C H A P I T R E X V - Sens du Progrès, sens de l'histoire : civilisation des moeurs et machinisme

Le lien entre le progrès technique et la façon de manger, boire, renifler, tousser, cracher, dormir, se moucher, se vêtir, se dénuder, s'asseoir, se laver, uriner ou déféquer... ne se perçoit pas immédiatement, mais il apparaît comme évident évident dès qu'on y regarde d'un peu prés.
Les innombrables exigences que nous inspirent en effet les autres dans la mesure où ils ont logiquement fini par nous donner la nausée -exigences de séparation, d'isolement, de quant-à-soi, de "privacy", d'"hygiène sociale", de pudeur, de secrets, propres à soustraire nos "petites misères', nos "tares", nos odeurs et nos parties 'honteuses',[...] au déshonneur et à la risée publique -tout cela ne pouvait avoir de réponse convenable sans un urbanisme, une architecture, des cabinets, des alcôves, le tout-à-l'égoût, la plomberie et des mouchoirs appropriés à l'évacuation discrète des morves, défécations, excrétions, sueurs et autres inconvenances.
Dès lors, c'est bien entendu vers la production en quantités industrielles de moyens de sauvegarder notre "intimité" qu'on va s'orienter - une orientation très concrète qui sera "le sens de l'histoires" à proprement parler.
Et c'est ainsi que la nécessité historique de traquer le naturel va se muer -alors que tout le monde est devenu en quelque sorte "responsabl" devant l'histoire (devant les autres) - en une formidable activité visant à traquer nos propres fonctions naturelles elles-mêmes; fonctions certes qu'on ne saurait
véritablement abolir, mais qu'en désespoir de cause on a tout de même pu entreprendre de masquer complétement -au point, par exemple, que même l'acte de décéder soit apparu si inconvenant qu'on l'a finalement mis hors de vue.
La technique est donc "miraculeusement" venue au secours d'individus se supportant de moins en moins, pour les désodoriser et les aseptiser de plus en plus et les rendre "présentables" de ce fait. On n'en finirait pas d'inventorier les progrès en ce sens, du pauvre honteux au rougissant enfant qui surveille son langage. Au fond, tout se passe comme si le même besoin de "reconnaissance sociale" qui chez les primitifs sert à faire que les autres soient fiers de soi -et dont la satisfaction culmine dans le formidable silence observé sous la torture de l'initiation- tout se passe comme si dans le processus historique ce besoin allait opérer à rebours et aider au refoulement des instincts sociaux maintenant qu'ils sont condamnés, aider à se faire honte de son propre corps et de ses fonctions naturelles, fonctions dont finalement on se dégoûtera comme d'un reliquat de bestialité.
Rappelons-nous Vivés et «le double rang de maladies, de tumeurs pourries, de plaies et autres maux, intolérables à nommer seulement[...] dévergondage de la mendicité.»
Vivès, ami d'Erasme, lui-même dans la lignée de ces "moralistes" qui avaient su voir dès le Moyen-Age dans le comportement du paysan le modèle incontesté de la plus indécrottable grossièreté.
On va le voir, la dette du marketing envers Erasme, ses pères et ses émules, est impayable, tant est profond le dégoût que ces gens réussiront à inspirer à propos du corps de leurs semblables, fournissant à la publicité des slogans tout faits pour une infinité de choses allant du désinfectant à tout ce qui "nous rend propres et nous rend beaux".
Ca va chercher loin et rien n'échappe à l'oeil révulsé-révulsable de l'Humaniste. C'est ainsi, en tout cas, que Norbert Elias rapporte la chose : «Les auteurs ne se lassent pas d'opposer les moeurs nobles, courtoises au comportement des paysans: «quand tu as entamé un morceau de pain, ne le replonge pas dans la sauce; c'est ainsi que font les paysans mais non les hommes 'courtois'[...]» ("La Civilisation des Moeurs")
«L'homme d'honneur ne doit pas courir dans les rues, ny se haster de trop, car c'est à faire a un paletrenier et non à un gentilhomme ; outre que la personne se lasse, sue, se met hors d'haleine, ce qui ne convient point à personne de tel rang. On ne doit pas aussi marcher si lentement et si gravement que feroit une femme ou une espouse.» (!)
Mais ceci dit, point trop n'en faut, "sens de la mesure": «Il est encore bien moins joli de faire de temps en temps la bouche en coeur comme si on se mettait a siffler. C'est la manière de faire qu'on abandonnera aux grands seigneurs fendant les foules.»
Ce qui frappe dans cette pédagogie, c'est le recours systématique au chantage, c'est le recours systématique à l'"autre", à celui qu'on doit ou ne doit pas imiter, c'est la volonté d'obtenir que les hommes s'inquiètent de ce qu'ON pourrait dire et penser d'eux en cachette-et, pour qu'on puisse penser quelque chose, juger les gens, c'est la volonté de créer un système de référence, un code de bienséance à respecter.
«Certaines personnes, dit Erasme, dévorent plus qu'elles ne mangent, comme si elles s'attenaaient à être conduites en prison, ou comme des voleurs avalant leur butin. D'autres fourrent tant de nourriture dans leur bouche que celle-ci se gonfle comme un soufflet. D'autres encore émettent des grognements de porcs [...]
«Beaucoup étendent, aussitôt assis, les mains vers les plats. C'est ainsi que font les loups[...] Celui qui doit recracher ou se brûler en avalant suscite les rires ou la pitié. C'est d'un paysan que de plonger ses doigts dans la sauce.[...]
«Il est malpoli de saluer qui urine ou qui défèque-[...] Les anges sont toujours présents, (big brother is watching you!) et rien ne leur est plus agréable chez un garçon que la pudeur, même sans témoin.»
«Se moucher dans son bonnet ou sa veste, est d'un paysan, dans son bras ou son coude, d'un marchand de poisson[...] Il est poli de recueillir les saletés du nez dans un mouchoir, en se détournant un moment, si l'on est avec des supérieurs[...] .
«Crache en te détournant pour n'asperger personne. Si quelque saleté tombe par terre, il faut l'écraser avec le pied pour qu'elle ne dégoûte personne.
«Quand tu te déshabilles, pense à la pudeur, prends garde de ne rien présenter aux yeux d'autrui de ce que les moeurs et la nature ont voulu cacher. .
Tout cet enseignement (de choses qui pour nous semblent aujourd'hui aller de soi tant elles sont "intériorisées" dans le contexte où nous vivons) est donc, comme le note encore Elias , fondé sur "ce que les autres pourraient penser".
Et si, du temps d'Erasme, cela ne va pas encore sans le dire, c'est que les hommes de ce temps nous présentent deux faces quasiment opposées. Ils incarnent une transition. Leur comportement, leur code de savoir-vivre se modifie, mais le mouvement est très lent.
Deux faces : d'un côté l'homme du Moyen-Age , et de l'autre l'homme moderne.
L'homme du Moyen-Age[...]
«Il était rare que quelqu'un gardât sa chemise pour dormir; et quand il le faisait on le suspectait de souffrir d'une tare physique, car s'il était normalement conformé, pourquoi tenait-il à cacher son corps?» .
La coutume voulait, du moins dans les villes, qu'on se déshabillât à la maison pour se rendre aux bains. "Combien de fois le père, dévêtu, ne gagne-t-il pas avec sa femme nue et ses enfants nus, par les étroites ruelles, la maison des bains[...]
«Les hommes adoptaient, face au corps, de même que face à ses fonctions, une attitude naturelle, on pourrait dire enfantine.
Et c'est alors qu'avec les progrès techniques, avec Erasme, avec l'accoutumance à se fuir par "nécessité" de travail, à se concurrencer, les choses se sont mises à changer. Finie la nudité sauvage.
La toilette de nuit spécialisée apparut à peu près à la même époque que la fourchette et le mouchoir (dont Erasme s'était nous l'avons vu fait l'agent publicitaire). Comme les autres "instruments de la civilisation", la toilette de nuit se fraya lentement son chemin à travers l'Europe.
Elle est au même titre que la fourchette et le mouchoir un symbole de la transformation décisive qui s'est opérée à ce moment dans l'homme et, il faudrait l'ajouter, qui s'est opérée conjointement dans la conception du travail et de l'industrie -capitalisme et salariat.
La pudeur s'étendit à des domaines qui jusque là n'en étaient pas affectés[...] l'ingénuité avec laquelle on exhibe son corps nu disparaît comme le naturel avec lequel on accomplit ses besoins aux yeux des autres.
Et c'est alors que le moralisme va, comme on dit, "faire un malheur" sur tous les plans, éducatifs et industriels
7La chemise de nuit comme tous les autres objets vestimentaires investis d'une fonction mondaine, va se faire objet de luxe et de prestige. Un changement se fait sentir quand la montée sociale de larges couches moyennes confère au lever et au coucher des particuliers un cachet "intimiste" : dorénavant cette fonction comme beaucoup d'autres est reléguée dans le sein de la "famille nucléaire".».
Et Elias de conclure: «Quand on voit avec quel naturel adultes et enfants partageaient au Moyen-Age leurs lits, on se rend compte des modifications profondes des rapports d'homme à homme et du comportement humain intervenus dans notre mode de vie. On reconnalt en même temps que rien n'est moins évident que l'idée, devenue dominante dans la dernière phase de la civilisation que nous connaissons, la nôtre, que le lit et le corps sont des zones essentiellement et hautement dangereuses.»
...et l'homme moderne.
Notre manière actuelle de "voir" le sexe -oblique et (ir)respectueuse- éclaire pas mal ce que nous sommes devenus -et la manière dont nous sommes devenus, de père en fils, ce que nous sommes: «la pudeur mêlée d'angoisse qui recouvre depuis la plus tendre enfance le secteur sexuel de l'économie pulsionnelle, le "voile de silence" qu'on lui impose dans les relations sociales, se révèle d'une efficacité pour ainsi dire totale.»
En quelque sorte, une éducation par insinuation, «chaque individu (dans la solitude de son être social refoulé) devant parcourir pour son propre compte en abrégé le processus de civilisation que la société a parcouru dans son ensemble : car l'enfant ne naît pas civilisé [...]». Bien que, malheureusement, il naisse civilisable, ce qui en fera, adulte, son tour venu, un civilisateur, pour que rien ne s'arrête.
Et pour conclure avec Elias: «Ce qui faisait défaut dans le monde "courtois" ou ce qui n'existait pas dans la même mesure qu'aujourd' hui, c'était ce mur invisible de réactions affectives (inhibitions antisociales) se dressant entre les corps, les repoussant, les isolant, mur dont on ressent de nos jours la présence au simple geste d'un rapprochement physique, au simple contact d'un objet qui a touché les mains ou la bouche d'une autre personne; il se manifeste déjà dans le sentiment de gêne que nous éprouvons en assistant à certaines fonctions physiques, et très souvent à leur évocation; il se manifeste aussi dans le sentiment de honte qui s'empare de nous quand certaines de nos fonctions physiques sont exposées aux regards des autres, et parfois même quand nous prenons conscience de leur existence.»
«De là une privatisation sans cesse plus prononcée et plus complète de toutes les fonctions corporelles, vers leur rejet dans des enceintes spécialisées, vers leur "déplacement hors du champ visuel de la société".»
Autrement dit, en terme de travail devenu nécessaire, les records de déplacement de pierres atteints pour les enceintes de nos cités antiques devront étre pulvérisés, puisque ce ne seront pas seulement des villes et de grosses familles patriciennes qu'il faudra isoler, mais chaque famille, et à l'intérieur de chaque famille, chacune des fonctions naturelles des membres de celle-ci.
Autrement dit, on assiste, au cours du processus de civilisation, à «la formation progressive de deux sphères de la vie humaine, dont l'une est intime et secrète, l'autre ouverte, d'un comportement clandestin et d'un comportement public. La dissociation des deux sphères prend pour l'homme le carcatère d'une habitude si évidente, si inéluctable, qu'il n'en a presque plus conscience.» .
Du temps d'Erasme, outre qu'il y avait Erasme, il y avait les nouveaux industriels et les travailleurs libres, appuyé sur le nouvel Etat centralisé, pour répandre les idées du maître à penser la vie (le servitude) des autres et pour faciliter la mise en application de ses préceptes.
Au fond, c'était une véritable équipe. Car, alors que l'industrie apportait à Erasme l'encre, le papier, les presses, les lunettes ("en économisant dix ans de vue à cent érudits, c'est mille ans de recherches que l'on rend possibles au grand profit de l'humanité" exulte Paul Faure), et tout ce qui permettait à Erasme de s'immortaliser, Erasme de son coté apportait à l'industrie mille raisons d'être, mille objectifs à atteindre pour ses machines et pour ses ouvriers -allant comme je l'ai dit du simple désinfectant à l'agrémentation de la solitude des êtres refoulés dans leurs diverses enceintes spécialisées.
La définition de tels objectifs tombait à pic pour donner une raison d'être, une raison de travailler et de faire fortune à bien des gens et en particulier à tous les cadets «que le métier paternel ou une terre saturée ne pouvait plus nourrir et qui refusaient de se faire courtisans, mercenaires ou manoeuvres, bref à tous les ambitieux qui devaient pour vivre se faire une spécialité.» (Faure)
Une fois encore la collusion entre la pensée et l'état de l'exploitation se réalise quand il le faut, pour le bien de l'histoire et l'entretien de la servitude.
Et c'est en ayant appris à savoir vivre de cette façon qu'on a fini par découvrir l'Amérique et les Peaux-Rouges -ces hommes dont la nudité était devenue insupportable à nos yeux, qui mangeaient avec les doigts et qui urinaient en pleine nature.

 

FIN

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