L'
historien et l' ethnologue s'ignorent l'un l'autre
L'homme "primitif", disait Hegel (La Raison dans l'Histoire),
vit «dans un état de torpeur qu'on peut juger sauvage
ou non sauvage, qu'on peut même déclarer excellent;
en fait, il ne fait même pas objet de l'histoire».
La notion même de "primitif" transpose ainsi dans
le temps celle, actuelle, de "sous-développé".
Et les mêmes qui parlent d'infantilisme du Tiers-Monde, parlent
d'enfance d'humanité de l'homo sapiens - inférant
par là que quiconque ne fabrique pas de bagnole, ne visite
pas Le Louvre et ne fréquente pas la Philosophie n'est encore
qu'un embryon de ce qui mérite la qualité d'Homme.
Le chromosome est bien présent, mais il lui manque encore
l'Esprit du Missionnaire, lequel prétend sauver l'homme-singe
de sa torpeur originelle en l'affublant de culottes et l'équipant
de chiottes. Tel est aussi le sentiment des cornichons s'imaginant
le sauvage "perdu" en brousse, là où il
n'y avait "rien" et rêvant inconsciemment de robotcoupe
en taillant ses silex.
Or, il se trouve qu'aujourd'hui des hommes vivent encore comme ont
vécu nos propres ancêtres. Ce fait n'intéresse
pas le préhistorien. Lequel, quoi qu'il se défende
d'être raciste, se comporte comme s'il ne fallait tout de
même pas confondre l'homme de Lascaut avec l'Aborigène
en Australie! Sinon pourquoi, pour savoir ce que nos aïeux
avaient vraiment dans le crâne il y a dix ou vingt mille ans,
se donnerait-il tant de peine à farfouiller le pléistocène
à la recherche d'empreintes fossiles, alors qu'il lui suffirait
de prêter l'oreille à ce que disent aujourd'hui même
nos contemporains de l'âge de pierre? Son problème,
en fait, n'a rien à voir avec la science: c'est qu'il ne
peut faire dire ce qu'il cherche à entendre par des vivants
avec autant de facilité qu'il peut le faire par des vestiges.
Des Sauvages qui se sentent bien dans leur peau en pleine nature
ne sauraient être les bons ancêtres dont Leroi-Gourhan
et Cie ont besoin pour justifier Paris, Londres et New-York, ni,
surtout, pour légitimer le Gouvernement qui les paie pour
assurer sa propagande et non pour être mis en doute et en
question par des joueurs de tamtam. D'où ces scénarios
du style "La Guerre du Feu", peuplés d'ancêtres
plus débiles les uns que les autres, et imaginés pour
expliquer le passé à la lumière du temps présent
tout en faisant croire que c'est le contraire. D'où encore
ces deux "sciences" qu'on prend bien soin de tenir séparées
- l'une réservée aux anthropologues, l'autre aux archéologues
- et qui se contredisent allègrement comme si de rien n'était.
Un scénario de gouvernement.
Cro-Magnon, avec son malheureux silex, avait le monde contre lui.
Il n'avait pas la houe, il n'avait pas de blé, et, toujours
en quête d'une proie, il était sans domicile fixe.
Parfois on le voyait dans une grotte, le temps d'une peinture rupestre.
Aucune norme de sécurité n'était d'application,
il vivait dans la hantise de finir encorné. Il avait froid
et se trouvait dans l'impossibilité de s'offrir le plus élémentaire
confort. Bref, la planète, en ce temps-là, était
à l'éta brut, l'homme également et le tout
vivait dans un éternel présent merdique, et sans histoire
comme le constate Hegel dont on se demande la tête qu'il aurait
fait, nu comme un ver dans l'enfer vert. Aurait-il rêvé
d'une autre vie comme il postule que Co-Magnon le fit? imaginé
des champs de blé? songé à faire des stocks,
à tenir des comptes, prévoir l'avenir, établir
des budgets, bref, à s'embarquer dans le temps en vue de
finir à Heidelberg et raconter sa vie?
Voilà le genre d'histoire qu'inspire notre présent
et qu'aime entendre un gouvernement - sous-entendant, bien-sûr,
ce qui fut commencé, doit être continué dans
le sens qu'indique ce scénario.
Car si cinquante ou cent siècles d'un combat quotidien, malgré
tout ce qu'ils nous ont apporté, ne nous ont toujours pas
donné cette paix qu'on imagine être la fin de l'histoire,
faut pas demander si nos ancêtres, qui n'avaient rien que
leur silex, ont dû se battre pour survivre, eux qui n'avaient
encore ni Tintin ni Milou ni la Bible ni Madame Bovary pour s'évader
de leur milieu!
L'historien se plante.
Mais, d'un autre côté, des gens qui sans faiblir affrontaient
tant d'obstacles, qui triomphaient des plus effroyables difficultés,
comment ne pas se les représenter comme des colosses, physiquement
et moralement armés contre le pire. Ce qui suppose une santé
de fer et une force peu commune! Laquelle suppose à son tour
que rien ne manquait, ni la bouffe, ni le feu, ni le temps de dormir
en paix.
Bref, pour survivre dans la nature "hostile", celle-ci
devait nécessairement lui offrir tout ce qui lui permettait
de le faire. En raison de quoi, de deux choses l'une:
- ou Cro-magnon était fort et ne manquait de rien;
- ou Cro-magnon manquait de tout et n'aurait pu être fort
alors qu'il devait l'être, de sorte que dans ce cas nous ne
serions pas ici en train de nous demander ce que nous allons faire
dimanche prochain.
Dès lors, soyons sérieux: les "primitifs"
étaient tout simplement des animaux en liberté, faisant
quotidiennement le nécessaire rien qu'en faisant ce qu'ils
voulaient, et obtenaient ainsi conjointement l’utile et I'agréable
- le tout avec une économie de moyens (dont témoigne
le peu de traces qu’ils ont laissées) qui donne la
mesure du peu de temps et d'énergie qu'ils consacraient à
leur survie, et atteste ainsi du fait qu'entre vivre et survivre
aucun fossé ne s'était encore creusé!
«Nous sommes une partie de la terre, et elle fait partie de
nous. Les fleurs parfumées sont nos soeurs; le cerf, le cheval,
le grand aigle sont nos frères; les crêtes rocheuses,
les sucs dans les prés, la chaleur du poney, et de l'homme
- tous appartiennent à la même famille.» Quel
gouvernement payerait des profs d'histoire à mettre ces mots
du Sioux Seattle dans la bouche de Cro-Magnon - et dans celle des
enfants?
L'étonnant n'est pas que notre ancêtre ait survécu.
La nature lui en offrait les moyens en même temps que le plaisir
de chasser comme elle offrait aux oies cendrées celle de
"filtrer la vase" avec des graines dedans. Non! Ce qui
est tout à la fois surprenant et gravissime, c'est que le
souvenir de ce temps-là se soit perdu au point que nous imaginions
le "sauvage" en butte aux mêmes soucis que les nôtres
alors qu'il n'en avait aucun de ce genre.
Que ce soit en Afrique, aux Amériques, en Océanie,
au Pôle, aucun "homo sapiens" vivant ne nous a jamais
demandé de venir le voir, et encore moins de rester près
de lui après nous avoir vu. «L'unique fois où
j'ai vu les aborigènes nous regarder d'un air content, nota
le Capitaine Cook après son premier séjour en Australie,
c'est quand nous avons mis les voiles pour regagner l'Europe!».
Joie de courte durée, étant donné que le Blanc
n'allait pas tarder à revenir les éduquer et leur
apprendre à devenir "adultes", ainsi que le rapporte
Norbert Élias (La Civilisation des Mœurs).
«Les peuples civilisés, écrit l'auteur, se sentent
essentiellement comme les apôtres chargés de transmettre
aux autres, en leur qualité de porte-bannière, une
civilisation existante et achevée... La conviction de leur
supériorité servant en somme de justification aux
nations conquérantes et civilisatrices qui se hissent ainsi
au rang de "couches supérieures" dans de vastes
territoires extra-européens».
La caractéristique dominante des "couches dominantes"
est justement d'avoir perdu jusqu'au souvenir de Cro-Magnon, du
feu qui l'animait intérieurement, de l'harmonie qu'il a connue
comme Seattle. Sans contact depuis des siècles avec le monde
des fleurs elles en avaient nécessairement perdu la sensibilité
et ne connaissaient plus la terre que violée par les pelles
et les scies de leurs pères assommés de travail Incapable
d'encore saisir finement quoi que ce soit comme des "sauvages".
N'entretenant avec le monde que des rapports de force, les Civilisateurs
se sont mis à gamberger dans cet énorme vide et à
vouloir "filtrer" dans d'autres sphères. Glorifiant
la force, faisant de la puissance leur religion, d'un Tout-Puissant
leur Dieu, de la maîtrise du monde leur objectif et du fusil
leur porte-parole, les nations conquérantes - qui avaient
oublié quand, comment et pourquoi elles avaient tout cassé
chez elle - ont systématiquement rasé et remplacé
partout la terre de Cro-Magnon par l'unique logique qu'elles connaissaient
encore: celle du Pouvoir, de sa constitution et de son exercice.
Économie de subsistance
Qu'est-ce que subsister, sinon vivre dans la fragilité permanente
de l'équilibre entre besoins alimentaires et moyens de les
satisfaire, toute diminution des ressources se traduisant mécaniquement
par l'impossibilité d'alimenter tout le monde.
Lu dans l'Express (n°1442, 3 mars1979): «La densité
de la population était alors au maxinum compatible avec la
récolte moyenne. Il suffisait de conditions climatiques inférieures
à la moyenne pour provoquer la disette. Lorsque plusieurs
mauvaises récoltes se suivaient et (ou) lorsque la récolte
moyenne tombait de moitié (ce qui arrivait tous les neuf
ou douze ans), la disette de subsistance se transformait en véritable
famine... Dans ce peuple excessivement sous-alimenté, la
nuptialité et la fécondité s'abaissaient. La
résistance aux maladies s'effondrait. Et les migrations de
“pauvres mendiants" déclenchaient des épidémies
catastrophiques.» (Fourastié)
Bref, une situation qui répond fidèlement à
la définition d'une "économie de subsistance".
Sauf qu'elle n'est pas celle d'Indiens "sauvages mais de I'Espagne
dont venaient les Conquistadors. Celle, aussi, de la France et de
l'Europe entière depuis l'an Mil jusqu'au dix-neuvième
siècle. Celle du Tiers-Monde aujourd'hui même.
Or, peu d'historiens enseignent que cette misère endémique
est inhérente au monde civilisé, tandis que maints
anthropologues "dignes de foi'' colportent l’opinion
-qui leur fait qualifier d'archaïques les sociétés
primitives- selon laquelle ces dernières vivraient dans une
"économie de subsistance". «En d'autres termes,
on croit que les sociétés archaïques ne vivent
pas, mais survivent, que leur existence est un combat interminable
contre la faim, car elles seraient, pense-t-on, incapables de produire
des surplus, par carence technologique et, au-delà, culturelle.
Rien n’est plus tenace que cette vision de la société
primitive, et rien n'est plus faux en même temps.» (Pierre
Clastres, La Société contre l'État)
D'un côté l'historien qui dissimule les carences de
l'histoire, de l'autre l'anthropologue qui invente un "sauvage"
crevant de faim comme une sorte de S.D.F. sans assistance sociale,
qu'est-ce qu'un Clinton ou un Chirac peuvent espérer de mieux
pour conforter leur position? Peu importe si, malgré tant
de progrès, se trouvent encore des bombes qui pètent
dans le métro, des chiites pour les lancer, des trous dans
l'ozone et dans le budget de la sécu, de l'arsenic dans l'Essequibo,
des nitrates dans la soupe, qu'il y ait de plus en plus de pauvres
dans le monde et de moins en moins de baleines sur mer, et que ça
menace de s'aggraver: il faut tenir le cap de la croissance, accroître
la puissance, renforcer la maîtrise du Civilsateur contre
l'univers de Cro-Magnon - et merde à Rauni et sa forêt
amazonienne!
Culture contre nature: la genèse de l'Amérique latine
Marianne Mahn-Lot présente ainsi le personnel de la conquête
des Amériques au XVIè siècle: «il se
composait essentiellement de fantassins et d'arquebusiers, tous
paysans et soldats pauvres qui, d'Andalousie, de Castille, d'Estramadure,
affluaient à Séville». De pauvres bougres qui
n'ont à première vue quitté l'Espagne qu'attirés
par la tambouille des galions et les quelques deniers qu'ils recevaient
en solde, mais nourrissaient sans doute confusément des ambitions
d'un autre ordre que strictement alimentaires!
Aussi, les relations qu'ils vont entretenir avec l'Indien "sauvages"
que les hasards de leur vie de cons vont leur donner la chance unique
de rencontrer, seront-elles très significatives de leur véritable
état d'esprit, et offriront-elles une occasion superbe de
faire le point sur la mentalité qu'engendre la misère
et sur les éventuelles dégradations qui en résultent
dans le cerveau de ses victimes.
La rencontre
Surtout qu'aux dires de chroniqueurs unanimes, les Indiens étaient
plantureusement nourris sans devoir bosser comme des malades, tout
au contraire.
«La répartition moyenne de leur temps de travail, toutes
activités comprises, dépasse à peine trois
heures par jour.» (Marshal Sahlins)
«Le mépris des Yanomami pour le travail et leur désintérêt
pour un progrès technologique est tel qu'on peut légitimement
parler à leur propos d'une société de refus
du travail» (Lizot)
«Premières sociétés de loisir, premières
sociétés d'abondance telles sont les sociétés
de l'âge de pierre.» (Sahlins encore)
Quant aux premiers témoins de la Conquête, «ils
ont été unanimes à décrire la belle
apparence des Indiens, la bonne santé de leurs nombreux enfants,
l'abondance et la variété de leurs ressources alimentaires...
alors que nul, loin de là, ne travaillait à temps
complet.» (Clastres)
«Pour l’homme des sociétés primitives,
l'activité de production est exactement "mesurée"
par les besoins énergétiques à satisfaire.
Une fois ces besoins satisfaits, rien ne saurait inciter la société
primitive à désirer produire plus, à aliéner
son temps dans un travail quelconque, alors que ce temps est disponible
pour l'oisiveté, le jeu, la guerre ou la fête.»
Bref, qu'ont trouvé devant eux les pauvres bougres qui venaient
de souffrir des pires carences en Espagne et de connaître
mille morts sur leurs galions à travers I'Atlantique? «Des
gaillards pleins de santé, qui préféraient
s’attifer comme des femmes de peintures et de plumes, plutôt
que de transpirer dans leurs jardins (où rien ne manquait).
Gens donc qui délibérément ignoraient qu’il
fallait gagner son pain à la sueur de son front.» (Clastres)
Une misère qui rend fou
Or, loin d'en conclure qu'ils feraient mieux de tomber dans les
bras des Indiens en gueulant Euréka, et d'envoyer ad patres
Colomb, Pizzaro, Cortès et tout ce qu'ils représentaient,
ils ont rapidement mis les Indiens au travail et ceux-ci en périrent!
Ainsi, pas de doute: la misère ne fait pas qu'affamer sa
victime, elle la détruit intérieurement, elle en fait
un lèche-bottes convaincu, bouffe-gamelles, catholique, abruti
pratiquant, raciste, SS, Führer méprisant le "sauvage"
et sa vie, bref, elle en fait tout bonnement un Espagnol, un Français,
un Anglais, un connard parmi d'autres!
«En peu d'années, la population des Grandes Antilles,
décimée par un travail trop dur et par les épidémies,
fondit jusqu’à disparaître complètement.»
(Mahn-Lot)
«Les chercheurs de Berkeley ont tracé pour la région
de Anahuac la courbe de dépopulation. Elle est terrifiante,
puisque des vingt-cinq millions d'lndiens en 1500, il n'y en a plus
que un million en 1605.» (Clastres)
C'est ainsi que I'étonnante facilité avec laquelle
les primitifs s’offraient le nécessaire au mépris
des Dix-Commandements reçut son implacable "correction"
- tant était déjà bien ancrée la conviction
que plaisirs, jouissances et, surtout, honneur et dignité
ne s’obtiennent pas, comme les Yanomami, en ne possédant
rien, mais n'appartiennent qu'aux riches - aux riches et donc, à
cette époque, aux Nobles. D'où ce désir roturier
d'enrichissement, doublé d'une espérance d'anoblissement,
qui se manifestera. N'étant à leurs propres yeux que
de minables trous-du-cul aussi longtemps qu'ils n'avaient personne
rampant à leurs pieds, «le stimulant le plus puissant,
tant pour le chef que la piétaille, se résumait dans
les mots "valer mas" - valoir davantage, améliorer
son état, être anobli si possible, ou du moins "vivre
noblement" .... mener grand train, posséder des vassaux,
des châteaux, comme y parviendra Cortès.» (Marianne
Mahn-Lot)
Les Indiens nous quittent
Avec de tels zombies, c'est l'Espagne, ses "valeurs" et
sa langue, qui avaient traversé I'Atlantique. Car, il ne
faut pas s'y tromper, ce ne sont ni Cortès, ni Pizzaro, ni
leurs hommes, mais ce sont les Indiens qui seront complètement
dépaysés en se voyant contraints d'endosser la tunique
de l'esclave que les hommes de Séville avaient portée
trois quatre mois auparavant, «répartis entre ces derniers
qui devenaient leurs seigneurs (Mahn-Lot) ... Profondément
déçus dans leur espoir d'enrichissement rapide, les
Espagnols se mirent à pressurer à l’extrême
ces indigênes, exigeant d'eux des travaux au dessus de leurs
forces (id). Les Talnos des Grandes Antilles, habitués à
un tout autre rythme de labeur, préférèrent
fuir ou même se donner la mort. Il en était de même,
à plus forte raison, dans la zône Caraïbe (Petites
Antilles, Venezuela, etc..) là où les indigènes
vivaient en nomades.»
"Le Monde" confirme: «Grenade a connu l’histoire
mouvementée de toutes les îles des Caraïbes. Découverte
en 1498 par Colomb lors de son troisième voyage, elle n'a
pas été colonisisée tout de suite, les Indiens
Caraïbes opposant une résistance désespérée
aux conquistadors. Certains se sont même jetés, par
familles entières, du haut des "mornes" (petites
collines) dans la mer afin d'échapper aux colons français
qui venaient d'acheter l'île pour deux bouteilles de brandy
et des colifichets. L'île changea de mains à de nombreuses
reprises avant de revenir finalement aux Anglais en 1783.»
(Monde du12 mai 1979)
...et c'est alors que l'étourneau a refusé de tournoyer
et les oies de filtrer. La vase sentait la merde.
Culture contre nature: la genèse des États-Unis
Les traités signés par les Etats-Unis avec les Indiens
d'Amérique sont une excellente illustration d'un état
d'esprit civilisateur. Ils font l'objet d'un recueil officiel, édité
à Washington en 1905, et comme chacun le sait, à cette
date, tous avaient été bafoués.
Le scénario avait été partout pareil.
Chaque fois qu'ils étaient en position de faiblesse, les
Etats-Unis avaient signé des accords prétendument
inviolables en vertu de leurs propres lois interdisant le parjure.
Mais aussitôt qu'ils se retrouvaient en position de force,
ils violaient leurs engagements les plus solennels en vertu d'une
théorie qui figure en tête de cet intéressant
recueil.
Cette théorie émane en substance d'un discours datant
de 1802, prononcé par John Quincy Adams, fils de Président
et futur Président lui-même, devant un parterre de
descendants du Mayflower, "The Sons of the Pilgrims".
«Le travail seul confère un Droit de Propriété»
nous fait savoir, en substance, John Q. Adams, sixième Président
U.S.
«Il se trouve de bonnes âmes, laisse entendre en cette
occasion l'orateur, pour douter du droit qu'auraient les Européens
de s'emparer des terres indiennes, quel qu'en soit le prétexte.
Mais je pose la question: ont-ils vraiment bien considéré
les choses? Les ont-ils envisagées dans leur ensemble? Je
me permets d'en douter. Car, autrement, ils auraient vu ceci: que
le droit des Indiens sur le sol, en ce qui concerne la plus grande
part de ce pays, ne repose en fait que sur des bases tout à
fait contestables.
«Certes la loi naturelle (naturelle!) exige que les terres
que les aborigènes auraient cultivées, que les maisons
qu'ils auraient durablement construites, que tout ce dont ils se
seraient approprié à la force du poignet et grâce
à un travail personnel et soutenu, que tout cela, effectivement,
leur revienne de plein droit.
«Mais que dire du droit que pourrait avoir un chasseur sur
les milliers d'hectares de forêts où son gibier l'entraîne
au gré de sa fantaisie? Où irait-il le chercher? Des
mains de qui l'aurait-il reçu?
«L'Indien ne produit rien et n'a donc droit à rien.»
«Les libéralités de la Providence envers l'espèce
humaine pourraient-elles être monopolisée par une petite
poignée des siens?
«Le sein généreux de notre mère commune,
amplement suffisant pour alimenter des millions d'hommes, sera-t-il
pour toujours réservé à la satisfaction de
quelques coureurs des bois?
«Le fier Sauvage qui dédaigne pour lui-même les
bienfaits et les joies de la Civilisation, en privera-t-il à
tout jamais tout le monde?
«Va-t-il refuser à la Nature le droit de resplendir
et de s'épanouir enfin?
«Va-t-il interdire au chêne séculaire, tombé
sous la hache de l'Industrie, l'occasion de renaître, ennobli
par le travail de l'Homme, sous la forme d'une table dans une élégante
demeure, et condamner, du même coup, cette immense région
du globe à croupir dans une perpétuelle désolation?
«Va-t-il à tout jamais laisser couvrir le chant joyeux
des Hommes par le rugissement du tigre et le hurlement des loups?
Et réduire ainsi à une éternelle stérilité
ces plaines et ces vallées que le Ciel, dans sa mansuétude,
destinait à la jouissance d'innombrables multitudes?
«Un million de travailleurs valent plus que mille chasseurs!
»
«Va-t-il laisser dans le morne silence d'une solitude sans
fin éternellement rouler vers des abîmes sans fond
ces puissants fleuves jaillis des mains de la Nature comme autant
de voie de communication entre les peuples?
«Et ces nombreuses baies, ces multiples criques, ces milliers
de kilomètres de côtes, l'Océan sans limite
qui borne ce pays, bref, tout ce qui s'offre ainsi à l'ingéniosité
des hommes, ces Sauvages vont-ils, eux qui n'en font jamais rien,
à tout jamais le refuser aux autres?
«Eh bien non, généreux philanthropes! Il ne
sera pas dit que le Ciel aurait été à ce point
incohérent qu'il aurait dicté aux hommes une Loi morale
qui leur demande de travailler, si le travail avait été
contraire à ce que permet de faire sa créa-tion physique!»
Amen.
On ne saurait mieux dire que si le Gouvernement des Etats-Unis a
systématiquement fait mentir sa signature et violé
ses propres lois, c'est que les millions de Blancs qui avaient traversé
l'Atlantique n'avaient aucune envie de rentrer chez eux, et que,
par surcroît, ils refusaient de s'ensauvager.
Ils refusaient de rentrer chez eux pour l'excellent motif qu'ils
étaient venus là pour fuir l'Europe et ses misères.
Et ils refusaient de s'ensauvager car, en même temps que leur
propre personne à nourrir, ce qu'ils avaient importé
du Vieux Monde, c'était des préjugés tenaces,
c'est à dire essentiellement trois choses:
le goût du pain, des semences pour en faire, et la Bible pour
les empêcher d'ouvrir les yeux sur une réalité
qu'ils n'avaient jamais connue - une réalité qui précisément
ignorait le travail, défendue par des hommes qui ne savaient
même pas ce que c'était.
Les Blancs dans le pétrin
Somme toute, ils pouvaient tout trouver en Amérique, sauf
ça! Sauf de quoi sauver leur âme!
Alors là, c'en était trop!
Le travail manquait?
Fort bien! Ils allaient en créer de toutes pièces.
Et c'est ainsi qu'on allait voir ce qu'on allait voir.
On allait voir les Blancs qui, avec toute la détermination
que leur inspirait une formidable envie de prendre leur revanche
sur le sort, allaient débarrasser le Nouveau Monde de tout
ce qui leur aurait permis de vivre sans bosser.
Partout où ils arrivèrent, ce fut le même topo.
S'acharnant sur le terrain, épouvantant la faune, ratiboisant
la flore, semant la terreur en même temps que le blé,
les damnés de la terre gaspillèrent la vie partout
où ils passaient, à la vitesse de leurs locomotives,
et sans un regard pour les cadavres qu'ils laissaient derrière
eux.
Marchant vers l'Ouest pour créer des emplois, et produisant
des chômeurs à mesure qu'ils progressaient, ils firent
table rase de l'Amérique pour y planter l'Europe.
Une Europe moderne, bien entendu, efficace, libérale, dépoussiérée
de ses vieilleries.
Même l'Océan ne put les contenir. Parvenus au Pacifique,
ils se firent des bateaux et s'embarquèrent pour la maîtrise
des mers.
Et les Indiens, dans tout cela, me direz-vous?
Eux qui défendaient l'intégrité de la Terre-Mère
au nom du buffle et de la truite, de quel oeil les Blancs ont-ils
bien pu les voir?
Ils eurent pour eux les yeux qu'ils auraient eu en rencontrant des
dinosaures piétinant leurs semis.
Le dialogue entre les deux hommes ne risquait pas d'être courtois.
On se demande en effet ce que l'Homme Rouge a bien pu penser d'un
pareil fou furieux?
Ou plutôt, on ne se le demande pas!
Car qui aurait pu imaginer que ça puisse exister?
Que puissent exister des gens qui partout où ils vont sont
convaincus de n'avoir rien de mieux ni de plus urgent à faire
que reconstituer, en le perfectionnant sans cesse, les bases d'un
ordre qui n'arrête pas de les menacer, de les soumettre, et
de les remettre eux-mêmes en fuite!
Apocalypse now!
Que puissent exister des Terriens qui créent sur Terre un
univers extraterrestre - un univers où le quotidien se vit
dans la crainte du lendemain et où la vie se passe à
tenter de l'assurer sans jamais réussir à le faire.
Confronté à ces Blancs débarqués de
leurs caravelles comme des Martiens de leurs soucoupes volantes,
l'Indien comprit tout de suite que le blé rendait fou.
Il voulut donc s'interposer entre le sol et la charrue pour empêcher
l'Europe d'assassiner son monde. Mal lui en prit, car le malheur
veut que le blé, en plus de la folie qui leur dérange
l'esprit, contraint ses victimes à produire un Pouvoir proprement
insensé : celui de vaincre les résistances de la nature
à se laisser détruire!
Le grain et l'ivraie! Le Bon et le Mauvais : traquer l'un au profit
de l'autre.
Les Blancs pensaient et fonctionnaient ainsi, dans une logique d'ordinateur,
binaire et castratrice, qui d'une victime fait un bourreau et d'un
naïf un intégriste.
Aussi le blé, pour les Peaux-Rouges, prit-il très
vite le goût amer de la défaite. Car ne pouvant quitter
les terres où vivait leur gibier, ils ne purent se défendre
autrement que sur place - et se faire donc massacrer, une tribu
après l'autre, sans jamais pouvoir faire bloc contre les
Tuniques Bleues - contre cette troupe de mercenaires alimentés
de l'arrière en winchesters et en farine, et qui passaient
leur temps à mitrailler tout ce qui bougeait et vivait sans
entraves, pour faire place aux colons, aux barbelés, au cheval
sous le harnais.
Comme quoi l'état sauvage a tout prévu, hormis la
barbarie, hormis l'éventualité un coup d'état
contre lui, ourdi par des millions de cinglés pour qui la
vie, la soidisant "vraie vie", aurait été
d'un autre monde, d'un monde à venir et à construire,
qui se conjuguerait avec le Ciel plutôt qu'avec la Terre à
en croire leurs Curés, ces artisans de l'apocalypse.
The question
Ce qui est advenu en Amérique du sud et en Amérique
du Nord, est advenu en Australie, en Afrique, dans l'Arctique et
en Océanie tout aussi bien: partout le Pouvoir eut raison
de la fleur parfumée et le fusil a fait taire de cricri.
Que s'est-il donc passé qui fit ainsi de Cro-Magnon cette
formidable machine à tuer qui fait trembler la terre entière,
du plus profond des mers à l'extrême point de l'Éverest?