La
liberté
Le despotisme
n’avait été dans la main des rois qu’une règle
complaisante et lâche en regard de ce qu’en fit la «Nation
souveraine». Cette monarchie nouvelle se révéla cent fois
plus sévère, plus rigoureuse et plus conséquente que l’ancienne;
[…] Combien, en comparaison, paraît tempérée la «royauté
absolue» de l’ ancien régime! La Révolution, en réalité,
substitua à la monarchie tempérée la véritable monarchie
absolue. Désormais, tout droit que ne concède pas le Monarque-État
est une «usurpation», tout privilège qu’il accorde
devient un «droit». L’esprit du temps exigeait la royauté
absolue - celle du peuple souverain, et c’est ce qui causa la chute de
ce qu’on avait appelé jusqu’alors royauté absolue
- celle des Princes, mais qui avait consenti à être si peu absolue
qu’elle se laissait rogner et limiter par mille autorités subalternes.
La bourgeoisie a accompli le rêve de tant de siècles; elle a découvert
un maître absolu auprès duquel d’autres maîtres ne
peuvent plus se dresser comme autant de restrictions. Elle a produit le maître
qui seul accorde des «titres légitimes» et sans 1e consentement
duquel plus rien n’est légitime.
……
Ainsi, la liberté de la presse. Elle est une des conquêtes du Libéralisme;
mais s’il combat la censure comme un instrument au service du bon plaisir
gouvernemental, le Libéral n’éprouve cependant aucun scrupule
à exercer à son tour la tyrannie à l’aide de «lois
sur la presse»; d’où il appert que si les Libéraux
tiennent à la liberté de la presse, c’est pour leur liberté
à eux: leurs écrits, ne sortant pas de la légalité,
ne risquent pas de tomber sous le coup de la loi. Ce qui est libéral,
c’est-à-dire légal, peut seul être imprimé;
pour le reste, gare aux «délits de presse»!
Eh oui! la liberté de la presse est assurée, la liberté
personnelle est garantie, cela saute aux yeux, mais ce qu’on ne voit pas,
c‘est que la conséquence de toutes ces libertés est un criant
esclavage. Fini des ordonnances, fini du bon plaisir et de l’arbitraire!
«Nous n’avons plus d’ordres à recevoir de personne!»
Et qui, ou plutôt que sommes-nous? Nous sommes les forçats du Droit.
Et il n’y a plus dans l’État que des «gens libres»,
qu’oppriment mille contraintes (respects, convictions, etc.). Mais qu’importe?
Celui qui les écrase s’appelle l’État, la Loi, l’Anonyme,
et jamais «un tel» ou «un tel».
La vie est une loterie…
Contradiction bizarre,
et pourtant toute naturelle : la concurrence, thème unique autour duquel
se déroulent toutes les variations de la vie civile et politique, est
devenue une pure loterie, depuis la spéculation à la bourse jusqu’à
la chasse aux clients, aux places, au travail, à l’avancement et
aux décorations, et jusqu’au misérable petit négoce
des usuriers juifs. Si l’on réussit à battre et à
évincer ses concurrents, on a fait «un heureux coup». Ce
ne peut être en effet que par une faveur du sort, que le vainqueur est
doué (quelque application qu’il ait d’ailleurs mise à
les acquérir) de facultés contre lesquelles les autres n’ont
pu lutter; il a eu la chance de ne rencontrer sur sa route personne de mieux
doué que lui.
Ces gens qui, sans y voir de mal, passent leur vie ballottés par le flux
et le reflux de la «veine» sont saisis de la plus vertueuse indignation
quand leur propre principe se révèle sous son vrai jour de jeu
de hasard en leur «portant malheur». Un cornet de dés est
une image de la concurrence beaucoup trop nette, trop peu déguisée;
comme toute nudité elle offense la décence et la pudeur bourgeoises.
Le
Socialisme
C’est
aux caprices de la fortune que les Socialistes veulent mettre un terme, en fondant
une société où les hommes ne soient plus le jouet de la
chance. Tout naturellement, cette tendance se manifeste tout d’abord par
la haine des «malheureux» contre les «heureux», c’est-à-dire
de ceux pour lesquels le hasard n’a que peu ou rien fait contre ceux qui
les a comblés. Mais la mauvaise humeur du malchanceux ne s’adresse
pas tant à celui qui a de la chance qu’à la chance elle-même,
cette colonne pourrie de l’édifice bourgeois.
[…]
Le principe du travail supprime évidemment celui de la chance et de la
concurrence. Mais il a également pour effet de maintenir le travailleur
dans ce sentiment que l’essentiel en lui est le «travailleur»
dégagé de tout égoïsme; le travailleur se soumet à
la suprématie d’une société de travailleurs, comme
le bourgeois acceptait sans objection la concurrence.
Le beau rêve d’un «devoir social» est aujourd’hui
encore le rêve de bien des gens, et l’on imagine encore que la Société
nous donnant ce dont nous avons besoin, nous sommes ses obligés, à
elle à qui nous devons tout. On persiste à vouloir servir un «dispensateur
suprême de tout bien ».
La
critique
La Critique soutient
, par exemple, que la libre critique doit vaincre l’État, mais
elle se défend contre le reproche que lui fait le gouvernement de l’État
de «provoquer à l’indiscipline et à la licence»;
elle pense que l’indiscipline et la licence ne devraient pas triompher,
et qu’elle seule le doit. C’est bien plutôt le contraire :
ce n’est que par l’audace ennemie de toute règle et de toute
discipline que l’État peut être vaincu.
Concluons: Le Critique se vante quand il dit que «la Critique se critique
elle-même» : elle ou plutôt il ne critique que les «erreurs»
de la critique, et se borne à la purger de ses «inconséquences».
S’il voulait critiquer la Critique, il devrait commencer par examiner
s’il y a réellement quelque chose dans l’hypothèse
sur laquelle elle est bâtie.
Moi aussi je pars d’une hypothèse, attendu que je me suppose; mais
mon hypothèse ne tend pas à se parfaire comme «l’Homme
tend à sa perfection», elle ne me sert qu’à en jouir
et à la consommer. Je ne me nourris précisément que de
cette seule hypothèse, et je ne suis que pour autant que je m’en
nourris. Aussi cette hypothèse n’en est-elle pas une; étant
l’Unique, je ne sais rien de la dualité d’un moi postulant
et d’un moi postulé (d’un moi «imparfait» et
d’un moi «parfait» ou Homme). Je ne me suppose pas, parce
qu’à chaque instant je me pose ou me crée; je ne suis que
parce que je suis posé et non supposé, et, encore une fois, je
ne suis posé que du moment où je me pose, c’est-à-dire
que je suis à la fois le créateur et la créature.
Si les hypothèses qui ont eu cours jusqu’à présent
doivent se désorganiser et disparaître, elles ne doivent pas se
résoudre simplement en une hypothèse supérieure, telle
que la pensée ou le penser même, la Critique.
Leur destruction doit m’être profitable à Moi, sinon la solution
nouvelle qui naîtra de leur mort rentrerait dans la série innombrable
de toutes celles qui jusqu’à présent n’ont jamais
déclaré fausses les anciennes vérités et fait crouler
des hypothèses depuis longtemps acceptées que pour édifier
sur leurs ruines le trône d’un étranger, d’un intrus
: Homme, Dieu, État ou Morale.
L’UNIQUE
Le
Christianisme commence avec l’incarnation du Dieu qui se fait homme, et
il poursuit toute son œuvre de conversion et de Rédemption dans
le but d’amener le Dieu à fleurir dans tous les hommes et dans
tout l’humain, et de pénétrer tout de l’Esprit. Il
s’en tient à préparer un siège pour l’«Esprit».
Si l’on en vint finalement à mettre l’accent sur l’Homme
ou l’Humanité, ce fut de nouveau l’Idée que l’on
«éternisa» : «L’Homme ne meurt pas!» On
pensa avoir trouvé la réalité de l’idée: l’Homme
est le moi de l’histoire; c’est lui, cet idéal, qui se développe
c’est-à-dire se réalise. Il est vraiment réel et
corporel, car l’histoire est son corps, dont les individus ne sont que
les membres. Le Christ est le moi de l’histoire du monde, même de
celle qui précède son apparition sur la terre; pour la philosophie
moderne (hégélianisme), ce moi est l’Homme. L’image
du Christ est devenue l’effigie de l’Homme, et l’Homme comme
tel, l’ «Homme» tout court est le «centre» de
l’histoire. Avec l’Homme reparaît le commencement imaginaire,
car l’Homme est aussi imaginaire que le Christ. L’Homme, moi de
l’histoire du monde, clôt le cycle de la pensée chrétienne.
Le cercle magique du Christianisme serait rompu si cessait le conflit entre
l’existence et la vocation, c’est-à-dire entre Moi tel que
je suis et Moi tel que je dois être (conflit inexistant chez les sauvages
qui concilient très volontiers leur moi chasseur avec le lièvre
dont ils ont besoin, et doivent donc être ce qu’ils sont, tout à
l’inverse du travailleur qui ne peut se passer du blé mais n’est
pas fait pour en gagner)…
[…] Pour le chrétien, l’histoire est supérieure,
parce qu’elle est l’histoire du Christ ou de «l’Homme»;
pour l’égoïste, seule son histoire a une valeur, parce qu’il
ne veut développer que lui et non le plan de Dieu, les desseins de la
Providence, la liberté, etc. Il ne se regarde pas comme un instrument
de l’Idée ou un vaisseau de Dieu, il ne reconnaît aucune
vocation, il ne s’imagine pas n’avoir d’autre raison d’être
que de contribuer au développement de l’humanité et ne croit
pas devoir y apporter son obole; il vit sa vie sans se soucier que l’humanité
en tire perte ou profit. - Eh quoi! Suis-je au monde pour y réaliser
des idées? pour apporter par mon civisme ma pierre à la réalisation
de l’idée d’État, ou pour, par le mariage, donner
une existence comme époux et père à l’idée
de Famille? Que me veut cette vocation ? le ne vis pas plus d’après
une vocation, que la fleur ne s’épanouit et n’exhale son
parfum par devoir.
[…] La question était: «Qu’est-ce que l’Homme?»;
elle devient: «Qui est l’Homme ?» : «Qu’est-ce
que» visait le concept à réaliser; commençant
par «qui est»,la question n’en est plus une, car la réponse
est personnellement présente dans celui qui interroge: la question est
sa propre réponse.
On dit de Dieu: «Les noms ne te nomment pas». Cela est également
juste de Moi: aucun concept ne m’exprime, rien de ce qu’on donne
comme mon essence ne m’épuise, ce ne sont que des noms. On
dit encore de Dieu qu’il est parfait et n’a nulle vocation de tendre
vers une perfection. Et Moi?
Je suis le propriétaire de ma puissance, et je le suis quand je me sais
Unique. Dans l’Unique, le possesseur retourne au Rien créateur
dont il est sorti. Tout Être supérieur à Moi, que ce soit
Dieu ou que ce soit l’Homme, faiblit devant le sentiment de mon unicité
et pâlit au soleil de cette conscience.
Si je base ma cause sur Moi, l’Unique, elle repose sur son créateur
éphémère et périssable qui se dévore lui-même,
et je puis dire:
J’ai basé ma cause sur Rien.
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