L'unique et sa propriété

courts extraits

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Pour les petits enfants comme pour les animaux, il n’est rien de sacré, car pour s’élever à des notions de ce genre, l’intelligence doit s’être assez développée pour être capable de distinctions telles que «bon et mauvais, permis et défendu», etc.; ce n’est qu’à ce degré de réflexion ou de compréhension - degré auquel correspond précisément le point de vue de la Religion - que la crainte naturelle peut faire place à la vénération (non naturelle celle-ci, parce qu’elle n’a de racines que dans la pensée) et à la «terreur sacrée». Il faut pour cela que l’on tienne quelque chose d’extérieur à soi pour plus puissant, plus grand, plus autorisé, meilleur que soi; en d’autres termes, il faut que l’on sente planer au-dessus de sa tête une puissance étrangère, et que non seulement on éprouve cette puissance, mais qu’on la reconnaisse formellement, qu’on l’accepte, qu’on s’y soumette, qu’on se livre à elle pieds et poings liés (résignation, humilité, soumission, obéissance, etc.). Ici défilent comme autant de fantômes toute la collection des «vertus chrétiennes».

 

La liberté

Le despotisme n’avait été dans la main des rois qu’une règle complaisante et lâche en regard de ce qu’en fit la «Nation souveraine». Cette monarchie nouvelle se révéla cent fois plus sévère, plus rigoureuse et plus conséquente que l’ancienne; […] Combien, en comparaison, paraît tempérée la «royauté absolue» de l’ ancien régime! La Révolution, en réalité, substitua à la monarchie tempérée la véritable monarchie absolue. Désormais, tout droit que ne concède pas le Monarque-État est une «usurpation», tout privilège qu’il accorde devient un «droit». L’esprit du temps exigeait la royauté absolue - celle du peuple souverain, et c’est ce qui causa la chute de ce qu’on avait appelé jusqu’alors royauté absolue - celle des Princes, mais qui avait consenti à être si peu absolue qu’elle se laissait rogner et limiter par mille autorités subalternes.
La bourgeoisie a accompli le rêve de tant de siècles; elle a découvert un maître absolu auprès duquel d’autres maîtres ne peuvent plus se dresser comme autant de restrictions. Elle a produit le maître qui seul accorde des «titres légitimes» et sans 1e consentement duquel plus rien n’est légitime.
……
Ainsi, la liberté de la presse. Elle est une des conquêtes du Libéralisme; mais s’il combat la censure comme un instrument au service du bon plaisir gouvernemental, le Libéral n’éprouve cependant aucun scrupule à exercer à son tour la tyrannie à l’aide de «lois sur la presse»; d’où il appert que si les Libéraux tiennent à la liberté de la presse, c’est pour leur liberté à eux: leurs écrits, ne sortant pas de la légalité, ne risquent pas de tomber sous le coup de la loi. Ce qui est libéral, c’est-à-dire légal, peut seul être imprimé; pour le reste, gare aux «délits de presse»!
Eh oui! la liberté de la presse est assurée, la liberté personnelle est garantie, cela saute aux yeux, mais ce qu’on ne voit pas, c‘est que la conséquence de toutes ces libertés est un criant esclavage. Fini des ordonnances, fini du bon plaisir et de l’arbitraire! «Nous n’avons plus d’ordres à recevoir de personne!»
Et qui, ou plutôt que sommes-nous? Nous sommes les forçats du Droit.
Et il n’y a plus dans l’État que des «gens libres», qu’oppriment mille contraintes (respects, convictions, etc.). Mais qu’importe? Celui qui les écrase s’appelle l’État, la Loi, l’Anonyme, et jamais «un tel» ou «un tel».

La vie est une loterie…

Contradiction bizarre, et pourtant toute naturelle : la concurrence, thème unique autour duquel se déroulent toutes les variations de la vie civile et politique, est devenue une pure loterie, depuis la spéculation à la bourse jusqu’à la chasse aux clients, aux places, au travail, à l’avancement et aux décorations, et jusqu’au misérable petit négoce des usuriers juifs. Si l’on réussit à battre et à évincer ses concurrents, on a fait «un heureux coup». Ce ne peut être en effet que par une faveur du sort, que le vainqueur est doué (quelque application qu’il ait d’ailleurs mise à les acquérir) de facultés contre lesquelles les autres n’ont pu lutter; il a eu la chance de ne rencontrer sur sa route personne de mieux doué que lui.
Ces gens qui, sans y voir de mal, passent leur vie ballottés par le flux et le reflux de la «veine» sont saisis de la plus vertueuse indignation quand leur propre principe se révèle sous son vrai jour de jeu de hasard en leur «portant malheur». Un cornet de dés est une image de la concurrence beaucoup trop nette, trop peu déguisée; comme toute nudité elle offense la décence et la pudeur bourgeoises.

Le Socialisme

C’est aux caprices de la fortune que les Socialistes veulent mettre un terme, en fondant une société où les hommes ne soient plus le jouet de la chance. Tout naturellement, cette tendance se manifeste tout d’abord par la haine des «malheureux» contre les «heureux», c’est-à-dire de ceux pour lesquels le hasard n’a que peu ou rien fait contre ceux qui les a comblés. Mais la mauvaise humeur du malchanceux ne s’adresse pas tant à celui qui a de la chance qu’à la chance elle-même, cette colonne pourrie de l’édifice bourgeois.
[…]
Le principe du travail supprime évidemment celui de la chance et de la concurrence. Mais il a également pour effet de maintenir le travailleur dans ce sentiment que l’essentiel en lui est le «travailleur» dégagé de tout égoïsme; le travailleur se soumet à la suprématie d’une société de travailleurs, comme le bourgeois acceptait sans objection la concurrence.
Le beau rêve d’un «devoir social» est aujourd’hui encore le rêve de bien des gens, et l’on imagine encore que la Société nous donnant ce dont nous avons besoin, nous sommes ses obligés, à elle à qui nous devons tout. On persiste à vouloir servir un «dispensateur suprême de tout bien ».
La critique

La Critique soutient , par exemple, que la libre critique doit vaincre l’État, mais elle se défend contre le reproche que lui fait le gouvernement de l’État de «provoquer à l’indiscipline et à la licence»; elle pense que l’indiscipline et la licence ne devraient pas triompher, et qu’elle seule le doit. C’est bien plutôt le contraire : ce n’est que par l’audace ennemie de toute règle et de toute discipline que l’État peut être vaincu.
Concluons: Le Critique se vante quand il dit que «la Critique se critique elle-même» : elle ou plutôt il ne critique que les «erreurs» de la critique, et se borne à la purger de ses «inconséquences». S’il voulait critiquer la Critique, il devrait commencer par examiner s’il y a réellement quelque chose dans l’hypothèse sur laquelle elle est bâtie.
Moi aussi je pars d’une hypothèse, attendu que je me suppose; mais mon hypothèse ne tend pas à se parfaire comme «l’Homme tend à sa perfection», elle ne me sert qu’à en jouir et à la consommer. Je ne me nourris précisément que de cette seule hypothèse, et je ne suis que pour autant que je m’en nourris. Aussi cette hypothèse n’en est-elle pas une; étant l’Unique, je ne sais rien de la dualité d’un moi postulant et d’un moi postulé (d’un moi «imparfait» et d’un moi «parfait» ou Homme). Je ne me suppose pas, parce qu’à chaque instant je me pose ou me crée; je ne suis que parce que je suis posé et non supposé, et, encore une fois, je ne suis posé que du moment où je me pose, c’est-à-dire que je suis à la fois le créateur et la créature.
Si les hypothèses qui ont eu cours jusqu’à présent doivent se désorganiser et disparaître, elles ne doivent pas se résoudre simplement en une hypothèse supérieure, telle que la pensée ou le penser même, la Critique.
Leur destruction doit m’être profitable à Moi, sinon la solution nouvelle qui naîtra de leur mort rentrerait dans la série innombrable de toutes celles qui jusqu’à présent n’ont jamais déclaré fausses les anciennes vérités et fait crouler des hypothèses depuis longtemps acceptées que pour édifier sur leurs ruines le trône d’un étranger, d’un intrus : Homme, Dieu, État ou Morale.

L’UNIQUE

 Le Christianisme commence avec l’incarnation du Dieu qui se fait homme, et il poursuit toute son œuvre de conversion et de Rédemption dans le but d’amener le Dieu à fleurir dans tous les hommes et dans tout l’humain, et de pénétrer tout de l’Esprit. Il s’en tient à préparer un siège pour l’«Esprit».
Si l’on en vint finalement à mettre l’accent sur l’Homme ou l’Humanité, ce fut de nouveau l’Idée que l’on «éternisa» : «L’Homme ne meurt pas!» On pensa avoir trouvé la réalité de l’idée: l’Homme est le moi de l’histoire; c’est lui, cet idéal, qui se développe c’est-à-dire se réalise. Il est vraiment réel et corporel, car l’histoire est son corps, dont les individus ne sont que les membres. Le Christ est le moi de l’histoire du monde, même de celle qui précède son apparition sur la terre; pour la philosophie moderne (hégélianisme), ce moi est l’Homme. L’image du Christ est devenue l’effigie de l’Homme, et l’Homme comme tel, l’ «Homme» tout court est le «centre» de l’histoire. Avec l’Homme reparaît le commencement imaginaire, car l’Homme est aussi imaginaire que le Christ. L’Homme, moi de l’histoire du monde, clôt le cycle de la pensée chrétienne.
Le cercle magique du Christianisme serait rompu si cessait le conflit   entre l’existence et la vocation, c’est-à-dire entre Moi tel que je suis et Moi tel que je dois être (conflit inexistant chez les sauvages qui concilient très volontiers leur moi chasseur avec le lièvre dont ils ont besoin, et doivent donc être ce qu’ils sont, tout à l’inverse du travailleur qui ne peut se passer du blé mais n’est pas fait pour en gagner)…

[…]   Pour le chrétien, l’histoire est supérieure, parce qu’elle est l’histoire du Christ ou de «l’Homme»; pour l’égoïste, seule son histoire a une valeur, parce qu’il ne veut développer que lui et non le plan de Dieu, les desseins de la Providence, la liberté, etc. Il ne se regarde pas comme un instrument de l’Idée ou un vaisseau de Dieu, il ne reconnaît aucune vocation, il ne s’imagine pas n’avoir d’autre raison d’être que de contribuer au développement de l’humanité et ne croit pas devoir y apporter son obole; il vit sa vie sans se soucier que l’humanité en tire perte ou profit. - Eh quoi! Suis-je au monde pour y réaliser des idées? pour apporter par mon civisme ma pierre à la réalisation de l’idée d’État, ou pour, par le mariage, donner une existence comme époux et père à l’idée de Famille? Que me veut cette vocation ? le ne vis pas plus d’après une vocation, que la fleur ne s’épanouit et n’exhale son parfum par devoir.
[…]   La question était: «Qu’est-ce que l’Homme?»; elle devient: «Qui est l’Homme ?» : «Qu’est-ce que» visait le concept à réaliser;  commençant par «qui est»,la question n’en est plus une, car la réponse est personnellement présente dans celui qui interroge: la question est sa propre réponse.
On dit de Dieu: «Les noms ne te nomment pas».  Cela est également juste de Moi: aucun concept ne m’exprime, rien de ce qu’on donne comme mon essence ne m’épuise, ce ne sont que des noms.  On dit encore de Dieu qu’il est parfait et n’a nulle vocation de tendre vers une perfection.  Et Moi?
Je suis le propriétaire de ma puissance, et je le suis quand je me sais Unique.  Dans l’Unique, le possesseur retourne au Rien créateur dont il est sorti. Tout Être supérieur à Moi, que ce soit Dieu ou que ce soit l’Homme, faiblit devant le sentiment de mon unicité et pâlit au soleil de cette conscience.
Si je base ma cause sur Moi, l’Unique, elle repose sur son créateur éphémère et périssable qui se dévore lui-même, et je puis dire:
J’ai basé ma cause sur Rien.

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