L’état de crise

1.
Ce qui, dans sa profondeur, qualifie l'état nature, c'est que chacun, faisant ce qu'il aime, fait du même coup ce qu'il doit faire par pure nécessité. Tout chasseur chasse pour manger, mais chasse aussi pour le plaisir parce qu'il en va de la chasse comme de "faire des enfants" : il faut le faire. . . ET il faut AUSSI le faire.
C'est pourquoi il n'y a pas à se demander comment un sauvage supporte la perspective de la faim, alors qu'il n'ignore pas qu'il en sera forcé de chasser : il y sera forcé comme d'avoir à faire ce qu'il aime.
« La surprise, dit Sahlins, viendrait plutôt de nos ethnologues qui parlent sur un ton caractéristique d'exaspération, de l'imprévoyance des chasseurs collecteurs. « A jamais fixés sur le présent, sans la moindre pensée ni le moindre souci de ce que le lendemain risque d'apporter, les chasseurs paraissent incapables d'un comportement raisonnable face au funeste destin qui les attend, croit-on. Faisant preuve congénitalement d'une pensée primitive, ils pourraient avoir pour devise : pourvu qu'il y ait de quoi manger aujourd'hui, peu importe ce que demain nous réserve. .. Tous préfèrent un bon festin qui épuisera leurs provisions à plusieurs repas modestes échelonnés. .. Demain, disentils, nous ferons encore festin de ce que nous prendrons, ou après-demain ».
De là deux choses :
La première, c'est que, « de la même manière (dit Lorenz) qu'on ne saurait guérir de sa passion un chien acquis au plaisir de la chasse, un étourneau de tournoyer, un furet de fureter, une oie de filtrer la vase, un chat d'attraper des souris et une souris d'avoir l'oeil à tout, de la même manière on n'arriverait pas à dissuader un chasseur collecteur de chasser et de collecter. »
La seconde chose est complémentaire : comment s'expliquer ce qui empêche nos Grands H de rien comprendre à des comportements aussi universels, dont on sait qu'ils ont été de tous les temps, et que loin d'avoir été stériles, ils sont à l'origine de notre chromosome et de nos propres vies?
Ne pas comprendre l'état sauvage donnerait-il raison de le condamner?
Certes, on croit juste de travailler, et on croit donc juste de condamner qui ne travaille pas. "Tu as tort, parce que j'ai raison!" Une tautologie non perçue car on ignore que c'est le Travail précisément qui empêche de comprendre l'état nature. Et bien sûr le Travail l'empêche du fait que l'état nature, il le détruit, et que, ledit état détruit, il en résulte qu'il faut continuer de Travailler.
On continue et ce faisant, de l'état nature, on parfait la destruction. Résultat : on est de plus en plus évidemment forcé de Travailler; on dépend de plus en plus complètement du Travail; la nature donne de moins en moins spontanément d'elle-même; on comprend de moins en moins qu'il n'aurait jamais fallu commencer. . .
Ce qui ramène à la cause du mal (heur) répandu.


2.
Chasse ou culture, il s'agit toujours de manger. Le but est le même, mais pour l'atteindre tout s'inverse.
Et ce qui s'inverse, c'est l'ordre du monde au niveau de sa conception, au niveau de la conscience, de la compréhension qu'on peut en avoir, selon qu'on est chasseur ou Travailleur.
Pour le chasseur, plaisir et nécessité ne sont pas antinomiques; l'objectif et le subjectif se tiennent, l'homme (l'animal) et le milieu sont enracinés l'un dans l'autre.
Le chasseur sent le monde; le sent et le ressent; il le ressent, c'est à dire qu'il l'apprécie, qu'il le mesure à lui-même en se mesurant à lui. Une appréciation positive, si on s'en rapporte aux dires des sauvages, unanimes à se trouver bien là où ils sont.
Voilà comme le monde est vu par qui ne Travaille pas.
Pour qui Travaille, le monde est au contraire perçu comme imparfait. Imparfait puisqu'il fait Travailler, croit-on.
Comment n'en conclurait-on pas qu'il réclame du Travail, que le mal (qu'on se donne) vient de lui, etcetera? Oubliées les origines, enchaînés à la logique des cultures entreprises, comment n'en aurait-on pas déduit que nous n'étions, le monde et nous, pas fait ni pensés l'un pour l'autre? On était dans l'impasse. Un constat qui a donné lieu à d'innombrables recherches (sur le pourquoi, l'où, le quand, le comment de cette situation) visant à se sauver. On a trouvé des solutions. Il en existe au choix toutes sortes de combinaisons.
Ainsi (non exclusive), la solution technique :
Si le monde est mal fait, pense-t-on, on n'a qu'à le refaire. On l'imagine fait pour le Travail? Pourquoi ne l'adapterait-on pas à cette fin supposée?
Pourquoi n'en ferait-on pas un formidable outil? On pourrait l'automatiser, l'informatiser, le robotiser, en faire une fabuleuse machine à résoudre les problèmes.
Les problèmes que le Travail pose!
Faire qu'un Etat de Culture jugule mondialement l'état de nature.
Vaste Programme.


3.
Me faudrait-il résumer le tout d'une formule, je dirais : la souveraineté est à la liberté ce qu'est le pouvoir à l'oppression.
Le chasseur collecteur est souverain. Il fait simultanément ce qu'il veut, ce qu'il peut et ce qu'il doit (pour vivre et survivre).
Est souverain qui ne distingue pas pouvoir, vouloir, devoir.
Ce n'est pas un hasard si, dans l’Histoire, le concept de bon-plaisir a été invariablement lié à celui de souveraineté.
Il a seulement été erroné de croire que, même monarques absolus, les Rois auraient été vraiment souverains.
Dans le monde du Travail, le bon plaisir est une fiction, même parlant du plus haut niveau. Une fiction comme des Notables le firent un jour remarquer à Henri IV d'une formule qui, tout en associant tous les ingrédient de la souveraineté, signifiait nettement au Roi qu'il ne disposait pas véritablement de celle-ci : « Sire, s'entendit dire le Roi, vous pouvez tout, mais vous ne devez pas vouloir tout ce que vous pouvez! »
Henri IV rappelé à la logique des 3-Fonctions que sous lui il doit séparer, qu'en lui il doit conjuguer selon un Plan Général qui n'est pas le sien.
Bref, il y a la logique des 3-Figures séparées, qui veut que toute décision, peu importe la Figure qu'on occupe (fût-ce celle de l'UN), engage les autres Figures, leur sécurité, leur service, et le reste, tout mélangé. Fini de se fier à ses sens, de décider soi-même par soi-même de soi-même : dès les premières cultures dont sont nées les premières 3-Figures distinctes de l'Etat distinctif, c'était à tout jamais fini d'être "à jamais fixé au présent (à soi-même, à l'instant et au lieu où on se trouve).
L'H des cultures sera pour de bon, déconnecté de présent, occupé qu'il est à des récoltes à venir, nourri de récoltes passées, compte tenu de besoins qu'ont ailleurs les autres.
Par rapport au Temps, au Semblable et à son propre Moi, c'est à l'absent que pour sa part le Grand H serait plutôt fixé.
"Je mange l'hier à préparer demain", un sérieux facteur d'aliénation touchant au sens des réalités s'affirme déjà.
Ce serait peu sans ce qui se passe côté Production, là où le siège des décisions à prendre va passer de soi vers le non-soi.
Le Production ! Pour l'h et pour tout le reste, le Travail découvre ici son véritable sens.
Qui vit de collecte ou de chasse n'a nul besoin de penser à leur place les besoins des espèces dont il se nourrit.
Impossible insouciance désormais.
Il ne suffira plus de satisfaire ses seuls propres besoins; il faudra connaître et satisfaire les besoins de qui fait l’objet de nos besoins. Ce dont a besoin ce dont nous avons besoin va A USSI décider de nos actes.
Voilà le blé, la poule, la ferme entière, leurs besoins multipliés d'être enclos et prisonniers, qui vont dicter ce qu'il nous faut faire et comment il faut le faire.
Comment l'attrait de l'h pour la nature (l'intelligence qu'il a reçue de celle-ci) aurait-il résisté à cette humiliation ?
Comment, devenu Grand, l'H n'aurait-il pas pris en aversion ces autres vies qui vont dorénavant marquer (et. altérer profondément) la sienne?
On aura même vu les violeurs se plaindre d'être les violés.
.
4.
Qui dit culture dit en finir avec ce qui avait jus-qu'alors librement vécu sur les terres concernées. Une nécessité agricole objective qui a trouvé son complé-ment subjectif dans cette sorte d'agressivité dépitée que va désormais concevoir le Grand H à propos de ce qui justifie ses efforts.
Le nuisible pourchassé, l'utile recherché : les cultures n'épargneront aucune espèce. Toutes vont se retrou-ver vies-pour-la-mort, le pesticide ou l'abattoir. Le tout (et le reste) moralement légitimé à partir d'une conviction sans faille : celle de notre supériorité intrinsèque qui fonderait notre bon droit.
Avec de quoi avoir mauvaise conscience, on arrive presque à se faire une bonne en Travaillant. Presque, car que penser d'une conscience fabriquée?
Que penser de cette chose qui nous fait voir nos propres primitifs (tant contemporains que préhistoriques) comme des demeurés, des diables sanguinai-res, plutôt que pour ce qu'ils sont réellement, c'est à dire des hommes libres, autonomes et souverains?
Une telle conscience est fausse, tout simplement.


5.
Fausse, notre conscience, n'empêche qu'elle est con-science.
Ce qui veut dire que nous agissons en fonction d'elle.
Elle est conscience, mais elle est fausse.
Nous tenons pour juste ce qui ne l'est pas. Ca veut dire que nous sommes mystifiés, et que s'il peut arriver à tout le monde de se tromper de temps à autre, l'Histoire prouve ainsi que ça peut arriver en permanence à tout le monde ensemble.
Il faut conclure.
Et pour conclure, une précision va servir, fournie par Joseph Gabel : Pas de mystification acceptée (pas d'illusion prise pour vérité) sans fausse conscience; pas de fausse conscience qui ne soit le fait d'une aliénation en soi. En soi, c'est à dire intro-jetée, non- consciente, insue, psychiâtrlque.
Tout à partir de là devient transparent, l'Histoire tenant en peu de mots.
Aussi longtemps qu'il s'est trouvé des terres vierges, du sauvage (bête, plante ou homme) à se mettre sous la dent ou à domestiquer, ça veut dire qu'on a trouvé une part non- Travaillée, une part gratuite, de quoi se soulager du Travail proprement dit. De grands espaces ont ainsi servi à fuir le déjà cultivé, le monde emmuré, donnant à l'Histoire ses objectifs jusqu'ici : s'offrir des débouchés, s'acquérir de nouveaux mondes à l'avantage (provisoire) du Soldat dans le jeu des 3-Fonctions.
Conquêtes faites, Prêtres et Paysans occupent le terrain; on se remesure à l'objectif récoltes, on re-débrousse, re-défriche, re-travaille, re-commence partout ce qu'on a fui.
Annexion, Peuplement, Exploitation (la Troupe, la Mission, le Pionnier), la période épique de l'UN, l'impérialisme précurseur d'une "rationalisation" universelle, de "la mise sous le joug des forces de la nature".
Temps des Campagnes aux multiples objectifs, offrant des choix divers, des ambitions à satisfaire, des carrières à entreprendre : autant de raisons offertes du dehors de se réaliser, de faire de soi quelqu'un ou plutôt quelque chose, de Causes à servir. Individualisation, réification, identifications, etcetera, tel a été le processus d'une profonde altération qui, du petit h, fit une multitude de grands H variablement différentiés.
Mort l'état nature, on ne pourra plus (dernière liberté abolie) rêver prendre le large un jour ou l'autre. Hormis bien entendu en s’envoyant dans l’espace, en fouillant l’Univers, en farfouillant dans l’infiniment petit etcetera…
Bref, on est loin, il faut le dire, de l'honnête homme de l'antiquité, Maître-Citoyen-Démocrate, Soldat-Pay-san-Juriste, qui, voyant dans le Travail l'effet d'une malédiction, prônait l'oisiveté car il trouvait encore le moyen (en y mettant toutefois du sien) de faire faire le plus dur par les autres (ces vaincus qui, notons-le, s'étaient la plupart du temps encore élevés tout seuls en dehors des Empires).
Soldat, Marchand, Labos, Sciences, Usines, même Combat : Deux mille ans se sont à peine écoulés depuis, que déjà le Travail a frappé (occupé, affecté) le monde entier. L'idée non nécessaire (irresponsable) s'est faite réalité (de murs, de clôtures, d'entraves). Réalité concrète, palpable (et objective), qui réussit à faire passer le Faux pour le Vrai.
Une vision à l'envers se fait prendre pour le monde à l'endroit. On est dans le métaphysique, domaine de l'effort d'abstraction par lequel le petit h s'oublie délibérément au profit d'on ne sait quoi au juste. (Auto)mystification nécessaire au Travail qui intro-jette le Faux, nous mettant collectivement dans le cas d'aliénation selon Gabel.
Faire que tout le monde se trompe avec la certitude d'avoir raison (aliénation généralisée ou banalisée), après l'anéantissement de l'état nature, ce sera pour le Travail (et l'Histoire) un autre remarquable résultat.
Mais il y a plus encore.
Le renversement (et la mystification) dont je viens de parler, a commencé avec l'Histoire, qui en a fait son œuvre essentielle. Mais c'est aujourd'hui qu'on va seulement en apprécier le plein effet. Rien ne se faisant plus de soi-même, les besoins de la terre entière sont devenus "nos" besoins et nous allons enfin savoir (pour la vie en général), du Travail (et son Histoire) quel aura été le véritable sens.
C'est déjà tout vu : l'état nature n'est pas encore complètement détruit que c'est la Crise Générale. Une Crise qui s'annonce comme le futur état normal pour une raison depuis longtemps prévisible : à savoir que Travail et Aliénation font un tout homogène, que ce tout fonde l'Etat (contre-nature), et qu'il va dès lors de sol (conscient ou non) que nul n'acceptera jamais vraiment sa propre dénaturation.
Que l'Etat se rassure pourtant : "ne pas. accepter vraiment" ne signifie pas forcément révolte ni même refus de continuer. Le Grand H se contentera le plus souvent de se sentir mal, malade ou malheureux.
Des soins (et un surcroît de Travail) en perspective. Aspirine, vacances et autres "plans d'évasion", la recherche de "débouchés" s'intensifie, les conquêtes (politiques) se poursuivent par de nouveaux moyens d'éluder la question et de différer l'échéance. Le Militaire cède la place à l'Assistance et au Médecin.
La Crise a toujours été latente, mais c'est maintenant qu'elle est en soi, rupture interne, organique, aliénation psychiatrique pure et simple. Ce qui n'était dans l'Antiquité qu'un déplorable état social (d'un côté le maître, de l'autre l'esclave), un mal entre les gens s'est, avec le temps et le dépérissement de l'état sauvage, sérieusement aggravé, faute d'issue, en s'intériorisant de plus en plus complètement.
Déjà l'Indien nous avait trouvés bizarres loin de nos bases car il ne restait rien alors d'Europe nature. Déjà, à force de Travail, des familles entières furent ainsi forcées de se désunir et se désemparer.
Mais aujourd'hui, c'est la fin.
Au monde à l'envers, à l'énorme mystification universelle, voilà qu'il faut encore ajouter la nécessité d'accepter l'aliénation responsable, la maîtrise (la servitude) volontaire de soi, la "nationalisation" citoyenne (ubuesque) de son propre petit h.
Et non seulement Ii va falloir l'accepter, mais il va falloir trouver ça normal. Trouver normal (Bombe à Neutrons) l'Apocalypse !

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