"
Ils " voyagèrent au delà des mers… "
Ils " nous revinrent adultes et s’appelèrent Grands
Timoniers, Guides Éclairés, mais nous ne reconnûmes
plus les voix de nos fils devenues blanches, partiales, endormeuses,
voix et consciences des possédants d’Outre-Mer.
(Maurice Boïkassé Buafomo)
Durant
les années cinquante, j’étais au Congo
pour le compte de la Mobil Oil, une grosse boîte qui m’envoyait
dans d’autres grosses boîtes vendre des lubrifiants. Si
bien que j’ai parcouru le pays un peu dans tous les sens. Or
il se fait qu’à l’époque il y avait peu
de bagnoles qui circulaient en brousse. Aussi, c’était
comme le Paris - Dakar : je soulevais derrière moi un nuage
de poussière et chaque fois que je passais dans un village
tous les gosses étaient là pour fêter l’événement
: Bwana ! Bwana ! Bwana ! Et moi, bien sûr, je saluais, à
gauche, à droite, souriant comme un con — un peu comme
le Jean-Paul en visite officielle dans sa " papa- mobile ",
la différence étant que moi, j’étais plutôt
gêné. Car c’est un fait, une fois disparu à
l’autre bout de l’horizon, mon nuage avait de fortes chances
d’être mal interprété. En effet, alors que
moi j’étais en train de courir derrière mon foutre
dieu de salaire, je me disais que dans chaque village ma nom de dieu
de bagnole pouvait faire croire que je vivais dans un monde merveilleux,
un monde où il suffisait de pousser sur une pédale pour
éprouver des émotions inconnues jusque là.
D’ailleurs,
le fait est qu’une grande partie de cette jeunesse s’en
est allée peupler les villes où on la retrouve maintenant
en train de courir derrière de foutre dieu de salaires et d’éprouver
des émotions effectivement nouvelles, celles que procure un
permanent besoin d’argent.
Une autonomie tribale mise à mal
Cela
dit, ce véritable exode n’était que l’aboutissement
logique d’un processus amorcé par les armes une cinquantaine
d’années auparavant, " légitimé "
par les curés et " justifié " par l’Histoire,
le " progrès social " et les besoins correspondants
de la technologie.
Ainsi, au tout début de la colonisation, le colonisateur avait-il
dû procéder à des transplantations massives de
populations indigènes pour en faire une main-d’œuvre
qualifiée dans le pelletage des boues et le grattage des minerais
et forcément docile puisque déracinée - une pratique
qui était donc à proprement parler esclavagiste mais
qui fut qualifiée de civilisatrice pour être politiquement
correcte à une époque où l’esclavage était
supposé aboli pour toujours par les nations démocratiques.
Et
puis adviendra petit à petit le grand changement qui allait
offrir à la colonisation l’occasion d’améliorer
son image de marque et de la positiver : une raison objective de quitter
le village allait en effet progressivement se manifester. Elle constituera
l’apport des Pères, à la fois Blancs et Missionnaires,
au processus de civilisation des tribus africaines et à leur
intégration dans la mondiale des banques.
C’est
qu’en effet, lesdits Pères, assistés bien entendu
par la force publique, allaient efficacement s’attaquer aux
pratiques ancestrales de la contraception dont le but évident
était de proportionner la démographie locale aux ressources
locales du milieu naturel. Une politique anti-capote anglaise qui
aura évidemment pour conséquence un surpeuplement qui
allait mettre un terme à cette autonomie tribale qui n’arrangeait
les bidons ni de l’église ni des industriels du cobalt
et du cuivre.
Ces
"sauvages" qui voulurent être… gouvernés.
Et
le résultat fut qu’on vit arriver dans les villes une
main-d’œuvre servile mais d’autant plus docile que
cette fois elle était " volontaire ". Ainsi, alors
qu’en brousse, ces " sauvages " ne devaient rien ni
ne demandaient rien à personne, et pouvaient donc être
considérés comme des non-êtres politiques, ils
étaient finalement devenus politiquement corrects. C’est
à dire que non seulement ils étaient colonisés,
mais voulaient être colonisés ; que non seulement ils
voulaient être colonisés, mais voulaient être gouvernés
comme si ça allait de soi pour eux aussi ! En raison de quoi
les puissances coloniales allaient pouvoir, avec un semblant de raison,
gommer l’image de sociétés esclavagistes qui leur
collait à la peau pour s’attribuer celle de sociétés
authentiquement humaines, soucieuses du bien des peuples et volant
au secours des immigrés de l’intérieur en offrant
du travail.
Et c’est ici que se révèle toute la perversité
de mon nuage de poussière : la force d’attraction exercée
sur les esprits par la bagnole réussit à apporter un
semblant de raison humaine à la nécessité de
quitter le pays des ancêtres : on n’émigrait pas
uniquement pour se faire assister mais aussi pour pouvoir découvrir
ce monde forcément merveilleux d’où sortaient
et rentraient les bagnoles. De sorte que tous ceux qui en brousse
se sont sentis menacés de famine ont pu nourrir l’espoir
non seulement de survivre dans les milieux urbains mais encore de
pouvoir y profiter de la vie. Si bien qu’ils affluèrent,
cherchant la bonne fortune.
Mais
comme, là aussi, les curés conjuguaient le " respect
de la vie " et " proscription de la capote " - les
immigrants ne purent que faire beaucoup d’enfants. De sorte
que non seulement ils allaient une fois de plus être surpeuplés
mais par surcroît dans l’incroyable obligation de se faire
concurrence sur un marché de l’emploi de plus en plus
encombré. Ce qui les rendra de plus en plus humbles devant
ceux qui avaient les bagnoles et l’argent des bagnoles. Lesquels
ont profité bien entendu de la situation pour s’entourer
de boys dont ils feront des porteurs de paquets et cireurs de parquets
et dont ils attendront qu’ils disent " très bien
bwana, merci bwana " pour chaque travail qu’ils recevaient
de leur employeur comme un cadeau du ciel.
Mais
comme le nombre des immigrés n’arrêtait toujours
pas de grossir en même temps que celui des naissances, le jour
viendra où, faute de parquets à cirer, ceux qui ne trouveront
pas de brosse à reluire vont se multiplier, se mettre à
mendier et implorer de l’assistance - bonne occasion pour les
curés de remplir à la fois leur mission pastorale et
les locaux en briques de leurs missions évangéliques,
locaux qu’ils firent naturellement cirer par leurs assistés
mêmes, en échange des croûtons de pain qui leur
venaient des sociétés caritatives.
Et
vinrent les Indépendances "tcha-tcha"…
C’est lorsque les villes se sont ainsi entourées de bidonvilles
bourrés de nécessiteux, tous autogestionnaires de leurs
propres misères, que les Grandes Nations se sont entendues
pour accorder et reconnaître l’indépendance des
Colonies - assurés qu’elles étaient en effet de
pouvoir s’allier et museler les futurs " dirigeants ",
de pouvoir compter sur eux pour perpétuer l’ordre établi
et de pouvoir ainsi poursuivre, par leur intermédiaire et le
truchement de la Mondiale des Banques, l’exploitation des mines,
des plantations et des forêts d’Afrique sans lesquelles
les grandes puissances ne pourraient pas le rester.
Et
ces proclamations d’indépendance " tcha-tcha-tcha
" seront d’autant plus politiquement correctes que, grâce
à ce geste, les ex-colonialistes (soi-disant ex) vont pouvoir
peaufiner leur nouvelle image de marque : celle de défenseurs
du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ainsi
que des " vraies valeurs " tout à la fois humaines,
démocratiques, morales et éternelles.
Cela dit, sur le terrain, le sort des affamés une fois confié
aux bons soins des autorités locales internationalement reconnues,
ne s’est pas amélioré pour autant - les causes
de la merdouille n’étant bien entendu nullement éradiquées.
Si bien que pour maintenir un semblant d’ordre, lesdites autorités
locales ont dû avoir recours aux mêmes méthodes
que celles utilisées durant les 19ème et 20ème
siècles dans les pays démocratiques contre les ouvriers
que le machinisme avait mis au chômage et qui gueulaient dans
les rues des grandes capitales pour avoir du travail. De sorte que
les massacres perpétrés en Afrique depuis l’Indépendance
par les forces de l’Ordre ne font que reproduire avec cent ans
de retard ceux de Paris, Londres, ou New-York - avec cette différence
toutefois considérable que les sans-emploi de Kinshasa, de
Tombouctou ou d’où que ce soit auront beau gueuler tant
qu’ils pourront pour du travail, on ne voit pas bien comment
leurs dirigeants pourraient les satisfaire alors que les matières
premières qui permettraient de leur en donner ont pris, et
prennent toujours, le chemin de l’Europe en vue, comme je disais,
de clouer le bec des travailleurs civilisés - ce qui exclura
bien entendu tout espoir de colonisation en sens inverse.
Ah! la communauté internationale…
Dès
lors, que pourraient faire ces dirigeants locaux, si ce n’est
implorer de l’aide auprès de ceux-là même
qui dépouillent leurs régions et vident l’Afrique
de sa substance - tout en parant comme il se doit au plus pressé
et en tirant dans le tas au moindre soulèvement - et en endossant
du même coup la responsabilité d’événements
que l’Organisation Mondiale des Faux-Culs (OMFC) qualifiera
d’indignes et de contraires aux " vraies valeurs "
qu’elle se déclare défendre. En raison de quoi
les Responsables de l’OMFC, respectueux d’une alternance
qui sert de fondement même à la Démocratie, apporteront
de l’aide aux opposants locaux de ces dirigeants locaux discrédités
par des tueries qu’ils n’auraient pu éviter qu’en
se flinguant eux-mêmes.
L’aide
apportée par l’OMFC se fera principalement sous forme
d’armes en tous genres produites dans le Monde Libre et dont
l’efficacité redoutable justifiera corollairement l’envoi
sur place de secours médicaux, de casques bleus et de farines.
Et c’est ainsi que l’OMFC sera lavée de tout soupçon
de partialité et pourra même se dire en droit de jouer
le rôle d’arbitre dans le règlement de conflits
dont de toute évidence elle est partout la cause première.
Cela
dit, examinée sous un autre angle, celui des affamés
eux-mêmes sur qui s’acharnent les forces de l’ordre,
que pourront-ils effectivement penser de la situation, si ce n’est
que leurs dirigeants sont des crapules - ce que de toute évidence
ils sont - et que les Grandes Nations dispensatrices de l’aide
humanitaire seraient au contraire dignes de considération respectueuse.
Si bien que revoilà sous une autre forme ce nuage de poussière
qui les avait fait rêver d’un monde meilleur lorsqu’ils
vivaient en brousse. Et c’est ainsi qu’à leur besoin
de foutre le camp inspiré par les matraques et la famine, s’ajoutera
le désir de connaître ce monde d’où venaient
et rentraient les avions - cette Europe où régnait sans
nul doute la justice à entendre les discours humanitaires selon
lesquels tout devait être politiquement pensé pour le
bien de tous (car tel serait l’Esprit des Lois), et industriellement
produit pour le bien-être de chacun (car tel serait le sens
du travail).
Bien entendu, aucun d’entre eux n’ignorait que le monde
en question était celui d’où étaient venus
les colonisateurs, les chicotes, les militaires et les curés.
Mais qui aurait pu penser que, dans ce même monde où
entrait tout ce qui vidait d’Afrique, les autochtones étaient
toujours en manque de quelque chose ?! Tant de travail et malgré
tout se trouver dans le besoin, une telle aberration, ça n’avait
pas de bon sens. En raison de quoi beaucoup n’y ont même
pas pensé. Surtout que, par surcroît, les apparences
pouvaient effectivement faire illusion étant donné que
les Blancs qui foulaient le sol africain - et pouvaient donc être
considérés comme des modèles - menaient une existence
apparemment enviable. Il n’y avait qu’à les regarder,
ces vacanciers débarquant de leur Boeing et venus passer trois
semaines à se faire tirer le portrait sur fond de couleur locale
et filant paternellement la pièce aux portiers d’hôtels,
aux porteurs de paquets et aux cireurs de bottes, il n’y avait
qu’à les voir pour se sentir tout petits et pour rêver
de l’Europe en espérant y être reçus au
nom des grands principes d’égalité et de fraternité
dont nul n’aurait osé penser qu’ils puissent n’être
qu’un piège à cons pour les Européens eux-mêmes.
Servitude volontaire…
C’est qu’en effet les Africains ignoraient tout du processus
qui avait fini par donner de quoi faire de leur nez aux descendants
de ceux qui n’étaient encore que de véritables
damnés de la terre en 1883 - c’est à dire du temps
où Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, écrivit son "
Éloge de la Paresse " qui fit alors scandale dans les
milieux autorisés, et qui démarre par référence
à Aristote.
Dès
le quatrième siècle avant J.C., rapporte Lafargue, Aristote
fit un rêve merveilleux : " Si chaque outil, écrivait-il,
pouvait exécuter sans sommation sa fonction propre - si, par
exemple, les navettes des tisserands tissaient d’elles-mêmes
- le chef d’atelier n’aurait plus besoin d’aides,
ni le maître d’esclaves. " Et Lafargue de commenter
ce texte : " nos machines, écrit-il, nos machines au souffle
de feu, aux membres d’acier, infatigables, à la fécondité
merveilleuse, inépuisable, accomplissent docilement le travail
désiré, et le rêve d’Aristote est donc devenu
réalité. " Et pourtant, déplore l’auteur,
l’esclavage subsiste encore, sous la pire de ses formes, celle
du salariat, celle qui oblige l’ouvrier à s’apporter
lui-même sur les marchés pour essayer d’y vendre
son temps, son savoir et ses muscles - une perversion de l’esprit
qu’Étienne de la Boétie avait d’ailleurs
justement qualifiée de " servitude volontaire " dès
le milieu du XVIème siècle.
Et le fait est qu’au temps de Lafargue, le système du
salariat poussait les travailleurs à se dépenser jusqu’aux
limites du supportable comme l’observait déjà
le docteur Villermé en 1863, c’est à dire vingt
ans auparavant: " Il faut les voir, dit-il, ces ouvriers,
arriver chaque matin en ville et repartir chaque soir. Il y a parmi
eux une multitude de femmes, un panier à la main où
sont les provisions de la journée, pâles, maigres, marchant
pieds nus au milieu de la boue et qui, à défaut de parapluie,
portent, renversés sur la tête, lorsqu'il pleut ou qu'il
neige, leurs tabliers ou jupons de dessus pour se préserver
la figure et le cou; et il y a ces jeunes enfants non moins sales,
non moins hâves, couverts de haillons, tout gras de l'huile
des métiers qui tombe sur eux pendant qu'ils travaillent, et
qui cachent sous leur veste, comme ils peuvent, le morceau de pain
qui doit les nourrir jusqu'à leur rentrée à la
maison 15 heures plus tard "
Inutile d’en dire plus : le milieu ouvrier, c’était
vraiment l’enfer - et l’ouvrier européen, un authentique
" damné de la terre ".
Cela dit, toute cette énorme production dont rien ne revenait
aux travailleurs eux-mêmes, hormis une croûte de pain,
à quoi donc pouvait-elle bien servir à cette époque
?
Lafargue
donne à ce propos des précisions intéressantes:
" La classe capitaliste, dit-il, s'est trouvée condamnée
à la surconsommation. [Ainsi, alors qu’] au début
de la production capitaliste le bourgeois était un homme rangé,
de mœurs raisonnables, se contentant de sa femme ou à
peu près, ne buvant qu'à sa soif et ne mangeant qu'à
sa faim, [ne voila-t-il pas qu’] aujourd'hui, il n'est bourgeois
qui ne s'empiffre de chapons truffés et de Lafite navigué,
pour encourager les éleveurs de La Flèche et les vignerons
du Bordelais. À ce métier, l'organisme se délabre
rapidement, les cheveux tombent, les dents se déchaussent,
le tronc se déforme, le ventre s'entripaille, la respiration
s'embarrasse, les mouvements s'alourdissent, les articulations s'ankylosent,
les phalanges se nouent …"
Et, par dessus le marché, poursuit Lafargue, pour remplir
sa fonction sociale de pourvoyeur de travail, le bourgeois a dû
faire plus encore que " se livrer au luxe effréné,
aux indigestions truffées et aux débauches syphilitiques
: il a dû soustraire au travail productif une masse énorme
d’hommes et de femmes afin d’en faire ses domestiques.
"
Au
point que, d’après un recensement de 1861, l’auteur
constate qu’il y avait en France un plus grand nombre de lave-linge
et lave-vaisselle en chair et en os que de véritables producteurs;
surtout si l’on songe que, par surcroît, parmi ces derniers
se comptait " la classe nombreuse des malheureux voués
exclusivement à la satisfaction des goûts dispendieux
et futiles des classes riches, tailleurs de diamants, dentellières,
brodeuses, relieurs de luxe, couturières de luxe, décorateurs
des maisons de plaisance, etc."
Bref, une formidable débauche d’activité qui n’avait
en fin de compte d’autre objectif sérieux que d’entretenir
le salariat en gaspillant l’énergie et le temps des salariés
eux-mêmes. De sorte que la consommation de la production des
" damnés de la terre " n’était que le
gaspillage d’un gaspillage de plus en plus carabiné à
mesure qu’augmentaient les rendements mécaniques.
Au point que les résultats ne tardèrent pas à
dépasser les prévisions les plus optimistes ainsi que
Lafargue l’observe encore dans son pamphlet:
"Rien, rien ne peut écouler les montagnes de produits
qui s’entassent plus hautes et plus énormes que les pyramides
d’Égypte. Au point que les fabricants, affolés,
doivent recourir à la falsification pour en abréger
l'existence, témoignant ainsi de leur philanthropique ingéniosité,
et de l'horrible perversion des ouvriers qui, pour assouvir leur vice
de travail, obligent les industriels à étouffer les
cris de leur conscience jusqu’à violer les lois de l'honnêteté
commerciale."
Et les rendements n’arrêtaient pas de croître, ni
la Machine d’être plus performante. Au point qu’un
jour les bourgeois, quelle que soit leur application à falsifier
la production et s’investir à corps perdu dans le beaujolais,
la truffe, la soie et le reste, furent incapables de venir seuls à
bout des stocks.
D’où des licenciements et des chômeurs en masse,
chômeurs qui, acculés par désespoir aux toutes
dernières extrémités, n’hésitaient
plus, vomissant leur dégoût, à s’avancer
au coude à coude se faire flinguer par les gendarmes tout en
gueulant le mot d’ordre qui fera trembler la Bourgeoisie sur
son fondement : " Abolition du Salariat ! "
Cela dit, se débarrasser des chômeurs en les faisant
flinguer pouvait certes convenir à un état d’urgence.
Mais impossible d’en faire une habitude et de recourir à
ce moyen au delà de quelques années. Les gendarmes eux-mêmes,
fils du peuple, frères des victimes, risquaient en effet de
s’attendrir.
Aussi, les tenanciers de la Ventripotence ont-ils eu besoin de solutions
nouvelles pour vaincre le chômage. Et comme ils étaient
déjà experts dans l’art de fabriquer des armes,
l’idée leur est tout naturellement venue d’investir
dans le canon le trop-plein des muscles prolétariens.
Solidarité
avec les colonisateurs…
Et
c’est ainsi qu’une politique d’armement fut adoptée
dans tous les pays du vieux continent et qui pourrait s’appeler
le " premier new deal ". Car, du point de vue économique,
scientifique et historique, ce fut un formidable bond en avant du
fait que les canons, il a fallu les fabriquer et que pour les fabriquer,
il a fallu plein de matières qui ne pouvaient plus se trouver
sur place. De sorte qu’il a fallu chercher ailleurs. Ce qui
donnera l’idée de la coloniser l’Afrique et de
déporter des populations entières de la brousse vers
des centres miniers que l’OMFC considérera bien entendu
comme ses propriétés privées. Et c’est
ainsi que l’asservissement des Africains est venu au secours
du Salariat en tant que système d’exploitation dont profitait
la Bourgeoisie européenne. Et que jamais il n’y avait
eu autant de canons sur la planète.
Des canons, oui! mais à quelle fin ? Et qui les servira ? Et
contre qui serviront-ils ?
Et c’est ainsi que germa d’idée d’une Guerre
Mondiale qui allait être une fabuleuse boucherie et sera en
fait l’apothéose de ce " premier new deal "
- Guerre à laquelle bon nombre d’Africains eux-mêmes
seront d’ailleurs tenus de participer - en signe, bien sûr,
de solidarité envers leurs civilisateurs.
Bien
entendu, pour que l’idée fonctionne, et que les massacres
aient lieu, il fallut bien que les Militaires confient des armes aux
Prolétaires, c’est à dire à ceux-là
mêmes dont un grand nombre rêvait alors de se servir pour
foutre en l’air tout le système. Ce en quoi, le pari
était risqué. Surtout que les armées dites nationales,
avaient elles-mêmes régulièrement tenu le rôle
du gendarme. En fait (Lafargue encore), "elles ne servaient
qu’à protéger les capitalistes contre la fureur
des ouvriers considérés comme l’ennemi intérieur…
Ainsi, les forts de Paris et de Lyon n'ont pas été construits
pour défendre la ville contre l'étranger, mais pour
l'écraser en cas de révolte. Idem pour la Belgique,
pays de cocagne du capitalisme dont la neutralité est garantie
par les puissances européennes, mais dont l’armée
n’en est pas moins l’une des plus fortes en proportion
de la population. Dès lors, que sont les glorieux champs de
bataille de la brave armée belge? Ce sont les plaines du Borinage
et de Charleroi. C’est là, dans le sang des mineurs et
des ouvriers désarmés, que les officiers belges trempent
leurs épées et ramassent leurs épaulettes! "
C’est assez dire le potentiel de haine accumulé contre
ces Mercenaires. Assez dire aussi l’ampleur que devait avoir
la crise, pour que, malgré tout, le pari soit pris de faire
une guerre, et donc de mettre des armes entre les mains de l’
" ennemi intérieur ".
Et c’est en quoi 14-18 fut exemplaire en tant qu’exploitation
par les gouvernements de la pétoche de leurs concitoyens pour
les envoyer se faire casser la gueule en tant qu’enfants de
la mère Patrie - et cela, bien sûr, pour la défense
des " vraies valeurs " et de la Liberté. Ainsi, pour
contrer le risque de révolte massive, a-t-il suffi de tenir
en permanence les travailleurs armés de la Nation dans le collimateur
de la gendarmerie Nationale, et d’inciter celle-ci à
tirer sans merci les déserteurs d’une part, et les mutins
de l’autre. Un ordre que les gendarmes eux-mêmes exécuteront
d’ailleurs d’autant plus volontiers qu’ils préféraient
rester derrière le front que d’aller se faire eux-mêmes
trouer la panse en première ligne.
Si bien que les conscrits, terrorisés, se sont trouvés
face à l’alternative suivante:
-
ou périr à coup sûr s’ils faisaient mine
de s’enfuir ou de s’entendre pour retourner les armes,
- ou bien avoir une chance de s’en tirer en se pliant aux ordres.
Autant
dire qu’ils n’avaient guère le choix et que c’est
pourquoi ils se sont mis à canarder les gens d’en face
- qui faisaient de même, bien entendu, et pour exactement les
mêmes raisons. Ainsi, quel que soit le camp auquel ils appartenaient,
tous fuyaient en avant, leur pire ennemi se trouvant en effet derrière
eux - le résultat étant que les cimetières des
deux armées se peupleront de fuyards qui n’auraient rien
perdu à retourner les armes puisqu’ils sont morts de
toutes façons - et que la légion d’honneur devrait
plutôt revenir aux déserteurs qu’aux survivants
de la Grande Guerre.
Telle
s’affirmera donc globalement cette dernière : une fantastique
opération de marketing patriotique grâce à laquelle
la production massive allait être immédiatement suivie
de destruction massive dans les deux camps, tandis que des millions
de travailleurs, plutôt que d’être au chômage,
allaient bénéficier dans les tranchées de quatre
années de congés payés, fusils, canons, obus,
cartouches à volonté, animation garantie par des Généraux
auprès desquels les G.O. du Club Med font figure d’enfants
de chœur.
Mais cela dit, la réussite fut telle que l’industrie
aurait fini par manquer de bras si un terme n’avait été
mis au carnage. Une décision qui semblait d’autant plus
s’imposer que l’usure du matériel et l’énormité
des ruines accumulées avec succès de part et d’autre
grâce à la Grosse Bertha et sa famille nombreuse, promettait
aux survivants du travail pour longtemps dans la reconstruction.
Beaucoup
dans les hautes sphères se sont bercés de cette illusion.
Mais c’était là compter sans les foudroyants progrès
que le machinisme avait effectué dans tous les domaines sur
l’arrière des deux fronts grâce à la Guerre
et l'ingéniosité des hommes de science planqués
dans les bureaux d’étude. Des progrès tels que
les travaux de remise en état ne prirent même pas dix
ans avant que le chômage reprenne, plus menaçant que
jamais.
Si
bien que, dès la fin des années 20, une Grande Crise
économique fit suite à la Grande Guerre.
Pour sortir de cette crise, et à défaut d’immédiatement
pouvoir reprendre les combats, il fallut bien trouver une autre solution
- sans pour autant, bien entendu, préjudicier l’industrie
de guerre qui demeurait, même en temps de paix, l’une
des plus sûres et des plus grandes poubelles où engloutir
du temps de travail. D’ailleurs " qui veut la paix prépare
la guerre " comme disaient les Romains, il y a plus de 2000 ans,
car ils possédaient déjà pleinement l’art
d’occuper des esclaves - des esclaves qui, notons-le, n’étaient
pas encore devenus volontaires faute d’avoir été
christianisés. La deuxième guerre mondiale sera une
belle illustration du bien-fondé de cette politique d’occupation
et de pacification de l’ennemi intérieur, dans toute
l’Europe et bien au-delà.
Il
n’empêche. En attendant la relance de ce premier new deal,
il fallut bien faire quelque chose pour calmer les esprits enflammés
par la Crise, et ce sera le second new deal : celui des John Ford
et des Franklin Roosevelt qui eurent l’idée carabinée
de mettre l’Amérique sur roues - une opération
qui consacrera l’acceptation définitive du salariat par
les salariés mêmes. C’est qu’en effet ceux-ci
ne différaient pas des Africains qui espéreront trouver
le bonheur dans de nom de dieu de bagnoles. Si bien qu’ils ont
considéré la perspective offerte réellement de
posséder lesdites bagnoles comme une victoire de la Gauche
prolétarienne sur la Ventripotence de Droite. Laquelle Gauche,
par la voix de ses tribuns et représentants élus, allait
bien entendu s’approprier le bénéfice moral et
politique de toute l’opération dont le bénéfice
matériel profitait à la Droite - laquelle se voyant
ainsi sauvée de la ruine que présageait pour elle l’amoncellement
des invendus.
Tout
bénéfice en plus pour les institutions démocratiques
puisqu’il s’en est suivi que les travailleurs ont commencé
à croire que quelque chose avait vraiment changé et
à se dire que l’Industrie allait enfin de se mettre à
leur service et travailler pour leur " bien-être "
à eux - prouvant ainsi que, dans leur esprit, le travail apparaissait
maintenant comme source de plaisirs tout en restant la source des
emmerdes qu’il leur fallait subir !
Qu’importe,
c’est à partir de cette contradiction pourtant flagrante
qu’une ère nouvelle allait s’ouvrir où tous
les leaders, qu’ils soient de droite ou de gauche, allaient
sortir des mêmes écoles pour assurer cette alternance
qui fera la gloire de la Démocratie - leaders qui allaient
donc s’entendre comme culs et chemises, Jospin - Chirac même
combat pour la défense du salariat, l’ENA comme pantalon
commun.
La toute première règle à respecter pour assurer
le triomphe de l’entubage généralisé connu
sous le
nom de salariat est en principe toute simple : toujours s’arranger
pour que les produits devant être mis entre toutes les mains
ne puissent être retournés contre le Système,
ni donc servir à priver les gendarmes du monopole de la violence
" légitime " au sein de la Société.
Or, comment mieux éviter cela, sinon en concevant les choses,
non pour aider leurs acquéreurs à en déterminer
collectivement l’usage, mais pour les inciter, tout au contraire,
à ne s’en servir que séparément et les
accoutumer à vivre en se méfiant les uns des autres,
et donc en s’enfermant à double tour chacun chez soi,
chacun pour soi.
Cette condition remplie, ils se retrouveront tous dans une situation
semblable, connaîtront tous les mêmes manques, souffriront
tous des mêmes absences, éprouveront tous les mêmes
besoins de communication, et feront tous appel aux mêmes remèdes,
le tout se traduisant par l’exigence d’une production
massive des mêmes potions " magiques " - une exigence
exactement conforme à ce que la Machine réclame pour
être performante, et donc aux intérêts du développement
industriel. Et parmi ces innombrables opportunités offertes
à la " communication ", il s’en trouvera une
qui s’est appelée " tourisme " grâce
à laquelle les Africains feront la connaissance de cette espèce
en voie d’apparition que constituent les vacanciers.
Colonisation à rebours
C’est
donc au contact de ces derniers que naîtra chez nombre Congolais
et autres Sénégalais le désir d’accéder
au niveau de vie des colonisateurs eux-mêmes. Et ce sera là
pour l’OMFC un inquiétant retour de flamme : voir survenir
à ses frontières cette arrière-garde prolétarienne
qui se référait aux Droits de l’Homme pour demander
l’asile, c’était une fameuse tuile, une sorte de
colonisation à rebours et par le bas risquant de semer le trouble
dans la Culture de Haut Niveau.
Bien
entendu, au vu de l’accueil avec lequel ils seront reçus
et de leur hébergement dans des casernes désaffectées,
les candidats de l’immigration perdront bon nombre d’illusions
- à commencer par ce qu’il leur faudra dorénavant
penser de ceux-là mêmes qui leur avaient servis de modèles.
C’est qu’en effet, une fois rentrés chez eux en
fin de vacances, chacun de ces nom de dieu de touristes se retrouvait
certes dans une bagnole, mais nom de dieu, il s’avérait
soudain que ce n’était pas un luxe et que s’ils
faisaient du cent à l’heure, c’était bien
moins pour s’envoyer en l’air - comme l’annonçait
la pub qui faisait rêver des grands espaces - que pour être
à l’heure devant une horloge pointeuse. Et comme ils
travaillaient pour la plupart, ça faisait énormément
de bagnoles sur le terrain. Or comme lesdites bagnoles ne tombaient
pas du ciel, il n’est pas exagéré de dire qu’en
tant que créatrice d’emplois elles offriront au couple
de la Gauche-Droite une occasion rêvée d’assurer
l’avenir de l’entubage dont il avait la charge.
En premier lieu, les besoins de la bagnole allaient en effet devenir
les besoins de tous, et comme lesdits besoins étaient sans
précédent connus, ils exigèrent des solutions
et des trouvailles auxquelles personne n’aurait jamais songé
sans elle. Déjà que la roue avait réussi l’exploit
de faire germer l’idée de tracer des routes dont nul
n’avait jamais eu besoin en brousse ! Mais qui aurait pu croire
du temps de la charrette à cheval que des " feux rouges
" puissent exister un jour?! Et cela sans parler de tout ce que
les bagnoles bouffent en plus de leur pétrole, comme par exemple
le cuivre du Congo. Etcetera, etcetera. Et comme ils appellent ça
l’" Économie ", mieux vaut ne pas se demander
ce qu’ils entendent par là au juste.
Et
politiquement aussi, ce sera le bonheur. Car que rêver de mieux
que la bagnole pour s’isoler les uns des autres comme l’entubage
l’exige. N’est-ce pas en effet grâce à elle
que non seulement chacun s’enferme à double tour chez
soi, mais que par surcroît chacun s’enferme à double
tour hors de chez soi. Et par dessus le marché ne voilà-t-il
pas qu’à la différence des domiciles fixes, lesdites
bagnoles sont susceptibles de se cogner, se faire mutuellement des
bosses et susciter du coup le désir chez leurs propriétaires
de se casser mutuellement la gueule et de se traîner l’un
l’autre devant des tribunaux qui devront ainsi leur existence
au second new deal et à sa réalisation.
Parmi les effets secondaires de cette Économie dite "
Politique " fondée sur les besoins de l’automobile,
se trouve celui de faire des études et donc de savoir lire
et écrire. Heureusement donc qu’avant d’avoir quitté
l’Afrique, les candidats de l’immigration avaient pour
la plupart déjà appris à le faire grâce
aux bons soins de Missionnaires faisant fonction d’instituteurs
en lutte là-bas comme en Europe contre l’analphabétisme
inné de notre espèce - un défaut de fabrication
à corriger d’urgence pour permettre à chacun de
répondre, par exemple, à une convocation de flic, de
remplir des formulaires, ou de régler le montant d’une
facture qui lui est adressée.
Bref,
faute d’un tel acquis ce serait la pagaille dans le monde des
bagnoles. De là d’ailleurs que pour le bien de tous et
par soucis d’égalité sociale, l’école
a dû devenir obligatoire - obligation conquise de haute lutte
par la " classe ouvrière " il y a de ça cent
ans - conquête qui a permis à tous les travailleurs de
remplir un bulletin de vote et de décider ainsi eux-mêmes
à quelle sauce ils allaient se faire cuisiner par les actionnaires
de la Gauche-Droite - un coup à Gauche, un coup à Droite
; un coup de pédale ou un coup de frein, vive l’alternance.
Cela dit, il va de soi que l’école n’aura pas pour
unique fonction de priver d’excuse quiconque négligerait
de remplir ses devoirs civiques : elle aura également celle
d’obliger chacun à se distinguer des autres - engendrant
ainsi des conditions sociales allant de l’éboueur au
Président de l’OMFC, en passant par l’armée
des gratte-papier, des tape-clavier, des chefs et sous-chefs de chantier
- une formidable source de malentendus et de contradictions en tous
genres, dont résulteront les conflits d’intérêt,
les jalousies, les révoltes et les guerres sans lesquelles
la politique perdrait toute raison d’être, la colonisation
n’aurait jamais eu lieu, le journal de vingt heures ne serait
pas alimenté et la vie quotidienne manquerait dramatiquement
de cette fièvre, de cette agitation et de cette " animation
" qui nous permet de la supporter malgré son incommensurable
platitude.
Mais il n’y a pas eu que la bagnole bien sûr pour entuber
le prolétariat et conforter le salariat.
Ainsi, prenons l’exemple du sachet de frites : naguère
une vieille marmite faisait l’affaire et tout le monde pouvait
comprendre comme ça marchait. Et ce qui était vrai de
la frite et sa marmite, l’était de l’éclairage
et ses bougies, du transport et ses charrettes, de la vache et son
lait, le fonctionnement du tout étant alors évident
pour tout le monde.
Or aujourd’hui tout a changé.
La frite sort d’une friteuse à thermostat.
Et ce qui est vrai de la sophistication de la cuisson des pommes de
terre, l’est de l’éclairage et de tout le reste
: mixers, shakers, caméras, internet, et autres limousines,
maïs transgénique, grands-mères porteuses et Macintosh,
tout ce qui n’existait pas hier et qui se trouve maintenant
dans les Supermarchés de Sydney à Vancouver en passant
par la British Airways, comment l’interpréter, sinon
comme la réponse qu’opposent la Grosse Bertha et l’OMFC
à toute menace l’abolition du salariat qui pourrait se
faire jour - sinon comme une contre-révolution permanente dont
le mot d’ordre serait : " Mort aux vieilleries ! Vive la
Modernité ! " - et dont la stratégie se résume
ainsi : ayant mis le monde entier sur roues, s’étant
arrangée pour que plus rien ne fonctionne encore sans électricité
ni technologie de pointe, l’OMFC a fait en sorte que sans l’attirail
complet de ce qui permet aujourd’hui d’être "
de son temps ", le vieux " prolo " ne trouvera pas
de boulot et le marchand de frites partira en faillite. Ce qui revient
tout simplement à dire que la susdite OMFC a inversé
le scénario de la révolution prévue, qu’elle
a retourné contre les salariés eux-mêmes le danger
que ceux-ci faisaient courir au salariat, les menaçant de chômage
- et conservant du même coup la direction de l’arnaque.
Compliquer les choses simples.
À
condition toutefois pour elle de mettre ses propres enfants dans de
Grandes Écoles pour y apprendre à compliquer les choses
et à les mettre hors de portée de la compréhension
des descendants des militants de naguère, l’objectif
étant de les faire se sentir impuissants et ridicules face
à l’énormité et la complexité des
choses, dépassés, dominés, subjugués par
la " science " investie dans celles-ci, menacés de
devenir SDF, obligés de suivre le " mouvement ",
de se recycler en permanence, de trouver le temps et la motivation
de le faire, de se raccorder au téléphone, d’y
accoupler un répondeur, de se procurer un GSM, de se brancher
sur l’EDF, de se doter d’un Computer, de s’offrir
un véhicule, de se ressourcer dans un Club Med - et d’emprunter
à toutes ces fins le pognon qui va les obliger à s’enfoncer
dans le rouge et à se ligoter du coup aux banques qui vont
pour chacune d’elle les menacer de confiscation, les bombarder
de mensualités et qui leur pomperont l’air jusqu’à
les asphyxier sous les huissiers de " justice ".
Bien
sûr que, dans ces conditions, il va de soi que les consommateurs,
ayant tous recours aux mêmes potions pour en sortir sans en
sortir, chacun tentera d’avoir le plus possible pour son argent.
En raison de quoi, reprenant l’exemple des sachets de frites,
il ira de soi que leurs marchands, tous également soucieux
de se maintenir sur le marché de la frite, s’ingénieront,
chacun pour soi, à faire des frites meilleures marchés
que d’autres. De là que les marchands de frite chercheront
tous à innover, à inventer de quoi prendre de l’avance.
Et comme ce qui est vrai des frites l’est également de
tout le reste, on voit d’ici comme tout se complique et tout
s’emballe - et comme la recherche va progresser, les sciences
évoluer, les études s’allonger, leur contenu se
compliquer, les spécialités se multiplier - le tout
au point que nul n’aura finalement plus la moindre vue d’ensemble,
que les marchés s’encombreront et qu’au sein même
de l’OMFC la lutte fera rage pour répondre toujours plus
vite à un besoin d’aller de plus en plus vite qui est
aussi devenu le sien.
Car
ça se concurrence ferme à l’intérieur de
la Mondiale des Banques elle-même. Il y en a quatre ou cinq
au monde, et elles s’obligent mutuellement à rester dans
la course, à s’empoigner sur les marchés à
qui trouvera des plats toujours moins chers, à réchauffer
toujours plus vite, le micro-onde détrônant le four électrique,
lequel avait déjà réglé son compte au
four à gaz qui venait justement de mettre au pilon le four
à bois du vieux prolétariat - et cela tandis que la
vache de la farine de viande, devenue folle comme son vacher, met
au rancart la vieille vache des prairies qui avait en son temps eu
raison du buffle des Carpates.
Et
ce qui est vrai de la pizza distribuée par mobylette, l’est
également de tout ce qu’on voudra.
Bref, en réaction contre la révolution qui menaçait
le veau d’or, qu’ont fait les OMFC ? Elles ont inventé
la " poudre aux yeux " et le nuage de poussière,
elles ont banalisé l’invraisemblable et sa fabrication
industrielle. Et, ce faisant, elles ont réussi à injecter
en permanence du stress dans le travailleur, et à le rendre
dépendant des pharmacies et de trouvailles analgésiques
l’aidant à tolérer l’arnaque universelle
sans complètement craquer avant l’hospice où,
faisant encore l’objet de recherches sur le vieillissement du
gène humain et ses effets dévastateurs sur l’administration
de l’espèce, il continue de procurer de l’ouvrage,
rendant ainsi d’ultimes services à la Société
et à la Science qui l’a fourré dans cet état,
avant d’assurer, dans un tout dernier effort, la survie des
croque-morts.
Bref, ce ne sont pas les perspectives qui manquent : depuis celle
de gagner au Lotto jusqu’à celle de faire un jour partie
des plus égaux que d’autres et dont on dit qu’ils
ont le pouvoir. De sorte qu’avec de l’ambition tous ont
leur chance de décrocher le diplôme donnant accès
aux titres servant de clés de contact à la Rolls-Royce
dont tout le monde rêve - toute la question étant alors,
rageuse : " Comment m’y prendre, merde alors, pour décrocher
la bourse qui m’ouvrira la porte de l’Université
? " C’est au moment précis où il se posera
ladite question qu’après avoir transité par les
grands centres d’Afrique, le descendant de la brousse sera enfin
devenu complètement Blanc à l’intérieur,
aussi plat qu’un touriste et borné qu’un ministre.
Ainsi, en résumé, le Système doit sa phénoménale
puissance et son incroyable " créativité "
au fait que chaque solution lui permettant de se maintenir et se "
légitimer ", est source de problèmes, que chaque
problème exige une solution qui lui posera de nouveaux problèmes,
et donc qu’aussi longtemps que la survie des individus dépendra
du développement de la technologie, rien n’arrêtera
la destruction de la planète. Une évidence que John
K. Galbraith formulait ainsi dès 1964 dans son Nouvel état
Industriel : " L’assertion qui fonde la logique de ce nouvel
état, c’est que tous les problèmes posés
par la technologie seront technologiquement résolus. "