout sans peine, par référence à un dieu envers qui, en se trompant on se serait soi-même trompé - de sorte qu'on oublie que si les romains avaient commis la faute de s'offrir les sabines, Eves de l'époque, ce n'était nullement là une faute qu'auraient accepté de partager les Sabins. Bref, l'histoire telle que la racontent les Ecritures se ferait par référence à une faute envers Dieu -ce qu'un jour tout le monde croira! Et lorsque tout le monde croira celà, tout le monde agira en conséquence pour se faire pardonner, de sorte que chacun -par des comportements conformes à ce que tout le monde croit devoir faire, va se mettre à accréditer la croyance! Tout se fera dès lors comme si les hommes étaient coupables envers dieu, de sorte que tous se mettront avec une même ardeur à traquer le sauvage, en lui, dans les autres, et jusqu'en Amérique l C'est à dire que les déracinés eux-mémes commettront la faute, la vraie, celle-là même dont leurs ancétres furent les victimes !
La religion ne conteste donc pas la faute originelle; au contraire, elle en fait le corps de sa doctrine. Et de cette manière, elle récupère à son profit l'esprit du temps : elle dira tout haut ce que tout le monde, mal dans sa peau, pense tout bas, à savoir qu'il y a en effet une erreur quelque part. Mais au début, il y eut tout de même une grosse difficulté. On tombait d'accord sur Dieu, d'accord aussi sur le péché - mais on n'était pas d'accord sur qui l'a commis. Les uns disent : tout le monde. Les autres disent : certains seulement.
Autrement dit, le message passe, mais, ainsi qu'on va le voir, on trouve encore chez l'esclave et ses assimilés une sérieuse résistance à se croire bourreau de lui-même. Sur ce point délicat, une crise était donc inévitable. Elle secoua I'Eglise des premiers siècles.

7° La crise.
En fait, le coup de la pomme était vicieux : il disculpait partiellement les coupables et inculpait complètement les innocents.
Beaucoup n'ont pas trouvé çà juste - surtout, ben entendu, chez ceux qui n'avaient pas de situation acquise ni de privilèges menacdé, et qui, de ce fait, n'accordaient pas à la Rédemption le même sens que les autres.
Venons-en aux faits connus. «Ce qui est essentiel dans le christianisme, à partir de Saint-Paul, résume Lot, c'est la rédemption.».
La rédemption, c'est la réconciliation avec Dieu. Elle n'aurait aucun sens sans une faute au départ, et si on ne sait pas exactement en quoi elle consiste. Car, croquer une pomme, on voit mal où est le mal.
Certes, la pomme, dit-on, symbolisait la connaissance, secret de Dieu. Eve, pourtant prévenue, voulut savoir -et ce qu'elle apprend, la pauvre, c'est qu'en réalité le secret de Dieu est qu'il n'aime pas les curieux, ceux qui veulent savoir en dépit des secrets, des interdits. Inutile de le dire, cette condamnation de la curiosité s'alliait merveilleusement aux intérêts de certains. Aussi ne plut-elle véritablement qu'à ceux-ci, les autres se faisant du péché et de la rédemption une tout autre idée.
Pour ces derniers, l'affaire se résume à ces questions: Quelle est la faute? Qui est en faute? Comment cesser d'en subir les conséquences? Sur la réponse à ces questions l'Eglise primitive sera apparemment trés divisée entre partisans et non-partisans de l'Etat, de l'Histoire, des inégalités, des injustices et des secrets.
Deux thèses vont s'affronter: l'une, officiell, accepte l'histoire et le monde tel que l'histoire l'a refait, et voit dans les souffrances, les privations, les travaux forcés, les inégalités, les injustices, un processus se rachat individuel de la faute supposée commune à tous les hommes; l'autre se raccroche à une eschatologie (à un corps de doctrines) apocalyptique, en vertu de laquelle les Justes (morts et vivants), collectivement rassemblés sous la bannière triomphante d'un Messie, anéantiront les Injustes (morts et vivants), les vouant en bloc à d'éternels supplices : la soif de vengeance des uns, après des siècles de soumission, ne s'était pas calmée, qui justifiait l'extrême prudence des autres ! Et c'est ainsi d'ailleurs que les victimes n'ont cessé de pousser les bourreaux à poursuivre leur oeuvre[...]
En réalité, l'eschatologie apocalyptique, juive, puis chrètienne, témoigne éloquemment de ce menaçant état d'esprit des masses qui, au fond, refusent leur malheur - ou du moins ne l'acceptent pas sans raison. On ne veut pas souffrir pour rien ! On exige que la souffrance ait un sens et qui ce sens aille vers un salut, une rédemption, une fin définitive du malheur.
De cet état d'esprit les témoignages abondent. Ainsi, les livres prophétiques de l'Ancien Testament, dont certains remontent au 8ème siècle sous zéro (Cohn), décrivaient-ils «une immense catastrophe cosmique, dont émergerait une Palestine qui ne serait rien de moins qu'un nouvel Eden, qu'un Paradis retrouvé.»
Le 8ème siècle: c'est précisément la période où les exploits d'Assour mettent à feu et à sang toute la région.
Puis les siècles passent, une demi-douzaine, et les Juifs tombent sous la domination gréco-romaine de la dynastie des Séleucides. Les rites hébraïques sont interdits et c'est la révolte des Macchabées -le moment où Daniel vit en songe la chute de l'empire et la venue du "fils de l'homme" qui, par sa seule force, balayera l'injustice et étendra sur la terre entière sa domination bienfaisante.
«Pour la première fois, le royaume glorieux de l'avenir embrasse, dans l'imagination d'Israël, non seulement la Palestine, mais l'ensemble de l'univers.»
La structure du monde rêvé, on le voit, demeure profondément hiérarchique, l'injustice étant prétendument balayée. On se souvient vaguement des temps primitifs, des temps avant la faute, mais on ne semble plus du tout se rappeler comment ça "fonctionnait' à l'époque. Cet oubli est normal puisqu'en tout état de cause la confiance en l'homme s'est perdue, de sorte qu'on ne peut plus se faire l'idée d'une organisation fondée sur elle.
Ceci dit, dans 'le songe de Daniel" se trouve, selon Cohn (I7), l'essentiel de l'eschatologie apocalyptique dont voici le thème central: «L'univers est dominé par une puissance maléfique et tyrannique (Rome bien entendu) dont la capacité de destruction est infinie (rappel de la "dilapidation des richesses"), puissance d'ailleurs conçue comme surhumaine et démoniaque .»
On n'a aucune peine à reconnaître ici la force d'entrainement de l'histoire ; aliénation l'un par l'autre de la victime et du bourreau. «Sous cette dictature, les outrages se multiplient, les souffrances des victimes deviennent de plus en plus intolérables, jusqu'à ce que sonne l'heure (valeur rédemptrice des maux endurés) où les Saints de Dieu seront à même de se dresser pour l'abattre. Alors les Saints eux-mêmes, le peuple élu, le peuple saint, qui n'a cessé de gémir sous le joug de l'oppresseur, héritera à son tour (dictature du prolétariat!) de l'hégémonie universelle (ce n'est pas un changement qualitatif mais un renversement de situations qui est donc envisagé). Ce sera l'apogée de l'Histoire. Le royaume des Saints surpassera la gloire de tous les règnes antérieurs : bien plus il n'aura pas de successeurs.
C'est par cette chimère, conclut Cohn, que l'apocalyptique juive devait exercer une incomparable fascination sur tous les insurgés, sur tous les mécontents à venir.
«C'est précisément parce qu'elle s'adressait au peuple même, souligne encore Cohn, que cette propagande accordait une si large place à l'image fantastique du sauveur eschatologique, le Messie.»
Or, justement, qu'attend-on du Messie ?
Primo : qu'il venge exemplairement les faibles, les vaincus, et secundo qu'il satisfasse tous les besoins de ces derniers.
«Dans Ezra, le Messie est représenté sous les traits du Lion de Juda dont le souffle embrasé consume la pire des bêtes, la dernière, désormais confondue avec l'aigle romain[...] Baruch (quant à lui) prédit l'avènement certain d'une ère de souffrance et d'injustice terribles, l'ère du dernier Empire, celui des romains.»
Important de noter que, dans ces textes, c'est la toute première fois que les esclaves parlent, sinon directement, du moins par la bouche de porte-paroles qui sont excellemment placés pour savoir ce qu'il faut dire pour être entendus.
Notons aussi l'idée toute neuve de s'intéresser à ce que pensent et souhaiteraient les esclaves, qui ne saurait étre étrangère à l'intention de s'appuyer sur eux à des fins proprement politiques -preuve que l'importance relative de la main-d'oeuvre servile était en hausse [...] ainsi qu'en témoignera d'ailleurs l'institution du colonat.
Or, revenons-y, que fallait-il prédire oour se faire écouter?
Ecoutons prêcher Baruch. «C'est au moment même, dit-il, où le mal aura atteint son apogée que paraîtra le Messie. Formidable guerrier, il sèmera la déroute parmi les cohortes ennemies qu'il réduira à néant. Il fera prisonnier le chef des romains et le traînera enchainé sur la montagne de Sion, où il le mettra à mort. (et de un.) Le royaume qu'il instaurera durera jusqu'à la fin du monde. Toutes les nations qui ont régné sur Israél seront passées au fil del'épée; certains peupIes survivants seront placés sous la coupe du peuple élu. Une ère de béatitude s'ouvrira. L'indigence, la maladie, la mort prématurée, les violences et la faim auront disparu; la terre produira ses fruits en une abondance mille.fois multipliée. (et de deux).» (Cohn).
Rien ne manque au tableau : revanche, malheur aux vaincus,
despotisme collectif, esclavage, racisme : ce n'est évidemment pas là une révolution, mais les rôles inversés -ce qui, du point de vue de l'histoire, serait chou vert et vert chou.
Ce rêve des juifs au premier siècle se perdit dans la répression sanglante des ardeurs qu'il avait allumées, dans la liquidation d'Israël en tant qu'Etat et dans la longue errance qui suivit. Mais de nombreux chrétiens le reprirent à leur compte, pour qui Jésus s'imaginait d'un tout autre calibre que ce souffre-douleur qui nous est familier. De retour sur Terre, il sera le Messie, formidable guerrier qui, pour le plus grand Profit des Justes, consommera la plus radicale des vengeances!
«Comme les juifs, rapporte Cohn, les chrétiens réagirent contre l'oppression dont ils étaient l'objet, en proclamant avec une vigueur accrue, à la face du monde et d'eux-mêmes, leur foi dans l'imminence d'une ère messianique qui verrait les torts redressés et les ennemis de Dieu jetés bas[...] Le Christ n'aurait-il pas dit, selon Matthieu, que le "fils de l'Homme" doit revenir dans la gloire de son Père avec ses anges et rendre à chacun selon ses oeuvres? "Je vous le dis en vérité, il y en a quelques-uns ici présents qui ne mourront point qu'ils n'aient vu le Fils del'Homme venir en son règne."»
Dans le même temps, une doctrine se fit bien des adeptes, le montanisme. «En l56 après J.C., un certain Montanus se proclamera l'incarnation du Saint-Esprit[...] Autour de lui se groupèrent un certain nombre d'extatiques qui s'adonnaient généreusement à des expériences visionnaires auxquelles ils attribuaient aveuglément des origines divines [...] Ils appelaient tous les chrétiens à attendre la Parousie -second avènement, retour du Christ en Messie- dans le jeûne, la prière et les larmes du repentir.»
Il faut noter immédiatement ce repentir par lequel même les plus déshérités admettent implicitement la thèse seIon laquelle la faute serait partagée entre tous les hommes, victimes d'un vice spécifique. Les montanistes reconnaissent ainsi quelque chose d'essentiel : leur propre responsabilité initiale de pécheurs envers Dieu. Ceci bien entendu causera leur perte. Pourtant, ils comptaient bien s'en sortir, et vite. Voici comment : «Le mouvemente, d'un ascétisme farouche, était assoiffè de souffrance, voire même de martyre. Les martyrs n'étaient-ils pas destinés, après leur résurrection charnelle, à être les premiers bénéficiaires du Millenium» (durée de la Parousie, mille ans -sans doute confondue, cette durée, avec l'éternité. Au fond, ce serait l'âge d'or retrouvé et revécu en chair et en os tous ensemble!)
Les montanistes qui attendaient la Parousie (en Asie mineure, en Afrique, à Rome et même en Gaule) jour aprés jour, semaine après semaine, ne faisaient que suivre la trace de beaucoup, sinon de la plupart des chrétiens primitifs.
On le voit, l'unité sans laquelle on ne saurait constituer de véritable force militante est loin d'être assurée. Et ce qui est le plus grave, c'est que si tout continuait ainsi, elle risquerait, cette unité, de se faire à la base!
Pour ceux qui rêvent de gouverner le Mouvement (ce qui, notons-le, revient à dire qu'ils rêvent de l'introduire dans l'histoire -vu que gouverner, c'est précisément faire l'histoire), le danger est donc là, dans ces gens qui envisagent le salut collectivement, à des fins charnelles et qui, de ce fait, menacent purement et simplemen de réintégrer la sauvagerie, de redécouvrir la confiance et l'Age d'or I
Il faudra veiller à empêcher cela. On y veillera, mais ce sera long.
«Le fait est, précise Cohn, que la vision de nombreux chrétiens, mê-me des plus cultivés, était étonnamment matérialiste[...] Irénée, évêque de Lyon au deuxième siécle, théologien émérite, fit probablement plus que tout autre pour enraciner les croyances messianiques en Occident[...] «Il est Juste, explique-t-il, que dans cette même création où ils ont connu l'affliction et la peine, et souffert toutes sortes de tribulations, ils en soient récompensés (l'idée bien ancrée donc de la punition/récompense), et que dans cette même création où ils furent assassinés pour l'amour de Dieu, ils retrouvent la vie (le salut aux martyrs!), et que dans cette même création où ils endurèrent la servitude, ils exercent à leur tour la seigneurie.»
Irénée, pris au mot, mourut martyrisé. On ne l'a pas revu depuis. Et lorsque l'éloquent Lactance (né en 250 en Afrique et mort sous Constantin) entreprot de convertir les infidèles au christianisme, il n'hésita pas à accroître l'attrait du Millenium en l'agrémentant de la perspective alléchante d'une fabuleuse expiation des injustes : «d'une amée et assiègera la montagne (symbole de foi) où les justes auront trouvé refuge[...] Alors les cieux, entendant leur appel, s'ouvriront. La tempête fera rage, et le Christ descendra à la tête d'anges exterminateurs : la foule des mécréants sera anéantie, et le sang coulera à flots [...] Aux justes trépassés il accordera la vie éternelle et il règnera lui-même avec eux sur cette terre[...] Le miel dégouttera en abondance des rochers, les sources de vin et de lait jailliront[...]» Toutes choses qui montrent à quel point les travaux forcés étaient pris en horreur, et les plaisirs du travail naturel oubliés depuis longtemps.
Vengeance, remise de peine, mort au travail : telles étaient les promesses contenues dans les premiers discours au peuple.
Sincérité d'lrénée et de Lactance ? Démagogie pour se faire à bon compte des adeptes? Allez savoir[...] Le fait est, en tout cas, que ces discours eurent le don d'attirer du monde. Or, le nombre de fidèles faisait la force de l'Eglise, à condition, bien sûr, qu'ils aient besoin d'elle et, donc, ne s'entendent pas entre eux. Au prix de cette mésentente à la base se fera l'unité religieuse
Aprés le recrutement en masse, comment s'y est-on pris pour organiser cette mésentente?

table des matières - suivant - haut de page

english items