Nature, Culture et Société



1.
Qu'on ait connu deux manières de vivre est donc certain.
Comme il est certain que ces manières ont été exclusives l'une de l'autre.
:.
Sachant que je réserve le mot Travail aux activités qui dérivent de l'idée "semer pour vivre", ce sera finalement au triomphe du parti du Travail sur celui du non-Travail qu'il sera donné d'assister.
Reste à voir à quoi aura tenu la victoire du Grand H et que signifiera en soi, pour la société, et pour le milieu en général, la défaite apparemment sans appel de l'h sauvage?

2.
On ne saurait voir en quoi le Travail aurait touché à l'essentiel sans se référer a l'ère qui a longuement précédé, et dont Guilaine (Jean) a parlé comme du
temps "où l'homme n'a pas produit sa nourriture" -formule négative qui ignore délibérément ce qu'aurait voulu dire effectivement la vie de prédateur.
Le Sauvage ne travaillait pas.
De naissance, et donc par définition, Il a vécu de ses prises de chasse, de pêche et de cueillette.
Pour savoir ce qu'il a essentiellement (et positive-ment) dû respecter, il suffit de se demander ce qui était essentiel à la réussite de ses entreprises.
Et cela, c'est l'évidence.
La condition impérative du succès (tout chasseur, tout pêcheur en témoignera, surtout s'il ne dispose que d'arcs, de lances ou de silex), la condition, c'est impérativement la surprise.
Or, que veut dire surprendre une proie, sinon se garder de la mettre en éveil?
Et que veut dire ceci, sinon la nécessité de connaître et respecter jusqu'au bout (c'est à dire jusqu'à la prise) les comportements, la spontanéité, la spécificité et la liberté de la proie en question ?!
Que signifiera en dernière analyse "se contenter exclusivement des produits de la nature livrée à elle--même", sinon la nécessité absolue de laisser faire EN TOUT celle-ci, y compris en soi puisqu'il s'agit d'en satisfaire les besoins?
Ces nécessités dérivées de la formule (négative) de Guilaine sont évidentes.
Elles vont de soi, comme elles viennent du milieu, simultanément.
Elles s'imposent à soi, comme à n'importe quelle espèce en liberté, par rapport à des proies qui le sont elles aussi.
Et bien entendu, ces nécessites évidentes, inhérentes à l'économie sauvage, et qui déterminent des formes fondamentalement non contraignantes dans les rap-ports extraspécifiques (pour parler comme Lorenz), ces nécessités, vont s'accompagner d'exigences intra-spécifiques qui caractériseront le sauvage, sa menta-lité, son mode de vie, sa société.
Que signifie en effet positivement pour soi et par rapport aux siens "Ne pas produire sa nourriture", "Laisser faire la nature", sinon des obligations elles aussi dérivées des impératifs de la pêche, de la chasse et de la collecte?
C'est à dire :
UN, la nécessité, faisant cela, de n'être pas distrait, de se trouver très précisément branché sur l'instant que l'on vit, d'être présent d'esprit, de n'obéir qu'à ce qu'on perçoit soi-même à tout moment, bref, c'est d'abord la nécessité de vivre au présent qui s'impose comme condition de la réussite;
DEUX, la nécessité parallèle de se reconnaître tous également (et donc tous égaux).dans cette situation;
TROIS, l'impossibilité corollaire de prévoir, de plani-fier, de centraliser les décisions que chacun doit prendre en permanence comme chasseur, pêcheur ou collecteur;
QUA TRE, l'impossibilité conséquente de voir se con-stituer la société primitive sur base d'un pouvoir tant soit peu séparé de ses membres.
Par sa nature, par son essence, par son principe de fonctionnement, la société primitive non seulement ne connaît pas de Chef, non seulement IGNORE l'ETAT, mais encore elle cesserait purement et simplement d'exister, si, par impossible, un Chef (ou un Etat) réussissait à s'implanter dans de telles conditions.
De l'obligation évidente d'avoir à refuser toute auto-rité séparée dérive la formation du primitif et de son caractère, la signification pour lui et ses enfants du rituel initiatique, et de sa soi-disant cruauté.
« Le rituel initiatique, dit Clastres, est une pédagogie qui va du groupe à l'Individu, de la tribu aux jeunes gens. Une pédagogie d'affirmation, et non de dia-logue, qui dit la loi. »
Et qu'apprennent les jeunes gens?
Trois choses :
« La loi que le rituel apprend à connaître dans et par la douleur, la loi de la société primitive dit à chacun : Tu ne vaux pas moins qu'un autre, tu ne vaux pas plus qu'un autre."
Ainsi s'affirme l'égalité nécessaire des chasseurs col-lecteurs entre eux. C'est la première chose.
Clastres poursuit :
« Voici le secret que dans l'Initiation le groupe révèle aux jeunes gens : Vous êtes des nôtres. Chacun de vous est semblable à nous. Chacun de vous est semblable aux autres. Vous portez le même nom et n'en changerez pas. Chacun de vous occupe, parmi nous, même espace et même lieu : vous les conser-verez. Aucun de vous n'est moins que nous, aucun de vous n'est plus que nous. Et vous ne l'oublierez pas : sans cesse les marques que nous avons laissées sur votre corps vous le rappelleront."
Ainsi s'affirme la fraternité nécessaire des chasseurs- collecteurs entre eux. C'est le deuxième point.
Clastres termine :
« Ces sociétés sont des sociétés sans Etat. La marque sur le corps, égale sur tous les corps, énonce : -
« Tu n'auras pas le désir du pouvoir. Tu n'auras pas le désir de soumission.
« Et cette loi non séparée ne peut trouver pour s'In-scrire qu'un espace non séparé : le corps lui-même. » Ainsi s'affirme la liberté nécessaire, le refus de commander et le refus d'obéir, caractéristique des chasseur collecteurs. C'est le troisième point.
Conclusion : par les voies qui sont les siennes, la connaissance acquise des sauvages sur le terrain, l'ethnologie découvre de l'intérieur de la société primitive l'affirmation des règles qui de toute évi-dence obéissent aux exigences de la chasse, de la pêche et de la collecte.
Et voilà comme on apprend que la liberté, l'égalité et la fraternité n'aura pas été pour "l'homme qui n'a pas produit sa nourriture" un idéal inaccessible, mais une nécessité à respecter, le fondement même de sa rationalité et de sa société.
« Les sociétés primitives, répète Clastres, sont des sociétés sans Etat parce que l'Etat y est impossible. Et pourtant tous les peuples civilisés ont d'abord été sauvages : qu'est-ce qui a fait que l'Etat a cessé d'être impossible?
« Pourquoi les peuples cessèrent-ils d'être sauvages?
« Quel formidable évènement, quelle révolution lais-sèrent surgir la figure du Despote, de celui qui commande à ceux qui obéissent?
« D'où vient le pouvoir politique?
« Mystère, provisoire peut-être, de l'origine. »
Un mystère que le Travail va fonder, et que la bonne compréhension de sa logique contenue va éclaircir.

3.
La formule de Guilaine (qui résume à merveille la position des spécialistes à propos de la "sauvagerie") a pour effet (sinon pour but) de présenter l'Histoire sous un jour globalement positif.
D'ailleurs, après avoir situé l'âge de pierre comme le temps où "l'homme n'a pas produit sa nourriture", Guilaine prend soin d'ajouter tout aussitôt qu'il s'agit là d'un « long chemin parcouru avant que l'homme ne devienne (enfin !) l'artisan de sa propre alimentation »..
A une formule qui laisse ignorer l'as-pect positif de la vie des chasseurs, Guilalne oppose une formule qui laisse de côté l'aspect négatif de la vie des Travailleurs.
Plus question ni de «!’âge d'or", ni de pleurer un passé révolu. On en est à ne plus voir le Travail comme un mal ou une "erreur" en soi. On n'envisage plus les mutilations intra- et extrapécifiques dont il se rend responsable que sous l'angle professionnel, de pro-blèmes à résoudre par le Travail lui-même !!
Bref, on est en train de vérifier la formule de Galbraith, comme quoi l'assertion implicite de la technologie serait de se montrer éternellement ca-pable de nous débarrasser des nuisances dont elle se sait pourtant être la cause.
Une telle manière de voir est manifestement tautologique.


4.
Au bout du compte c'est toujours au nom du Travail (de la mise en valeur) que nos conquêtes auraient été autorisées, nos actions justifiées, nos exactions légi-timées.
D'où vient qu'on trouve ça normal ?


5.
La transition entre la vie de chasseur-collecteur et celle d'agriculteur-éleveur aura duré le temps du néolithique et des premières métallurgies.
« Il y a environ 8.000 ans, selon Childe (Gordon), cer-taines sociétés du Proche-Orient ajoutent au produit de la chasse et de la cueillette de la nourriture qu'elles tirent de la culture de terres et de l'élevage d'animaux domestiques. Cette forme nouvelle d'écono-mie déjà productrice de nourritures supplémentaires est caractéristique de ce que Morgan appelle la barbarie. »
Mais bien entendu cette pratique ne s'est pas répan-due comme une traînée de poudre.
1l faudra attendre le Vllème siècle sous zéro pour que l'homme devienne en France ce que Guilaine appelle un facteur « écologique essentiel qui défriche, cultive et remanie à tel point le milieu naturel que ce dernier perdra toute véritable signification par lui--même ».
..
En -700 donc, alors qu'en -3000 déjà, à seulement quelques milliers de kilomètres, « certains villages riverains du Nil, du Tigre et de l'Euphrate s'étaient transformés en cités », des cités, précise Childe, qui « obligeaient des fermiers à produire plus qu'il ne leur était nécessaire pour assurer leur propre subsistance, cet excédant étant utilisé à nourrir une population urbaine. Une révolution dont découla comme une nécessité l'Invention de l'écriture, et avec celle-ci l'ère historique, c'est à dire l'essor de la civilisation proprement di te ».
.....
Bref, trois mille ans se sont passés dans le meilleur des cas depuis la sauvagerie pure, avant les premières cités. Trois mille ans, l'archéologie en témoigne, durant lesquels des concessions ont été faites au Travail, une à une, insignifiantes par elles-mêmes; mais qui, additionnées, cumulées, combinées, finiront tout de même par satisfaire à toutes les conditions qui vont permettre de vivre du Travail - à l'exclusion de tout autre moyen !
Trois mille ans : Une durée suffisante pour être passé sans s'en apercevoir de l'état de liberté à celui de nécessité qui a fondé l'Histoire. Trois mille ans, assez pour faire oublier la nature et ne plus voir qu'un ETRANGER dans l'h qui aura continué de vivre selon sa "loi".


6.
"Artisan de sa propre alimentation", l'essentiel sera pour le cultivateur lui aussi de satisfaire à toutes les conditions qui, réunies, permettent d'assurer la réus-site de ses entreprises.
Mais ceci dit, les voies se séparent.
Antithèse de la chasse, où la réussite dépend du refus des contraintes (tant extra- qu'intraspécifique, tant imposées que subies), où pour assurer sa subsistance on est forcé d'apprendre et retenir les secrets de la vie sans entraves, où la liberté PARTOUT s'impose comme condition d'existence, antithèse de cela, l'A-griculture exige surveillance, ordonnance, discipline ; enclore les champs, les bêtes, l'entourage et soi--même; vie réglée et guerre partout à ce qui (de l'intérieur comme du dehors) peut à tout instant surgir et compromettre les récoltes.
En d'autres termes, la réussite exige maintenant d'éliminer de la nature ce qui dérange. Autant dire que c'en est fini de la liberté dans les faits : homme, plante ou bête, il y aura désormais l'utile et l'inu-tile, le protégé et le traqué (en soi, entre soi, partout ailleurs). Défrichage, débroussage : avant toute chose, le Travail crée ses propres conditions exclusives. Est alors détruit ce qui avait permis de vivre sans. Partout où il passe il n'y a plus qu'à continuer.
C'est l'impasse, mais il y a mieux encore.
Il y a, à la racine ce non-sens, un vice de forme dont rien ne saurait l'absoudre : le Travail était objecti-vement non-nécessaire, mais comme ensuite il le devient, le voilà qui a créé une situation irréversible à laquelle la vie va du coup se sentir stupidement enchaînée. Comment, dans ces condi-tions, ledit Travail réussirait-il à donner un quel-conque sens à la vie?
Pas plus, comme le dit Stirner, qu'on ne saurait en la réformant faire d'une absurdité une chose sensée, on ne saurait en la travail1ant et la retravaillant faire d'une contrainte une liberté.
.
C'est de cette vérité qu'étaient remplis les discours des sauvages partout où nous sommes allés coloniser pour les besoins de nos Travaux : Les Yir- Yiront qui confondent la chasse et le jeu, Smohalla pour qui labourer est un crime, les Hadja pour qui la sagesse est ne rien déranger, ou Dee Brown lorsqu'il nous rétorque :
« II y a des choses que vous m'avez dites que je n'aime pas. Elles ne sont pas douces comme le sucre mais amères comme la courge. Vous avez dit que vous vouliez nous installer dans une réserve, nous con-struire des huttes et nous donner une maison du cul te. Je n'en veux pas. Je suis né dans la prairie où le vent soufflé librement et où rien ne peut briser la lumière du soleil.
« Je suis né dans un pays où il n'existe pas de clôtures, où tout respire la liberté. Je veux mourir dans cet espace libre et non dans des murs. »
Mais, ces mêmes murs, depuis longtemps dans nos oreilles, nous ne pouvions entendre.
Engagé dans son conflit avec l'état naturel, le Grand H, s'étant fait une raison de son état civilisé, avait depuis longtemps compris que la liberté avait cessé de convenir, et la terre en friches cessé d'être habitable. Il se savait devant la fabuleuse obligation de repenser le monde en fonction du Travail, et de le re-aménager pour l'adapter à ses plans agricoles.
Ce sera l'Histoire.
Mais cette Histoire, au milieu de laquelle l'Indien nous a surpris, se trouvait tout entière, contenue dans la logique de l'idée de départ, en projet dès le premier champ de blé et la première rizière.
Contre soi, alors qu'on s'était mis à attendre les récoltes, on trouva d'emblée, la formidable inertie des choses, la durée de croissance des plantes, la résistance spontanée de la vie à se laisse faire, l'opposition naturelle de toutes les espèces qui continuent à se reproduire, qui se sèment d’elles-mêmes, qui, indifférentes aux intérêts de l'agriculteur, résistent à leur propre annihilation?
De toutes les espèces, y compris la nôtre. La nôtre sur deux plans.
Sur le plan extérieur, compte tenu des petits h, demeurés fidèles à la nature, au même titre que les autres espèces, et par conséquent défenseurs farou-ches du milieu naturel contre l'agressivité agricole des frères devenus Travailleurs.
Et sur le plan Intérieur, au sein de la nouvelle société comme en lui-même, où le Grand H, n'en demeure pas moins petit au niveau de son chromosome, animé de désirs inchangés, mais qui stimulés pour le bien de la chasse, sont maintenant réprimés pour celui du Travail.
Le combat contre l'inné (l'exploitation sous toutes les formes de l'h par l'H) est permanent entre soi et en soi. Les rechutes dans le naturel sont inévitables chez chaque enfant avec qui tout est toujours à refaire. Impossible dans ces conditions que la tentation d'ar-rêter soit jamais surmontée une fois pour toutes.
« Alors qu'aucun Indien ne quitta jamais sa tribu pour s'intégrer à la société blanche et vivre comme les Blancs, qu'aucune famille blanche n'adopta d'Indiens, observe Philippe Jacquin, grave était, aux yeux des autori-tés civiles et religieuses européennes, l'attirance qu'exerçait sur le Blanc la société Indienne, la liberté d'agir comme bon lui semble du chasseur et de la squaw."
Bref, c'est la guerre.
D'un côté les primitifs de tous les temps qui, « pensent que le maître de la vie les ayant fait naître où ils habitent, personne n'est en droit de les troubler dans leur possessions, et qui, comme ils ne connaissent aucune propriété territoriale, jugent que tout le pays leur appartient en commun, et qu'une terre où ils habitent - et où sont les os et l'esprit de leurs ancêtres - est sacrée et Inviolable. »
De l'autre côté, le Civilisé que représente sans fard H.H. Brackenridge, journaliste et écrivain de renom installé à Pittsburg en 1780, cité par Elise Marien-stras, et qui mobilise en ces termes les troupes de la Civilisation :
« Que penseriez-vous de l'idée de vous rendre au lieu où des bêtes se rassemblent pour boire et de vous adresser au grand buffle pour le prier de vous céder un peu de terre? En ce qui concerne l'Indien; il appartient peut-être à l'espèce humaine, mais dans l'état présent, il se rapproche plutôt du diable. . . »
Et Brackenridge de conclure qu'il est « justifié de les exterminer. »
-
Buffle, Indien, Diable, dans le même sac : même opposition, même esprit, même' combat.
Sous toutes ses formes, la sauvagerie, dans l'esprit du Grand H, n'a plus sa place sur terre : tous les moyens seront bons d'en finir avec elle : par le Travail, par la Domestication, le Dressage, et s'il le faut, la Des-truction pure et simple de qui, homme ou loup, rôde encore en liberté.
Un seul Travail en somme, qui, par principe, voit le monde manichéen, divisé, partagé entre l'Utile et le Nuisible, Le Bon et le Mauvais, le Bien et le Mal, le Diable et Dieu.


7.
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Tenir des terres en culture, en plus de les travailler, implique de les garder.
Paysan et Soldat : deux Figures simultanément indis-pensables; deux Fonctions à remplir (outiller, armer) en permanence, annonciatrices d'une division du Tra-vail et d'une division correspondante des anciens chasseurs. Au Paysan de nourrir la société; aux autres de le protéger (et le surveiller).
La nécessité nouvelle requiert une différenciation. Le Travail individualise. Nul ne vivra encore comme tout le monde.
Certes, les deux Figures sont également nécessaires (ainsi que leurs outilleurs respectifs), mais cette égalité ne s'applique qu'aux Fonctions. Elle se traduit par des inégalités de condition que Paysans et Soldats sont condamnés d'accepter, comme ils le sont d'être organisés en permanence comme si le pire pouvait venir à n'importe quel moment ruiner leurs entre-prises.
L'Avenir, l'Inconnu, lourd de menaces comme chargé d'espérances, on va tenter de l'apprivoiser, de le gérer, de l'Influencer, lui reconnaître une volonté, nommer celle-ci : une logique qui va donner le jour a des dieux supposés maîtres du Destin. La notion du Temps s'Inverse. Là où le chasseur agit en fonction de ce qui est (et s'est donc déjà réalisé), le Travail fait correspondre un présent décidé par ce qui sera (peut-être).
Résultat : Ayant oublié qu'avec le travail on était seuls en cause, on a reporté sur une réalité (un espace-temps) imaginaire et métaphysique la res-ponsabilité de la situation (et des obligations) nouvel-les. Ainsi en a-t-il été, en particulier, de la nécessité d'une différentiation sociale assortie à celle de s’en accommoder : la contradiction s'est acceptée dès lors qu'on en attribua la paternité (la responsabilité) à des dieux Fondateurs.
Mais ces dieux sont, bien entedu, des vues de l'esprit, et une représentation palpable de leur puissance et de leurs exigences s'imposait, dont la mission sera d'har-moniser les relations conflictuelles inhérentes au Travail (et à la division du Travail), entre la Nature et soi, et entre soi et les "autres".
Ce sera la troisième Fonction : celle du Prêtre.
Et que va faire celui-ci?
Il va faire ce qu'il imagine que les dieux auraient fait s'ils avaient été ce qu'on pense qu'ils sont.
Nul n'est mieux autorisé pour dire quoi que les Pères Fondateurs eux-mêmes, les Prêtres sumériens.
J'emprunte à Childe la reconstitution du départ.
« Les découvertes de l'archéologie, dit-il, permettent de suivre l'évolution de l'antique Sumer, sur le delta du Tigre et de l'Euphrate.
« Au milieu du désert aride qui l'entourait, cette jungle parut aux hommes un vrai paradis : il suffisait (il suffisait ! ) de canaliser et de maîtriser les inonda-tions, de drainer les marécages et d'irriguer les zones arides pour en faire un véritable Eden. »
On ne pouvait se mettre en meilleure posture pour se rendre esclave des conséquences d'une œuvre dont on était soi-même l'auteur ; la condition d'engagement dans l'His-toire était satisfaite : on disposait de surplus. « Les fermiers, pouvaient produire des récoltes excéden-taires. »
Cependant, « on manquait dramatiquement de matiè-res premières pour fabriquer l'équipement, et les habitants de la région avaient à repousser les atta-ques des barbares ».
Le Soldat après le Paysan : les deux Figures (maté-rielles) de base sont là, qui exigent l'Intervention (spirituelle) de la troisième. . .
Et en effet, le Prêtre est présent dès ce premier moment.
« Le plus ancien village connu (côté culture), informe Childe, Eridu, possède un minuscule sanctuaire qui fut si souvent reconstruit et agrandi que le site devint un tell surmonté d'un Temple du dieu Ea, à la période historique : le village était devenu ville. »
Edifier des temples monumentaux, porter et faire les armes et l'outillage, tout requiert des surplus, une garde et une protection. « La fertilité du sol, nous l'avons vu, poursuit Childe, fournissait l'excédent nécessaire, mais pour que cet excédent soit distribué comme il se doit, encore fallait-il, ainsi qu'en té-moignent des écrits postérieurs, que les dieux s'en emparent avant de les répartir entre leurs adorateurs actifs !"
Les dieux, n'étaient-ils pas « les créateurs, et, par suite, les possesseurs du sol que le travail collectif des générations avait arraché aux marais et au désert ? »
« Mais, précise Childe, il est évident que les dieux, pour prendre vie, eurent besoin de serviteurs de chair et d'os qui interprèteraient leurs oracles et imagine-raient leurs désirs ». Les Prêtres feront ce qu'auraient fait les dieux s'ils avaient été cause de la situation, ils concrétiseront ce qui permet de croire qu'ils ne font qu'obéir; en leur nom, ils exerceront la Justice dans un sens convenable.
Et c'est ainsi que « au début de l'Histoire les Prêtres sumériens formaient des corporations tout aussi éternelles que les dieux qu'ils servaient. Ils pouvaient mourir, la place ne restait pas vide. Leur tâche consistait à gérer les biens divins et à diriger le Travail auquel ils consacraient le surplus des ri-chesses » .
Le Travail ainsi institutionnalisé, l'Histoire est en germe dans sa totalité première.
Comme quoi, la tripartition de la société, fondée sur la séparation des trois Fonctions, est apparue le jour même où les cultures se sont révélées nécessaires à la survie.
« II n'existe pas de société, dit Georges Dumézil, qui n'use des trois Fonctions : le sacré, le guerrier, le nourricier ».

Le fait général des trois Fonctions séparées, permet la division objectivement nécessaire du Travail sans que les inégalités qui en résultent, déchirantes en soi, ne dégénèrent en luttes intestines fatales à la So-ciété.
De sorte que, si les trois Fonctions permettent en effet aux inégalités d'exister, il serait néanmoins faux de penser qu'elles en auraient été la cause.
Qu'une Fonction ne soit pas remplie et tout s'ef-fondre.
C'est UN en TROIS, c'est TROIS en UN : ça ne peut être autrement. Selon une arithmétique théologienne, c'est la formule trinitaire (indéformable) d'un état stable de la Société Majuscule.
Un état constitutif de l'Etat proprement dit.
Cause de l'Etat, fin dernière de l'Etat : le Travail et rien d'autre.
Travail égale Raison d'Etat.
On ne saurait être pour l'un et contre l'autre, pour le Travail et contre une différentiation (injuste) du sort des hommes.
L'Histoire sera l'histoire de l'homme livré à la Raison d'Etat, histoire des conditions de Travail (sous toutes les formes) de la condition d'Homme Majuscule, de la Condition d'Homme sans contenu, de la Condition Humaine sans l'humain.
« Dès le début des temps historiques, l'Etat était né, confirme Childe. »

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