Les Mystères de Paris version pdf

Analyse stirnérienne du roman d’Eugène Sue

Les « Mystères » ont fait sensation dans le monde et déjà les imitations se pressent en masse. On veut apprendre à connaître le fond caché, 1es dernières couches, de la société ; on examine d'un regard curieux 1es recoins sombres et horribles. Mais de quel droit pénètre-t-on ces lieux? Avec celui d'une moralité sûre d'elle, d'une mtu frémissant d'homme.. Quel abîme de perdi-tion, quelle abomination, quelle profondeur du vice! Seigneur Dieu, comment une telle infamie peut-elle avoir lieu dans ton monde? Bientôt l'amour chrétien s'éveille et s'anime pour toutes oeuvres de commisération et d'aide agissante. « On a là besoin de salut, il faut travailler contre la malignité de Satan ; ô certes, il y a beaucoup à sauver, plus d'une âme à gagner au royaume du bien!
Et voici que 1es idées se bousculent, que l'on examine toutes sortes de moyens et de méthodes pour remédier au mal, parer à l'infinie corruption. On ne se borne pas à proposer des prisons avec cellules séparées, des monts-de-piété pour travailleurs déchus, des institutions pour jeunes filles repenties qui ont fait un faux pas et tous autres projets, on met aussitôt à exécution. Les sociétés de bienfaisance vont prendre une extension qu'elles n'ont jamais atteinte; ni 1es sacrifices ni la charité ne feront défaut. Eugène Sue a fait de Rodolphe, grand duc de Gerolstein, le modèle lumineux de cet amour du prochain qui prend visiblement de l'ampleur.
Quel mal veut-on bien supprimer? Le vice, cette jouissance du péché ! Ce sont les racines du vice que d'utiles réformes devront extirper. On veut lui arracher les âmes qu'il a séduites, les engager à mettre toute leur complaisance dans la moralité. Et qui veut accomplir cette grande oeuvre, enlever au péché ses victimes? Qui, sinon ceux qui aiment la vertu et voient dans l'existence vertueuse la vocation authentique de l'homme!
Ainsi les vertueux veulent ramener sur le droit chemin les suppôts du vice ; les serviteurs dans le royaume du bien veulent détruire le royaume du mal.
Est-ce que vous ne vous entendez pas tous pour dire qu'il ne peut rien y avoir de plus grand ni de plus noble que la glori-fication du bien ? Vient-il jamais à l'esprit de l'un d'entre vous de demander si le bien vaut vraiment la peine que l'on s'y efforce, si l'homme doit vraiment tenter de le réaliser dans sa vie? Vous vous faites aussi peu de doute là-dessus que les suppôts du vice et les impies ne savent vous opposer aucune objection fondamentale, quel que fût leur péché contre vos principes.
Vous qui voulez convertir et amender les pécheurs, vous êtes vous-mêmes fermés à toute conversion et amendement. Vous vous refusez absolument à vous demander si le bien n'est pas précisément une illusion vide et, lorsque vous devez avouer que, à la façon des philosophes qui ne sont jamais que des, amants de la sagesse., vous ne l'atteignez jamais, vous persévérez à penser qu'il faut rendre les pécheurs capables du bien, les porter à bien agir,. Vous qui voulez détourner les pécheurs du plaisir qu'ils prennent au mal, ne pouvez-vous pas vous-mémes vous détourner de celui que vous prenez au bien? Ne vous demandez pas ce qu'est le bien mais s'il a quelque existence, ou, si vous tenez absolument à savoir ce qu'il est, demandez-vous d'abord s'il n'est pas un produit de votre imagination.
Les void vos preuves frappantes, quand il vous suffit de nous donner des exemples, ,Le mensonge est mauvais mais la sin-cérité est bonne, mauvaise l'impénitence, bons la contrition et le repentir, péché l'impureté, vertu la chasteté, etc...
Soit, pénétrons dans les Mystères, et assistons aux ébats du vice et de la vertu dans ce roman. Je ne dirai rien de l'intrigue ni du découlement du récit car je suppose que vous l'avez lu. Il est tout aussi peu dans mon intention de vous parler de la pré-tendue valeur artistique du livre. Que ce qu'on appelle un jongleur fasse les tours les plus époustouflants ou qu'un prestidigitateur en réussisse de plus étonnants, cela n'empêchera pas de dire qu'il ne s'agissait là que des tours d'un jongleur et d'un prestidigitateur, certes excellents à leur manière; mais de cette manière on parlera sans particulière considération. Ainsi je ne voudrais pas examiner de plus près l'art achevé de notre compositeur à décrire les contrastes et les types sociaux, bien qu'il n'ait pu que difficile-ment donner partout satisfaction aux plus fins amateurs d'art. Quant à la description elle-même, je ne lui accorde pas assez d'importance pour que le talent qu'elle manifeste puisse me rendre aveugle au défaut d'une pénétration assez profonde et assez puissante pour déceler l'essence de la société.
Bien que le grand duc de Gerolstein ne puisse être considéré comme le héros du roman, il n'en reste pas moins que son rôle ne se réduit pas à mettre en branle toute la machinerie.. il re-présente aussi la hauteur de vision et de pensée à laquelle le romancier s'élève. Mais cette hauteur n'est autre que l'idée de moralité, et chacune des pensées et actions est mesurée une fos pour toutes à la même aune :. la moralité.
Nous avons donc devant nous une oeeuvre littéraire qui, entière-ment conçue du point de vue de la moralité, va nous montrer quelle sorte d'hommes un tel point de vue façonne et ce qui, de manière générale, vient au jour sous l'empire de ce principe.
Ayant offensé le chef sacré de son père et seigneur contre qui i! a tiré l'épée dans un moment de fureur amoureuse, Rodolphe (le grand duc), poussé par le plus profond repentir, prend la résolution d'une pénitence qu'il ne peut, à ses propres yeux, accomplir, qu'en faisant le bien autant que ses forces le per-mettent. Ce dessein le conduit à Paris où il fréquentera les bouges de la pauvreté et du crime pour adoucir les souffrances, fléchir les coeurs endurci, ou, par un jugement impitoyable, les précipiter dans le désespoir, et se montrer secourable là où c'était possible. Grâce à ses moyens princiers, il lui est facile de remé-dier à maintes misères physiques. Ainsi la famille Moreel, entre autres, lui doit son bonheur. Plus que la destruction des souf-frances physiques, il a à coeur d'écarter les dangers moraux, et c'est en s'y efforçant qu'il sera conduit à rencontrer l'héroïne proprement dite du roman.
Fleur de Marie, ou comme nous voulons tout simplement l'appeler, Marie, enfant, dont Rodolphe ignore l'existence, de son premier amour, est prisonnière, tombée entre les griffes de l'hor-rible « Chouette ». A travers d'autres circonstances tragiques, la voilà devenue une jeune fille dans la fleur de l'âge qui doit conduire à des actes qui ridiculisent son faible principe et qui pourraient l'encourager à s'arracher à sa tutelle; mais on ne s'arrache. pas autrement à une illusion qu'en la surmontant théoriquement.
Marie, une fois gagnée au culte du bien, est d'un esprit trop délicat pour se persuader de faire exception à la règle. Il lui est impossible de mentir. Mais qu'en serait-il s'il lui était aussi impossible d'avouer au monde, à ce «juge implacable», ce qu'elle a commis? Elle pourrait l'avouer, mais elle serait alors « condamnée ». Le monde de la moralité ne pourrait pas se maintenir s'il n'avait pas de «biens », et la vertu est l'un de ces biens dont la perte n'est excusable pour aucune femme. Qu'elle fasse preuve ensuite d'une attitude chaste et pleine de constance, cela pourra permettre que la blessure faite primitivement à l'hon-neur se cicatrise, mais aucun temps n'effacera la marque flétris-sante de cette cicatrice. Le monde qui croit à la moralité et à ses biens ne peut pas oublier ; pour lui, ces biens ont une valeur, et il pourra s'y prendre comme il voudra, il ne pourra pas réprimer le sentiment d'un manque et d'un défaut lorsque l'un d'eux, auquel il adhère dans son illusion, vient à être perdu. Une femme qui a perdu sa vertu, qui a vécu parmi les «rebuts de la société », qui a «perdu sa dignité », sera pour toujours regardée de travers. Car elle est «souillée, empoisonnée, atteinte par la turpitude», elle est «déshonorée». Et pour le déshonneur qu'elle s'est attiré, le monde exige comme pénitence qu'elle sup-porte une honte sans fin, une honte dont il s'appliquera à main-tenir la conscience éveillée chez la pénitente. On pensera peut-être qu'il n'y a là qu'une forme d'exaltation et de fausse honte que tout homme d'une saine sensibilité saurait surmonter. Nous devons cependant nous demander ce qui, dans le jugement moral du monde, a valeur, si c'est l'homme comme tel ou si ce sont ses biens. Que précisément l'époque du libéralis-me et de la bourgeoisie tienne tant à la moralité, n'est pas sans intime connexion : un banquier et un moraliste jugent l'homme d'un seul et même point de vue, non d'après ce qu'il est par lui--même, mais d'après ce que ses biens font de lui. «A-t-il de l'argent?» cette question va de pair avec la suivante: «a-t-il de la vertu? ». Le banquier ne s 'occupe pas du démuni: celui-ci lui «fait honte». Celui qui ne «possède pas» les vertus d'un honorable bourgeois ne doit pas s'approcher de trop près de lui. L'un et l'autre prennent la mesure des biens, et le défaut d'un bien est et reste un défaut. De même qu'un cheval qui a toutes les qualités du meilleur cheval mais dont le pelage a des défauts, portera toujours la marque d'un manque, une femme qui n'a pas gardé immaculée sa pureté conservera le temps de sa vie la marque d'une souillure. Et cela avec raison, car il lui manque l'un des biens les plus importants qui font honneur à sa moralité. Marie est redevenue pure : voilà, cependant, qui n'empêchera pas qu'elle ne l'ait pas toujours été. L'innocence est d'une essence si délicate qu'il ne doit jamais y être touché; une fois atteinte, elle est à jamais disparue. L'innocence est une telle idée fixe qu'elle rendra Morel dément et Marie dévote. Et il doit en être ainsi. Si la distance de la réprouvée à celui qui est pur, de l'homme de bonnes moeurs à l'homme de mauvaises moeurs reste fixe une fois pour toutes, Marie ne fait alors qu'exprimer avec douceur, du plus profond d'elle-même, sans détour, le sentiment de cette opposition irréductible. Elle est «profanée».
Que pourrait bien prouver l'objection selon laquelle on n'est plus, depuis longtemps, aussi vétilleux et que, comparé aux époques antérieures, on aime à montrer sur ce point une grande indulgen-ce? Premièrement il serait aisé de combattre en bloc cette affir-mation, car, s'il est vrai que l'on n'ordonne plus de peine cano-nique, nos jugements moraux sont de loin plus sévères qu'ils ne l'étaient à l'époque de l'Ancien Régime; ensuite la grande masse a eu de tout temps, à plus d'un endroit de sa peau, des callosités: elle a pu ainsi se montrer insensible aux conséquences rigou-reuses de ses articles de foi. Un être d'une plus grande délicatesse de sentiments, d'une plus grande rigueur de pensée, comme l'est Marie, en devrait-il pour autant déchoir et aller le train-train des hommes ordinaires?
Il nous faut plutôt reconnaître que pour elle, qui se sentait poussée à donner entière satisfaction aux exigences de la moralité, une retraite hors du monde était inévitable. Elle ne pouvait en effet tromper le monde sans agir contre la morale, et il ne lui était pas possible de faire des aveux si elle ne voulait pas, au lieu du plaisir, avoir en partage le mépris et la moquerie des hommes. Toute joie qui pouvait dès lors s'offrir à elle aurait aussitôt été empoisonnée par l'aiguillon de la honte. C'est sous l'empire de ce sentiment qu'elle s'écrie, lorsque son père a l'in-tention de s'ouvrir de ses projets au Prince Henri, le fiancé de Marie: « Vous voulez que je meure de me voir si rabaissée à ses yeux». Elle n'avait plus rien à espérer du monde: il lui fallait ou bien supporter, en sa présence, les reproches de sa propre conscience, ou bien se laisser poursuivre par sa rancune et le rappel qu'il ferait de sa faute: elle était brouillée avec lui.
Mais pourquoi se réfugie-t-elle en Dieu? Parce que le monde, pas plus qu'elle-même, ne peut la relever de son péché. Seul Dieu peut lui pardonner. Les hommes doivent se conformer au code du bien et ne sont que des sujets dans son royaume; Dieu seul est le roi absolu à qui le bien même est soumis, et s'il lui faut accorder sa grâce, il ne s'enquiert pas de ce qui est bien mais ne consulte que sa volonté infinie. Maintenant, qu'y a-t-il dans cet abandon de Marie à son seigneur? Rien d'autre, encore une fois, que le sentiment qu'il ne pouvait plus lui être fait justice d'après les règles de la moralité et qu'il lui fallait une autre mesure et un autre jugement. Qu'elle cherche à obtenir de Dieu, par une vie toute de repentir, son acquittement, voilà qui est aussi l'oeuvre du prêtre dévot, lequel ne pouvait, ni ne devait assurément, lui dire: celui qui se lie, est lié et celui qui s'absout, est absous. Ce qu'elle ne peut accomplir d'elle-même, elle cherche à l'obtenir d'ailleurs: elle aurait manqué et à la moralité et à la piété en agissant autrement.
Et comment la jeune fille, prisonnière de la morale, aurait-elle pu se pardonner d'abord son impureté, puis, même, le mensonge? La moralité n'y suffit pas, et si Marie l'avait pu, toute la belle construction d'E. Sue se serait écroulée en un ridicule néant, le bien n'aurait plus été la plus haute instance, l'homme aurait été élevé au-dessus de la vertu et du vice, au-dessus de la moralité et du péché.
Toute la collision résulte de ce qu'un couple de personnages bornés ont affaire l'un avec l'autre, tous deux bornés par l'illusion du bien et du mal. Le monde juge que ceci est permis car c'est bien, que cela, mentir par exemple, est interdit car c'est mal. Marie, que Rodolphe a amenée à la vertu, pense de même.
Si l'auteur n'appliquait pas à Marie la règle de la vertu et de la moralité, si, au contraire, il la mesurait à elle-même, con-formément à sa propre mesure, et c'est ainsi que l'on procéderait plus intelligemment si l'on voulait bien juger un lion non d'après une qualité humaine, la noblesse, mais conformément à sa nature animale de lion, il se pourrait bien qu'apparaisse un étrange résul-tat et que l'on aperçoive que Marie est devenue une enfant misé-rable et perdue dès l'instant où elle a découvert la vertu et s'est consacrée à son service, tandis qu'elle était, à l'époque déshon-orante de sa vie, une créature saine, libre, pleine d'espérance. Voilà à quoi ne saurait satisfaire l'explication superficielle qui voudrait, par exemple, que le repentir, qui va de pair avec la vertu, ait rendu malheureuse la pauvre jeune fille et lui ait fait perdre son caractère enjoué; on se montrera plus perspicace en disant qu'il lui fallait devenir une esclave opprimée dès qu'elle eut pénétré le monde de la moralité pour être, alors, soumise à ses devoirs. Aussitôt que l'ange exterminateur de la conversion se fut saisi d'elle, c'en était fini de cette délicate enfant. Sous la pression des circonstances où son destin l'avait jetée, l'esprit ou-vert et sensé de cette bayadère aurait eu assez de force pour rassembler le feu violent de la colère qu'il lui fallait pour briser la masse pesante d'une société figée et pour s'affranchir de son état de rabaissement. Qu'importait la perte de la pureté à une jeune fille qui avait assez de courage et d'intelligence pour se venger sur tout un monde coupable de cette perte et de toute autre perte?
Mais un E. Sue ne connaît pas d'autre bonheur que celui des gens honorables, pas d'autre grandeur que celle de la moralité, pas d'autre valeur humaine qu'une existence vertueuse et la soumission à Dieu. Il fallait qu'un être humain, qui pouvait devenir une créature libre, soit séduit pour le service de la vertu, il fallait qu'un coeur encore intact soit empoisonné et corrompu par l'il-lusion des «hommes bons». Voilà un auteur capable de montrer comment son héroïne, alors qu'elle mène sa vie dans le grouille-ment des vices les plus répugnants et doit lui abandonner la proie de son corps dans la fleur de l'âge, ne devient pas, à la façon de la Chouette ou du Maître d'école, ou même de ses compagnes d'âge, une servante du vice mais reste aussi libre qu'une athée qui suit sous la contrainte les usages de l'Eglise :ne serait-il pas légitime de penser qu'il devrait aussi être capable de la maintenir au-dessus de l'influence de la vertu? Mais non, le poète sans énergie, qui rêve de l'idéal «de la bonne bourgeoisie et du véritable Etat», fait d'elle, au lieu d'un caractère trempé, une âme sentimentale que dupe facilement l'illusion du «bien» , fait de cette même jeune fille qui s'était affirmée contre le vice, une créature faible, débile, qui s'abandonne corps et âme à la vertu qui l'asservit.
On ne trouvera, dans le roman, pas un seul personnage à qui l'on pourrait donner le nom de créateur de soi, d'homme qui, sans plus d'égards pour ses pulsions que pour l'impulsion qui lui viendrait d'une croyance (croyance à la vertu, à la moralité, etc..., et croyance au vice), se ferait lui-même en prenant fond sur sa toute-puissance créatrice.
En effet, les uns obéissent aveuglément aux impulsions de leur coeur, de leur disposition, de leur naturel. Ainsi de la Rigolette: elle n'est que ce qu'elle est, un coeur satisfait et une heureuse médiocrité, et ce qu'elle est, elle le restera toujours, un être in-capable d'évoluer, exactement comme ses canaris. Ils ne peuvent que subir et souffrir les coups du destin, mais tout changement leur est impossible. Le petit Boiteux offre l'envers de Rigolette, cet enfant diabolique qui ne se laisse déterminer que par son plaisir à se réjouir du mal, plaisir qui, naturellement, grandit avec l'âge chez des êtres pernicieux, jusqu'à ce que l'échafaud y mette le holà. Ainsi finira-t-il, lui, dans la fosse, Rigolette, elle, dans une tombe respectable, après avoir mené des existences aussi dépourvues d'histoires l'une que l'autre. Les diverses impulsions qui exercent sur l'individu leur empire pendant toute la vie, ne font ici aucune différence essentielle (ce sera pour l'un l'avarice, pour l'autre, le bavardage futile, etc...).
Quant à la seconde espèce d'hommes sans liberté et incapables d'évoluer, ceux, en effet, qui dépendent moins des impulsions naturelles mais d'autant plus d'une croyance, d'une idée fixe, E. Sue, qui, lui-même serviteur parmi ces serviteurs, ne connaît rien de mieux, a usé, pour les décrire, particulièrement pour décrire les adeptes zélés de la vertu, d'une précision pathologique. Au premier rang se tient son fervent de la vertu, le grand duc, membre du grand ordre des «bienfaiteurs de l'humanité souffran-te », qui porte ses insignes non sur sa poitrine mais dans son coeur. Rodolphe, «ce frère de la charité», doux et sévère, bien fait pour «entourer de ses soins» les hommes, veut améliorer l'état physique et moral des malheureux qui pourrissent dans le cloaque du péché et les récompenser, mais il veut rendre inoffensifs ceux qui sont perdus sans espoir et, par des tortures morales choisies, les châtier. Fort de cette intention, il entre dans Paris et en repart sans être guéri de son délire, après avoir introduit sa fille dans le temple de la vertu et lui avoir enlevé son ultime pos-sibilité de devenir un être autonome. Lorsque la vertu aura fait perdre définitivement à cette enfant l'entendement et la vie, les yeux du frère de la charité s'ouvriront: ce ne sera pas pour découvrir l'idole au service de laquelle il a sacrifié la malheureuse mais pour s'abîmer, devant «la justice du Dieu insondable» qui venge, aujourd'hui, la paternité autrefois atteinte dans son hon-neur, sur un père à qui il enlève sa fille. Ce défenseur de la vertu et de la religion est d'une intelligence si imbécile qu'il ne voit qu'un arrêt de la colère divine dans ce qui est l'exécution consé-quente, qu'il ne peut s'empêcher de reconnaître et d'admirer dans le comportement de sa fille, de son propre principe. Marie répond pleinement aux exigences de la moralité et de la religion; son père lui-même doit avouer que «sa malheureuse enfant, en tout ce qui touche la délicatesse du coeur et de l'honneur, est douée d'une logique si implacable qu'on ne peut rien lui reprocher», il «renonce à la persuader puisque toutes les raisons restent vaines devant une si invincible conviction qui prend sa source dans un sentiment noble et sublime», il avoue même qu'au nom de Marie il aurait agi «aussi dignement et aussi courageusement»: et maintenant que voit-il dans cette moralité inflexible et par-faite de sa fille? Un «châtiment» de Dieu qui lui a fait don de cette «sublimité» de sa fille pour sa propre «correction» !: Vraiment on ne peut pas décrire avec plus d'atrocité ni de dérision le lâche juste milieu de notre époque libérale que ne l'a fait ici, involontairement, un adepte sentimental de ce juste milieu. Le bon prince, lors de son pèlerinage, n'a « rien appris ni rien oublié ». En homme incapable d'évolution ni de création de soi, il ne fait que subir les durs arrêts du sort que le service de la vertu ménage à ses fidèles. Il ne fait que des expériences d'ordre théologique, aucune d'ordre humain. Ou bien soumet-il jamais le seigneur qu'il sert à la critique, lui vient-il, ne serait-ce qu'une fois à l'esprit, d'interroger en leur fond les idées de mo-ralité, de religiosité, d'honneur, etc...? Devant elles, comme au devant de limites infranchissables, se tait son entendement, et toute autre élévation, toute délivrance, et toute libération des mains de ce seigneur absolu deviennent impossibles à ce prince dès lors sentencieux. Il est aussi absolument dépourvu d'esprit dans son jugement sur les hommes qu'il pourra se montrer pénétrant comme servant de la morale, fidèle reproduction, en cela, de son chétif auteur faisant offrande à la vertu.
Prisonnière d'une croyance opposée, s'y livrant avec fanatisme, voici la Mère Martial. Le crime lui aussi a et doit avoir ses fana-tiques qui y croient et veulent en faire un honneur: la mère Martial est une héroine du vice. Elle vit et meurt pour son idéal, le crime; de la même façon que les fidèles de la vertu, elle est, elle aussi, la fidèle du vice par son idée fixe, incapable de toute évolu-tion et création de soi; impuissante à s'en défaire, il lui faut périr avec ce pathos. Pour elle aussi vaut la formule: «voila ma posi-tion, je n'y puis rien changer». Figée et vieillie dans sa croyance, elle est tout aussi incapable que d'autres croyants de critique, issue unique hors de tout délire qui grandit jusqu'à l'inapprochable sainteté; toutes les raisons qui pourraient l'en délivrer servent au contraire, comme cela est le cas pour les déments, à le renforcer. Elle ne peut faire d'autres expériences que celles des coups du destin que son délire, où sa vie se déploie et cherche à se réaliser, fait tomber sur elle. Elle ne fait que des expériences immorales et impies de même que ceux qui sont à son antipode n'en font que de saintes et morales.
Dans l'esprit de Rodolphe nous voyons la croyance à la vertu devenue ferme intention. La Mère Martial représente la ferme intention du vice. Quel jugement effroyable et rigoureux elle rend contre son fils «perdu> qui ne veut rien savoir de l'intention sans compromis du vice. Elle administre son ménage en femme de principes, remplie des principes du crime, comme d'autres, maîtres de famille, remplis du principe du bien, exercent une domination tranchante et, à la façon de Brutus, étouffent en eux tout sentiment paternel. La majesté de la vertu est-eUe essentielle-ment autre que celle du vice, et le ferme statut de l'une plus sup-portable que celui de l'autre? A travers son roman antérieur, «Atar Gull '), E. Sue aurait pu découvrir que le sentiment de vengeance et celui du droit sont identiques, que le bien et le mal se confondent, que le maure noir n'appartient au diable qu'à cause de sa noirceur et que le blanc parisien, qui lui a accordé le prix de la vertu, n'appartient à Dieu que grâce à sa blancheur que rien n'altère; mais on ne peut pas plus améliorer notre auteur que ses figures romanesques qui, lorsqu'elles se convertissent, ne deviennent et ne peuvent que devenir plus pitoyables et plus as-servies qu'elle ne l'étaient auparavant. Comme nous avons vu des personnages principaux et de quel-ques autres que ce sont des individus assujettis et asservis, do-minés par leurs instincts et leur croyance, à qui toute création de soi et toute autonomie sont devenues impossibles, il n'est pas nécessaire de faire allusion particulière aux personnages secon-daires. Il est clair que l'auteur n'en fit rien d'autre que des êtres bornés à qui leur naturel resté à l'état fruste, ou leur éducation contre nature, leurs désirs ou leur dogme, ménageaient tel ou tel destin. Ainsi en est-il, il est vrai, du monde, et E. Sue n'a fait que démontrer qu'il sait s'attirer ses bonnes grâces mais non qu'il peut le soulever hors de ses gonds et le délivrer.
Le retentissement des «Mystères> n'a rien d'étonnant. Le monde de la moralité accueille en eux le produit le mieux réussi de l'esprit philistin, la fidèle reproduction de sa propre philan-thropie, l'écho complet des plaintes qu'il fait entendre, la même recherche à réformer des situations où il y a aussi peu à réformer qu'à la situation turque. Mahmoud II n'était pas le seul réformateur bien intentionné et inutile de notre époque. Tout le libéralisme - et qui ne serait pas aujourd'hui, haut ou bas placé, libéral -relève, porté par de hautes espérances, le lustre d'une situation à la turque. «Notre époque est malade'), dit, le regard contristé,un ami à son ami, et aussitôt l'un et l'autre entreprennent d'herboriser pour rechercher, parmi les jolies plantes de la campagne, le «bon remède').-
Amis, votre époque n'est pas malade, elle a vécu; aussi ne la torturez pas en essayant de la guérir mais allégez son heure dernière en l'abrégeant et laissez-la, puisqu'elle ne peut plus guérir, laissez-la mourir.
« Ce ne sont que manques, qu'infirmités » Voilà ce que vous avouez vous-mêmes, et si vous avez encore quelques doutes, ouvrez donc les «Mystères » et vous verrez toute la misère de nos infir-mités. Essayez donc de «réformer » cette situation à la turque. Tandis que vous espérez lui apporter remède, vous la ferez se désagréger. Elle n'a aucun besoin, pas plus qu'un vieillard, en tant que vieillard, n'a de besoins. Il se voit certes abandonné de son exubérance juvénile. Mais il ne serait précisément pas un vieillard s'il l'avait encore, et celui qui voudrait remédier à ce «défaut » de la vieillesse serait un réformateur bien inten-tionné, à la façon de Mahmoud II et de nos libéraux. Le vieillard va au devant de sa décomposition, et vous, vous voudriez le rajeunir, raffermir son squelette vacillant. Notre époque n'est pas malade et ne demande pas à être guérie, elle est vieille et son heure a sonné. Voici pourtant qu'accourent des milliers d'E. Sue pour offrir leur médecine de charlatan.
Devra-t-on, en définitive, perdre encore un mot sur les excel-lents préparatifs du prince de l'ordre des bienfaiteurs et sur les projets philanthropiques du romancier? Tous visent à bousculer les hommes au moyen de récompenses et de punitions jusqu'à ce qu'ils fassent de la vertu leur souveraine On fait des propositions pour améliorer l'Etat comme avant la Réforme on en fit d'innom-brables pour améliorer l'Eglise: on veut améliorer là où il n'y a plus rien à améliorer.

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