Le
lien entre le progrès technique et la façon de manger,
boire, renifler, tousser, cracher, dormir, se moucher, se vêtir,
se dénuder, s'asseoir, se laver, uriner ou déféquer...
ne se perçoit pas immédiatement, mais il apparaît
comme évident évident dès qu'on y regarde d'un
peu prés.
Les innombrables exigences que nous inspirent en effet les autres
dans la mesure où ils ont logiquement fini par nous donner
la nausée -exigences de séparation, d'isolement, de
quant-à-soi, de "privacy", d'"hygiène
sociale", de pudeur, de secrets, propres à soustraire
nos "petites misères', nos "tares", nos odeurs
et nos parties 'honteuses',[...] au déshonneur et à
la risée publique -tout cela ne pouvait avoir de réponse
convenable sans un urbanisme, une architecture, des cabinets, des
alcôves, le tout-à-l'égoût, la plomberie
et des mouchoirs appropriés à l'évacuation
discrète des morves, défécations, excrétions,
sueurs et autres inconvenances.
Dès lors, c'est bien entendu vers la production en quantités
industrielles de moyens de sauvegarder notre "intimité"
qu'on va s'orienter - une orientation très concrète
qui sera "le sens de l'histoires" à proprement
parler.
Et c'est ainsi que la nécessité historique de traquer
le naturel va se muer -alors que tout le monde est devenu en quelque
sorte "responsabl" devant l'histoire (devant les autres)
- en une formidable activité visant à traquer nos
propres fonctions naturelles elles-mêmes; fonctions certes
qu'on ne saurait
véritablement abolir, mais qu'en désespoir de cause
on a tout de même pu entreprendre de masquer complétement
-au point, par exemple, que même l'acte de décéder
soit apparu si inconvenant qu'on l'a finalement mis hors de vue.
La technique est donc "miraculeusement" venue au secours
d'individus se supportant de moins en moins, pour les désodoriser
et les aseptiser de plus en plus et les rendre "présentables"
de ce fait. On n'en finirait pas d'inventorier les progrès
en ce sens, du pauvre honteux au rougissant enfant qui surveille
son langage. Au fond, tout se passe comme si le même besoin
de "reconnaissance sociale" qui chez les primitifs sert
à faire que les autres soient fiers de soi -et dont la satisfaction
culmine dans le formidable silence observé sous la torture
de l'initiation- tout se passe comme si dans le processus historique
ce besoin allait opérer à rebours et aider au refoulement
des instincts sociaux maintenant qu'ils sont condamnés, aider
à se faire honte de son propre corps et de ses fonctions
naturelles, fonctions dont finalement on se dégoûtera
comme d'un reliquat de bestialité.
Rappelons-nous Vivés et «le double rang de maladies,
de tumeurs pourries, de plaies et autres maux, intolérables
à nommer seulement[...] dévergondage de la mendicité.»
Vivès, ami d'Erasme, lui-même dans la lignée
de ces "moralistes" qui avaient su voir dès le
Moyen-Age dans le comportement du paysan le modèle incontesté
de la plus indécrottable grossièreté.
On va le voir, la dette du marketing envers Erasme, ses pères
et ses émules, est impayable, tant est profond le dégoût
que ces gens réussiront à inspirer à propos
du corps de leurs semblables, fournissant à la publicité
des slogans tout faits pour une infinité de choses allant
du désinfectant à tout ce qui "nous rend propres
et nous rend beaux".
Ca va chercher loin et rien n'échappe à l'oeil révulsé-révulsable
de l'Humaniste. C'est ainsi, en tout cas, que Norbert Elias rapporte
la chose : «Les auteurs ne se lassent pas d'opposer les moeurs
nobles, courtoises au comportement des paysans: «quand tu
as entamé un morceau de pain, ne le replonge pas dans la
sauce; c'est ainsi que font les paysans mais non les hommes 'courtois'[...]»
("La Civilisation des Moeurs")
«L'homme d'honneur ne doit pas courir dans les rues, ny se
haster de trop, car c'est à faire a un paletrenier et non
à un gentilhomme ; outre que la personne se lasse, sue, se
met hors d'haleine, ce qui ne convient point à personne de
tel rang. On ne doit pas aussi marcher si lentement et si gravement
que feroit une femme ou une espouse.» (!)
Mais ceci dit, point trop n'en faut, "sens de la mesure":
«Il est encore bien moins joli de faire de temps en temps
la bouche en coeur comme si on se mettait a siffler. C'est la manière
de faire qu'on abandonnera aux grands seigneurs fendant les foules.»
Ce qui frappe dans cette pédagogie, c'est le recours systématique
au chantage, c'est le recours systématique à l'"autre",
à celui qu'on doit ou ne doit pas imiter, c'est la volonté
d'obtenir que les hommes s'inquiètent de ce qu'ON pourrait
dire et penser d'eux en cachette-et, pour qu'on puisse penser quelque
chose, juger les gens, c'est la volonté de créer un
système de référence, un code de bienséance
à respecter.
«Certaines personnes, dit Erasme, dévorent plus qu'elles
ne mangent, comme si elles s'attenaaient à être conduites
en prison, ou comme des voleurs avalant leur butin. D'autres fourrent
tant de nourriture dans leur bouche que celle-ci se gonfle comme
un soufflet. D'autres encore émettent des grognements de
porcs [...]
«Beaucoup étendent, aussitôt assis, les mains
vers les plats. C'est ainsi que font les loups[...] Celui qui doit
recracher ou se brûler en avalant suscite les rires ou la
pitié. C'est d'un paysan que de plonger ses doigts dans la
sauce.[...]
«Il est malpoli de saluer qui urine ou qui défèque-[...]
Les anges sont toujours présents, (big brother is watching
you!) et rien ne leur est plus agréable chez un garçon
que la pudeur, même sans témoin.»
«Se moucher dans son bonnet ou sa veste, est d'un paysan,
dans son bras ou son coude, d'un marchand de poisson[...] Il est
poli de recueillir les saletés du nez dans un mouchoir, en
se détournant un moment, si l'on est avec des supérieurs[...]
.
«Crache en te détournant pour n'asperger personne.
Si quelque saleté tombe par terre, il faut l'écraser
avec le pied pour qu'elle ne dégoûte personne.
«Quand tu te déshabilles, pense à la pudeur,
prends garde de ne rien présenter aux yeux d'autrui de ce
que les moeurs et la nature ont voulu cacher. .
Tout cet enseignement (de choses qui pour nous semblent aujourd'hui
aller de soi tant elles sont "intériorisées"
dans le contexte où nous vivons) est donc, comme le note
encore Elias , fondé sur "ce que les autres pourraient
penser".
Et si, du temps d'Erasme, cela ne va pas encore sans le dire, c'est
que les hommes de ce temps nous présentent deux faces quasiment
opposées. Ils incarnent une transition. Leur comportement,
leur code de savoir-vivre se modifie, mais le mouvement est très
lent.
Deux faces : d'un côté l'homme du Moyen-Age , et de
l'autre l'homme moderne.
L'homme du Moyen-Age[...]
«Il était rare que quelqu'un gardât sa chemise
pour dormir; et quand il le faisait on le suspectait de souffrir
d'une tare physique, car s'il était normalement conformé,
pourquoi tenait-il à cacher son corps?» .
La coutume voulait, du moins dans les villes, qu'on se déshabillât
à la maison pour se rendre aux bains. "Combien de fois
le père, dévêtu, ne gagne-t-il pas avec sa femme
nue et ses enfants nus, par les étroites ruelles, la maison
des bains[...]
«Les hommes adoptaient, face au corps, de même que face
à ses fonctions, une attitude naturelle, on pourrait dire
enfantine.
Et c'est alors qu'avec les progrès techniques, avec Erasme,
avec l'accoutumance à se fuir par "nécessité"
de travail, à se concurrencer, les choses se sont mises à
changer. Finie la nudité sauvage.
La toilette de nuit spécialisée apparut à peu
près à la même époque que la fourchette
et le mouchoir (dont Erasme s'était nous l'avons vu fait
l'agent publicitaire). Comme les autres "instruments de la
civilisation", la toilette de nuit se fraya lentement son chemin
à travers l'Europe.
Elle est au même titre que la fourchette et le mouchoir un
symbole de la transformation décisive qui s'est opérée
à ce moment dans l'homme et, il faudrait l'ajouter, qui s'est
opérée conjointement dans la conception du travail
et de l'industrie -capitalisme et salariat.
La pudeur s'étendit à des domaines qui jusque là
n'en étaient pas affectés[...] l'ingénuité
avec laquelle on exhibe son corps nu disparaît comme le naturel
avec lequel on accomplit ses besoins aux yeux des autres.
Et c'est alors que le moralisme va, comme on dit, "faire un
malheur" sur tous les plans, éducatifs et industriels
7La chemise de nuit comme tous les autres objets vestimentaires
investis d'une fonction mondaine, va se faire objet de luxe et de
prestige. Un changement se fait sentir quand la montée sociale
de larges couches moyennes confère au lever et au coucher
des particuliers un cachet "intimiste" : dorénavant
cette fonction comme beaucoup d'autres est reléguée
dans le sein de la "famille nucléaire".».
Et Elias de conclure: «Quand on voit avec quel naturel adultes
et enfants partageaient au Moyen-Age leurs lits, on se rend compte
des modifications profondes des rapports d'homme à homme
et du comportement humain intervenus dans notre mode de vie. On
reconnalt en même temps que rien n'est moins évident
que l'idée, devenue dominante dans la dernière phase
de la civilisation que nous connaissons, la nôtre, que le
lit et le corps sont des zones essentiellement et hautement dangereuses.»
...et l'homme moderne.
Notre manière actuelle de "voir" le sexe -oblique
et (ir)respectueuse- éclaire pas mal ce que nous sommes devenus
-et la manière dont nous sommes devenus, de père en
fils, ce que nous sommes: «la pudeur mêlée d'angoisse
qui recouvre depuis la plus tendre enfance le secteur sexuel de
l'économie pulsionnelle, le "voile de silence"
qu'on lui impose dans les relations sociales, se révèle
d'une efficacité pour ainsi dire totale.»
En quelque sorte, une éducation par insinuation, «chaque
individu (dans la solitude de son être social refoulé)
devant parcourir pour son propre compte en abrégé
le processus de civilisation que la société a parcouru
dans son ensemble : car l'enfant ne naît pas civilisé
[...]». Bien que, malheureusement, il naisse civilisable,
ce qui en fera, adulte, son tour venu, un civilisateur, pour que
rien ne s'arrête.
Et pour conclure avec Elias: «Ce qui faisait défaut
dans le monde "courtois" ou ce qui n'existait pas dans
la même mesure qu'aujourd' hui, c'était ce mur invisible
de réactions affectives (inhibitions antisociales) se dressant
entre les corps, les repoussant, les isolant, mur dont on ressent
de nos jours la présence au simple geste d'un rapprochement
physique, au simple contact d'un objet qui a touché les mains
ou la bouche d'une autre personne; il se manifeste déjà
dans le sentiment de gêne que nous éprouvons en assistant
à certaines fonctions physiques, et très souvent à
leur évocation; il se manifeste aussi dans le sentiment de
honte qui s'empare de nous quand certaines de nos fonctions physiques
sont exposées aux regards des autres, et parfois même
quand nous prenons conscience de leur existence.»
«De là une privatisation sans cesse plus prononcée
et plus complète de toutes les fonctions corporelles, vers
leur rejet dans des enceintes spécialisées, vers leur
"déplacement hors du champ visuel de la société".»
Autrement dit, en terme de travail devenu nécessaire, les
records de déplacement de pierres atteints pour les enceintes
de nos cités antiques devront étre pulvérisés,
puisque ce ne seront pas seulement des villes et de grosses familles
patriciennes qu'il faudra isoler, mais chaque famille, et à
l'intérieur de chaque famille, chacune des fonctions naturelles
des membres de celle-ci.
Autrement dit, on assiste, au cours du processus de civilisation,
à «la formation progressive de deux sphères
de la vie humaine, dont l'une est intime et secrète, l'autre
ouverte, d'un comportement clandestin et d'un comportement public.
La dissociation des deux sphères prend pour l'homme le carcatère
d'une habitude si évidente, si inéluctable, qu'il
n'en a presque plus conscience.» .
Du temps d'Erasme, outre qu'il y avait Erasme, il y avait les nouveaux
industriels et les travailleurs libres, appuyé sur le nouvel
Etat centralisé, pour répandre les idées du
maître à penser la vie (le servitude) des autres et
pour faciliter la mise en application de ses préceptes.
Au fond, c'était une véritable équipe. Car,
alors que l'industrie apportait à Erasme l'encre, le papier,
les presses, les lunettes ("en économisant dix ans de
vue à cent érudits, c'est mille ans de recherches
que l'on rend possibles au grand profit de l'humanité"
exulte Paul Faure), et tout ce qui permettait à Erasme de
s'immortaliser, Erasme de son coté apportait à l'industrie
mille raisons d'être, mille objectifs à atteindre pour
ses machines et pour ses ouvriers -allant comme je l'ai dit du simple
désinfectant à l'agrémentation de la solitude
des êtres refoulés dans leurs diverses enceintes spécialisées.
La définition de tels objectifs tombait à pic pour
donner une raison d'être, une raison de travailler et de faire
fortune à bien des gens et en particulier à tous les
cadets «que le métier paternel ou une terre saturée
ne pouvait plus nourrir et qui refusaient de se faire courtisans,
mercenaires ou manoeuvres, bref à tous les ambitieux qui
devaient pour vivre se faire une spécialité.»
(Faure)
Une fois encore la collusion entre la pensée et l'état
de l'exploitation se réalise quand il le faut, pour le bien
de l'histoire et l'entretien de la servitude.
Et c'est en ayant appris à savoir vivre de cette façon
qu'on a fini par découvrir l'Amérique et les Peaux-Rouges
-ces hommes dont la nudité était devenue insupportable
à nos yeux, qui mangeaient avec les doigts et qui urinaient
en pleine nature.