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Raymond Borde

L’Extricable

Au Saint-Office du nivellement, les interrogatoires auront la douceur terrifiante d'une batterie de tests. Vous ne serez ni découpés en lanières, ni plongés dans le sel. On vous convoquera à l'institut cantonal de psychologie…

Dans la hiérarchie des déjections sociales, le psychotechnicien a sa place entre le curé et le commissaire. Il s'agit de la même entreprise de réduction des êtres, de la même intrusion dans l'enclos du désir.

Un moteur imbécile vous vrille les oreilles. Il est compris entre deux moteurs qui sont intercalés entre d'autres moteurs, et cela jusqu’à votre mort… le ciel envahi par les autobus, la forêt par les tronçonneuses et le murmure des vallons dévoré par les tracteurs… Demain, le droit au silence se transmettra par héritage et les oasis de calme seront la peau de chagrin des derniers féodaux.

Nous allons vers l'homme-building, vers la tête-parpaing, vers la muraille creuse des sujets conducteurs… Cependant, la bâtisse n'est pas encore parfaite… Quelque part entre des lambeaux d'os, dans un recoin d’ombre et de cervelle, se tapit - pour combien de temps ? - l'animal noir de la protestation.
Lâchez la cage de fer… Lâchez les graphiques de production… Lâchez tout…

CHAPITRE 1

Un Canasson

Les ventres tout pleins. Les routes se couvrent de voitures. Le silence est maçonné de bruits. Le temps qui passe ne nous appartient plus. Autre chose apparaît, un fascisme à l’envers où la multitude opprimée par un individu devient l'individu opprimé par la multitude. Nous sommes transpercés. Les lendemains qui chantent sont des lendemains qui gueulent. Nous évoluons aux limites du tolérable avec l'amertume d'avoir tout fait pour ça.
Hier encore, nous arpentions le devenir, le coeur empli d'une joie lourde. "Il va vers le soleil levant, notre pays", disait un refrain de gauche que nous chantions les yeux mouillés, à pleine gorge, sur le sentier rocailleux qui menait vers l'aube. Cette aube, elle était là, extase fraternelle, à portée d'une grève. Déjà les mains se tendaient. La farandole du prolétariat conjurait les derniers lambeaux de la nuit. Nous avancions, la rosée au ventre, dans les herbes de juin. "Ma blonde, entends-tu dans la ville siffler les fabriques et les trains ?" Il est bien évident que la blonde en question entendait ce chahut, qui l'empêchait de jouir parce qu'il faut à l'amour un silence magique. Mais elle répondait oui comme on vote communiste. Nous étions emportés par le vent de l'Histoire. Nous franchissions le cercle polaire, si sûrs de Germinal, si pleins de Messidor, que le bonheur à un, à deux, à trois, s'anéantissait dans le rêve du bonheur à tous.
Je voudrais que le temps qui passe n'occulte pas ce qui fut une foi, une dérision, une escroquerie. Nous salivions comme les chiens de Pavlov. On agitait une sonnette pour que nous avalions l'eucharistie du socialisme. Les murs de la chapelle s'ouvraient majestueux sur les Plans quinquennaux, dans le jardin du Paradis où l'on pourrait bosser jusqu'à la fin des siècles. Déjà se profilait le grand mutant musclé. L'homme nouveau n'aurait plus de complexe Oedipe, plus de pensées mauvaises. Les lilas fleuriraient dans les usines de l'abondance. Sur les décombres du profit, le travail serait l'enchantement perpétuel des bataillons de fer du prolétariat.
Nul ne paraît avoir sondé cette utopie. Nous étions éblouis par le bonheur universel. Cela tenait du grand feu purificateur. Vous détestiez les gosses ? Vous en ferez pour le Parti. Camarades, le bonheur est à l'ordre du jour. Abolition et résurgence. Fusion dans la masse. Masse d'acier. Acier de joie. Métal chaud du travail de l'équipe soudée. Staline, Staline, palpitation véhémente, tu es la matrice de l'aurore...
Avec des nuances, nous étions tous dans cet état d'esprit. Ce que nous mettions d'espoir dans le communisme n'était rien tant que d'en finir avec le désarroi qui appartient comme une escarre aux couches sociales intermédiaires. Nous n'étions plus à l'aise dans notre peau. Mieux que personne, Sartre a montré à quel type d'angoisse nous en étions réduits. On peut mettre en cause l'espèce de complicité honteuse qui naît chez lui de cet aveu, de ce commerce avec le subjectivisme, il n'en demeure pas moins que son témoignage est fidèle : nous étions un fatras de pulsions et de rêves avortés. .. Mais l'aube du socialisme, diluant la nausée, donnait la certitude de la plus radicale des métamorphoses. Nous allions la franchir, cette frontière du moi, pour éclore à la joie des brigades lucides. Nous allions nous enfouir et aborder l'autre rivage. Chrysalides véhiculées par la classe montante, nous attendions le grand bond dialectique de la Révolution.

***
Ceci dit, camarades, il faut voir les choses en face. Vous aviez la folie en tête, mais vous vous déchargiez de l'événement sur les épaules des travailleurs. Vous étiez les humbles servants d'un animal énigmatique, le prolétaire, et vous mettiez votre plus vieux costume, votre smoking du pauvre, pour assister aux réunions de cellule. Mais en même temps vous cornaquiez un mastodonte, vous disposiez de ce King-Kong aveugle et formidable qui se nomme la classe ouvrière, parce qu'il avançait dans le sens de vos haines.
Camarade, je te connais trop. Tu hais ton père. Tu hais ton archevêque. Tu hais ton préfet et ton procureur. Petit bourgeois, tu hais ton monde. Tu as des comptes à régler. De tout ton être, tu contestes la morgue des chefs. Tu vis à fleur de peau dans un milieu intolérable. Tu n'es plus et tu n'es pas encore. Tu parcours ta nuit, la tête chavirée de fantasmes vengeurs. Tu mènes un rêve de guillotine et de matins sanglants où les salauds seront exterminés.
Or il se trouve que ces projets de liquidation ont coïncidé pendant toute une période avec les impulsions du prolétariat. Marx, Engels, Lénine, Trotsky étaient eux aussi des intellectuels bourgeois qui avaient répudié les valeurs de leur classe d'origine. Ces révoltés paradoxaux ont théorisé ce qui n'était d'abord qu'une brisure affective et le marxisme a englobé le devenir humain. Au prolétariat, ils ont fait cadeau de ces mots vengeurs, la plus-value, la lutte de classes, qui venaient irradier le travail en usine. Théoriciens et ouvriers ont eu le même ennemi, le patronat, les uns pour l’avoir maudit, les autres pour l'avoir subi dans le processus de production. Un patron, c'était à la fois un salaud haïssable, un lecteur du "Temps", l'incarnation de l'ordre, une gueule pincée à la messe de onze heures et un usurpateur de la valeur-travail. Tous allaient dam le même tunnel vers la même clarté : une société sans classes.
Jusqu'à ces derniers temps, l'alliance des intellectuels de gauche et des prolétaires a été cette conjuration qui défiait la logique du marxisme lui-même. Les premiers se coupaient de leur milieu social pour trente-six motivations (romantisme, crise juvénile, service militaire, famille ! je vous hais, séduction d'une théorie qui expliquait à chaque instant le maximum de contingences ... ) Les seconds étaient communistes, par évidence. Les uns voulaient balayer les fantoches du sur-moi, les autres avaient leur bulletin de paye et leur échine lourde. Mais tous creusaient le même sillon.
Il y a eu des truqueurs. On m'accordera que des homoncules comme Garaudy , Kanapa, Aragon, se disaient communistes , en donnant peu d'eux-mêmes et qu'ils portaient la Révolution comme un plumet sur leur chapeau. Il n'en demeure pas moins que l'intellectuel de gauche était, pour le meilleur et pour le pire, un nostalgique de la violence. Déjà il entendait la symphonie enchanteresse des mitrailleuses rouges. La construction du socialisme risquait d'être moins drôle, mais l'agonie d'une société dans les lueurs de l'incendie avait sur des êtres faibles la saveur lyrique d'une revanche absolue.
Soyons francs, camarades. Il nous en venait un tourbillon de l'âme que rien, pas même l'amour, ne pouvait égaler. Octobre à Petersbourg, Barcelone en 37, c'était une projection au coeur d'un monde écroulé où surgissait le coude à coude des bolcheviks. Ce qui viendrait ensuite nous intéressait peu. La fourmilière à remettre en marche n'avait pas de quoi fouetter l'imagination. Nous savions bien qu'après la Révolution, les jours succéderaient aux jours, les saisons aux saisons, le travail au travail. Mais il nous suffisait de plonger encore et toujours dans cet instant magique où le pouvoir changeait de mains, où la ruée des insoumis déferlait sur le Palais d'Hiver.
Ainsi nous étions calés sur le dos du prolétariat. Nous le montions comme un cheval, le chargions de nos songes, pour franchir à coups d'éperons la barrière boréale. Nous savions qu'il nous conduirait de l'autre côté, parce que sa trajectoire allait provisoirement vers le même soleil.
Staliniens par devoir, révoltés par inclination, nous étions sûrs du point d'impact. Au delà des routines et du légalisme, au bout de l'attente, il y avait l'explosion.

***
Nous chevauchions un animal qui s'est évaporé. Telle était la taille du gâteau, que le prolétariat en a eu les miettes. Dans les pays occidentaux, le niveau de vie s'est mis à croître en dépit de la plus-value. La grande crise économique que le marxisme attendait comme le messie pour donner l'ultime poussée, ne s'est pas produite. Le mouvement ouvrier a acheté des frigos à crédit, des engins à moteur et des appartements. Un réseau complexe et cohérent de mécanismes stabilisateurs est venu paralyser dans l'oeuf les processus cumulatifs qui transformaient jadis les dépressions en catastrophes. L'économie capitaliste s'est fortifiée dans une expansion dont rien ne permet de pronostiquer le terme.
Et le cheval s'est dépolitisé. Ni la guerre d'Algérie, ni le 13 mai ne l'ont réveillé de sa léthargie. Le régime est devenu présidentiel dans l'indifférence, et le rôle historique d'un homme comme de Gaulle aura été, en fin de compte, d'accélérer le passage à une société de type américain.
L'intellectuel communiste s'est trouvé tragiquement seul, comme un ci-devant de l'écume aux lèvres. Il a été trahi par son propre parti dont la démission tranquille reflétait le visage d'une économie prospère et pacifiée. Le mouvement ouvrier ne lui a plus renvoyé l’écho de ses haines. Le silence est venu, comme une lèpre. Les grands meetings de Buffalo, de Pleyel, du Vel d'Hiv, où la culture palpitait d'être culture du peuple, imprécation, extase, lyrisme aux mille bouches, où le coeur de l'artiste et le coeur de Paris battaient du même sang, où le théoricien se fondait dans la masse, subjuguait cette masse en un coït monstrueux - les meetings se sont tus.
Un temps, nous avons cru que le problème était seulement de répudier le stalinisme. Cela paraissait simple : le marxisme avait déraillé, il suffisait de le remettre sur la voie royale de la liberté. Et en effet, si la physionomie de l'existence n'avait pas changé depuis les funérailles du criminel rouge, nous aurions eu beau jeu de nous en tenir là : Staline est mort, vive Lénine.
Mais la machine à laver est plus forte qu'un tract écrit avec du sang. La très belle phrase "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous" ne résiste plus à une cuisine en formica. On déterge et on décervelle. En Occident, le dégel n'a bouleversé que les marxistes de la classe moyenne, c'est-à-dire les petits bourgeois gauchistes. Le mouvement ouvrier avait déjà opté pour l'idéologie qui convenait au prolétaire des H.L.M.
Un dégel des dupes. Le parti communiste, dont Sartre dit qu'il n'a jamais tort à l'échelle historique, s'est moulé brillamment dans la matière plastique. Il a pris le tournant des moteurs à essence. Il a flanqué le grand soir au grenier et le drapeau de la Commune dans un carton à chapeau. Il s’est replié sur un programme de justice vague qui doit suffire très largement au besoin politique d'une communauté à l'américaine. A l'heure où j'écris ces lignes, il en est à solliciter "une France vraiment démocratique tournée vers l'avenir".
L'incident du dégel n'intéresse personne, si ce n'est le dernier carré des bolcheviks en appartement. La levée de l'hypothèque stalinienne, qui eût donné jadis le signal de tous les espoirs, est passée comme une guêpe entre la poire et le fromage. Les jeux sont faits dans un autre sens : aux ouvriers désamorcés, un communisme désamorcé.
Tout cela dit assez pourquoi l’intellectuel de gauche est aujourd'hui un cavalier sans monture. Son système de pensée qui avait réponse à tout, n'a plus réponse à rien. Où allons-nous ? Certainement pas vers les brumes rouges de l'incendie. Un monde se meurt, un autre naît qui n'a rien d'exaltant. Du passé faisons table rase, puisqu'il n'indique plus le pôle magnétique. Le prolétaire s'est dilué en route. Nous sommes des consciences, des isolés. Nous partons de zéro.


CHAPITRE Il

L’Aliénation

Partir de zéro, c'est râler. Il est superbement fécond de rejeter et de haïr, de trancher la résille des nuances mentales à travers quoi tout finit par être dans tout.
Mais l'époque est ainsi faite qu’elle sollicite la tolérance et la complicité. Les curés n'ont plus de rabat, plus de chapeau à tarte, ce qui donne à ces emmerdeurs un air presque humain. Les patrons se beurrent la bouche avec le mot de passe du capital, le mot "social". Les flics ont fait des études et lorsqu'un gosse va mourir du cancer - un gosse, entre parenthèses, dont nous nous foutons - la chaîne du bonheur, les solidaires bêlants et les mamans-larmes lui envoient des quatre coins de France les premières fraises de la saison.
La morale d'une époque va toujours dans le sens de l'apaisement. Elle modère les passions et dirige les actes. Elle met la vie sous le boisseau et son triomphe est d'aboutir à l'état de résignation où l'esclavage n'a plus d'autre désir que d’exister. À chaque instant, la morale dominante est sécrétée par des milliards de pensées subjuguées et d'actes arrêtés dans leur accomplissement. Elle est, pour autant qu'on puisse la définir, une addition vertigineuse de timidités. Chaque nuit elle succombe, emportée dans le rêve, charriée par le torrent qui ouvre les écluses, déversée comme une idiotie sur les berges de quoi ? Du tout permis, des mille désirs. Chaque jour, elle renaît dans le sillon schizophrénique du quotidien.
Mais jadis elle apparaissait beaucoup plus clairement, dans un monde fortement tranché. D'un côté les salauds, c'est-à-dire l’appareil d’État, les tribunaux, la flicaille, les curetons, le drapeau tricolore et la propriété privée des moyens de production. De l'autre, les victimes. Au milieu, les petits bourgeois, classe ondoyante de sous-salauds qui avait la vomissure dans le sang et qui finissait toujours, fût-ce à travers des remords de conscience, par choisir le parti de l'ordre.
Depuis que le prolétariat nous a lâchés, les choses ont cessé d'être simples. Les valeurs ne se heurtent plus avec l'évidence qui opposait l'instituteur au curé. Le Ier mai de la colère est devenu la fête du travail et les anars ont cessé d'apporter la contradiction aux ecclésiastiques, en pleine messe. Une moralité moyenne a digéré les antagonismes. Tout le monde s'arrête au même feu rouge et absorbe la même émission imbécile de la télévision. Il y a conjugaison des classes dans une ambiance de goudron, de ciment clair et de natalité. 25 308 habitants, 16 292 lecteurs de "Paris-Match". Je fais, vous faites, on fait des gosses. Femme de ministre, femme de lampiste, elles achètent "Elle" et bouffent de la carotte amaigrissante. Une thématique s'insinue dans les rapports des gens et des choses, qui a pour trait d'être unifiante. La morale des salauds et celle des victimes se fondent en un sur-moi tentaculaire et doucereux, dont Freud pourrait dire qu'il n'est plus l'incidence du "çà" sur le "je", mais la photographie du "çà", puisque les "je" sont identiques ou qu'ils tendent à le devenir.
Sous bénéfice d'inventaire, cette morale relève :
- D'un patriotisme résiduel,
- D'une religiosité qui tempère la foi des mystiques et qui devient le putanat respectueux des âmes,
- De la croyance au progrès technique, à la bagnole, au facteur temps, au plein soleil dans les buildings, à l'épopée des cosmonautes et au linge le plus propre du monde,
- De l'amour des lardons, de l'expansion démographique,
- De la conscience d'appartenir à une communauté,
- Du sens vague de "l'humain".
Cela signifie que la résignation n'est plus l'humilité des faibles, mais la trahison de tous. Trahison ? Même pas. Logés à la même enseigne, l'homo sapiens et l'homo faber sont en train de s'incorporer au monde assourdissant des mass-média. On disait dans l'aura de 1789: les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. C'était la prophétie des juristes de coeur. Maintenant on peut dire qu'ils naissent nivelés.
La vie de groupe est rabotée comme une pénéplaine et nul n'avait prévu que cet envahissement se ferait sans douleur. Il suffisait pourtant d'être marxiste - je dis marxiste et non stalinien - pour deviner que le tassement des écarts de consommation engendrerait une morale collective où les contrastes et les reliefs disparaîtraient sous le sable. Mais j'avoue qu'il fallait avoir la tête froide - ce qui n'était pas le cas des bâtisseurs du socialisme, avec leur enthousiasme fraternel - pour formuler d'avance la grande leçon du siècle : la morale collective née de l'expansion économique est un tissu de conneries.
En d'autres termes, et je serai marxiste jusqu'au bout, l'élévation des niveaux de vie n'a pas seulement désamorcé l'idéologie révolutionnaire, elle a créé un soumis unique, une sorte de robot universel qui a dans les yeux les mêmes bandes jaunes, dans les mains le même volant, dans les oreilles le même twist et dans le coeur la même statistique des naissances en flèche.

***
J'écris ce texte comme si je devais mourir demain. Il y a quelques années, si j'avais eu cette occasion-là, j'aurais soufflé aux derniers témoins, comme la sagesse ultime, la phrase du Manifeste : "Prolétaires de tous les pays..." Et pourquoi ce théâtre ? Ce guignol mortuaire d'un être bidonné ? Comme si, par le message de l'agonie, on pouvait changer la face du monde...
Nos haines n'ont pas varié. Plus que jamais il est question d'opposer à l'armée et aux valeurs capitalistes, à la croyance en Dieu, à la bêtise familiale, aux chienneries moralisantes le refus le plus définitif.
Mais désormais nous voilà seuls, royalement seuls. L'opposant n'est plus un porte-parole, il n'engage que lui-même. Il n'a plus le soutien d'une infrastructure qui produisait la lutte de classes comme la terre produit le fruit. S'il est opposant, c'est qu'il échappe aux motivations de masse, et de là à juger que cet individu, scandaleusement lucide, est un être a-social, un caractériel, un fou à lier, il n'y qu'un pas que la technocratie franchira avant peu. Du train où vont les choses, je prédis la naissance d'une néo-inquisition avant l'année 2000.
Au Saint-Office du nivellement, les interrogatoires auront la douceur terrifiante d'une batterie de tests. Vous ne serez ni découpés en lanières, ni plongés dans le sel. On vous convoquera à l'institut cantonal de psychologie. Murs de verre, béton. Des haies ouvertes sur un parc. Des couleurs fonctionnelles. Vivaldi en sourdine, impitoyable fond sonore. On vous chouchoutera : repas stérilisé, pasteurisé, multistandard, sur un plateau auto-filtrant. La suite, vous la devinez. Les ingénieurs des âmes auront vite fait de découvrir que vous vous situez à deux écarts-types de la moyenne d'adaptation. Vous truquerez vos tests, ce qui est relativement simple, mais la machine à mesurer les émotions désarmera votre autodéfense. Des électrodes sur la peau, on vous présentera des objets orduriers : des numéros de "Paris-Match", une famille nombreuse, un mutilé ranimant la flamme. Votre sang ne fera qu'un tour. Vous serez perdu.
Il n'y a rien à ajouter que vous ne sachiez déjà. Une station-service vous lavera le cerveau. Un assistant social vous réintégrera dans la communauté. Libéré sur parole, vous passerez tous les mois un oral de contrôle. Vous serez en carte, en carte perforée au service mécanographique de la néo-inquisition.
Ainsi l'opposition devient l'affaire de quelques-uns. Ces cavaliers seuls sont l'aristocratie du hasard.
Nostalgiques, poètes, rebelles, ils n'ont d'autre soutien qu'un état de voyance. Ils vivent en dehors. Par les failles imprévisibles des sociétés organisées, ils dissipent le mensonge du grand conditionnement, ils percent à jour la force de l'habitude.

***
S'il y a quelque chose à sauver dans la dérive du marxisme, c'est donc la théorie de l'aliénation. Cette notion hégélienne, Marx ne l’a pas approfondie. Sous sa plume, elle désigne la perte de soi, la dépossession, la frustration, une certaine forme de vol et de viol. Du moins l’a-t-il détachée de son écorce métaphysique, pour l'appliquer à un problème concret, celui de la valeur créée par le travail. Dans les Manuscrits de 1844, il évoque, plus qu'il ne les définit, l'aliénation des produits du travail et celle du travailleur lui-même. Plus tard, il forgera, avec la plus-value et le capital variable, des notions beaucoup mieux adaptées à la mesure économique. Mais l'aliénation est une piste à suivre. Du côté d' "Arguments", chez Lefebvre et Morin, le mot revient d'ailleurs avec insistance, bien qu'il ait un casier judiciaire, ce qui rend hésitant des sociologues partagés entre le marxisme et les États-Unis: il est chargé d'implications métaphysiques. Ce mot me va. - Je sais qu'il manque de bases objectives, mais il désigne, si on veut bien y réfléchir, tous les cas de dépossession : le service militaire, la phrase que l'on répète parce qu'on l'a dans l'oreille, la publicité à l'entracte, le gosse qu'il a fallu garder parce qu'on s'y est pris trop tard, l'éloquence du général et la chasse d'eau chez le voisin. Élargi à l'extrême, il concerne les moeurs et en ce sens il fonde une morale du refus.
Une morale et rien de plus. Hors du domaine économique, l'aliénation cesse d'être une donnée mesurable. Comme les taches au plafond dans la chambre où j'écris, elle est perçue plus que structurée. On la devine, on l'éprouve par segments. Dans une nuit hachée de réveils inquiets, on bute sur l'évidence qu'elle est tapie dans l'ombre. L’aliénation exige un acte 2 : la conscience de l'aliénation. Et cette conscience suffit-elle ? De quel exploit est-elle capable ? Une phrase assez désespérée circulait avant guerre parmi les étudiants communistes : la conscience de l'aliénation ne détruit pas l'aliénation. Éveilleuse, elle ne résoud rien.
Tout au moins au niveau du sujet, luciole perdue dans les ténèbres. Mais on peut rêver d'une organisation révolutionnaire, d'un bureau central de la lucidité, d'un office du grand démenti où l'existence quotidienne, avec ses règles et ses tabous, serait soumise aux feux d'un diagnostic permanent. C'est moins qu'un rêve, c'est demain. Sous une forme ou sous une autre, le monde abrutissant des années 60 sécrétera son contre-poison. Il ne tenait qu'à l'extrême gauche d'en saisir l'initiative et d'ouvrir le marxisme sur la théorie généralisée de l'aliénation. Soumise au catéchisme de la famille, du bon soldat, du travailleur d'élite, respectueuse de la masse même quand la masse déconne, soucieuse de s'adapter, non de contrecarrer, prisonnière de l'ouvriérisme, jouant le jeu de la grande presse, l'extrême gauche a perdu, au seuil de l'an 2000, sa chance formidable d'être la conscience d'une époque.
Rêvons, oui rêvons pour n'y plus revenir, d'un Parti communiste qui se modifierait au point de lancer les mots d'ordre : "Dissolution immédiate de l'armée", "Cassez la gueule aux chronométreurs", "Vive le travail paisible, à bas le travail aux pièces", "Faites l'amour, vous avez le temps", "Liberté de l'avortement!", "La patrie est un torche-cul". Ces mots de révolte étaient la chair vive du mouvement ouvrier avant la sclérose en plaques de l'ère stalinienne. Mais dans l'aliénation, le P.C. est devenu partie prenante. Tout disparaît sous la boue des alliances, sous la complicité des actes. Dans ce champ d'épandage, qu'irions-nous déterrer ? Les tessons de notre enthousiasme?


CHAPITRE III

La Perte du Secret

La société industrielle de l'homme-numéro est marquée d'un double signe d'infamie : les normes, les tiers.
Un des traits de la modernité qui paraissent les plus imprégnants est, en effet, le remplacement de la vieille notion théâtrale et tragique du sacré par un mythe à la portée du quotidien : l'idée de normal. Ne nous y trompons pas, le normal est un sacré désamorcé qui, pour se réclamer du bon sens, n'est pas moins castrateur que les délires de Saint Dominique à Fanjeaux. Seulement il est normal, -comme les écoles normales d'institutrices et l'âge normal d'aller au bordel. Vous jouissez x secondes, vous votez oui, vous êtes normal. Vous achetez Frimatic, le moulin à légumes, qui aspire les consonnes. Vous avez du cran, juste ce qu'il faut. Vous êtes au poil, mon vieux, dynamique et sensible et humain. il y a une fiche pour vous, comme vous, dans les ogives de Galton. Chez nous, pas de pépins. Le test en creux, c'est pour chiffrer le sens de la famille. Vous mettiez le corset de votre mère devant l'armoire à glace ? Çà alors, c'est mauvais. Et vous vous masturbiez ? Assez, on vous écrira.
La norme, les tiers. Avez-vous observé les employés de chemin de fer qui vendent des billets ? Autrefois ils communiquaient avec la clientèle par un guichet de 20 centimètres, arrondi sur le haut, qu’ils fermaient en baissant une feuille de laiton. Derrière leur guichet, il, s'appartenaient. Ils pouvaient, quand le crépuscule incite à la nostalgie, dévorer l'Histoire des Mongols et se livrer aux mille jeux de la chair, en rendant la monnaie d’une main imperturbable. Bien qu'emmurés vivants, ils demeuraient à leur façon des hommes libres. On a foutu en l'air la barrière songeuse de ces aristocrates. On a poli le verre dépoli. On a forniqué le comptoir secret de leur dépravation. Maintenant ils se tiennent en uniforme blanc, à la lumière de l'oeil public. Ils sont donnés de haut en bas, sans un coin d'ombre, aux regards vérifiants des tiers. Ils incarnent un service d'intérêt national qui est, Messieurs, 24 heures sur 24, à votre service.
Ceci relève d'une tendance à l'effraction dont les signes se multiplient. Il me souvient de l'enlèvement du général Koutiepoff, aux alentours des années 30 - Une Citroën grise aux rideaux baissés avait occulté ce personnage douteux, qui d'ailleurs n'a plus refait surface. De tels rideaux étaient si communs à l'époque, qu'il fallut l'énormité d'une vengeance bolchevique pour s'apercevoir qu'ils étaient baissés. Je vous laisse à penser ce qu'était le sens du confort dans les voitures fermées, indéchiffrables. Car elles pouvaient se clore, véhiculant des amours chiffonnées, une chambre secrète, des étoffes d'Italie, ou le poète un instant figé dans sa trajectoire. Mais ce goût du secret et du retrait s'est évaporé. L'aube hurlante des tiers a pourchassé le quant à soi jusqu'au fond des automobiles. La lunette arrière s'est agrandie comme un écran de cinémascope, pour que rien de la vie à l'intérieur des coques n'échappe à la censure du milieu collectif. Les voitures basses, tôlées de verre, n'arrêtent plus l'immonde faisceau des regards conjurés. Aux carrefours, les yeux fascistes bondissent de vitre en vitre et traversent comme des balles la cloison dérisoire des véhicules assemblés. Haut perché, la portière méprisante, le cab était un local privé. Ceux-ci se mélangent. Toute une morale de l'existence qui défendait l'individu et qui multipliait les chances d'isolement a sombré dans la cohorte des numéros. Même les wagons de chemin de fer abandonnent le compartiment pour la voiture collective. Du pissoir au bistrot, de la bibliothèque à la cabine de téléphone, ce recul de l’autodéfense est sensible à tous les niveaux de la pratique sociale.
Je pense à deux lesbiennes qui exploitaient jadis un commerce de lingerie à l'enseigne du "Petit Profit". Ces femmes adorables, qui épousaient si bien les courbes de la chair, avaient un magasin défendu. 0n gravissait des marches qui montaient du faubourg, on saisissait le bec de canne, on pénétrait progressivement dans le secret des lieux. Le regard eût tenté en vain de percer l'écran de la devanture et les pas de la clientèle avaient le temps d'alerter les belles officiantes. Une porte ouvrait sur un rideau de perles et la clochette avertissait que d'autres êtres allaient piétiner le plancher noueux. Ces vitrines biseautées, cette menuiserie embarrassante procédaient d'un système de défense où l'époque livrait le meilleur d'elle-même, c'est-à-dire le refus de communiquer n'importe quoi à n'importe qui.
Aujourd'hui le moindre négoce est transparent comme un aquarium. De la rue, vous pouvez détailler le vendeur, dans son spectacle de poisson laqué. Il est livré sous verre à la foule. Tout est en montre, les hommes et les choses. La lumière frappe les recoins, jaillit sur le trottoir et baigne les yeux de ce mollusque policier qui se nomme l'Autre.
Ainsi, de plus en plus de tiers acquièrent sur l'individu de plus en plus de droits. Il est malséant de se dérober. La vie devient un gigantesque bizutage, où il faut aller nu sous le oui avachi de l'hydre aux mille faces. Dans peu d'années, le goût du secret sera qualifié de crime. Il en est déjà une présomption et je devine par quel biais les juristes assimileront ce refus de participer au contrôle permanent de la communauté sur elle-même, à une atteinte à la sûreté des moeurs translucides. La voilà, je suppose, l'insoumission en l'an 2000 : même pas le cri de "Mort aux vaches", même pas les 121, même pas la fuite en Suisse, mais simplement des volets pleins et une porte.
Les tentures, les murailles et le royal secret des meurtrières ont été culbutés par le soleil blafard de la chiennerie. L’homme est soumis, la tête ouverte, à la nappe des regards qui pénètre chez lui par les grandes baies de l'hygiène locative. J'aimerais avoir assez d'argent pour mortifier cette conscience brouillonne. Au coeur de la fourmilière, je ferais édifier une forteresse de brique et de lave. Quatre murs gigantesques, soutenus par des contreforts, s'élèveraient bientôt, défi énigmatique d'être des murs sans fenêtres, tournés vers l'intérieur. Une porte en madriers barbares resterait close. Nulle sonnette, nul moyen d'établir un contact. Cette barrière isolerait un fragment du monde qui ne tarderait pas à tourner au scandale. Au-delà des murailles, les gens s’assembleraient pour venir en aide à quelque être en danger, sorti tout vif de leur mentalité de rendeurs de services et qu'ils verraient livré aux tourments du plaisir. Un enfant, peut-être ? La forteresse se balancerait comme, un navire noir. Ces murs leur fouetteraient le sang, ces murs fermés au poste du voisin, au sourire du voisin, au chiures du voisin et à Monsieur Electrolux. Je gage que l'injure serait si perturbante qu'après avoir fait éclater le vernis de la politesse, elle toucherait les êtres au plus profond d’eux-mêmes, en déclenchant un trouble mental collectif. Les numéros viendraient buter sur la négation violente et absolue de leur morale de numéros, c’est-à-dire sur l'inextricable. Qu'à deux pas du lycée et des Nouvelles Galeries, un particulier se retranche dans un quadrilatère cyclopéen, cela, le groupe ne pourrait pas le vivre impunément. Il serait désaxé dans sa fonction de groupe, parce qu'il endurerait une forteresse blasphématoire au feu rouge de huit heures moins dix, au carrefour des travailleurs, au boulevard de l'industrie.

***
Comment un bâtiment, un simple bâtiment peut-il en arriver à pourrir une communauté? C'est ce que je ne me charge pas de dire par le menu. Mais si j'étais un romancier naturaliste, j'enrichirais cette hypothèse de petits détails vrais, et l'on verrait bientôt émerger de la foule, face à la forteresse, les questions grelottantes et les premiers visages du malaise.
Je pense que cette méthode, qui consiste à partir d'un postulat imaginaire pour éprouver les structures morales d'une société, est efficace. Je pense même qu'elle est déflagratrice, pour peu qu'on veuille corser les hypothèses. Rien de sacré ne lui résiste. Supposons - et je ne sais pas pourquoi une telle idée me vient - supposons qu'une maladie foudroie, d'un bout de la terre à l'autre, la jeunesse des deux sexes et de 0 à 25 ans. Pour simplifier les choses, supposons même que les foetus crèvent dans l'oeuf et qu'il y ait un vide absolu dans la pyramide des âges. Que va-t-il se passer ?
D'abord un deuil. Une stupeur océanique. Des mères en larmes gesticulant devant le fruit de leurs entrailles, raides comme l'échelle de Jacob et priant en vaudou, en araméen, en américain, en catholique, en travailliste et en espagnol. Des enterrements qui se bousculent dans les vieux rites débordés. Plus assez de chevaux, plus assez de cercueils. Il faut enlever un milliard de corps en vitesse. Un milliard de corps jeunes, d'adolescents fauchés dans la fleur de l'âge, de chairs imberbes qui flétrissent. Le deuil sort de son corset. A ce degré, la mort excède les gestes préconçus. Elle déracine l'arbre de vie, elle fout en l'air le cours majestueux des choses. Plus rien derrière nous, plus de géniteurs pour nous succéder, l'affreux vertige du grand vide.
A tout cela, les gens ont du mal à croire. La radio diffuse, pour la durée de l'épidémie, des symphonies lugubres. Dans la douleur qui occupe les mères, il entre un peu de la satisfaction que Grace, Elisabeth, Fabiola et Fara Dibah aient mis en terre les petits princes du sang et il n'est pas exclu qu'un plaisir très doux naisse du partage des larmes : une sorte de fierté d'appartenir au front commun des veuves oedipiennes.
Mais ce n'est pas tellement cette douleur universelle qui a de quoi nous agiter l’esprit, que le bouleversement des moeurs auquel aboutirait la cassure d'un maillon dans la chaîne de l'Histoire. Tout le travail des hommes est fondé sur le sentiment qu'il faut se crever pour ceux qui viennent. Plante, mon gars, défriche la Sibérie et repeins la chambre du haut. Tu investis pour l'avenir. Tu es une goutte d'eau dans le fleuve d'Héraclite. Tu as des gosses à nourrir, et les gosses de tes gosses. Aujourd'hui trois milliards d'êtres humains, en 2000 six milliards. Tu es solidaire, secoue-toi, nom de Dieu, demain est là.
C'est ici que les valeurs s'écroulent. La mousse peut gagner les fils du télégraphe, nul n'aura plus envie de chercher une échelle et de les astiquer. A quoi bon ? La nature envahira bientôt les champs d'activité. La terre façonnée par l'industrie de l'homme se noiera lentement dans la mer des broussailles. Il y aura trop de gares, trop de maisons, trop de machines. Un merveilleux désoeuvrement abolira l'esprit d'entreprise. A mourir pour mourir, les hommes auront enfin le droit de mourir peinards. Chaque année la population diminuera du nombre exact de ses décès. Les routes se fermeront l'une après l'autre, craquelées par le gel, et le goudron fera des isthmes entre les ronces.
Les survivants seront les Robinsons de l'abondance. Ils pourront gaspiller la valeur investie par le travail humain depuis le fond des âges. Après eux le déluge. En cet instant privilégié de la f in d'une espèce, ils jouiront des choses comme nul, jamais, n'en a joui. Des mots disparaîtront du vocabulaire, des blocs de mots qui fondront dans l'oubli : expansion, productivité, plan quinquennal, chaussures d'enfant, préservatifs, dynamisme, progrès, compétition, layette... D'autres mots auront leur été de la Saint-Martin et les fluctuations du langage, dans l'hypothèse d'un assèchement de l'humanité, pourraient faire l'objet d'un assez beau travail de sémantique.
Il va sans dire que les vieillards qui s'intéressent à la jeunesse n'auront plus de nymphettes à leur disposition, ce qui pose à la psychanalyse un intéressant problème de théorie pure : que devient une perversion, quand son support est anéanti et que les années passent, effaçant jusqu’au souvenir de la chair fraîche des écolières ?
D'ailleurs on imagine d'autres avatars : les curés sans enfants de choeur, les armées sans recrues, la ruée du public sur les films anciens où jouaient des adolescents, les crises d'hystérie dans les salles de spectacle, la disparition du baptême et de la communion, l'abolition de la Noël, rappel gênant de la nativité, les pèlerinages clandestins aux cliniques d'accouchement, tombées en ruine, le marché noir des photos de bébés et le clivage de la vie politique en deux factions rivales, les jouisseurs et les mystiques.
Mais ce sont moins ces bizarreries qui ont vertu d'exemple - et je me borne à les signaler - que la mise à l’épreuve des formes actuelles de l'aliénation, et notamment celle-ci: en 1962, dans les pays évolués, l'homme est un numéro. Or l'hypothèse macabre d'un cataclysme démographique constitue un modèle, au sens sociologique, un cadre expérimental où l'on s'arroge le droit de perturber les données matérielles de la civilisation. Ce cadre est un révélateur. Il change la couleur des choses, il attribue à l'or le désespoir du plomb et au plomb l'opulence de midi. Des valeurs morales qui semblaient éternelles (le travail, le progrès) se couvrent de champignons. D'autres valeurs naissent ou renaissent, le repos, le plaisir. Ce qui se perd, c'est le sens du devoir, puisqu'il n'y a plus de comptes à rendre à l'idole spongieuse qui s'appelle Demain. Cessant d'avoir conscience du grand Tout solidaire, le numéro cesse d'être, précisément, un numéro.

***
En attendant, nous sommes faits comme des rats et les sciences humaines ne sont pas les dernières à prêter main forte à cet étranglement.
Les sciences humaines... De quelles clameurs de joie avons-nous salué leur jaillissement des ruines de la philosophie ! D'un seul coup, la méthode expérimentale anéantissait la métaphysique, la vérité perçait l'erreur et des secteurs entiers de la connaissance accédaient à la pensée adulte. Rien n'était plus satisfaisant que cette chasse aux entités, que ce triomphe du pragmatisme sur la spéculation verbale. Les sciences humaines enfin libérées, enfin cohérentes, faisaient justice de l'usurpateur, c'est-à-dire de l'idéalisme, qui tourne en rond depuis le siècle de Périclès. La méthode expérimentale avait longtemps piétiné sur les glacis bourbeux de la philosophie, mais l'Amérique venait de frapper le dernier coup de butoir. On découvrait, avec vingt ans de retard, qu'une psychologie, qu'une sociologie qui ne devaient rien à la filandre scolastique, avaient pris aux États-Unis le grand départ des sciences exactes. Je n'insiste pas sur le plaisir vengeur qui naissait à la fois de la déroute philosophique et de la victoire d'un matérialisme fortement mathématisé. Celle-ci et celle-là restent d'ailleurs acquises. Après Bossuet, Marx, Après Marx, la sociologie des motivations. Je simplifie comme le fera un homme de l'an 2500, je gaze les transitions, mais en somme c'était çà : des limbes à Cro-Magnon, de Cro-Magnon au laboratoire. Les sciences humaines dissipaient la nuée, dans un grand nettoyage mental, parce qu'elles étaient enfin, vingt siècles après le Christ et quarante ans après Bergson, des sciences, tout simplement.
Mais à quel prix ? A un prix qui nous saute à la gorge. Elles ont engendré une méthode d'investigation qui est fasciste par essence. Elles se nourrissent du viol de la conscience, elles donnent la question. Elles s’occupent de l'individu pour le toiser et le ficher, l'indexer et le massifier. Elles utilisent un procédé aussi vieux que les flics et qui, de Bornéo à Mathausen, se nomme l'interrogatoire. Les tests, les questionnaires les sondages d'opinion taraudent l'être humain "sans colère et sans haine", avec le détachement blafard de la technique opérationnelle. On ne vous reproche rien. C'est pire, on vous enregistre. Nul ne songe à vous inculper, ni à tenir pour une faute que vous soyez ce que vous êtes. Unité, vous servez à calculer une moyenne qui se retournera contre l'unité. Au tribunal immatériel de la statistique, vous n’avez pas enfreint les lois, puisqu'il n'y a pas de code, pas de réquisitoire, pas même un lambeau d'hermine sur un bedon de juge. Mais vous êtes jugé. Jugé avec des cubes, des croix, des lignes, avec le test qui fait la chasse aux anarchistes et celui qui mesure l'agressivité. Vous êtes tabulé, incorporé et assigné à résidence dans le secteur de production qui voue arrachera le rendement optimum.
Les investigations de psychosociologie sont de type judiciaire et cette justice ultramoderne est celle qu'avait pressentie Kafka. Saluons au passage sa lucidité. Il avait dépouillé la procédure traditionnelle de ce qui lui confère l'aspect d'une messe. Il avait transféré les officiants du tribunal dans un grenier minable, où les rites devenaient incertains. Les sciences humaines vont au-delà. En effaçant jusqu'à l'idée qu'un procès est en cours, elles suppriment les réflexes de défense. Le sujet ne sait pas qu'il se livre à la Cour et cette néo-justice a la belle conscience d'être une science. Tout le monde est bidonné, même les laborantins qui compulsent des formulaires comme on maniait jadis les codes de Justinien.
Je sais bien que le gouvernement des nations par les sociologues est un vieux rêve de la pensée rationnelle et que le recensement des aptitudes a de quoi satisfaire l’esprit de géométrie. Mais je crois qu'il est temps de signifier aux sciences humaines qu'elles sont atteintes de fascisme. Nées du désir d'étayer la philosophie par les leçons de l’expérience, puis se constituant en disciplines souveraines, elles sont à l'origine d'une technique policière d'effraction mentale qui a pour fin dernière l'enfouissement des individus au sein de groupes homogènes. On me dira qu’elles s'en lavent les mains et qu'elles avancent d'un pas royal sur le chemin de la connaissance. Mais en psychosociologie, science et technique sont imbriquées à un point tel qu'il n'y a pas de progrès de la théorie pure sans grégarisation du matériau humain, sans oppression supplémentaire de la communauté.
"Démasquez les physiciens, videz les laboratoires", demandait le groupe surréaliste dans le tract du 18 février 1958. Ce mot d'ordre libérateur qui était dirigé contre les centres nucléaires, je suggère qu'on l'étende aux sciences humaines. Dans la hiérarchie des déjections sociales, le psychotechnicien a sa place entre le curé et le commissaire. Il s'agit de la même entreprise de réduction des êtres, de la même intrusion dans l'enclos du désir.


CHAPITRE IV

Une Théorie du Bruit

Autre intrusion, le bruit. Donnée immédiate, fond sonore de l'aliénation. A la vérité, le bruit n'est pas toujours intolérable. J'écoute avec nostalgie le grincement à l'opulence de rouille d'un vieux wagon qui gicle à travers les herbes, sur des rails enfouis dans la mousse de la terre. Plus rien n’est droit. Le crépuscule embrase les fougères, le brouillard court au fond des vallées. Un train désert passe.
Un autre bruit très doux. Un frottement sur le bois. Caresse de chêne. Une main palpe l'objet.
Le bruit du feu, des villes de braise. Le temps ne compte plus. Babylone suave meurt entre les landiers.
Ce monde du silence suit l'écorce des arbres, palpite avec la pierre, découvre les canions de mille Colorado dans le ciment des appentis, dans la poussière des cariatides, dans la pluie glauque de l'automne. Le train s'arrête au milieu des bruyères. La gare est accrochée sur la pente incertaine comme un fanal. La salle d'attente, îlot de chaleur vide, s'ouvre sur l'ombre de la place. Une carriole part et s'en va lentement à travers les prés. Une lueur derrière les arbres paraît et disparaît. Le chemin creux serpente entre les falaises molles de la nuit. La lumière se rapproche et la douce anxiété s'achève au dernier bois de hêtres. Souveraine, foudre paisible, rocher de flamme, une femme nous attend.
Je tenais à fixer des jalons. Au seuil de ce débat, je tenais à dire que la rêverie a elle aussi sa bande sonore, mais que tout cela est emporté par la praxis moderne. Le métro n'attend pas, le pointeau n'attend pas, et commence avec eux l'infernal beuglement de la journée urbaine. Il faut revoir "Les Vampires" de Feuillade pour mesurer ce qu'a pu être la poésie des rues désertes de Paris. Aujourd'hui le bruit est fasciste.
Vous allez au café : juke-box. Un poujadiste a fabriqué cette machine à hurler de rage. Un autre margoulin, le patron du café, l'a installée par mimétisme. Une tête de lard met 20 balles dans la fente et vous êtes bon pour vous tirer.
Vous allez dans les rues, celles de Colmar ou celles de Buenos Aires, puisque maintenant elles se valent. Les véhicules s'engendrent à l'infini comme la viande rouge qui sort du hachoir. Un moteur imbécile vous vrille les oreilles. Il est compris entre deux moteurs qui sont intercalés entre d'autres moteurs, et cela jusqu’à votre mort. Le chahut morne défile sur le goudron, instant recommencé d’un vertige d'instant où l'être cesse de s'appartenir pour devenir une tête blessée.
Le bruit : aliénation numéro 1. Voici des boutiquiers de l'espèce ordurière qui organisent une quinzaine commerciale. Pendant quinze jours qui seront perdus à jamais, les hauts-parleurs s'emparent de la ville comme des S.S. Ils vont sous vos fenêtres et traquent à domicile. Tout est souillé par la perquisition du disque-réclame : l'amour, l'amitié, les merveilleux nuages. C'est Oradour à 2,25 francs. J'ai même entendu dans une braderie cette annonce inouïe qui disait la valeur du calme : "La maison X vous offre une minute de silence". Et pendant une minute, le glapissement totalitaire s'interrompait.
Dites-vous bien, camarades, que ce n'est qu'un début. La production du bruit a cessé d'être un luxe. Jadis la musique était faite à la main. On se lassait assez vite de chatouiller un violoncelle, parce que le bras se fatiguait. Les cuivres demandaient du souffle et la respiration humaine a ses limites. D'autres occupations sollicitaient l'exécutant, manger, pisser ou peindre une aquarelle. Il y avait des temps morts et d'ailleurs les pianos n'étaient guère plus nombreux que les fiacres, et les pianistes guère plus nombreux que les pianos. Enfin des lieux publics, au demeurant très rares, avaient leurs musiciens en chair et en os qui, en dépit des bas salaires, comptaient suffisamment dans les frais généraux pour qu'on ne jetât pas le bruit par les fenêtres.
Aujourd'hui le bruit est bon marché.
Bon marché en valeur-travail : vous n'avez pas à remonter un phonographe, encore moins à taper avec un objet dur sur un autre objet dur. L'automation est là pour çà. Vous tournez un bouton. Cette légère pression du doigt vous livre l'océan des musiques abjectes. Un coup de pouce au réglage et vous traversez l'éther, vous passez les murailles, vous êtes chez le voisin, avec ce bruit idiot qui est la dérisoire, l'ultime affirmation que vous existez par le poste, pour le poste et dans le poste.
Bon marché en capital constant : il y a des radios et des cycles à moteur pour toutes les bourses. Il fallait à Caligula une légion romaine pour obtenir un effet sonore de battement sourd sur les pavés. Si vous investissez une somme modique dans un récepteur à pile, vous pourrez salir à vous seul le plus magique, le plus poignant des paysages.
En passant de l'artisanat à la fabrication industrielle, l’aliénation auditive a mis en évidence sa vraie nature économique, et l'on m'autorisera à formuler une loi : L'extension du bruit est inversement proportionnelle à son prix de revient.
Ce phénomène n'est pas lié au régime politique. Le sketch éblouissant de Fellini dans "Boccace 70", qui est d'un mauvais goût si légitime, montre un panneau publicitaire muni d'un haut-parleur qui débite, de l'aube à la nuit, une rengaine abrutissante. Si les terres émergées acquises au socialisme échappent à cette publicité, elles connaissent par d'autres biais la même succion infâme de la vie quotidienne, le même viol du silence, la même meurtrissure.
Tout s’est passé comme si l’usine sortait de ses murailles, amalgamant la voie publique et la vie privée. Le fracas des moteurs a débordé l'enclos du travail à la chaîne, c'est-à-dire le quartier réservé du prolétariat. La rue est devenue le prolongement assourdissant de la salle des machines. La théorie de Marx sur la prolétarisation croissante de la société ne s'est pas vérifiée au niveau de l'homme, mais curieusement au niveau de l'objet. Au XIXe siècle, le bruit victimisait la main-d’oeuvre ouvrière pour la durée de sa présence à l'intérieur des manufactues. Il victimise aujourd'hui la population pour la durée de sa vie consciente.
Inversement, le silence commence à coûter cher et il va devenir une vraie rareté. Un passage des "Diaboliques" me plonge toujours dans le regret. Il s'agit de la nouvelle "Le dessous de cartes d'une partie de whist", où l'on pratique dans le soir de Paris l'art délicat de la conversation : "Le jour baissait, un jour rose qui se teignait enfin de noir, comme les vies heureuses. On était rangé en cercle et on dessinait, dans la pénombre crépusculaire du salon, comme une guirlande d'hommes et de femmes, dans des poses diverses, négligemment attentives. C'était une espèce de bracelet vivant dont la maîtresse de la maison, avec son profil égyptien, et le lit de repos sur lequel elle est éternellement couchée, comme Cléopâtre, formait l'agrafe. Une croisée ouverte laissait voir un pan du ciel et le balcon où se tenaient quelques personnes. Et l'air était si pur et le quai d'Orsay si profondément silencieux, à ce moment-là, qu'elles ne perdaient pas une syllabe de la voix qu'on entendait dans le salon, malgré les draperies en vénitienne de la fenêtre..." 0 privilège des dieux ! Qui pourrait aujourd'hui faire taire le meuglement du quai d'Orsay ? Cette quiétude est plus inaccessible qu'une montagne d'or.
Camarades, vous l'aurez voulu. A force de parler de choses horribles, le ciel a été envahi par les autobus, la forêt par les tronçonneuses et le murmure des vallons a succombé sous les tracteurs. Demain deux cents hectares de silence total vaudront plus cher que deux mille Picasso. Le droit au silence se transmettra par héritage et les oasis de luxe, de calme et de volupté seront la peau de chagrin des derniers féodaux.
Aragon comparait, dans "Le paysan de Paris", les postes d'essence à des divinités contemporaines. Ce futurisme de banlieue était assez naïf, mais il convenait à un personnage qui se préparait à poétiser l'avenir quinquennal. Le système de valeurs qui reste à définir suppose la plus extrême réticence à l'égard d'un progrès technique générateur d'aliénation. Au cas particulier, cette revendication des intermèdes paisibles n'est pas un caprice. Ce n'est surtout pas un appel religieux à la contemplation. C'est simplement la haine irrémédiable de la répétition des bruits, c'est-à-dire du déjà entendu.
S'il n'y avait qu'une voiture au monde, et qu'on l'entende une fois par an, cette harmonie d'explosions dominées, sanglées dans le métal, ne serait pas insupportable. Deux voitures, passe encore. Mais il devient inadmissible que nous ayons dans les oreilles des millions de voitures dont tout autre que nous, tailleur de pierre néolithique ou biffin de la Section des Piques, eut été dispensé.
De l'horizon à l'horizon, la radio fait crisser son changement de vitesse. Au même carrefour avant le pont, l'immonde respiration du Journal parlé a la tonitruance de l'essence chaude. Feu rouge. Pour la publicité sur cet écran, il est 12 h 59. A 13 heures, des millions de pieds embrayent sur des millions de routes. Feu vert. Avec un bruit de scie, le boyau s'ébranle.
J'attends autre chose de la brièveté de l'existence. J'attends des cris d'amour. J'attends des injures portées par le vent. J'attends l'énigme des orchestres qui joueraient sous la terre et dont le son viendrait mourir, on ne sait trop pourquoi, dans un champ d'asphodèles. Je suis prêt à sonder le silence, à écouter les terreurs de l'ombre, à saluer le jaillissement des rochers en furie, mais certes pas à encaisser comme un chien d'aveugle un éternel bruit de tringle.


CHAPITRE V

La Civilisation de Masse

Je ne crois pas qu'il faille, à cet abrutissement irréversible, chercher un chef d'orchestre. La civilisation de masse n'est pas une civilisation imposée à la masse par l'aristocratie capitaliste. L'explication marxiste ne suffit plus. On aimerait imputer les phénomènes d'aliénation à la seule existence d'une classe exploiteuse. Ce serait pour l’esprit une solution tout à la fois élégante et radicale. Mais il ne s'agit plus d'un lien à sens unique capitalisme-prolétariat. Il ne s'agit même plus, comme ont pu le penser Lefort et ses amis du groupe "Socialisme ou Barbarie", d'un rapport de dominateurs à dominés qui vaudrait pour tous les régimes, de l'Oural aux Alléghanys, hors celui dont ils rêvent. C'est à la fois plus imbriqué et plus rigide. Tout le monde est complice. Les dominateurs sont eux aussi, à leur manière, prisonniers de l'aliénation, parce que les mass-media ont atteint le degré où elles existent pour elles-mêmes, où nul n'a le pouvoir d'arrêter les tambours. Chacun se trouve en état de satisfaction et d'adhésion paisible.
Au journal parlé, le speaker annonce : "Ce soir nous apprenons une bien triste nouvelle. Un avion s'est écrasé dans le Kansas, avec 41 passagers à bord." Voilà une phrase insignifiante, quelques mots qui se noient dans l'océan des mots. Analysons-la. "Ce soir nous apprenons une bien triste nouvelle..." Léger silence. Les 10 millions de numéros qui écoutent le poste se sentent concernés. Impression fugitive. L'oiseau du malheur a volé dans la pièce. Au même instant, 10 millions de robots ont eu dans la poitrine un élan de pitié. De pitié pour des nèfles. Pour un avion abstrait dans un Kansas hypothétique dont on a réussi, le temps d'un pincement au coeur, à en faire leur chose. Leur chose à eux, objectivée comme un deuil de famille, alors qu'ils n'ont sur elle aucune sorte de prise. C'est du vol affectif. L'émotion débouche sur le néant. On les a eus.
Qui les a eus ? Personne. Le speaker a fait son métier : il croit aux nouvelles. L'agence de presse a fait son métier : elle diffuse l'événement à la vitesse de la lumière. La radio a fait son métier : elle assume le droit sacré de l'homme à l'information, comme disent les Amerloques. Nul n’est cynique. Aucune prise. C'est un bloc savonneux d'inconscient collectif. De l'émetteur à l'auditeur, le message a suivi le chemin du devoir accompli.
Pourtant cette affaire du Kansas met en relief toute une série de traits de la civilisation de masse :
1) D'abord la personnalisation apparente de l'influx. L'informateur ne se borne pas à signaler la chute d'un aéroplane. Il vous fait part d'une mauvaise nouvelle. Oui, c'est vous, dit le doigt de l'affiche gaulliste, qui élirez le Président de la République. Avec Tergal, vous ferez jeune et Simea a pensé, dans ses 200 modèles de capotes anglaises, à votre style de conduite. La speakerine de la T.V. vous regarde dans le blanc des yeux et la technique de base à la radio consiste à bafouiller et à improviser, pour vous rendre copain de l'émission merdeuse que vous avalez comme un boeuf en daube. Vous êtes rassuré. Les amis vous entourent, des millions d'êtres chers et de chers inconnus. Le monde est fraternel. On s'occupe de vous.
2) Cette personnalisation est fallacieuse, puisqu'elle est elle-même standardisée. Les mass-média utilisent les techniques de brassage à la chaîne pour faire croire à chaque homme qu'on le distingue du troupeau, qu'il est sollicité parce qu'il est lui et pas un autre. Cette astuce, on la saluerait comme la plus belle escroquerie de l'Histoire, si elle ne laissait au coeur un dégoût innombrable. Le stimulus "mauvaise nouvelle" a retenti au coin du feu, imprégnant le sujet de subjectivité, mais il sortait d'un circuit électrique qui, à la même seconde, faisait le coup de la tristesse à 10 millions d'êtres semblables.
3) La nouvelle en question est sans intérêt. Elle bondit sur les téléscripteurs, s'empare des journaux et occupe l'histoire du monde, le temps de devenir un pétard mouillé. La civilisation de masse privilégie l'événement médiocre, l'amplifiant d'autant mieux qu'il est nul, et jette ses pleins feux sur l'écume des jours. Les mass-media ou la frivolité.
4) Et les bons sentiments. Tout passe au crible d'une néo-religion qui a dépeuplé l'enfer et mis Dieu en sourdine, ou plutôt d'une moralité diffuse qui est probablement la fin dernière de l'oecuménisme. Cela tient du sapin de Noël, du bébé en fleurs, de Picasso à Vallauriz et des chaînes de bonté. C'est hygiénique et prénatal. ça nous apprend que l'homme est formidable, qu'il bâtit, qu'il procrée, qu'il perce le Mont Blanc, qu'il dit la joie d'être fourmi. Et dans ce contentement, l'affliction ne provient que d'un pépin technique, d'un raté dans la machine : 600 morts sur les routes aux vacances de Pâques, la thalidomide, le prix du beefsteack, ou, ce soir-là, dans un champ du Kansas, les paraphes tordus d'un avion épars.
Les rêveries succombent à cette métamorphose de la vie quotidienne. Le bourrage audio-visuel engendre un être simplifié, chien comme un boy-scout, industrieux comme une abeille, qui a le coeur sur la main et dans l'oeil une horloge. On a pu mesurer les ravages du conformisme, lors de l'enlèvement du petit-fils Peugeot. Un dauphin de la plus-value était kidnappé sur les marches du trône. En d'autres temps, les ouvriers auraient organisé un grand bal populaire, pour saluer ce malheur patronal. On aurait festoyé dam les rues de Sochaux et une immense rigolade aurait défoulé le prolétariat. C'était l'heure ou jamais d'une grève injurieuse. Dans la flambée de la revanche, les plaisanteries les plus douteuses devenaient la moindre des choses. Des exploiteurs, qui font suer le burnous depuis l'invention de l'automobile, étaient atteints dans la chair vive des tendresses familiales. Raison de plus pour accabler ces accablés. La lutte de classes pouvait être, au sens le plus perturbateur, humour de classe.
Bien entendu, rien ne s'est produit Les vieux travailleurs de Sochaux ont assuré le père Peugeot, la mère Peugeot et le grand-père Peugeot de leur sympathie attristée. Les esclaves du chrono ont compati à la douleur des mères. Ces cognasses lisent "Paris-Presse" et ils écoutent "Europe 1". Les mass-média ont amorti les réflexes d'auto-défense. L'événement qui s'attaquait au patronat a été amputé de son complément d'attribution. L’idée de patron a disparu. Le kidnapping du lardon Peugeot est devenu un kidnapping en soi, un fait divers abstractisé, une nouvelle affligeante, déclencheuse de solidarité, comme le capotage du Jet américain dans les collines du Kansas.

***
Le mot grégaire est faible. Jamais les êtres n'ont été si pareils. Je ne suis pas suspect de m'attendrir sur le folklore, mais je dois dire qu'autrefois, dans les campagnes cloisonnées par la distance à pied, les caractères étaient plus marqués. Dans le secret des fermes, pour le meilleur et pour le pire, l'individu se modelait différent du voisin. Il était coléreux, ou novateur, ou facteur Cheval, ou malhonnête, ou républicain. Sur le terreau de l'isolement, germaient de fortes individualités, des avares colossaux, des brutes explosives et aussi des autodidactes. Cela transparaissait jusque dans les surnoms. Les crimes étaient plus horribles et les passions plus vives. La tradition orale apportait les échos de ces psychologies taillées à coups de hache, qui donnaient lieu à des histoires sordides ou bizarres. Que l'on m'entende bien. Je ne regrette pas ce monde rétréci, tout empli de contestations, de bornages et de préciputs. L’obsession cheminait dans la boue de septembre et l'hiver s'enlisait, haineux, interminable, au coeur de l'idée fixe. Mais on accordera que l'esclavage du travail à la main n'engendrait pas des numéros.
Aujourd'hui les numéros consomment une sous-culture à diffusion mondiale instantanée. A Vannes, à San Francisco, à Odessa, dans les buildings interchangeables de la promiscuité universelle, l'enchaînement du quotidien est atterrant de similitude. Le paysage est occulté par les casernes de ciment qui ont poussé en Charente-Inférieure et en pays Maya. Quelque part en un point de la circonférence, quelqu'un lance un air de twist ou un motet d'Albinoni, et les cinq continents se trouvent programmés. C'est ce suivisme qui devient l'essentiel de la vie. Cinq cents millions de gamins se déhanchent comme les führers du western, Audie Murphy ou John Wayne. J'aimerais ce romantisme s'il était l'onde amère de la solitude. Mais de l'art des schistes à l'art des stucs, des peintures du Fayoun aux cathédrales hercyniennes, c'est le même télégraphe qui alerte à Moscou, à Chicago et rue de Seine, les michés du Musée imaginaire. A tous les niveaux, du moussaillon au commandant, et du cha-cha-cha à l'amateur d'art, les galeries sont toujours La Fayette.
Car la vitesse de transmission s'exerce aux dépens de la chose transmise, qui est simplifiée, trahie, réduite à l'état de météore futile. Ainsi dans le monde entier, à peu d'instants de différence, les crânes multiples du robot sont traversés par les mêmes signaux. Avec sa belle conscience d'animal supérieur, l'espèce humaine maçonne les têtes vides, front contre front comme des briques. Le labyrinthe a perdu son secret. Il est ouvert à tous les vents. Cette semaine, la mode est à Brahms, au Caravage, au joint plastique pour les épinards. Un chimpanzé a sauvé un bébé qui se noyait dans la Volga, c'est la ruée de la Pentecôte, un Mondrian vient de coter 200 millions à Indianapolis et Telstar, la télé cosmique, vous met en direct avec les antipodes. Tout cela file de cervelle en cervelle, à hauteur d'homme, comme un nuage de flèches qui encerclent la terre. Ce n'est pas le clapotis des vagues sur les galets immémoriaux. Ça vous pénètre en traits de feu, ça jaillit, ça circule dans les boîtes crâniennes de l'infernale champignonnière, dans la fosse commune des agités vivants.
Hommes de verre, fantômes d’êtres, vous recouvrez le sol pare-brise contre pare-brise. Je vois vos têtes assemblées. Elles communiquent. Elles sont les cases innombrables d'une civilisation alvéolaire. Des cases aux parois percées, non par le glissement de quelque affreux reptile, mais par le néon rigide, par la vitesse du son, par le marteau piqueur de l'information collective. L'avenir est géométrique. Nous allons vers l'homme-building, vers la tête-parpaing, vers la muraille creuse des sujets conducteurs. Cependant, la bâtisse n'est pas encore parfaite. Il y a déperdition de mass-média. Le cerveau n'est plus une grotte, il n'est pas tout à fait un parallélipipède fonctionnel. Quelque part entre des lambeaux d'os, dans un recoin d'ombre et de salpêtre, se tapit - pour combien de temps ? - l'animal noir de la protestation.

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Modeste proposition...
Ami lecteur, je parlerai maintenant d'un plan de lutte contre le tourisme. Je reste ébloui par les carnets de croquis des voyageurs sensibles, lorsqu'une journée à cheval ou à vélo avait conduit l'émerveillement de Villefranche à Carcassonne. Ici, les blés prenaient le vert tendre d'avril. Là, une beauté profane mamelonnait dans le calcaire d'une antique fontaine, qu'un sculpteur du pays avait taillée pour les bonnes âmes. Un chemin creux menait aux plages incendiées du ciel. Il n'existe plus, c'est un parking. Le grand soleil couchant charriait la nostalgie du deuxième horizon. Un autre monde éclaboussait l'arête mauve des collines. Le regard virait des orages lointains, pétris dans les Cévennes, aux bergeries paisibles, bibelots de chaos, majesté de nuages, qui déployaient leurs douces forteresses dans une immense flaque de bleu. Mais à l'Ouest tout brûlait, la grève et les falaises le sable et les bateliers. Cette mer de feu dévorait la contrée. Un océan de lave surplombait Castelnaudary. Les yeux se fermaient. Ils avaient le temps de se fermer. Et le temps de s'ouvrir sur une pierre du talus, vaste comme une ville, veinée de fleuves, énigmatique, assaillie par l'équateur des herbes. Le soir venait, vineux, avec l'odeur brumeuse, la fraîcheur enivrante des marécages. Les arbres étaient des femmes. Le chemin se perdait dans une chevelure.
C'était, oui c'était un voyage. Aujourd'hui, je propose que les municipalités donnent 20 francs par tête de touriste abattu. A condition de se poster aux bons endroits, le touriste est plus facile à exterminer que la vipère. Je conseille le fusil, mais la grenade lancée dans le pare-brise, en haut d'une côte, a le double avantage d'aller vite en besogne et de bloquer la circulation des autres touristes. D'ailleurs on repère l'animal en question avec la plus extrême simplicité. Il se déplace en voiture, s'agglutine à d’autres voitures et reste en bande. Il porte en lui le besoin de la foule. Il s'interne volontairement dans les routes nationales qui sont des camps de concentrations mobiles, ou dans les campings, qui sont des concentrations fixes. Il est gueulard, vulgaire, il fait l'Espagne parce qu'on fait l'Espagne et qu'il n'est rien de plus, rien de moins que ce "on". Il déclenche un processus de mise en ordures du paysage, engendre les panonceaux, les haut-parleurs et le goudron. Il élit Miss Camping, s'arrête aux points de vue qui sont aménagés, pour demeurer en file, parquer là où l'on parque et humer à nouveau la présence de l'Autre. C'est un chien. A mon sens, les arrêtés municipaux devraient prévoir que les têtes de touristes seront détachées des corps et apportées à la mairie, afin de prévenir la fraude. Ils pourraient s'inspirer des textes qui réglementent les primes allouées aux chasseurs de serpents. Il va sans dire que les bébés touristes seraient réglés au tarif des adultes et que l'abattage des femelles enceintes donnerait droit à double prime. Le seul problème, qu'une circulaire d'application devra résoudre, est celui d'empêcher que les contemplatifs se trouvent confondus avec les nuisibles. Dans la plupart des cas, l'erreur est évitable. Il est bien évident que l'homme qui suit à pied, le long des crêtes, de l'Ariège au Morvan, en pleine broussaille, la ligne de partage des eaux entre l'Atlantique et la Méditerranée - il est bien évident, dis-je, que cet homme n'est pas un touriste. C'est un voyageur, un "Wanderer" au sens le plus élevé du romantisme allemand.
Peut-être faudrait-il, ce serait le plus sûr, interdire les lieux qui nous plaisent en détruisant les voies d'accès. Il suffirait de peu de choses, cinq kilomètres de sentier impraticable aux moteurs, pour protéger des imbéciles Saint-Cirq et Montségur, les diableries d'Autun et le Palais du Facteur Cheval. Alors on pourrait tasser le tourisme au milieu de la Beauce, dans un immense Luna-Park, avec des routes bariolées, des Jocondes en ciment et un pipe-line de lait de chèvre bouilli. Les motels s'encastreraient dans une forêt sonorisée. Un château féodal en matière plastique flotterait mollement, entre la terre et les nuages, et viendrait amerrir toutes les trois heures sur un bief de la Loire appelé Lac Salé. Entrée 2 francs. A l'intérieur, boissons gazeuses, sandwiches, bowling et garderie des enfants sages. Les douze Quasimodos! Le dancing de la table ronde, les troubadours à thermostat, l'affreux donjon des blousons noirs, la chambre des prières et la Vierge d'ambiance, Notre-Dame G 27, la Madone du protergent! Venez, Messires, et passez l'huis, le château est climatisé ! Vous allez découvrir le Moyen Age en tapis roulant, dans le plein ciel panoramique d'Ici la France !
Cette concession à la Société Protectrice des Touristes, on peut - je ne m'y oppose pas - la faire. Des autoroutes souterraines aboutiront donc aux camps nationaux où les limaces agitées emploieront leurs vacances. De gigantesques "drive-in" donneront l’illusion opiacée du voyage. Mais ils seront couverts et clos, afin de fonctionner le jour et la nuit. Les véhicules occuperont les degrés de l'amphithéâtre et les roues tourneront à vide sur des rouleaux orientables. L'écran sera courbe et colossal. Le film s'appellera "Les Kilomètres". Il durera 28 jours comme les congés payés. On aura pris du capot d'une automobile, en sillonnant les routes pendant quatre semaines, avec rien d'autre en vue, qu'un trajet inlassable. Ce sera un film en plan séquence, un plan unique de sept cents heures, les caméras vissées sur l'auto-voyeuse. Ce sera, aussi, l'apothéose de la Nouvelle Vague.
Tassés dans leur engin, l'oeil fixé sur l’écran, les touristes embrayeront. Ils passeront les vitesses et sombreront dans la conduite, avec la volupté du grand rush immobile, du grondement furieux de deux mille voitures dans un cinéma. Le mot fin surviendra comme une petite mort. La lumière dans la salle aura le goût blafard de l'agonie. Elle brisera quelque chose et il n'est pas exclu qu'il faille organiser, à la dernière bobine, un système collectif d'anesthésie. Mais les bonnes choses n'ont qu'un temps, les vacances s’achèvent, demain on reboulonne et déjà l'autoroute qui revient vers la ville ouvre son fier tunnel, comme la corolle noire du mouvement recommencé.

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Ce monde frénétique est finalement dé-passionné. Pas seulement dé-politisé, comme on pourrait le croire, mais exsangue et passif. L'indifférence politique n'est qu’un symptôme, le plus voyant en cette période de transition, d'un mécanisme général de perte d'intérêt.
Jadis, une affaire Dreyfus brouillait la France avec elle-même. Aujourd'hui, les Dreyfus succombent solitaires dans la grisaille des jours. Jadis, une bataille d'Hernani emplissait de fureur le Panthéon glacé de la littérature. Aujourd’hui la querelle esthétique n'intéresse l'opinion qu’à travers les Potins de la Commère.
Ce n'est pas de la résignation, mais autre chose qui tient aux techniques audio-visuelles de diffusion massive. Tout est donné, plus rien ne compte. Sollicité par trop de signes, l'être a cessé de palpiter pour absorber des apparences. La charrette butait sur la racine du peuplier. La roue de caoutchouc fait mille tours-minute et ces tours s'équivalent,
Car il s'agit d'égalité entre n'importe quoi. Kopa gardien de but, les manuscrits de la Mer Morte et le ciel rouge de Cuba sont le même vernis qui recouvre la route, comme les choses n'émergeaient que varlopées, poncées, désincarnées, le temps d'être une tache dans le champ rétinien. Les arbres filent par la portière. A cette vitesse, tous les arbres se fondent dans la tête de verre de l'homme carrossé.
Je pense qu'il faudrait partir de cette passivité existentielle pour rendre compte du phénomène de mise en quotidien, de banalisation. Le cinéma est pour beaucoup dans cette réduction de la vie subjective à une sorte d'effleurement. On glisse en hydravion sur un pavé d'icebergs. Où sont les profondeurs ? Dans quelles mers interdites ? Quel clapotis d'acier arrête la noyade ? De moins en moins signifiantes, les choses ne livrent à la surface des eaux que l'ombre désarmante d'elles-mêmes.
Ce temps futile a ses héros d'orgeat. L'homme enfantait jadis des dieux cuivrés et terrifiants et cette racaille de Jéhovahs hurleurs attirait le blasphème. Les mass-média viennent d'insérer dans la conscience des foules une chenille processionnaire qui est le prototype des nullités de l'an 2000, je veux dire le docteur Schweitzer. On n'a pas accordé assez d'attention à l'entrée en scène de cet idiot complet, qui est un indice prodigieusement révélateur de la société future. Le personnage est connu dans le monde entier. A-t-il écrit ? Non. A-t-il inventé ? Non. A-t-il baisé la reine de Siam? Non. Qu'est-il ? Rien. Justement, il n'est rien. Et c'est ce rien qui a permis de fabriquer le mythe. L’individu a joué de l'orgue en Alsace. On lui prête un chagrin d'amour en 1914. Il a 87 ans et ce Pétain de la médecine donne de l'aspirine à nos frères inférieurs. Voilà donc le chromo tracé : l'Afrique sublimée de l'Institut Pasteur, le bon blanc et le y-a-bon noir, la Toccata dans la savane et saint Schweitzer à la pédale, le doigt d'ivoire sur l'harmonium, grand-père nimbé de papillons blancs au pays des petits lépreux.
L'accession de ce zéro piteux à la légende universelle est pleine d'enseignements. Schweitzer a été choisi parce qu'il n'offrait aucun signe remarquable (condition 1) et qu'en même temps son personnage pouvait être exploité dans le sens des bons sentiments (condition 2). Dans le grouillement des hommes-numéros, ce qui surnage ne peut avoir que la couleur du conformisme. Les machines glapissent, elles tonitruent. Que diffusent-elles ? Rien, moins que rien, une monodie de patronage.


CHAPITRE VI

La Multitude

Dans cette pâtisserie terrifiante, la réflexion qui vient tôt ou tard à l'esprit est une interrogation sur la multitude. Qui fut le géant du XIXe siècle ? Marx ou Malthus? Nous avons si longtemps cru que c'était Marx, que nous fermions les yeux sur la poussée démographique- Vienne un monde meilleur et l'écorce terrestre se garnirait gaiement de petits communistes. Nous étions assurés du bonheur innombrable, dont le dernier obstacle s'appelait le capitalisme.
Je tiens à rappeler les gorges chaudes que l'on faisait du grand Malthus. Cette pensée lucide avait le tort de mettre en cause le contentement de l'espèce humaine à gonfler comme un sac d'écus. Elle investissait le tabou le plus enfoncé dans la conscience collective, celui de la reproduction. Elle cinglait d'une blessure inavouable la tautologie suprême de l'homme en train de germer sur le terreau de l'homme. Elle était pire qu'un blasphème, pire qu'une injure au tabernacle: elle insultait la majesté de la queue fécondante.
Si Marx a eu raison à l'échelle dérisoire d'une centaine d'années, Malthus n'a pas fini de faire parler de lui. Il avait pressenti que la terre baignerait dans une sauce de poux, deux ou trois siècles après sa mort. Ils sont là, les insectes, et c'est le grouillement de ces hommes semblables qui lui donne la taille d'un géant. Dans l'Angleterre qui sortait des famines, il a eu l'alibi de s'occuper des subsistances et de la courbe des besoins. Mais ce moraliste, déguisé pour la circonstance en économiste, voyait juste quand il fustigeait le surpeuplement.
On procrée. On promiscuite. On se sent fort d'être beaucoup. Cela tient d'une conjuration de l'angoisse et d'une exhibition des bons sentiments. Il y a, dans le tumulte des naissances qui envahit l'état civil, l'apaisement du devoir accompli. Le père jubile, comme un chien fidèle, d'être un maillon dans la chaîne des pères. Rien ne résiste à la tornade du bipède multipliant. On manque toujours de quelque chose : d'écoles; ou de maisons. On lotit les grands parcs solitaires et glacés. Cette année, 500 000 touristes déferleront sur Aigues-Mortes, la songeuse Aigues-Mortes, bijou pervers de Bérénice. L'an prochain, 900 000, et dans trois ans, 18 millions. "Toujours plus de...", c'est le mot d'ordre. Mais plus de quoi ? Plus de volupté ? Plus d'abîmes franchis et de couleurs neuves ?
Non. Toujours plus d'enfants, plus de tonnes d'acier, plus de mètres carrés de surface habitable. C'est le cycle infernal de la natalité et du travail humain. On croit tenir le terme et s'arrêter enfin au pied du Sinaï. Rien à faire. Les champignons valsent dans le coeur des berceaux. Il n'y aura plus de soir bleuté sur les roches paisibles. On accouche à toute heure.
Inexorablement, la terre se couvre de giclées - giclées de vies, grouillements de cités, araignées de buildings et de manufactures - comme un tableau de Pollock.
Cette course au labeur est une histoire de fous. On fabrique des gosses. Après quoi on déclare : ils ont des droits sur nous. Et ces gosses à leur tour n'ont rien de plus pressé, quand ils atteignent l'âge de la reproduction, que de fonder ce qu'on nomme sans rire une famille nombreuse. C'est une ruée obstétricale qui est indépendante des régimes sociaux. Capitalisme ou communisme, vieux pays ou tiers-monde, rien n'y échappe. Les catégories de Marx sont dépassées. On entre dans le règne du nombre où la théorie de Malthus, après cent ans d'occultation, prend justement le sens d'un cri d'alarme.
La civilisation de masse où se dilue, jour après jour, tout ce que nous aimons, est le produit de cette croissance folle. L’harassante expansion de l'économie et le conditionnement des individus à une sous-culture, qui les rend similaires dans les plus bas niveaux de l'activité mentale, sont les deux faces d'un même phénomène, la natalité. Il est temps de dire : ça suffit, nous avons épuisé les joies du troupeau.
Du calendrier des postes aux allocations familiales, tout exalte la maternité. Elle fait tellement partie du décor quotidien, que l'on a peine à discerner ce qui se cache d'interdits derrière ces landeaux, ces jacinthes, ces langes. Un bouquet de marmots et une femme enceinte, quel plus joli tableau dans les rues de nos villes ? Ça ne se discute pas. C'est le fruit conjugué de la morale chrétienne et du patriotisme. On touche à une croyance qui a ses rites verbaux ("Il ressemble à son père. Les femmes et les enfants d'abord. Etc.") et sa fête des mères. Athée ou poujadiste, curé ou vieux noceur, inspecteur des finances ou truand aux Assises, tout le monde respecte au moins cela : la pure figure de sa maman.
Qu'une dame aille dire quelle n'aime pas les gosses et vous verrez de quels regards on l'exorcisera. C'est que, dans ce labyrinthe de faux semblants, nous abordons une zone interdite, le plaisir de la femme. Ce plaisir, peu d'hommes le supportent étalé dans sa joie, libre de ses mouvements. La maternité le paye et le rachète. L'accouchement efface la faute, en changeant le râle d'amour en contractions de l'utérus. Le personnage de la maman est une synthèse dialectique des caresses troubles de la nuit et de leur négation, la meurtrissure purifiante d'où sort un lardon.
Ce Dieu caché de la névrose, ce Jéhovah anti-plaisir tapi au fond des êtres, se manifeste à l'occasion de l'acte libre par excellence, je veux dire l'avortement. Je n'ai pas besoin de rappeler ici la législation de la terreur qui pèse sur le droit le plus légitime que l'on puisse reconnaître à la femme, celui de faire passer un incident technique. Je tiens seulement à dénoncer le réformisme d'une gauche éclairée et finalement complice, qui ne revendique le contrôle des naissances qu'à partir du nième enfant. La liberté inconditionnelle de l’avortement est la moindre des choses.

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Il est navrant d'avoir à rappeler des évidences qui étaient au début du siècle les rudiments de l'anarchisme. On mesure le recul d'un prolétariat qui n'a plus d'autonomie idéologique et qui a rejoint, dans son ensemble, les positions de la morale bourgeoise.
L’Est et l'Ouest ont aujourd'hui les mêmes critères du bonheur collectif : la production de l'acier, le nombre de téléviseurs et le taux de natalité. Comme si cela évoquait autre chose qu'un fascisme de fourmilière, ils se projettent et ils se pensent en termes de peuples jeunes. Ils ont divinisé la mère incontinente et l’enfant-tyran et se trouvent prisonniers des mécanismes de croissance qui étaient un idéal avant d'être une aliénation. Le "progrès" russe et le "progrès" américain ont peu de rapports avec l'ancienne recherche du bonheur. Ils signifient qu'il faut créer quelques milliards d'emplois nouveaux pour faire face à la vague de la démographie, et que l'humanité est engagée historiquement dans la cadence du lapinisme.
Cette multitude en expansion est devenue son propre bourreau. Il n'y a plus de travail paisible, puisque la production est toujours en retard sur la population. Et les vieilles notions - capitalisme, communisme - auront de moins en moins à diverger, s'il cet exact que l'impulsion vient d'un cri de marmot répercuté à l'infini. Us calculatrices électroniques programment déjà la même rengaine à Chicago et à Moscou, et tout le reste, crise de 29, octobre rouge, relèvera sous peu des nostalgies d'après dîner.
Au seuil de l'enfer, il reste à dénoncer le malaise des Jocrisses. Comme il arrive dans les époques de transition, les faux problèmes abondent et cachent l'essentiel. Le trouble est tel que la gauche ne sait où donner de la tête. Entre les paysans qui ne vendent pas leurs artichauts et les accords d'Evian qui laissent bras ballants les porteurs de valises, entre le mal du siècle et l'arbitraire du général, la gauche papillonne, mais elle respecte deux tabous : l’accroissement de la population et le miracle économique. Elle joue le jeu à un degré qu'elle ne soupçonne pas. Elle est consentante et j'y vois deux raisons :
- Dans l'amalgame maternité-investissement et dans l'idéologie qu'il insuffle, elle ne reconnaît aucun de ses ennemis héréditaires, ni le capital égoïste, ni l'armée, ni le Vatican ;
- C'est le contraire qui se produit, puisque cet amalgame recoupe un vieux rêve laborieux de ruche universelle.
La gauche est conquise sur son propre terrain. Elle a passé un siècle à réclamer des crèches, des pouponnières et des écoles. Elle a jonché de mamans socialistes la couverture de ses almanachs. Elle a bêtifié sur Magnitogorsk et sur le rude éclat des cheminées d'usines. C'est Zola, ce n'est pas Rimbaud, qui a écrit des évangiles intitulés "Travail" et "Fécondité". Un formidable conformisme a étouffé ce qui, de Fourrier à Bonnot, de Trotsky à la FAI, contredisait l'intolérable catéchisme du travailleur enchaîné à l’espèce.
Ces temps nouveaux, les voilà qui s'avancent. Sous bénéfice d'inventaire, je crois qu'on peut les définir comme un syndrome gigantesque d'auto-punition. Nous sommes faits comme des rats. Ça pond, ça bosse, dans la chaudière des mass-média. Retournez la proposition : ça bosse, ça pond. Il n'y a pas d'astuce à trouver. C'est un cercle vicieux. C’est demain. C'est la terre Pullulante


CHAPITRE VII

De l’autre Côté

Au mouvement du matériau humain qui va vers le chenil et qui a sa morale d'ambiance, nous ne pouvons que signifier notre refus le plus formel.
Mais quelle sorte de refus ? Celui du mandarin ? Les États-Unis, qui ne cessent pas d'être un baromètre et d'indiquer avec dix ans d'avance les moeurs en Europe, donnent une image assez morose du destin vraisemblable de l'intellectuel.
C'est un destin de réfugié. D'une dignité au-dessus du commun, se tenant à l'écart de la consommation de masse, déphasé par rapport au système de valeurs qui jauge les hommes en fonction de leurs gains, méprisé dans sa condition sociale, roseau pensant meurtri, mais tête lucide, l'intellectuel américain est une anomalie, une abstraction vivante, un émigré de l'intérieur, un état de dérèglement du système et une espèce condamnée à la disparition.
Au coeur des métropoles, il se lie à quelques semblables pour éditer une revue confidentielle et former un noyau local de culture contemplative. Sa vie quotidienne est celle d'un être humain sur la défensive. Il a beau refuser l'installation de la T.V. dans son appartement, il a beau préserver le fil de la songerie et chercher dans tout San Francisco le seul bistrot où il n'y ait pas de boîte à musique, le flux vient l'assaillir dans le tunnel des jours.
Et c'est là qu'il présente pour les mass-média une source d'intérêt. Il a des idées fraîches qui valent de l'or. Il est doué du sens aigu de l'aliénation. Avec son oeil critique de mauvais citoyen, il détecte les mythes et les aberrations comme un compteur Geiger. Ce révolté passif, il suffit de l'acheter et d'y mettre le prix pour en faire un auteur cocasse.
Les magazines, le cinéma et les chaînes de télévision sont donc truffés d'intellectuels passés chez l'adversaire, en monnayant ce qui était vendable : leur scepticisme et leur humour. Cela donne la revue "Mad" qui est sans doute drôle, mais qui sait toujours, comme le bouffon du roi, à quel point il faut s'arrêter. Cette satire est complice. Elle participe d'un jeu de filous où l'exigence morale a sombré dans la distraction. Intégré à la multitude, l'insoumis pardonné en devient l'amuseur, on l'artiste.
Quant aux autres, à ceux qui ne passent pas le pont d'or et de merde et qui choisissent le petit groupe, ils forment au meilleur sens du mot une caste. Leur sort ne se définit pas en termes économiques. La vieille notion de classes n'a pas de prise pour rendre compte de leur fraternité morale. Et l'expérience américaine incite à formuler des pronostics, dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils s'éloignent du marxisme :
1) Capitaliste ou non, la société industrielle va dans le sens du nivellement des moeurs, des modes de vie, des états de conscience. Elle estompe les barrières de classes en produisant la similitude.
2) Cette similitude engendre son contraire à l'échelle dérisoire d'une minorité. Des desperados, des voyants, des anarchistes, des objecteurs de lucidité se situent délibérément à l'écart des moyennes. Tout les met en demeure, à chaque instant, de rentrer dans le rang. Ils se trouvent à contre-courant, dans une société qui les pelote avant de les pourchasser.
3) La différenciation de quelques petits groupes devient donc le fruit du hasard. La varlope sociale a buté sur des noeuds dont la persistance n'est pas explicable dans le langage rudimentaire de la causalité économique. Il faudrait faire entrer en ligne de compte des enfances troubles, des révoltes intimes, des éclairs poétiques, bref un coefficient d'incertitude. Le mandarinat est l'addition imprévisible de ces refus d'obtempérer.
4) L’exploité était soutenu, dans son malheur même, par le malheur des autres. Il était transporté en commun sur le char de l'Histoire. Il rassortissait à la grande logique du capitalisme et du prolétariat. L'insoumis est un bourgeon vicieux.

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Ce qu'on peut contester dans le mandarinat, c'est sa passivité. L'intellectuel de type américain se condamne à l'auto-défense. Tel Robinson, il édifie une palissade de madriers contre des fauves hypothétiques. Il n'a pas le mordant de l'attaque. Il défère les tabous, les zigotos et les symboles de la société moderne au tribunal secret de sa conscience. Quand il élève la voix, ce n'est jamais sur l'essentiel, par exemple sur l'immondice de la croyance en Dieu. Il se laisse berner par un certain silence qui n'est pas forcément l'idéal de la dignité.
Cette réserve aux mains d'ivoire est le revers de la solitude et cela part d'un état de vaincu d'avance. A quoi bon le défi et l'injure, quand on a prononcé les mots fatidiques : "L'avenir ne m'intéresse pas" ? Le mandarin s'abstient parce qu'il est un otage ou un anachronisme. Il attend d'en finir avec l'existence et de s'anéantir dans les caresses de l'oubli.
J'avoue qu'il y a quelque tentation à renoncer à toute lutte. Nous avons derrière nous dix siècles d'utopie et finalement de déceptions. Rêver d'un monde exemplaire paraît être dément. Les sociétés réelles sont un mélange inextricable de positif et de négatif. Rien n'est satisfaisant, sans les plus fortes réticences. L’électricité dissipe les coins d'ombre, mais l'ombre est envahie par l'électricité. La Tchécoslovaquie se libère des chaussures Bata, mais les Tchèques se jettent sur les radios à transistors comme les premiers imbéciles venus. L'utopie sélectionne. Elle choisit le meilleur. Mais le meilleur est écartelé. Rien ne va comme on l'a voulu. Dans le concert des faits sociaux, idéal et sordide sont attelés au même klaxon.
Je pose tout de même, comme un problème de l'an 2000, celui d'un socialisme à l'envers qui mettrait la puissance de l’État au service du plaisir et du repos. Il ne s'agirait plus d’encourager le cycle fécondité-travail, mais de le ralentir. Le goût de la compétition, qui tient du sport et du fascisme, serait tourné en dérision. Des réductions progressives de salaires pénaliseraient les pères de famille et les avortements se verraient remboursés par la Sécurité sociale. Les informations perdraient leur importance et l'on vendrait des journaux anciens pris au hasard dans les stocks. Privée de crédits, la recherche scientifique deviendrait la folie provinciale des érudits locaux. Le progrès technique serait tenu pour suffisant et l'on accorderait moins de valeur à un complexe sidérurgique qu'à un poème. Les laboratoires seraient transformés en cafés-concerts ou en maisons de thé. Les monuments aux morts serviraient d'urinoirs et les films de la série "Carpe diem" exalteraient les mille et une faces de l'esprit de jouissance.
Ce monde renversé n'est pas à la portée du capitalisme, puisque le droit à la paresse et le recul démographique sont la négation même de la course au profit. Mais il est viable en régime socialiste, dans une économie maîtresse de ses décrets, où l'expansion frénétique, telle qu'on l'a pratiquée jusqu'ici, n'était en somme que l'une des politiques possibles. Nous n'avons pas le droit d'exclure à priori une révolution du socialisme aboutissant au repos bien gagné, à l'arrêt des naissances, à la vitrification de l'industrie à son niveau présent et au triomphe du bonheur sur le marathon des plans quinquennaux. Je sais ce qui s'y oppose : le mythe stalinien de l'abondance toujours en vue, jamais atteinte, comme le paradis des curés - le mythe krouchtchevien de la coexistence pacifique et de la concurrence des blocs - l'influx des représentations mentales, l'imagerie des bras tendus, les tracteurs souriants, les lendemains des bâtisseurs, en un mot l'activisme. Nous devons pourtant retenir la mutation radicale de la pensée marxiste comme une très faible chance de solution de masse.

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En attendant, la défensive ne suffit pas. L'aliénation requiert autre chose qu'une réserve grand seigneur de mandarin passéiste. La conscience désarmée et drapée dans son attentisme, comme une collection d'instants lucides, tourne fatalement au babillage métaphysique sur la réification.
La défensive révèle d'ailleurs une âme de coupable. Elle implique à l'égard du monde organisé un sentiment honteux de reconnaissance, qui, fixe des limites à la trahison. Elle adhère au contrat social, cette canaillerie juridique qui rend chaque être solidaire des destins du pays et du malheur des armes, des varices d’Édith Piaf et du taux d'accroissement du commerce extérieur. Elle participe, en jouant le rôle de l'abstention respectueuse, à la farce de l'homme dynamisé par la communauté.
Contre ce dynamisme, il faut donc exalter la plus anti-sociale des valeurs d'insoumission, je veux dire la paresse. Tout ce qui ressemble au bonheur passe par l'oisiveté, dont le sens populaire fait avec à-propos la mère de tous les vices. Rien n'est plus nécessaire que d'avoir le temps, pour inventer l'amour et boire la sève du plaisir. Rien n'est plus éclairant que de vagabonder sur la piste des heures, pour découvrir l'autre face des choses. Derrière les interdits de la morale chrétienne et les travaux forcés de l'existence industrielle, derrière les habitudes qui ont segmenté notre oeil, le réel nous attend. Encore faut-il que l'aventure franchisse la grande porte du loisir.
Selon toute vraisemblance, c'est le loisir qui constitue la seule arme offensive contre l'aliénation technocratique : un loisir inorganisé ou tellement saturé d'occupations lassantes (tourisme, sport ...) qu'il produise le contraire de sa fonction sociale, qu'il distille l'ennui, le merveilleux ennui, et que sur ce terrain l'être aille à la dérive. L'idée est en l'air du côté du surréalisme. Elle a été reprise par les situationnistes, mais dans un contexte aléatoire. Elle peut fournir - sait-on jamais? - la clé d'une théorie révolutionnaire où le Lénine du loisir serait un apprenti sorcier qui déclencherait la fête des bras croisés
"1) Ne faites rien! 2) Ne faites rien de ce qu'on vous dit de faire pour occuper le temps où vous ne faites rien", et qui attendrait la suite.
Quelle suite ? Peut-être une priapée à l'échelle des continents. En tous cas, le courant coupé dans la génératrice du couple infâme travail-famille. Nous sommes, je le répète, au seuil de l'enfer. Sur le radeau de la Méduse, tous les moyens se valent pour balancer par dessus bord les agités du stakhanovisme, les inséminateurs de l'esclavage humain, les boy-scouts du conditionnement.
Il s'agit en définitive de trouver des formes d'attaque qui perturbent l'ordre établi, colossalement pâteux, et qui découvrent les points sensibles sous le colloïde des habitudes. Lorsque 3000 manifestants s'accroupissent sur la chaussée du boulevard Saint-Germain et que les flics chargent, cela relève malheureusement, en dernière analyse, d'un folklore de la violence et de la non-violence où, comme dans les dessins animés, l'éternel chat poursuit l'éternelle souris. C'est là qu'il faut avoir une idée provocante, celle-ci par exemple : que les 3 000 accroupis se débraguettent et se masturbent. Nul ne peut dire quelle sorte de traumatisme viendra buter alors sur la conscience collective.
Une morale de l'oisiveté, de l'amour, du désir, de la voyance, est à la source des idées efficaces. Dans les pays surdéveloppés, la lutte révolutionnaire perd ses bases économiques et si l'on veut se différencier des mandarins boudeurs, des révoltés sans canasson et des zombies du drapeau rouge, c'est dans ce sens qu'il faut aller, vers une mise en panique de la surface des choses.
Le cosmonaute à sa charrue laboure la prison du ciel. Plus que jamais, me semble-t-il, nous sommes attelés. Les routes qui fuient, les longerons, les vecteurs d'acier, le martèlement des heures, toute cette agitation ne mène à rien, au pas bovin de la vitesse, qu'à servir un dieu sourd, muet comme une carpe, un roi de Carnaval que nous portons en nous, dans la tache aveugle de l'oeil. Son catéchisme est assommant : "On n'arrête pas le progrès", "Qui n'avance pas recule". Nous allons, les bras tendus vers l'avenir comme la foule de "Métropolis". Par un passage étroit au milieu du métal, nous entrons dans la sphère qui est une tête éclatée. Et voilà le mur de la mort, l'oeuf des motocyclettes où nous hurlons en rond, mobiles subjugués par un cause sainte, la mobilité.
C'est pourquoi je vous salue, briseurs d'élan. Je vous salue, saboteurs surréalistes, lynx de lierre, étendards du plaisir. "Lâchez tout" disait Breton en 1922, dans une société, qui était pesante comme un rideau à glands. Ce monde a mugi, il s'enfle, il court à ses asymptotes et son mouvement n'est pas autre chose qu'une cellule de condamné, de condamné aux apparences, qui tourne sans fin autour d'un axe.
Oui, lâchez tout, aujourd'hui comme hier. Lâchez la cage de fer. Lâchez les graphiques de la production et les discours au Présidium.
Prenez cette rue grise, cette venelle fendillée qui coule n'importe où, sous vos fenêtres. Prenez-la et regardez-la. Elle mène au flamboiement, au crépuscule-aurore, à l'explosion des formes, à la violence de l'amour. Il ne s'agit que de fermer vos yeux poncés par l'habitude, pour les rouvrir sur l'autre côté.

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