La
division du travail, qui a si largement contribué à
nous plonger dans la crise mondiale de notre temps, oeuvre quotidiennement
à nous empêcher de comprendre les origines de l’horreur
actuelle. Mary Lecron Foster pêche indéniablement par
euphémisme lorsqu’elle affirme qu’aujourd’hui
l’anthro-pologie est « menacée d'une fragmentation
grave et destructrice ».
Shanks et Tilley se font l’écho d’un problème
similaire: « L'objet de l’archéologie n’est
pas seulementd’interpréter le passé mais de transformer
la manière dont il est interprété au profit de
la reconstruction sociale actuelle. » Évidemment, les
sciences sociales, en elles-mêmes, s’interdisent le recul
et la profondeur de vue qui permettraient pareille reconstruction.
Au chapitre des origines et du développement de l’humanité,
l’éventail des domaines et des sous-domaines toujours
plus ramifiés - anthropologie, archéologie, paléontologie,
ethnolo-gie, paléobotanique, ethno-anthropologie, etc. - reflète
l’effet réducteur et incapacitant dont la civilisation
a fait preuve de-puis ses balbutiements.
La littérature spécialisée peut néanmoins
fournir une aide hautement appréciable, à condition
de l’aborder avec la mé-thode et la vigilance appropriées,
à condition d’être décidé à
en franchir les limites. En fait, la déficience des modes de
pensée plus ou moins orthodoxes correspond aux exigences d’une
société toujours plus frustrée. L’insatisfaction
à l’égard de la vie se transforme en méfiance
vis-à-vis des mensonges offi-ciels qui servent à légitimer
de telles conditions d’existence ; elle permet ainsi d’ébaucher
un tableau plus fidèle du dévelop-pement de l’humanité.
On a longtemps expliqué le renonce-ment et la soumission qui
caractérisent la vie moderne par les contingences de la . Au
bout du compte, le mythe de notre existence pré-civilisée,
prétendument faite de privations, de brutalité et d’ignorance
a fini par faire apparaître l’autorité comme un
bienfait qui nous a sauvés de la sauvage-rie. On invoque toujours
l’ « homme des cavernes » et l’ « homme
de Neandertal » pour nous rappeler où nous en se-rions
sans la religion, l’État et le travail pénible.
Or, cette vision idéologique de notre passé a été
radicale-ment bouleversée au cours des dernières dizaines
d’années grâce aux travaux d’universitaires
comme Richard Le et Mar-shall Sahlins. On a ainsi abouti à
un renversement presque complet de l’orthodoxie anthropologique,
lourd de consé-quences. On admet désormais que, avant
la domestication - avant l’invention de l’agriculture
-, l’existence humaine se passait essentiellement en loisirs,
qu’elle reposait sur une in-timité avec la nature, sur
une sagesse sensuelle, source d’égalité entre
les sexes et de bonne santé corporelle. Telle fut notre nature
humaine pendant environ deux millions d’années - avant
notre asservis-sement par les prêtres, les rois et les pa-trons.
On nous a récemment fait une autre révélation
stupéfiante, liée à la première et lui
donnant une toute autre ampleur, qui nous en apprend autant sur ce
que nous avons été que sur ce que nous pourrions redevenir.
Le principal motif de rejet à l’égard des nouvelles
descriptions de la vie des chasseurs-cueilleurs consistait, quoique
souvent de manière indirecte ou implicite, à considérer
cette vie avec condescendance, comme le summum que pouvait atteindre
une espèce aux premiers stades de son évolution. Ainsi
ceux qui propagent encore cette vision admettent qu’il y aurait
eu une longue période de grâce et d’existence pacifique
mais que les humains n’auraient simplement pas eu la capacité
mentale de troquer leur simpli-cité contre un accomplissement
social et technique complexe. Or, un autre coup décisif est
porté au culte de la civilisation lorsque nous apprenons aujourd’hui
que non seulement la vie humaine ignora pendant très longtemps
l’aliénation et la domi-nation mais aussi que, comme
l’ont montré les investigations conduites depuis les
années 1980 par les archéologues John Fowlett, Thomas
Wynn et d’autres, les humains de l’époque possédaient
une intelligence au moins égale à la nôtre. L’an-cienne
thèse de l’ « ignorance » est rayée
d’un trait de plume et nos origines nous apparaissent du même
coup sous un jour nouveau.
Afin de replacer la question de notre capacité mentale dans
son contexte, il est utile de passer en revue les interprétations
diverses (et toujours chargées d’idéologie) des
origines et du développement de l’humanité. Robert
Ardrey dresse un ta-bleau patriarcal et sanguinaire de la préhistoire,
comme l’ont fait, à un degré légèrement
moindre, Desmond Morris et Lio-nel Tiger. Dans la même veine,
Sigmund Freud et Konrad Lorenz ont décrit la dépravation
innée de l’espèce, apportant ainsi leur pierre
à l’édifice de l’acceptation de la hiérarchie
et du pouvoir.
Heureusement, un tableau beaucoup plus plausible a fini par émerger,
correspondant à une connaissance globale de la vie au paléolithique.
Le partage de la nourriture est depuis longtemps considéré
comme un aspect de la vie des premières sociétés
humaines. Jane Goodall et Richard Leakey, entre autres, ont abouti
à la conclusion que c’était l’élément
clef établissant notre accession au stade d’homo, il
y a au moins deux millions d’années. Cette théorie,
avancée depuis le dé-but des années 1970 par
Linton, Zihlman, Tanner et Isaac, est devenue dominante. Un des arguments
convaincants en fa-veur de la thèse de la coopération,
contre celle de la violence généralisée et de
la domination des mâles, est celui de la dimi-nution, aux premiers
stades de l’évolution, de la différence de taille
entre les mâles et les femelles. Le dimorphisme sexuel était
à l’origine très prononcé : canines proéminentes
ou chez le mâle et canines beaucoup plus pe-tites chez la femelle.
La disparition des grandes canines chez le mâle étaye
fortement la thèse selon laquelle la femelle de l’espèce
aurait opéré une sélection en faveur des mâles
so-ciables et partageurs. La plupart des singes actuels ont des canines
plus longues et plus grosses chez les mâles que chez les femelles,
la femelle n’ayant pas ce choix.
La division sexuelle du travail est une autre question fon-damentale
quant aux débuts de l’humanité ; elle était
naguère admise sans discussion et d’ailleurs exprimée
par l’ordre même des mots composant le terme de «
chasseurs-cueilleurs »@. On admet désormais couramment
que la cueillette d’aliments végétaux, qu’on
avait longtemps cru le domaine exclusif des femmes et d’importance
secondaire par rapport à la chasse forcément considérée
comme une activité masculine, consti-tuait la principale ressource
alimentaire. Étant donné que les femmes ne dépendaient
pas de manière significative de hommes pour se nourrir, il
semble probable que, à rebours de toute division du travail,
souplesse et partage de l’activité aient été
la règle. Comme le montre Zihlman, une souplesse géné-rale
du comportement aurait été la caractéristique
principale des premiers temps de l’existence humaine. Joan Gero
a dé-montré que les outils de pierre pouvaient aussi
bien avoir été ceux d’hommes que de femmes, et
Poirier nous rappelle qu’il n’existe bel et bien «
aucune preuve archéologique à l’appui de la théorie
selon laquelle les premiers humains auraient pratiqué une division
sexuelle du travail ». Il ne semble pas que la re-cherche de
nourriture ait obéi à une division du travail systé-matique,
voire à quelque division du travail que ce soit, et il est
probable que la spécialisation par sexe se soit faite assez
tard dans le cours de l’évolution humaine.
Ainsi, si la première adaptation de notre espèce était
centrée sur la cueillette, quand donc la chasse est-elle apparue
? Bill-ford soutient qu’aucune trace tangible de pratiques bouchères
n’indique une consommation de produits animaux jusqu’à
l’apparition, relativement récente, d’humains anatomiquement
modernes. L’examen au microscope électronique de dents
fossiles trouvées en Afrique orientale indique un régime
es-sentiellement composé de fruits, de même que l’examen
simi-laire d’outils de pierre provenant du site de Koobi Fora,
au Kenya, vieux de 1,5 million d’années, montre qu’ils
servaient à travailler des matières végétales.
La situation « naturelle » de l’espèce reposait
à l’évidence sur un régime fait en grande
partie de végétaux riches en fibre, tout autre que l’alimentation
moderne à teneur élevée en ma-tière grasse
et protéines animales, avec son cortège de dés-ordres
chroniques. Nos premiers ancêtres utilisaient leur « savoir
détaillé de leur environnement et une sorte de cartographie
cognitive » pour se procurer les plantes qui servaient à
leur subsistance. En revanche, les témoignages archéolo-giques
de l’existence de la chasse n’apparaissent que lentement
au cours du temps.
En outre, de nombreux éléments sont venus contredire
la thèse soutenant que la chasse était très répandue
à l’âge préhis-torique. Par exemple, les
amas d’ossements où l’on croyait autre-fois voir
la preuve de tueries massives se sont avérées être,
en y regardant de plus près, des vestiges d’inondations
ou de tanières d’animaux. Selon cette nouvelle approche,
les pre-mières chasses significatives seraient apparues il
y a 200 000 ans, au plus tôt. Adrienne Zihlman, elle, est parvenue
à la conclusion que . Et nombre de chercheurs ne décèlent
aucune preuve de chasses importantes de gros gibier avant une date
encore plus tardive, à savoir la fin du paléolithique
supérieur, juste avant l’apparition de l’agriculture.
Les plus anciens objets manufacturés connus sont les ou-tils
de pierre taillée du Hadar, en Afrique orientale. Grâce
aux méthodes de datation précises utilisées aujourd’hui,
on estime qu’ils pourraient remonter à 3,1 millions d’années.
Le princi-pal motif d’attribution de ces objets à la
main de l’homme est qu’il s’agit d’outils
fabriqués à l’aide d’un autre outil, trait
rencontré seulement chez l’homme - en l’état
actuel de nos connaissances. L’homo habilis désigne ce
qu’on croit être la première espèce humaine
connue, ce nom étant associé aux premiers outils de
pierre. Les objets cou-rants en bois et en os, quoique plus périssables
et donc plus rares dans les inven-taires archéologiques, étaient
aussi utilisés par l’homo habilis en Afrique et en Asie
et témoignent d’une adaptation « remarquablement
efficace ». À ce stade, nos an-cêtres avaient un
cerveau et un corps plus petit que le nôtre, mais Poirier note
que « leur anatomie postcra-nienne était assez semblable
à celle d’humains modernes », et Holloway affirme
que les études de moulages endocriniens de cette période
in-diquent une organisation cérébrale fondamentalement
moderne . De même, certains outils vieux de plus de deux millions
d’années prouvent la prédominance des droitiers,
par la ma-nière dont les pierres étaient taillées.
Or la tendance à utiliser en priorité la main droite
traduit chez les modernes ces traits typiquement humains que sont
la latéralisation prononcée de cerveau et la séparation
fonctionnelle marquée des deux hémi-sphères céré-braux.
Klein en conclut que cela « implique certainement des capacités
cognitives et humaines fondamentales ». .
•
Selon la science officielle, l’homo erectus est un autre grand
prédécesseur de l’homo sapiens : il serait apparu
il y a à peu près I,75 million d’années,
au moment où les humains sortaient des forêts pour se
répandre dans les savanes afri-caines plus sèches et
plus ouvertes. Bien que la taille du cer-veau ne corresponde pas nécessairement
à la capacité intellec-tuelle, le volume crânien
de l’homo erectus est à ce point simi-laire à
celui des modernes que cette espèce . Comme l’énon-cent
Johanson et Edey : « l’on devait comparer l’homo
erectus doté du plus grand cerveau à l’homo sapiens
doté du plus petit - sans tenir compte de leurs autres particularités
- il faudrait permuter leurs noms d’espèce ». L’homo
neandertha-lus, qui nous aurait immédiatement précédés,
possédait en ef-fet un cerveau légèrement plus
gros que le nôtre. Pourtant, ce malheureux homme de Neandertal
n’a pas manqué d’être dé-crit comme
une créature primitive, fruste - conformément à
l’idéologie dominante. Malgré son intelligence
manifeste, doublée d’une force physique colossale.
Par ailleurs, depuis une date récente, le classement des es-pèces
lui-même a pris des allures d’hypothèse douteuse.
Notre attention a en effet été attirée par le
fait que des spéci-mens fossiles provenant de diverses espèces
d’homo « présentent tous les traits morphologiques
intermédiaires », ce qui frappe de suspicion, voire d’obsolescence,
la division arbitraire de l’humanité en catégories
successives et séparées. Fegan, par exemple, nous apprend
qu’ « il est très difficile de tracer une frontière
taxonomique claire entre l'homo erectus et l'homo sapiens archaïque
d'une part, et l'homo sapiens archaïque et anatomiquement moderne
d'autre part » . De même, Foley note que « les distinctions
anatomiques entre l'homo erectus et l'homo sapiens sont minces ».
Jelinek affirme car-rément qu’« il n'y a pas de
bonne raison, anatomique ou culturelle » de séparer erectus
etsapiens en deux espèces, et il en conclut que les humains,
dès le paléolithique « peuvent être considérés
comme des homo sapiens ». Le formidable recul vers le passé
de la datation de l’apparition de l’intelligence, dont
nous parlerons plus loin, est à mettre en regard de la confusion
actuelle au sujet des espèces, à mesure que le modèle
évolutionniste naguère dominant se heurte à ses
limites.
Mais la controverse sur le classement des espèces ne nous intéresse
que par rapport à notre connaissance du mode de vie de nos
ancêtres. Malgré le caractère minimal de ce qu’il
faut s’attendre à retrouver après tant de milliers
d’années, on en-tr’aperçoit la texture de
cette vie et de ses aspects souvent élé-gants qui ont
précédé la division du travail. La « trousse
à outils » de la région de la gorge d’Olduvaï,
rendue célèbre par Leakey, contient « au moins
six sortes d’outils clairement identifiables »remontant
à 1,7 million d’années environ.
C’est là qu’est tôt apparue la hache acheuléenne,
à la beauté symétrique, qui fut utilisée
pendant un million d’an-nées. Avec sa forme de larme
et son équilibre remarquable, elle respire la grâce et
la maniabilité, pour un objet d’une époque bien
antérieure à la symbolisation. Isaac a noté que
« les besoins essentiels d’outils effilés peuvent
être satisfaits par les formes très diverses engendrées
à partir des modèles oldoviens de pierres taillées
» , et se demande com-ment on a pu penser qu’ «
un surcroît de complexité équivaut à une
meilleure adaptation » . À cette époque reculée,
d’après les entailles découvertes sur des restes
d’ossements, les humains se servaient de tendons et de peaux
prélevés sur des cadavres d’animaux pour confectionner
corde, sacs et tapis. D’autres éléments donnent
à penser que des fourrures servaient de ta-pisseries murales
et de sièges dans les cavernes, et les algues de paillasses
pour le couchage.
L’usage du feu remonte à près de deux millions
d’années et aurait pu apparaître encore plus tôt,
n’étaient les conditions tropicales régnant dans
l’Afrique des débuts de l’humanité. La maîtrise
du feu permettait d’incendier les cavernes pour éliminer
les insectes et de chauffer les galets qui pavaient le sol, tous éléments
de confort qui apparaissent très tôt au pa-léolithique.
•
Quelques archéologues considèrent encore que tous les
humains antérieurs à l’homo sapiens - dont l’apparition
offi-cielle remonte à moins de 30 000 ans - sont considérablement
plus primitifs que nous autres « humains complets ». Mais
outre les preuves, citées plus haut, de l’existence d’un
cerveau anatomiquement « moderne » chez les premiers humains,
cette minorité se voit désormais contredite par des
travaux récents démontrant la présence d’une
intelligence humaine achevée presque dès la naissance
de l’espèce humaine. Thomas Wynn estime que la fabrication
de la hache acheuléenne exigeait « une degré d’intelligence
caractéristique d’adultes tout à fait modernes
». Gowlett examine la « pensée opératoire
» présidant à l’emploi du marteau, de la
répartition de la force au choix de l’angle de frappe
appropriés, selon une séquence ordonnée et avec
la souplesse requise pour modifier la procédure. Il en déduit
que des capacités de manipulation, de concentration, de visualisation
de la forme en trois dimensions et de planifica-tion étaient
nécessaires, et que ces exigences « étaient le
bien commun des premiers êtres humains, il y a au moins deux
millions d’années, et cela » » , ajoute-t-il,
« est une certitude établie, non un hypothèse
».
La longue période du paléolithique frappe par la faible
transformation des techniques. Selon Gerhard Kraus, l’inno-vation,
« au long des deux millions et demi d'années mesurées
à l'aune de l'évolution de l'outillage de pierre est
pratiquement nulle ». Considérée à la lumière
de ce que nous savons aujour-d’hui de l’intelligence préhistorique,
cette « stagnation » est particulièrement déroutante
pour beaucoup de spécialistes des sciences sociales. Pour Wymer,
« il est difficile de comprendre un développement d'une
telle lenteur ». Il me paraît à l’inverse
très plausible que l’intelligence, donc la conscience
des richesses que procure l’existence du cueilleur-chasseur,
soit la raison même de cette absence marquée de«
progrès ». À l’évidence, l’espèce
a délibérément refusé la division du tra-vail,
la domestication et la culture symbolique jusqu’à une
date relativement récente.
La pensée contemporaine, à la sauce post moderne, entend
nier la réalité d’une division entre nature et
culture ; toutefois, étant donné les capacités
dont jouissaient les êtres humains avant l’avènement
de la civilisation, la réalité fondamentale, c’est
qu’ils ont longtemps choisi la nature au détriment de
la culture. Il est courant également de trouver symbolique
tout geste ou objet humain, position qui, d’une manière
générale, fait partie du refus de la distinction entre
nature et culture. Or c’est de la culture comme manipulation
des formes symbo-liques de base qu’il s’agit ici. Il me
semble également clair que ni le temps réifié,
ni le langage écrit, bien sûr, ni proba-blement le langage
parlé pour la plus grande partie de cette pé-riode,
ni aucune forme de comptabilité ou d’art n’avaient
de place dans la vie humaine préhistorique - malgré
l’existence d’une intelligence tout à fait capable
de les inventer.
Je voudrais manifester, en passant, mon accord avec Goldschmidt lorsqu’il
écrit que « la dimension cachée de la construction
du monde symbolique est le temps ». Comme l’affirme Norman
0. Brown, « la vie non refoulée ne se situe pas dans
le temps historique » , affirmation que je considère
comme un rappel du fait que le temps comme matérialité
n’est pas inhérent à la réalité,
mais un fait culturel, peut-être le premier fait culturel, imposé
à la réalité. C’est à mesure qu’a
évolué cette dimension élémentaire de
la culture symbolique que s’est établie la séparation
d’avec la nature.
Cohen a avancé que les symboles sont « indispensables
au développement et au maintien de l’ordrem au maintiene
l'ordresocial ». Cela im-plique - comme l’indiquent, plus
précisément encore, beau-coup de preuves tangibles -
qu’avant l’émergence des sym-boles, la condition
de désordre les rendant nécessaires n’exis-tait
pas. Dans une veine analogue, Lévi-Strauss a fait remar-quer
que la pensée mythique progresse toujours à partir de
la conscience d’oppositions vers leur résolution. Alors
qu’en est-il du désordre, des conflits, des « oppositions
» ? Parmi des milliers de mémoires et d’études
traitant de sujets particuliers, la littérature sur le paléolithique
ne propose presque rien sur cette question essentielle. On pourrait
avancer comme hypo-thèse raisonnable que la division du travail,
passée inaperçue de par la lenteur extrême de
sa progression, et insuffisamment comprise à cause de sa nouveauté,
commençait à provoquer des lézardes infimes dans
la communauté humaine et à susciter des pratiques nocives
à l’égard de la nature. À la fin du pa-léolithique
supérieur, il y a 15 000 ans, on commence à obser-ver
au Moyen-Orient une cueillette spécialisée des plantes
et une chasse spécialisée. L’apparition soudaine
d’activités symboliques (par exemple, rituelles et artistiques)
au paléoli-thique supérieur est indéniablement,
pour les archéolo-gues, une des « grosses surprises »
de la préhistoire, étant donné leur absence au
paléolithique moyen. Mais les effets de la division du travail
et de la spécialisation faisaient sentir leur présence
en tant que rupture de la totalité et de l’ordre naturel
- une ab-sence qu’il fallait compenser. Ce qui est surprenant
c’est que cette transition vers la civilisation puisse encore
être jugée comme n’ayant aucune conséquence
néfaste. Foster semble, quant à lui, en faire l’apologie
quand il conclut que le « mode symbolique s'est révélé
extraordinairement adaptatif. Sinon, comment l'homo sapiens serait-il
devenu matériellement le maître du monde ? ». Il
a certainement raison, comme lors-qu’il voit dans « la
manipulation des symboles l'essence même de la culture »,
mais il semble oublier que cette adaptation réussie a entraîné
la séparation de l’homme et de la nature, ainsi que la
destruction progressive de cette dernière, jusqu’à
la terrifiante ampleur actuelle de ces deux phénomènes.
Il paraît raisonnable d’affirmer que le monde symbolique
est né avec la formulation du langage, apparu d’une manière
ou d’une autre à partir d’« une matrice de
communication non verbale étendue » et du contact inter-individuel.
Il n’y a pas de consensus sur la date d’apparition du
langage mais il n’existe pas de preuve de son existence avant
l’« explosion » culturelle de la fin du paléolithique
supérieur. Le langage semble avoir opéré comme
« agent inhibiteur », comme moyen de soumettre la vie
à « un plus grand contrôle », d’endiguer
le flot d’images et de sensations auquel l’individu pré-moderne
était réceptif. Vu ainsi, il aurait vraisemblablement
marqué un éloignement, dès cette époque,
de la vie d’ouverture et de communion avec la nature, en di-rection
d’une vie plus orientée vers la domina-tion et la domestication
qui suivirent l’avènement de la culture symbolique. Il
n’existe d’ailleurs pas de preuve définitive qui
permette de croire que la pensée humaine est, du fait que nous
pensons avec des mots, la plus évoluée - pour peu qu’on
ait le culot d’apprécier universellement le degré
d’achèvement d’une pensée. Il existe de
nombreux cas de patients ayant perdu, à la suite d’une
attaque ou autre dégradation du cerveau, le sens de la parole,
y compris la capacité de se parler silencieusement à
eux-mêmes, qui sont tout à fait capables de pensées
cohé-rentes de toutes sortes. Ces données nous convainquent
de ce que « l'aptitude intellectuelle humaine est d'une puissance
extraordinaire, même en l'absence de langage ». .
En terme de symbolisation dans l’action, Goldschmidt voit juste
quand il estime que « l'invention du rituel au paléolithique
supé-rieur pourrait fort bien être l' élément
structurel qui ait donné l'impulsion majeure à l'expansion
de la culture » . Le rituel a joué le rôle de pivot
dans ce que Hodder a appelé « le déploie-ment
incessant des structures symboliques et sociales » qui ont accompagné
l’arrivée de la médiation culturelle. C’est
comme moyen de réaliser et de consolider la cohésion
sociale que le rituel fut essentiel ; les rituels totémiques,
par exemple, renforcent l’unité du clan.
On commence à mesurer le rôle de la domestication, ou
dans l’ordonnance culturelle de la sauvagerie par le moyen du
rituel. De toute évidence, la femme comme catégorie
culturelle, à savoir un être sauvage ou dangereux, date
de cette période. Les figurines rituelles de «Vénus
» apparaissent il y a 25 mille ans, et semblent être un
exemple des premières symbolisations de la femme à des
fins de représentation et de domination. Plus concrètement
en-core, la soumission de la nature sauvage se manifeste à
cette époque par la chasse systématique des gros mammifères,
ac-tivité dont le rituel est partie intégrante.
On peut aussi considérer la pratique chamanique du rituel comme
une régression par rapport au stade où tous parta-geaient
une conscience que l’on appellerait aujourd’hui «
extrasensorielle ». . Quand seuls les experts prétendent
pouvoir ac-céder à une perception supérieure
qui était jadis le lot com-mun, de nouveaux renoncements en
faveur de la division du travail en sont facilités ou accentués.
Le retour à la félicité par le rituel est un
thème mythique quasi universel, avec, entre autres joies, la
promesse de la dissolution du temps mesu-rable. Ce thème du
rituel met le doigt sur l’absence qu’il pré-tend
combler, comme le fait la culture symbolique en général.
Le rituel comme moyen d’organiser les émotions, comme
méthode d’orientation et de contrainte culturelles mène
à l’art, facette de l’expression rituelle. Pour
Gans, « il n'y a guère de doute que les différentes
formes d'art profane dérivent à l'origine du rituel
» . On détecte le début d’un malaise, le
sen-timent qu’une authenticité directe, plus ancienne,
est en train de disparaître. La Barre a raison de considérer
que « l'art comme la religion naissent d'un désir insatisfait
». . D’abord abstraitement par le langage, puis de manière
plus orientée par le rituel et l’art, la culture entre
en scène pour répondre artifi-ciellement aux angoisses
spirituelles ou sociales.
Le rituel et la magie doivent avoir dominé les débuts
de l’art (au paléolithique supérieur) et ont sans
doute joué un rôle essentiel, alors que la division du
travail s’imposait progressi-vement dans la coordination et
la conduite de la communauté. Dans le même ordre d’idées,
Pfeiffer a vu dans les célèbres peintures pariétales
européennes du paléolithique supérieur la première
méthode d’initiation des enfants à des systèmes
so-ciaux devenus complexes, l’éducation étant
alors nécessaire au maintien de la discipline et de l’ordre.
Et l’art pourrait avoir contribué au contrôle de
la nature, par exemple en facilitant le développement d’une
notion primitive de territoire.
L’apparition de la culture symbolique, mue par son besoin inhérent
de manipuler et de dominer, a tôt ouvert la voie à la
domestication de la nature. Après deux millions d’années
de vie humaine passées à respecter la nature en équilibre
avec les autres espèces, l’agriculture a modifié
notre existence, notre façon de nous adapter, d’une manière
inconnue jusqu’alors. Jamais auparavant une espèce n’avait
connu un changement radical aussi profond ni aussi rapide. L’auto-domestication
par le langage, le rituel et l’art inspira le dressage des plantes
et des animaux qui suivit. Apparue il y a seulement dix mille ans,
l’agriculture a rapidement triomphé car la domination
engendre par elle-même et exige sans cesse son propre renfor-cement.
Une fois répandue, la volonté de produire est deve-nue
d’autant plus productive qu’elle s’exerçait
efficacement, et de ce fait d’autant plus prédominante
et adaptative.
L’agriculture permet une division du travail largement ac-crue,
crée les fondements matériels de la hiérarchie
sociale et amorce la destruction de l’environnement. Les prêtres,
les rois, les corvées, l’inégalité sexuelle,
la guerre sont quelques-unes de ses conséquences spécifiques
assez immédiates. Alors que les humains du paléolithique
avaient un régime ex-trêmement varié, se nourrissant
de plusieurs milliers de plantes différentes, l’agriculture
réduisit considérablement ces sources d’approvisionnement.
Étant donné l’intelligence et le très vaste
savoir pratique de l’humanité de l’âge de
pierre, on s’est souvent posé la ques-tion suivante :
« Pourquoi l'agriculture n'est-elle pas apparue, par exempte,
un million d'années avant notre ère au lieu de 8000
ans seulement ? » J’y apporte une brève réponse
plus haut en formulant l’hypothèse d’une lente
et insidieuse pro-gression de l’aliénation fondée
sur la division du travail et la symbolisation. Mais à considérer
ses désastreuses consé-quences, cela reste un phénomène
effarant. Aussi, comme le dit Binford: « La question à
poser n'est pas de savoir pourquoi l'agriculture ne s'est pas développée
partout mais plutôt pourquoi elle s'est développée
tout court. » La fin de la vie de cueilleur-chasseur a entraîné
un déclin de la taille, de la stature et de la robustesse du
squelette, et amené la carie dentaire, les carences alimentaires
et la plupart des maladies infectieuses. On observe « dans l'ensemble
une baisse de la qualité - et probablement de la durée
- de la vie humaine », en concluent Co-hen et Aremelagos.
Une autre conséquence a été l’invention
du nombre, inutile avant l’existence de la propriété
des récoltes, des bêtes et de la terre, qui est une des
marques de l’agriculture. Le dévelop-pement de la numération
a accru le besoin de traiter la nature comme une chose à dominer.
L’écriture était également re-quise par
la domestication, pour les premières formes de tran-sactions
commerciales et d’administration politique. Lévi-Strauss
a démontré de manière convaincante que la fonction
première de la communication écrite a été
de favoriser l’exploi-tation et la soumission ; les cités
et les empires, par exemple, auraient été impossibles
sans elle. On voit ici clairement s’unir la logique de la symbolisation
et la croissance du capi-tal.
Conformité, répétition et régularité
sont les clefs de la civi-lisation triomphante, remplaçant
la spontanéité, l’enchante-ment et la découverte,
caractéristiques de la situation humaine pré-agricole
qui a survécu si longtemps. Clark parle de « l'ampleur
du temps de loisir » du cueilleur-chasseur, et en conclut que
« c'est cela et le mode de vie agréable qui allait avec,
et non la pénurie et un long labeur quotidien, qui explique
pourquoi la vie sociale est restée si statique ». . Un
des mythes les plus vivaces et les plus répandus est l’existence
d’un Age d’or, caractérisé par la paix et
l’innocence, avant que quelque chose ne détruise ce monde
idyllique et nous réduise à la misère et à
la souffrance. L’Éden, ou quel que soit le nom qu’on
lui donne, était le monde de nos tout premiers ancêtres
cueilleurs-chasseurs ; ce mythe exprime la nostalgie de ceux qui travaillaient
sans répit la glèbe à l’égard d’une
vie libre et plutôt facile - mais désormais perdue.
Le riche environnement habité par les humains avant la domestication
et l’agriculture a aujourd’hui presque disparu. Pour les
rares cueilleurs-chasseurs survivant aujourd’hui, il ne reste
que les terres les plus marginales, les lieux isolés non encore
revendiqués par l’agriculture et les conurbations. En
outre, les rares cueilleurs-chasseurs qui parviennent encore à
échapper aux pressions énormes de la civilisation visant
à les transformer en esclaves (c’est-à-dire en
paysans, en sujets politiques, en salariés) ont tous été
influencés par les contacts avec des peuples extérieurs.
Duffy note ainsi que les cueilleurs-chasseurs actuels qu’il
a étudiés, les pygmées Mbouti d’Afrique
centrale, ont été accul-turés par les agriculteurs
villageois environnants depuis des centaines d’années
et, dans une moindre mesure, par des gé-nérations de
contact avec l’administration coloniale puis néo-coloniale
et avec les missionnaires. Pourtant, il semble qu’une volonté
de vie authentique venue du fond des âges persiste parmi eux.
demande Duffy « Essayez d’imaginer un mode de vie où
la terre, le logement et l’alimentation sont gratuits, et où
il n’y a ni dirigeants, ni patrons, ni politique, ni crime organisé,
ni impôts, ni lois. Ajoutez à cela l’avantage de
faire partie d’une société où tout est
partagé, où il n’y a ni riches ni pauvres et où
le bonheur ne signifie pas l’accumula-tion de biens matériels.
» Les Mbouti n’ont jamais domestiqué d’animaux
ni fait pousser de végétaux.
Chez les membres des bandes non agricoles existe une combinaison remarquablement
saine de faible quantité de tra-vail et d’abondance matérielle.
Bodley a découvert que les San (connus sous le nom de Bochimans)
de l’aride désert du Kalahari, au sud de l’Afrique,
travaillent moins et sont moins nombreux à travailler que leurs
voisins agriculteurs. De plus, en période de sécheresse,
c’est aux San que les paysans s’adressent pour survivre.
Selon Tanaka, ils passent « un temps extraordinairement court
à travailler et la plupart de leur temps à se reposer
et à se distraire », et d’autres ont noté
la vita-lité et la liberté des San comparés aux
paysans sédentaires, ainsi que la sécurité relative
et l’insouciance de leur vie.
Flood a remarqué que les aborigènes d’Australie
considè-rent que « le travail requis pour labourer et
planter n'était en rien contrebalancé par les avantages
qu'il procurait ». . Sur un plan plus général,
Tanaka a relevé l’abondance et l’équilibre
des aliments végétaux dans les toutes premières
sociétés hu-maines, ainsi que dans toutes les sociétés
de cueilleurs-chas-seurs modernes. De même, Festinger parle
de l’accès chez les humains du paléolithique«
à des quantités considérables de nourriture sans
grand effort », ajoutant que « les groupes contemporains
qui vivent encore de chasse et de cueillette s'en sortent très
bien, même s'ils ont été repoussés vers
des habitats très marginaux »..
Comme Hole et Flannery l’ont résumé, « aucun
groupe sur terre ne dispose de plus de loisir que les chasseurs et
les cueilleurs, qui consacrent le plus clair de leur temps au jeu,
à la conversation et à la détente ». .
Ils disposent de plus de temps libre, ajoute Binford, « que
les ouvriers industriels ou agricoles modernes, ou même que
les professeurs d'archéologie »..
•
Les non domestiqués savent que seul le présent peut
être total. Cela signifie qu’ils vivent leur vie avec
une immédiateté, une densité et une passion incompa-rablement
plus grandes que nous ne le faisons. On a dit que certaines journées
révolutionnaires valaient des siècles ; en at-tendant,
« nous regardons avant et après » , comme l’a
écrit Shelley , « et soupirons pour ce qui n’est
pas… »
Les Mbouti estiment qu' « avec un présent convenablement
rempli, les questions du passé et de se régleront d'elles-mêmes
». Les primitifs n'ont pas besoin de souvenirs et n'attachent
généralement aucun intérêt aux anniversaires
ni au décompte de leur âge. Quant à l'avenir,
ils ont aussi peu de désir de dominer ce qui n'existe pas encore
qu'ils en ont de dominer la nature. Leur conscience d'une succession
d'instants se mêlant au flux et au reflux du monde naturel fi
empêche pas la notion des saisons mais elle ne constitue pas
une conscience séparée du temps qui les prive du présent.
Même si les cueilleurs-chasseurs actuels mangent plus de viande
que leurs ancêtres préhistoriques, la nourriture végétale
constitue toujours l'essentiel de leur menu dans les régions
tropicales et subtropicales. Les San du Kalahari et les Hazda d'Mrique
orientale, où le gibier est plus abondant que dans le Kalahari,
dépendent de la cueillette pour 80 % de leur alimentation.
Le rameau !Kung des San cueille plus d'une centaine de végétaux
différents et ne présente aucune carence alimentaire.
Leur régime ressemble à celui, sain et varié,
des cueilleurs-chasseurs australiens. Le régime global des
cueilleurs est meilleur que celui des cultivateurs, la disette est
très rare et leur état de santé est généralement
supérieur, avec beaucoup moins de maladies chroniques.
Lauren Van der Post s'est émerveillé devant l’exubérance
du rire des San - un rire qui surgit « du creux du ventre, un
rire qu'on n'entend jamais chez les civilisés ». Il a
jugé que c'était le signe d'une grande vigueur et d'une
clarté des sens qui réussit encore à résister
et a se soustraire aux assauts de la civilisation. Truswell et Hansen
auraient pu dire la même chose de ce San qui avait survécu
à un combat sans arme contre un léopard; blessé,
il avait quand même réussi à tuer l'animal à
mains nues.
Les habitants des îles Adaman, à l'ouest de la Thaïlande,
ne se soumettent à aucun dirigeant ; ils ignorent toute représentation
symbolique et n’élèvent aucun animal domestique.
On a également observé chez eux l'absence de l'agressivité,
de la violence et de la maladie; leurs blessures guérissent
à une vitesse surprenante et leur vue, comme leur ouïe,
est d'une singulière acuité. On dit qu'ils ont décliné
depuis l'intrusion des Européens au milieu du XIXe siècle,
mais ils présentent encore des traits physiques remarquables
tels qu'une immunité naturelle à la malaria, une peau
suffisamment élastique pour n'avoir aucune vergeture après
l'accouchement ni les rides que nous associons généralement
à la vieillesse, et des dents d'une force « incroyable
» : Cipriani a ainsi racontar avoir vu des enfants âgés
de dix à quinze ans broyer des clous entre leurs mâchoires.
Il a aussi témoigné d'une habitude en vigueur à
Adaman et consistant à récolter le miel sans le moindre
vêtement protecteur: « Ils ne se font pourtant jamais
piquer, et en les regardant j'avais l'impression d'être en présence
d'une sorte de mystère ancien, perdu pour le monde civilisé.
»
DeVries a fait toutes sortes de comparaisons permettant d'établir
la supériorité des cueilleurs-chasseurs en matière
de santé, dont l'absence de maladies dégénératives
et d'infirmités mentales, ainsi que la capacité d'accoucher
sans difficulté et sans douleur. Il a aussi noté que
ces qualités s'érodent peu à peu à la
suite du contact avec la civilisation.
Dans le même ordre d'idées, on dispose de nombreuses
preuves non seulement de la vigueur physique et émotionnelle
des primitifs mais aussi de leurs remarquables capacités sensorielles.
Darwin a décrit les habitants de la pointe de l'Amérique
du Sud qui vivaient quasi nus dans des conditions de froid extrême.
De même Peasley a observé des aborigènes qui étaient
renommés pour leur capacité à passer la nuit
dans le désert par un froid mor-dant « sans la moindre
forme de vêtement ».
Lévi-Strauss a raconté sa surprise d'apprendre qu'une
tribu particulière d'Amérique du Sud pouvait voir la
planète Vénus en plein jour, prouesse comparable à
celle des Dogons d'Amérique du Nord qui considèrent
Sirius comme l'étoile la plus importante - ayant ainsi connaissance,
sans instruments, d'une étoile qu'on ne voit qu'avec les télescopes
les plus puissants. Dans la même veine, Boyden a décrit
la capacité des Bochimans de voir à l’œil
nu quatre des lunes de Jupiter.
Dans The Harmless. People, E. Marshall a relaté comment un
Bochiman s'était dirigé avec précision vers un
point situé au milieu d'une vaste plaine « sans buisson
ni arbre pour marquer l'endroit », et avait montré du
doigt un brin d'herbe entouré d'un filament de liane quasi
invisible, qu'il avait repéré plusieurs mois auparavant,
à la saison des pluies, quand il était vert. Le temps
étant devenu caniculaire, il avait creusé à cet
endroit et mis au jour une racine succulente dont il avait étanché
sa soif. Toujours dans le désert du Kalahari, Van der Post
a médité sur la communion des San avec la nature, parlant
d'un niveau d'expérience qu'on «pourrait presque appeler
mystique. Par exemple, ils semblaient savoir ce qu'on éprouve
quand on est un éléphant, un lion, une antilope, un
steinbock, un lézard, une souris zébrée, une
mante religieuse, un baobab, un cobra à crête jaune ou
une amaryllis, pour ne citer que quelques-uns des êtres innombrables
et colorés au milieu desquels ils évoluaient ».
Il semble presque banal d'ajouter qu'on s'est souvent extasié
devant l'habileté des cueilleurs-chasseurs à suivre
une piste en défiant presque toute explication rationnelle.
Rohrlich-Leavitt a noté que « les données dont
on dispose montrent que généralement les cueilleurs-chasseurs
ne cherchent pas à déli-miter un territoire propre et
marquent un attachement biolocal ; ils ignorent l'agression collective
et rejettent la concurrence entre groupes, partagent librement leurs
ressources, apprécient l'égalitarisme et l'autonomie
personnelle dans le cadre de la coopération de groupe et sont
indulgents et tendres avec les enfants ».Des dizaines d'études
font du partage communautaire et de l'égalitarisme le caractère
distinctif de ces groupes. Lee a parlé de 1'« universalité
[du partage] chez les cueilleurs-chasseurs », de même
que l'ouvrage classique de Marshall faisait état d'une «
éthique de générosité et d'humilité
» démontrant une ten-dance « fortement égalitaire
» chez les cueilleurs-chasseurs. Tanaka nous fournit l'exemple
typique: « Le trait de caractère le plus apprécié
est la générosité, et les plus méprisés
sont l'avarice et l'égoïsme. »
Baer a répertorié .« l'égalitarisme et
le sens démocratique, l'autonomie personnelle et l'individuation,
le sentiment protecteur et l'instinct nourricier » comme étant
les vertus cardinales des non-civilisés ; et Lee a parlé
d' « une aversion absolue pour les distinctions hiérarchiques
chez les peuples cueilleurs-chasseurs du monde entier ». Leacock
et Lee ont précisé que « toute présomption
d'autorité » au sein du groupe « provoquait la
moquerie ou la colère chez les !Kung, comme on l'avait relevé
à propos des Mbouti, des Hazda et des Montagnais-Naskapi, entre
autres ».
« Même le père d'une famille élargie ne
peut dire à ses fils et ses filles ce qu'ils doivent faire.
La plupart des individus semblent agir selon leurs propres règles
internes », a rapporté Lee à propos des !Kung
du Botswana. lngold a estimé que « dans la plupart des
sociétés de chasseurs et de cueilleurs, on attache une
valeur suprême au principe de l'autonomie individuelle »,
équivalant à la découverte de Wilson d'«
une éthique d'indépendance » qui est « commune
aux sociétés ouvertes en question ». L'anthropologue
de terrain Radin est allé jusqu'à dire: « Dans
la société primitive, on laisse le champ libre à
toutes les formes concevables de manifestation ou d'expression de
la personnalité. On n'émet aucun jugement moral sur
quelque aspect que ce soit de la personnalité humaine en tant
que telle. » Observant la structure sociale des Mbouti, Turnbull
s'est étonné d'y trouver « un vide apparent, une
absence de système interne quasi anarchique ». Selon
Duffy, « les Mbouti sont naturellement égalitaires: ils
n'ont ni chefs ni souverains, et les décisions concernant la
bande sont prises par consensus ». Sur ce chapitre, comme sur
bien d'autres, on note une énorme différence qualitative
entre les cueilleurs-chasseurs et les paysans. Les tribus d'agriculteurs
bantous (comme les Saga) qui entourent les San sont organisés
par la royauté, la hiérarchie et le travail, alors que
les San eux-mêmes ne connaissent qu'égalitarisme, autonomie
et partage. La domestication est le principe qui préside à
cette différence radicale.
La domination au sein d'une société n'est pas sans lien
avec la .domination de la nature. En revanche, dans les sociétés
de cueilleurs-chasseurs, il n'existe aucune hiérarchie entre
l'espèce humaine et les autres espèces animales, de
même que les relations qui unissent les cueilleurs-chasseurs
sont non hiérarchiques. Fait caractéristique, les non-domestiqués
considèrent les animaux qu'ils chassent comme des égaux,
et ce type de relation fondamentalement égalitaire a duré
jusqu'à l'avènement de la domestication.
Quand l'éloignement progressif de la nature est devenu domination
sociale patente (agriculture), ce ne sont pas seulement les comportements
sociaux qui ont changé. Les récits des marins et des
explorateurs qui arrivaient dans des régions « nouvellement
découvertes » nous apprennent qu'au départ les
mammifères et les oiseaux sauvages n'avaient absolument pas
peur des envahisseurs humains. Quelques groupes de cueilleurs actuels
ne chassaient pas avant d'avoir un contact avec l'extérieur,
par exemple les Tassaday des Philippines; et si la majeure partie
de ces survivants s'adonne à la chasse, « il ne s'agit
pas d'un acte agressif ». Turnbull a observé que la chasse
chez les Mbouti se pratique sans le moindre esprit agressif, et suscite
même une sorte de regret. Et Hewitt a noté le lien de
sympathie qui unissait chasseur et chassé chez les Bochimans
Xan qu'il rencontra au XIXesiècle.
En ce qui concerne la violence chez les cueilleurs-chasseurs, Lee
a découvert que « les !Kung ont horreur de se battre,
et trouvent stupides les gens qui se battent ». D'après
le récit de Duffy, les Mbouti « considèrent toute
forme de violence entre un individu et un autre avec beaucoup d'horreur
et de dégoût, et ne la représentent jamais dans
leurs danses ou leurs jeux théâtraux ». L'homicide
et le suicide, conclut Bodley, sont «véritablement exceptionnels
» chez nos paisibles cueilleurs-chasseurs. La nature «
guerrière » des peuples indigènes d'Amérique
a souvent été fabriquée de toutes pièces
pour donner un semblant de légitimité aux projets de
conquête des Européens ; les cueilleurs-chasseurs Comanches
ont conservé leurs manières non violentes pendant des
siècles avant l'invasion européenne, et ne sont devenus
violents qu'au contact d'une civilisation de pillards.
Chez de nombreux groupes de cueilleurs-chasseurs, le développement
de la culture symbolique, qui a rapidement conduit à 1'agriculture,
est lié, au travers du rituel, à une vie sociale aliénée.
Bloch a découvert une corrélation entre les niveaux
de rituel et de hiérarchie. Et Woodburn a établi une
connexion entre absence de rituel et absence de rôles spécialisés
et de hiérarchie chez les Hazda de Tanzanie.
L'étude de Turner sur les Ndembou d'Amérique occidentale
a révélé une profusion de structures rituelles
et de cérémonies destinées à contrebalancer
les conflits nés de l'effondrement d'une société
antérieure, plus unie. Ces cérémonies et ces
structures ont une fonction politique d'intégration. Le rituel
est une activité répétitive; les conséquences
et les réactions qu'il engendre font l'objet d'un contrat social.
Le rituel fait comprendre que la pratique symbolique, au travers de
l'appartenance au groupe et des règles sociales, est indissociable
de la domination. Le rituel nourrit l'acceptation de la domination,
et, comme on l'a souvent montré, conduit à la création
de rôles de com-mandement et de structures politiques centralisées.
Le monopole des institutions cérémonielles prolonge
nettement la notion d'autorité et pourrait même être
l'autorité formelle originelle.
Chez les tribus d'agriculteurs de Nouvelle-Guinée, l'autorité
et l'inégalité qu'elle implique est fondé sur
la participation à l'initiation rituelle hiérarchique
ou sur la médiation d'un chaman. Nous voyons dans le rôle
du chaman une pratique concrète où le rituel sert à
la domination d'individus sur le reste de la société.
Radin a décrit « la même tendance marquée
» chez les chamans ou hom-mes-médecine des peuples tribaux
d'Asie et d'Amérique du Nord « à organiser et
à développer la théorie selon laquelle eux seuls
sont en communication avec le surnaturel ». Cet exclusivité
semble leur donner un pouvoir aux dépens des autres; Lommel
a constaté « une augmentation de la puissance psychique
du chaman contrebalancée par un affaiblissement de la puissance
des autres membres du groupe ». Cette pratique a des implications
assez évidentes sur les relations de pouvoir dans les autres
domaines de la vie, et contraste avec les périodes antérieures,
où les autorités religieuses sont absentes.
Les Batuque du Brésil hébergent en leur sein des chamans
qui affirment tous dominer certains esprits et tentent de vendre leurs
services surnaturels à des clients, de manière assez
semblable aux gourous des sectes modernes. Selon Muller, les spécialistes
de ce type de « contrôle magique de la nature en viennent
naturellement à contrôler aussi les hommes ».En
fait, le chaman est souvent l'individu le plus puissant des sociétés
pré-agricoles ; il est en position d'instituer le changement.
Johannessen propose la thèse selon laquelle la résistance
à l'innovation qu'était la culture de plantes a été
vaincue par les chamans, par exemple chez les Indiens de l'Arizona
et du Nouveau-Mexique. De même, Marquardt suggère que
les structures d'autorité rituelle ont joué un rôle
important dans le démarrage et l'organisation de la production
en Amérique du Nord. Un autre spécialiste des groupes
américains a vu un lien important entre le rôle des chamans
dans la maîtrise de la nature et la mise sous tutelle des femmes.
Berndt a démontré l'importance chez les aborigènes
de la division sexuelle rituelle du travail dans le développement
des rôles sexuels négatifs, et Randolph met dans le mille
quand il note: « L'activité rituelle est nécessaire
pour créer tant des hommes que des femmes convenables. Il n'existe
« dans la nature aucune raison » à la division
entre sexes, explique Bender. « Elles doivent être créées
par l'interdit et le tabou, elles doivent être rendues naturelles
par l'idéologie et le rituel. »
Mais les sociétés de cueilleurs-chasseurs, par leur
nature même, refusent au rituel sa potentialité de domestiquer
les femmes. La structure (l'absence de structure ?) des bandes égalitaires,
même celles le plus tournées vers la chasse, comporte
en effet la garantie de l’autonomie des deux sexes. Cet te garantie
est le fait que les produits de subsistance sont également
disponibles pour les femmes et les hommes et que, de surcroît,
la réussite de la bart (?) de dépend d'une coopération
fondée sur cette autonomie. Les sphères propres à
chaque sexe sont souvent séparées d'une manière
ou d'une autre mais, dans la mesure où la contribution des
femmes est généralement au moins égale à
celle des hommes, l'égalité sociale des sexes reste
« un trait majeur des sociétés de cueilleurs-chasseurs
». En fait, de nombreux anthropologues ont constaté que
dans les groupes de cueilleurs-chasseurs le statut des femmes était
supérieur à ce qu'il est dans tous les autres types
de sociétés.
Pour toutes les grandes décisions, a observé Turnbull
chez les Mbouti, « les hommes et les femmes ont également
voix au chapitre, la chasse et la cueillette étant aussi importantes
l'une que l'autre ». Il a établi qu'il existe une différenciation
sexuelle - sans doute beaucoup plus marquée que chez leurs
lointains ancêtres - « mais sans aucune idée de
supériorité ou de subordination ». Selon Post
et Taylor, chez les !Kung, les hommes font en fait de plus longues
journées que les femmes.
Au sujet de la division sexuelle du travail, courante chez les cueilleurs-chasseurs
contemporains, il faudrait ajouter que cette différenciation
des rôles n'est en aucune façon universelle. Pas plus
qu'elle ne l'était à 1'époque où Tacite
écrivait, à propos des Fenni de la région balte,
que « les femmes subviennent à leurs propres besoins
en chassant, exactement comme les hommes, et estiment leur sort plus
heureux que celui des autres qui se plaignent des travaux des champs»,
ou encore quand l'historien byzantin Procope découvrait, au
VIe siècle, que les Sérithifinni de la région
qui est au-jourd'hui la Finlande « ne labourent jamais, ni ne
font labourer par leurs femmes, mais les femmes se joignent couramment
aux hommes pour chasser ». .
Les femmes tiwi de l'île Melville chassent couramment, tout
comme le font les femmes agta des Philippines. Dans la société
mbouti, il y a très peu de spécialisation par sexe.
« Même la chasse est une activité commune, note
Turnbull « attestant que, chez les Eskimos traditionnels, c'est
(ou c'était) une entreprise coopérative engageant tout
le groupe familial ».Darwin découvrit en 1871 un autre
aspect de l'égalité sexuelle: « Dans les tribus
totalement barbares, les femmes ont plus de pouvoir pour choisir,
rejeter et séduire leurs amants ou, par la suite, pour échanger
leurs maris, qu'on aurait pu le croire. » Les !Kung et les Mbouti
sont de bons exemples de cette autonomie féminine, comme l'ont
noté Marshall et Thomas. « Apparemment, les femmes quittent
leur mari chaque fois qu'elles sont insatisfaites de leur ménage
», a établi Begler. Marshall a aussi découvert
que le viol était extrêmement rare, voire inconnu, chez
les !Kung.
Un curieux phénomène concernant les femmes « cueilleuses-chasseuses
» est leur capacité d'empêcher la grossesse en
l'absence de tout moyen de contraception. Diverses hypothèses
ont été échafaudées et réfutées,
par exemple le fait que la fertilité soit liée à
la quantité de graisse contenue dans le corps. L'explication
qui semble plausible s'appuie sur le fait que les humains non domestiqués
sont beaucoup plus en harmonie avec leur être physique que nous-mêmes.
Les sens et les processus biologiques des cueilleuses-chasseuses ne
leur sont pas étrangers ni ne sont engourdis; la maîtrise
de la fécondation est sans doute beaucoup moins mystérieuse
pour celles dont les corps ne sont pas devenus des objets extérieurs
sur lesquels on agit.
Les Pygmées du Zaïre célèbrent les premières
règles de toutes les filles à l'occasion d'une grande
fête de gratitude et de réjouissance. La jeune femme
en éprouve de la fierté et du plaisir, et tout le groupe
exprime son bonheur. Par contre, chez Jes villageois agriculteurs,
une femme qui a ses règles est jugée impure et dangereuse,
et est tenue en quarantaine par un tabou. Draper a été
impressionnée par les relations détendues, égalitaires
entre hommes et femmes san, avec leur souplesse des rôles et
leur respect mutuel - type de relations qui perdure, a-t-elle noté,
tant que les San restent cueilleurs-chasseurs.
Duffy a découvert que tous les enfants d'un campement mbouti
appellent tous les hommes « père » et toutes les
femmes « mère ». Les enfants des cueilleurs-chasseurs
bénéficient de beaucoup plus de soin, de temps et d'attention
que ceux des familles nucléaires isolées par la civilisation.
Post et Taylor ont décrit le « contact presque permanent
» avec leurs mères et les autres adultes dont profitent
les enfants bochimans. Les bébés! kung étudiés
par Ainsworth présentaient une précocité marquée
du développement des premières aptitudes cognitives
et motrices. Il les attribuait tant à la pratique et à
la stimulation favorisées par une liberté de mouvement
sans entraves qu'au haut niveau de chaleur et de proximité
physiques entre parents et enfants.
Draper a pu observer que la « compétition dans les jeux
est presque totalement absente chez les !Kung », de même
que Shostack relevait que « les garçons et les filles!
kung jouent ensemble et partagent la plupart des jeux». Elle
a découvert aussi qu'on n'interdisait pas aux enfants les jeux
sexuels expérimentaux, ce trait allant de pair avec la liberté
avec laquelle les jeunes Mbouti, dès la puberté, «
se livrent avec délice et enthousiasme à des activités
sexuelles pré conjugales ». Et les Zouni « n'ont
aucune notion de péché », notait Ruth Benedict
dans le même ordre d'idée. « La chasteté
comme mode de vie est gravement déconsidérée.
Les relations agréables entre les sexes ne sont qu'un des aspects
des relations agréables entre les êtres humains. La sexualité
est un fait banal dans une vie heureuse. » Coontz et Henderson
font état d'un amas de preuves toujours plus nombreuses à
l'appui de l'idée que les relations entre les sexes sont extrêmement
égalitaires dans les sociétés de cueilleurs-chasseurs
les plus rudimentaires. Les femmes jouent un rôle essentiel
dans l'agriculture traditionnelle mais ne bénéficient
pas d'un statut correspondant à leur contribution, contrairement
à ce qui se passe dans les sociétés des cueilleurs-chasseurs.
Avec l'arrivée de l'agriculture, les femmes sont domestiquées,
comme les plantes et les animaux. La culture, qui s'établit
par l'instauration de l'ordre nouveau, exige la soumission autoritaire
de l'instinct, de la liberté et de la sexualité. Tout
désordre doit être banni; l'élémentaire
et le spontané doivent être pris fermement en main. La
créativité des femmes et leur être même
en tant que personnes sexuées sont écrasés pour
céder la place au rôle, exprimé dans les religions
paysannes, de la Grande Mère, c'est-à-dire de l'être
fécond, nourricier, pourvoyeur d'hommes et de nourriture. Les
hommes de la tribu des Munduruc, cultivateurs d'Amérique du
Sud, utilisent une même formule pour parler de la soumission
des plantes et des femmes: « Nous les domptons avec la banane.»
Même Simone de Beauvoir a reconnu dans l'équivalence
charrue-phallus le symbole de l'autorité masculine sur la femme.
Chez les Jivaro d'Amazonie, autre groupe d'agriculteurs, les femmes
sont des bêtes de somme et la propriété personnelle
des hommes; « l'enlèvement de femmes adultes constitue
le motif essentiel de beaucoup de guerres » pour ces tribus
des plaines d'Amérique du Sud. Ainsi, le traitement brutal
et l'isolement des femmes semblent être des fonctions des sociétés
agricoles et, dans ces groupes, les femmes continuent aujourd'hui
d'exécuter la majeure partie, voire la totalité du travail.
La chasse aux têtes est pratiquée par les groupes mentionnés
ci-dessus, laquelle fait partie de la guerre endémique qu'ils
se livrent pour la possession des terres arables convoitées;
la chasse aux têtes et l'état de guerre quasi constant
existent aussi dans les tribus d'agriculteurs des hauts plateaux de
la Nouvelle-Guinée. Les recherches des époux Lenski
ont abouti à la conclusion que la guerre est rare chez les
cueilleurs-chasseurs mais devient extrêmement courant~ dans
les sociétés agricoles. Comme l'exprime succinctement
Wilson: « La vengeance, la querelle, l'émeute, la bataille
et la guerre semblent apparaître avec les peuples domestiqués
et les caractériser. »
Les conflits tribaux, affirme Godelier, «s'expliquent principalement
par la domination coloniale » et l'on ne doit pas considérer
que leur origine réside « dans le fonctionnement des
structures pré-coloniales ».Il est certain que le contact
avec la civilisation peut avoir un effet déstabilisateur et
provoquer une dégénérescence, mais on peut soupçonner
que le marxisme orthodoxe de Godelier (à savoir sa réticence
à s'interroger sur le rapport domestication-production) n’est
pas sans lien avec un tel jugement. Ainsi, on pourrait dire que les
Eskimos Copper, qui connaissent un taux significatif d'homicides au
sein de leur groupe, doivent cette violence à l'impact des
influences extérieures, mais il faudrait aussi noter qu'ils
élevaient de longue date des chiens de traîneaux.
Arens a affirmé, recoupant peu ou prou Godelier, que le phénomène
du cannibalisme était une fiction inventée et répandue
par les agents de la conquête extérieure. Mais il existe
des preuves de cette pratique chez, ici encore, les peuples touchés
par la domestication. Les études de Hogg, par exemple, révèlent
sa présence dans certaines tribus africaines fondées
sur l'agriculture et pétries de rituel. Le cannibalisme est
généralement une forme de contrôle culturel du
chaos, dans laquelle la victime représente l'animalité
ou tout ce qui doit être dompté. Il est significatif
qu'un des grands mythes des habitants des îles Fidji, «
Comment les Fidjiens sont devenus cannibales», est littéralement
un conte sur la plantation. De même, les Aztèques, peuple
fortement domestiqué et très sensible à la chronologie,
pratiquaient le sacrifice humain comme un rite destiné à
calmer les forces rebelles et à maintenir l'équilibre
d'une société très aliénée. Comme
Norsk l'a signalé, les sociétés non domestiquées,
« culturellement appauvries », ne connaissent pas le canniba-lisme,
ni le sacrifice humain.
Quant à l'un des éléments sous-jacents fondamentaux
de la violence dans les sociétés plus complexes, Barnes
a découvert que « dans la littérature ethnographique,
les témoignages de luttes territoriales » entre cueilleurs-chasseurs
sont « extrêmement rares». Les frontières
des !Kung sont vagues et jamais gardées; les territoires des
Pandaram se chevauchent les uns les autres ; les Hazda se déplacent
librement d'une région à une autre; les notions de frontière
et de viol des frontières ont très peu de sens ou n'en
ont aucun chez les Mbouti ; et les aborigènes d'Australie rejettent
toute démarcation territoriale ou sociale. Une mentalité
fondée sur la générosité et l'hospitalité,
et non sur l'exclusion.
Selon Kitwood, les peuples de cueilleurs-chasseurs n'ont développé
« aucune conception de la propriété privée
». Comme nous l'avons noté plus haut, à propos
du partage et de la définition des aborigènes par Sansom
comme « peuple sans propriété », les cueilleurs-chasseurs
ne partagent pas l'obsession des civilisés pour les choses
extérieures.
« Le mien et le tien, graines de toutes les discordes, n'ont
aucune place chez eux », écrivait Pietro en 1511 à
propos des indigènes qu'il rencontra lors du deuxième
voyage de Colomb. Selon Post, les Bochimans n'ont « aucun sens
de la possession », et Lee a observé qu'ils n'opéraient
« aucune dichotomie marquée entre les ressources de l'environnement
naturel et la richesse sociale». Comme nous l'avons déjà
dit, il existe une ligne de démarcation entre nature et culture,
et les non-civilisés ont choisis la première.
II existe beaucoup de cueilleurs-chasseurs qui pourraient transporter
tout ce dont ils ont besoin d'une seule main, et qui meurent avec
grosso modo ce qu'ils avaient en venant au monde. II fut un temps
où les humains partageaient tout; avec l'irruption de l'agriculture,
la propriété devient essentielle et une espèce
prétend posséder le monde. II s'agit là d'une
distorsion que l'imagination aurait eu peine à concevoir.
Sahlins a parlé de cela de manière éloquente
: « Les peuples les plus primitifs du monde ont peu de possessions
mais ils ne sont pas pauvres. La pauvreté n'est pas une petite
quantité de biens déterminée; ce n'est pas seulement
non plus une relation entre des moyens et des fins; c'est avant tout
une relation entre les gens. La pauvreté est un statut social.
En tant que tel, c'est une invention de la civilisation. »
La « tendance courante » des cueilleurs-chasseurs «
à rejeter l'agriculture jusqu'à ce qu'elle leur soit
imposée de manière absolue » exprime une division
entre nature et culture, bien présente dans l'idée des
Mbouti selon laquelle quiconque devient villageois cesse du même
coup d'être mbouti. Ils savent que la bande de cueilleurs-chasseurs
et le village de paysans sont des sociétés opposées
ayant des valeurs antagoniques.
II arrive cependant parfois que le facteur crucial de la domestication
soit perdu de vue. « Les populations de cueilleurs-chasseurs
de la côte Ouest de l'Amérique du Nord, connues des historiens,
sont atypiques par rapport aux autres chasseurs-cueilleurs »,
a déclaré Cohen.
Comme le dit Kelly, « les tribus de la côte du Nord-Ouest
heurtent tous les stéréotypes sur les chasseurs-cueilleurs
».Ces cueilleurs-chasseurs, dont le principal moyen de subsistance
est la pêche, présentaient des traits aliénés
tels que la hiérarchie, la guerre et l'esclavage. Mais on a
presque toujours négligé le fait qu'ils cultivaient
le tabac et élevaient des chiens. Ainsi donc, même cette
célèbre « anomalie » comporte des traits
qui la relient à la domestication. Dans la pratique, le rituel
tout d'abord puis la production semblent ancrer et favoriser, de par
les formes de domination qui les accompagnent, les divers as-pects
du déclin survenu depuis un état de grâce antérieur.
Thomas fournit un autre exemple pris en Amérique du Nord, celui
des Chochones du Grand Bassin et de trois des sociétés
qui les composent, les Chochones de la montagne Kawich, les Chochones
de la rivière Reese et les Païutes de la vallée
d'Owens. Les trois groupes connaissent trois niveaux différents
d'agriculture, marqués par un sens croissant du territoire
(ou de la propriété) et de la hiérarchie, et
correspondant étroitement aux divers degrés de domestication.
•
« DÉFINIR » UN MONDE désaliéné
serait impossible voire indésirable, mais je crois que nous
pouvons et devrions essayer de révéler le non-monde
d'aujourd'hui et comment il en est arrivé là. Nous avons
pris un mauvais tournant monstrueux avec la culture symbolique et
la division du travail; nous avons quitté un lieu d'enchantement,
de compréhension et de totalité pour atteindre l'absence
que nous trouvons aujourd'hui au cœur de la doctrine du progrès.
Vide et de plus en plus vide, la logique de la domestication, avec
ses exigences de totale domination, nous montre aujourd'hui la ruine
d'une civilisation qui ruine tout le reste. Présumer de l'infériorité
de la nature favorise la domination de systèmes culturels qui
ne vont pas tarder à rendre la Terre elle-même inhabitable.
Le postmodernisme nous dit qu'une société sans relations
de pouvoir ne peut être qu'une abstraction. C'est un mensonge,
à moins que nous n'acceptions la mort de la nature et que nous
ne renoncions à tout jamais à ce qui fut jadis et à
ce qui pourrait être de nouveau. Turnbull a parlé de
l'intimité entre les Mbouti et la forêt, et de leur façon
de danser comme s'il faisait l'amour à la forêt. Dans
une vie où les êtres étaient égaux, laquelle
n'avait rien d'une abstraction et s'efforce de se maintenir encore
aujourd'hui, ils « dansaient avec la forêt, dansaient
avec la lune ».
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