Le
sauvage et le Civilisé
1.
Si je réserve le mot Travail aux seules activités qui,
de près ou de loin, découlent de l'idée de semer
et de vivre de sa récolte, ça voudra dire que nul n'avait
encore jamais travaillé jusqu'à peine dix mille ans
d'ici, et qu'on est aujourd'hui seulement sur le point de faire entendre
raison aux dernières peuplades qui résistent toujours.
N'empêche.
La déconfiture des sociétés sans Travail est
aujourd'-hui complète. Les derniers à vivre comme durant
des milliers de siècles vont s'éteindre un de ces jours.
Leur mise à mort sera celle de notre propre sauva-gerie, la
consécration définitive de la Supériorité
de l'Homme de Culture sur l'homme de nature, du Majus-cule sur le
minuscule, du Grand H sur le petit h.
Pourtant, ce Travail qui aura triomphé partout de l'Animal(ité),
il y a peu qu'on le célèbre comme un bien.
Le petit h encore bien vivant aux frontières des Empires (et
donc de l'Histoire en train de se faire) avait laissé dans
l'esprit des anciens déjà atteints de civilisation,
des marques profond regret.
Ainsi, à entendre Claude Mossé, « les hommes de
l'Antiquité avaient-ils inventé l'Age d'or. Mais au
lieu de le projeter dans l'avenir ils le pleuraient comme un passé
révolu. Et le Travail leur apparais-sait être une condamnation
à laquelle nulle valeur rédemptrice n'était attachée.
. . L'oisiveté n'était pas un vice, mais un idéal
auquel aspirait l'honnête homme et que prônait le sage.
»
Il faudra que se perde l'exemple et le souvenir des sociétés
sans Travail pour que gagne et s'affermisse la conviction que cette
activité soit bonne en soi.
D'abord à titre d'expiation d'une faute originelle en vue de
gagner un Paradis d'où la nécessité de travailler
aurait à jamais disparu.
Plus tard comme moyen supposé de s'évader ici même
du domaine dit de la nécessité, vers le domaine rêvé
de la liberté. (automation, robotique et le reste).
C'est ainsi qu'à la veille de mettre définitivement
le petit h hors de combat, le parti du Travail triomphe. Non seulement
il ne se prive pas de condamner vertement la paresse ou l'oisiveté,
mais encore s'autorise à répandre de nos propres ancêtres
- et de leurs sociétés - une image complètement
négative.
Toynbee (Arnold), par exemple, n'hésitait pas à l'université
de Londres de professer des "analyses" de ce genre :
« l'homme du paléolithique supérieur était
un chasseur, parasite de la nature à l'instar de ses prédécesseurs
et d'autres êtres vivants, excepté quelques espèces
d'insectes sociaux ».
Un jugement que, de sa chaire d'archéologie préhistorique,
Childe (Gordon) a confirmé : « Comme les autres bêtes
de proie, l'homme vivait en parasite, s'emparant pour assurer sa nourriture
de tout ce que ia nature mettait à sa disposition. Ce qui,
précise-t-il, correspond à ce que Morgan appelle l'état
de sauvagerie ».
Le Français Guilaine (Jean), militant d'histoire nouvelle,
diffuse grâce à Hachette, une opinion semblable :
« Au cours des longs millénaires qui ont précédé
la néoli.thisation, l'homme avait vécu en parasite dans
la nature. Il avait chassé, pêché, cueilli, ramassé,
en un mot il avait pris sur la nature sans rien lui rendre en retour
: comme les animaux il s'était conduit en prédateur
», mode de vie que l'auteur de "La France d'avant la France"
juge négatif, si toutefois on s'en remet à la définition
(négative) qu'il en donne, et qui, selon lui, « peut
servir de dénominateur commun pour situer cette longue phase
de l'âge de pierre : l'homme n'a pas produit sa nourriture.
»
Ainsi, le discours historique n'apprend-il positivement rien sur la
réalité ancienne, mais implicitement beaucoup sur le
besoin que nous aurions de faire du sauvage et de son existence un
homme primitif (en devenir) et un mode de vie (brouillon du nôtre),
l'un et l'autre (pré)destinés à la disparition.2
A l'exception des armes qu'il s'est données, le petit h ne
sacrifiait rien de son temps à l'outillage de sa survie.
Ses qualités d'adresse et de courage, sa détermination
et sa complète disponibilité étaient sa force.
Il ignorait le Travail, croit-on, alors qu'il vivait sans, ce qui
implique un savoirfaire, un art, que nous avons perdu, comme, entre
mille, Smohalla en témoigne, de la tribu des Nez-Percés
à laquelle venaient d'être concédés quelques
lambeaux de ses propres terres de chasse, avec obligation de les cultiver,
de les exploiter et d'engranger chacun pour soi :
« Vous me demandez de couper l'herbe, de la faner et de la revendre
et de devenir riche comme les hommes blancs. Allons, comment oserais-je
couper les cheveux de ma mère !
« Vous me demandez de labourer la terre. Dois-je prendre un
couteau et déchirer le sein de ma mère ?
« Vous me demandez de creuser pour chercher des pierres.
« Dois-je aller sous sa peau chercher ses os ?
« Mais quand je mourrai, dans quel corps pourrai-je entrer pour
renaître ? »
Ainsi, Sage Wintu, de Californie :
« Lorsque nous, Indiens, chassons le gibier, nous mangeons toute
le viande. Lorsque nous cherchons des racines, nous faisons de petits
trous. Nous secouons les glands et les pommes de pin des arbres, n'utilisons
que le bois mort.
« Le Blanc se moque de la Terre, du daim, de l'ours, retourne
le sol, abat les arbres, détruit tout. »
En 1744, relate Sabine Hargous, lors de la signature du traité
de Lancaster, l'un des représentants des Six Nations indiennes
répondit en ces termes à l'invitation faite par l'un
des commissaires de placer de jeunes Indiens dans des collèges
:
« Nous en avons fait l'expérience.
« Plusieurs de nos enfants y ont été jadis éduqués.
« Ils ont été instruits en toutes vos sciences.
« Mais quand ils nous revinrent, ils ne savaient plus courir
les bois, ignoraient le sens de notre vie, et ils n'étaient
plus bons ni comme guerriers, ni comme conseillers.
« Ils n'étaient plus bons à rien ! »
« J'oserai dire, renchérit Standing Bear, que l'homme
qui s'asseyait par terre dans son tepee pour méditer le sens
de la vie, qui comprenait le lien qui existe entre toutes les créatures
et qui se savait lui-même en unité avec l'ensemble de
l'univers, se pénétrait de l'essence véritable
de la civilisation. »
Une conviction que partageait Smohalla :
« Mes jeunes gens ne travailleront jamais, car les hommes qui
travaillent ne peuvent rêver; et la sagesse nous vient du rêve.
»
Bref, pour l'h de tous les temps, Travail veut dire immaturité
et non-Travail sagesse. Lequel d'entre nous étant gosse, lequel
de nos gosses aujourd'hui, n'a pas rêvé d'entendre leur
père parler le langage de la liberté, le langage de
prédateurs responsables, respectueux d'une Terre qui s'offre
d'elle-même spontanément et librement comme la source
exclusive de nourriture et de vie. Une Terre qui était au petit
h ce que l'Usine est présentement à la tartine du Grand.
3.
Ceci dit, on imagine tout de même l'embarras des théoriciens
de la défense de I’H devant l'évidente possibilité
de vivre sans Travail..
Comment va-t-on théoriquement soutenir la thèse de la
nécessité, alors qu'elle n'apparaît pas objectivement
défendable ?
On va dresser de la vie primitive un tableau repoussant :
- oubliant que si nos contemporains sauvages se trouvent aujourd'hui
dans les lieux les plus hosti-les, c'est qu'ils nous y fuient ;
- oubliant que nous occupons les meilleures terres;
- refusant de voir que si le petit h est néanmoins capable
de faire siens des milieux inhabitables à nos yeux, ça
donne à penser qu'il avait des capacités d'adaptation
que nous n'avons plus;
- oubliant, et refusant de voir ça, le théoricien de
la défense de l'H va présenter les sociétés
dites primitives de la seule manière qui nous donnerait raison
de travailler : comme des sociétés d'hommes traqués,
réduits à une quête permanente de nourritures,
perpétuellement balancés entre la vie et la mort.
C'est ridicule. Comment des hommes traqués auraient-ils eu
la force de survivre ainsi s’ils n’étaient bien
nourris, s’ils avaient dû se crever, s’ils n’avaient
eu le temps de se détendre pour rester en pleine forme.
N'empêche
De ce tableau irréaliste va sortir une Théorie : Celle
de l'Economie de Subsistance.
Vu par Lengellé (Maurice), par exemple, ainsi aurait été
l'état "sauvage" : un état où, «
très rapidement (un ou deux millions d'années si on
ne s'en tient qu'aux hommes!), les ressources naturelles se sont épuisées
du fait de l'augmentation du nombre des cueilleurs :
« C'est alors la loi de la jungle qui enjoint d'éliminer
les concurrents. L'ennemi capturé doit être tué,
sous peine de subsister aux dépends de la collectivité.
Sa seule utilisation rationnelle ne peut être qu'alimentaire
: Adapté à l'économie de cueillette, le code
blanc des cannibales prévoit de dépecer et faire rôtir
le prisonnier. » (Les éditions "Que Sais-je 7")
Cette vision de la Situation aux origines est partagée par
tout le monde.
Ainsi, si vous en croyez Childe (Gordon) une Révolution économique
et sociale S'IMPOSAIT, qui « permette aux sociétés
du paléolithique de sortir de l'impasse où elles se
trouvaient : les hommes devaient s'associer à la nature et
non plus en être des parasites.
« Le jour vint, conclut-il, où on sema, où on
arracha les mauvaises herbes (!) pour protéger la récolte
: le pas décisif était accompli. »
Quant à Guilaine, il s'en tient à la même analyse
(analyse!) :
« Sans doute, nuance-t-il, les possibilités offertes
par le milieu n'étaient-elles .pas trop extensibles : aussi
certains seuils démographiques ne devaient-ils pas être
transgressés.
« Toujours est-il qu'à partir de ce stade évolutif
(le néolithique) l'homme va intervenir dans la nature pour
produire sa propre nourriture : l'essentiel de son alimentation proviendra
désormais des animaux qu'il va élever et des céréales
et des plantes qu'il va cultiver. »
Bref : la thèse de la nécessité ne rencontre
pas d'opposants : le petit h serait venu à la culture pour
sortir des conditions déplorables que la nature lui aurait
réservées.
4.
Ce qui résulte de ça, en tous cas, c'est que le besoin
de justifier le Travail existe.
On veut savoir :.
C'est donc qu'il y a doute.
On en est même à ne plus se "satisfaire" de
la seule évocation du péché, de « tu gagneras
ton pain à la sueur de ton front. »
A ce genre d"'explication" l'H de Science ajoute l'exigence
de l'objectivité.
Il ne se montre néanmoins pas trop difficile.
Une apparence de motif le contente, une simple supposition raisonnable.
Comme par exemple celle faite plus haut, d'une forte croissance démographique
qui aurait logiquement amené le petit h à devoir accroître
ses ressources.
Certes, l'argument demanderait à être confirmé.
Mais comme on ne peut l'infirmer, faute de statistiques, il fait l'affaire,
croiton.
D'ailleurs, c'est sans doute vrai : le néolithique a dû
correspondre à une poussée démographique.
Mais cette poussée fut-elle la cause ou l'effet de notre mise
au Travail?
Par exemple, dira-t-on un jour que le surpeuplement de notre époque
aura suscité (ou au contraire résulté de) l'invention
d'engrais chimique?
Karl Wittvogel est très clair là-dessus.
Parlant de la fertilisation des sols par irrigation, méthode
qui, tant à Sumer qu'en Egypte et aux Indes, aura fondé
les premières sociétés axées sur le Travail,
et qui, de ce fait, aura donné son véritable coup d'envoi
à l'Histoire, l'auteur du "Despotisme Oriental" ne
confond pas les causes et les effets :
« Manifestement, dit-il, aucune nécessité irrésistible
ne contraignait l'homme à utiliser les nouvelles ressources
naturelles. La situation était ouverte et la voie de l'hydroagriculture
n'était que l'un des choix possibles. »
Que des hommes aient ainsi pu vivre là où n'existait
précédemment personne, c'est un facteur de multiplication
de l'espèce qu'explique le Travail, qui explique qu'une fois
qu'on aura commencé il faudra continuer, mais qui n'explique
absolument pas pourquoi on a commencé.
« Les historiens de la civilisation, poursuit Wittvogel, ont
fait beaucoup de bruit autour du fait qu'au cours de l'époque
"récente" de la géozoologie des groupes humains
ont opté pour l'agriculture, soit comme occupation de complément,
soit comme principal moyen de subsistance. »
Selon ces spécialistes, les avantages matériels, la
"sécurité" que les cultures semblent assurer,
auraient été déterminants de la décision
de "s'y mettre".
« Sans doute, concède Wittvogel, cet accroissement du
potentiel des ressources a-t-il influé sur le sort de l'humanité
: mais toute référence à la loi de l'avantage
doit tenir compte du fait que beaucoup de groupes primitifs ne se
sont pas convertis à l'agriculture, ni à l'époque
où celle-ci était à ces débuts, ni après
l'avènement de puissantes civilisations agraires organisées
en classes. »
Bref, rien d'évident, en soi, ni en dehors, n'a forcé
de travailler, tout au contraire si on accepte comme Wittvogel le
fait que :
« Les nombreux peuples primitifs qui subirent des années
de pénurie et même de famine sans se résoudre
à opter pour l'agriculture démontrent l'immense attrait
des valeurs non matérielles à partir du moment où
une plus grande sécurité matérielle ne peut être
atteinte qu'au prix de la soumission politique, économique
et culturelle. »
En tous cas, le fait est là : non seulement rien n'a forcé
d'en venir à l'agriculture, qu'elle soit pluviale ou hydraulique,
mais nombreux sont ceux qui la refusèrent.
Quant aux pionniers du Travail des terres, « ils ignoraient
certainement les conséquences ultérieures de leur choix,
conclut W.ittvogel : poursuivant un avantage reconnu, ils inaugurèrent
un processus institutionnel qui menait bien au delà du point
de départ. Leurs héritiers édifièrent
des structures politiques et sociales colossales; mais ils le firent
en sacrifiant de nombreuses libertés. »
Pour en finir avec l'argument démographique, je dirai :
L'agriculture a certes permis l'accroissement des ressources, lesquelles
auront ensuite permis de (ou plutôt conduit à) nous multiplier,
de sorte qu'enfin on se soit retrouvés tous tributaires de
l'oeuvre entreprise. Ainsi tout s'enchaîne logiquement. Toute
autre manière de voir est sans fondement.
5.
L'idée d'économie de subsistance (à laquelle
on croit volontiers le sauvage réduit) recèle en soi
l'affirmation implicite que si les sociétés primitives
ne produisent pas de surplus, c'est qu'elles en sont incapables, entièrement
occupées qu'elles seraient à produire le minimum nécessaire
à la subsistance.
« Image ancienne, constate Pierre Clastres, toujours efficace,
de la misères des Sauvages. »
Une image pourtant que la simple logique, et un minimum d'information
non tendancieuse devrait suffire à détruire.
La simple logique.
Qu'exige-t-elle, sinon que plus dures seraient en permanence les conditions
de vie matérielles, et meilleur devrait être l'état
de santé, d'alimentation, de repos, de forme physique et morale
de qui s'y trouve soumis? Ce qui s'accorde au plus mal avec l'idée
de sauvages mal nourris, mal assurés, perpétuellement
incertains de leur sort. Cinq cent mille ans dans de telles conditions,
c'est invraisemblable.
Quant à l'information non tendancieuse, elle ne manque pas.
Comme le dit encore Clastres, si l'homme des sociétés
primitives, américaines ou autres, ne vit pas en économie
de subsistance, il peut se permettre des loisirs et on peut donc s'attendre
à le voir paresser à l'égal de tout autre animal
en liberté :
« C'est ce qui frappa sans ambiguïté les premiers
observateurs européens des Indiens du Brésil.
« Grande était leur réprobation, constate l'auteur
de la Société contre l'Etat, à constater que
des gaillards pleins de santé préféraient s'attifer
comme des femmes de peintures et de plumes au lieu de transpirer dans
leur jardin. Gens donc qui ignoraient délibérément
qu'il faut gagner son pain à la sueur de son front. C'en était
trop, et cela ne dura pas : on mit rapidement les Indiens au Travail,
et ils en périrent. . . »
Mais, pour se donner du petit h un portrait ressemblant, comment mieux
faire que s'en rapporter à ce qu'il dit (de) lui-même?
Tous les Sauvages rencontrés s'accordent pour donner de leur
milieu une représentation généreuse.
Ainsi la vérité tout entière sort de la bouche
de Black Hawk, comme le cite T .C. Mac Luhan :
« Nous avons toujours eu beaucoup, dit Black Hawk ; nos enfants
n'ont jamais pleuré de faim, notre peuple n'a jamais manqué
de rien. . .
« Ici était notre village depuis plus de cent ans pendant
lesquels nous avons tenu la vallée du Mississipi sans que jamais
elle nous fût disputée. Notre village était sain,
et nulle part dans le pays on ne pouvait trouver d'avantages ni de
chasses meilleures que chez nous.
« Si un prophète était venu dans notre village
en ce temps-là nous prédire ce qui devait advenir, et
qui est advenu, personne dans le village ne l'aurait cru. »
Car quel sauvage, avant de nous voir, aurait jamais pu se représenter
l'Homme pour qui l'herbe est plus verte partout ailleurs que chez
lui?
6.
« La densité de la population était alors au maximum
compatible avec la récolte moyenne. Il suffisait de conditions
climatiques Inférieures à la moyenne pour provoquer
la disette. Lorsque plusieurs mauvaises récoltes se suivaient
et (ou) lorsque la récolte moyenne tombait de moitié
(ce qui arrivait tous le neuf à douze ans), la disette de subsistance
se transformait en famine.
« Dans ce peuple excessivement sous-alimenté, la nuptialité
et la fécondité s'abaissait. La résistance aux
maladies s'effondrait. Les migrations de pauvres mendiants déclanchaient
des épidémies catastrophiques. »
Une situation qui répond fidèlement à l'idée
d'économie de subsistance.
Elle aura été, selon Fourastié, celle de la France
de l'an MIL au XIXème siècle
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