Raymond
Borde
L’Extricable
Au
Saint-Office du nivellement, les interrogatoires auront la douceur terrifiante
d'une batterie de tests. Vous ne serez ni découpés en lanières,
ni plongés dans le sel. On vous convoquera à l'institut
cantonal de psychologie…
Dans
la hiérarchie des déjections sociales, le psychotechnicien
a sa place entre le curé et le commissaire. Il s'agit de la même
entreprise de réduction des êtres, de la même intrusion
dans l'enclos du désir.
Un
moteur imbécile vous vrille les oreilles. Il est compris entre
deux moteurs qui sont intercalés entre d'autres moteurs, et cela
jusqu’à votre mort… le ciel envahi par les autobus,
la forêt par les tronçonneuses et le murmure des vallons
dévoré par les tracteurs… Demain, le droit au silence
se transmettra par héritage et les oasis de calme seront la peau
de chagrin des derniers féodaux.
Nous
allons vers l'homme-building, vers la tête-parpaing, vers la muraille
creuse des sujets conducteurs… Cependant, la bâtisse n'est
pas encore parfaite… Quelque part entre des lambeaux d'os, dans
un recoin d’ombre et de cervelle, se tapit - pour combien de temps
? - l'animal noir de la protestation.
Lâchez la cage de fer… Lâchez les graphiques de production…
Lâchez tout…
CHAPITRE
1
Un Canasson
Les
ventres tout pleins. Les routes se couvrent de voitures. Le silence
est maçonné de bruits. Le temps qui passe ne nous appartient
plus. Autre chose apparaît, un fascisme à l’envers
où la multitude opprimée par un individu devient l'individu
opprimé par la multitude. Nous sommes transpercés. Les
lendemains qui chantent sont des lendemains qui gueulent. Nous évoluons
aux limites du tolérable avec l'amertume d'avoir tout fait
pour ça.
Hier encore, nous arpentions le devenir, le coeur empli d'une joie
lourde. "Il va vers le soleil levant, notre pays", disait
un refrain de gauche que nous chantions les yeux mouillés,
à pleine gorge, sur le sentier rocailleux qui menait vers l'aube.
Cette aube, elle était là, extase fraternelle, à
portée d'une grève. Déjà les mains se
tendaient. La farandole du prolétariat conjurait les derniers
lambeaux de la nuit. Nous avancions, la rosée au ventre, dans
les herbes de juin. "Ma blonde, entends-tu dans la ville siffler
les fabriques et les trains ?" Il est bien évident que
la blonde en question entendait ce chahut, qui l'empêchait de
jouir parce qu'il faut à l'amour un silence magique. Mais elle
répondait oui comme on vote communiste. Nous étions
emportés par le vent de l'Histoire. Nous franchissions le cercle
polaire, si sûrs de Germinal, si pleins de Messidor, que le
bonheur à un, à deux, à trois, s'anéantissait
dans le rêve du bonheur à tous.
Je voudrais que le temps qui passe n'occulte pas ce qui fut une foi,
une dérision, une escroquerie. Nous salivions comme les chiens
de Pavlov. On agitait une sonnette pour que nous avalions l'eucharistie
du socialisme. Les murs de la chapelle s'ouvraient majestueux sur
les Plans quinquennaux, dans le jardin du Paradis où l'on pourrait
bosser jusqu'à la fin des siècles. Déjà
se profilait le grand mutant musclé. L'homme nouveau n'aurait
plus de complexe Oedipe, plus de pensées mauvaises. Les lilas
fleuriraient dans les usines de l'abondance. Sur les décombres
du profit, le travail serait l'enchantement perpétuel des bataillons
de fer du prolétariat.
Nul ne paraît avoir sondé cette utopie. Nous étions
éblouis par le bonheur universel. Cela tenait du grand feu
purificateur. Vous détestiez les gosses ? Vous en ferez pour
le Parti. Camarades, le bonheur est à l'ordre du jour. Abolition
et résurgence. Fusion dans la masse. Masse d'acier. Acier de
joie. Métal chaud du travail de l'équipe soudée.
Staline, Staline, palpitation véhémente, tu es la matrice
de l'aurore...
Avec des nuances, nous étions tous dans cet état d'esprit.
Ce que nous mettions d'espoir dans le communisme n'était rien
tant que d'en finir avec le désarroi qui appartient comme une
escarre aux couches sociales intermédiaires. Nous n'étions
plus à l'aise dans notre peau. Mieux que personne, Sartre a
montré à quel type d'angoisse nous en étions
réduits. On peut mettre en cause l'espèce de complicité
honteuse qui naît chez lui de cet aveu, de ce commerce avec
le subjectivisme, il n'en demeure pas moins que son témoignage
est fidèle : nous étions un fatras de pulsions et de
rêves avortés. .. Mais l'aube du socialisme, diluant
la nausée, donnait la certitude de la plus radicale des métamorphoses.
Nous allions la franchir, cette frontière du moi, pour éclore
à la joie des brigades lucides. Nous allions nous enfouir et
aborder l'autre rivage. Chrysalides véhiculées par la
classe montante, nous attendions le grand bond dialectique de la Révolution.
***
Ceci dit, camarades, il faut voir les choses en face. Vous aviez la
folie en tête, mais vous vous déchargiez de l'événement
sur les épaules des travailleurs. Vous étiez les humbles
servants d'un animal énigmatique, le prolétaire, et
vous mettiez votre plus vieux costume, votre smoking du pauvre, pour
assister aux réunions de cellule. Mais en même temps
vous cornaquiez un mastodonte, vous disposiez de ce King-Kong aveugle
et formidable qui se nomme la classe ouvrière, parce qu'il
avançait dans le sens de vos haines.
Camarade, je te connais trop. Tu hais ton père. Tu hais ton
archevêque. Tu hais ton préfet et ton procureur. Petit
bourgeois, tu hais ton monde. Tu as des comptes à régler.
De tout ton être, tu contestes la morgue des chefs. Tu vis à
fleur de peau dans un milieu intolérable. Tu n'es plus et tu
n'es pas encore. Tu parcours ta nuit, la tête chavirée
de fantasmes vengeurs. Tu mènes un rêve de guillotine
et de matins sanglants où les salauds seront exterminés.
Or il se trouve que ces projets de liquidation ont coïncidé
pendant toute une période avec les impulsions du prolétariat.
Marx, Engels, Lénine, Trotsky étaient eux aussi des
intellectuels bourgeois qui avaient répudié les valeurs
de leur classe d'origine. Ces révoltés paradoxaux ont
théorisé ce qui n'était d'abord qu'une brisure
affective et le marxisme a englobé le devenir humain. Au prolétariat,
ils ont fait cadeau de ces mots vengeurs, la plus-value, la lutte
de classes, qui venaient irradier le travail en usine. Théoriciens
et ouvriers ont eu le même ennemi, le patronat, les uns pour
l’avoir maudit, les autres pour l'avoir subi dans le processus
de production. Un patron, c'était à la fois un salaud
haïssable, un lecteur du "Temps", l'incarnation de
l'ordre, une gueule pincée à la messe de onze heures
et un usurpateur de la valeur-travail. Tous allaient dam le même
tunnel vers la même clarté : une société
sans classes.
Jusqu'à ces derniers temps, l'alliance des intellectuels de
gauche et des prolétaires a été cette conjuration
qui défiait la logique du marxisme lui-même. Les premiers
se coupaient de leur milieu social pour trente-six motivations (romantisme,
crise juvénile, service militaire, famille ! je vous hais,
séduction d'une théorie qui expliquait à chaque
instant le maximum de contingences ... ) Les seconds étaient
communistes, par évidence. Les uns voulaient balayer les fantoches
du sur-moi, les autres avaient leur bulletin de paye et leur échine
lourde. Mais tous creusaient le même sillon.
Il y a eu des truqueurs. On m'accordera que des homoncules comme Garaudy
, Kanapa, Aragon, se disaient communistes , en donnant peu d'eux-mêmes
et qu'ils portaient la Révolution comme un plumet sur leur
chapeau. Il n'en demeure pas moins que l'intellectuel de gauche était,
pour le meilleur et pour le pire, un nostalgique de la violence. Déjà
il entendait la symphonie enchanteresse des mitrailleuses rouges.
La construction du socialisme risquait d'être moins drôle,
mais l'agonie d'une société dans les lueurs de l'incendie
avait sur des êtres faibles la saveur lyrique d'une revanche
absolue.
Soyons francs, camarades. Il nous en venait un tourbillon de l'âme
que rien, pas même l'amour, ne pouvait égaler. Octobre
à Petersbourg, Barcelone en 37, c'était une projection
au coeur d'un monde écroulé où surgissait le
coude à coude des bolcheviks. Ce qui viendrait ensuite nous
intéressait peu. La fourmilière à remettre en
marche n'avait pas de quoi fouetter l'imagination. Nous savions bien
qu'après la Révolution, les jours succéderaient
aux jours, les saisons aux saisons, le travail au travail. Mais il
nous suffisait de plonger encore et toujours dans cet instant magique
où le pouvoir changeait de mains, où la ruée
des insoumis déferlait sur le Palais d'Hiver.
Ainsi nous étions calés sur le dos du prolétariat.
Nous le montions comme un cheval, le chargions de nos songes, pour
franchir à coups d'éperons la barrière boréale.
Nous savions qu'il nous conduirait de l'autre côté, parce
que sa trajectoire allait provisoirement vers le même soleil.
Staliniens par devoir, révoltés par inclination, nous
étions sûrs du point d'impact. Au delà des routines
et du légalisme, au bout de l'attente, il y avait l'explosion.
***
Nous chevauchions un animal qui s'est évaporé. Telle
était la taille du gâteau, que le prolétariat
en a eu les miettes. Dans les pays occidentaux, le niveau de vie s'est
mis à croître en dépit de la plus-value. La grande
crise économique que le marxisme attendait comme le messie
pour donner l'ultime poussée, ne s'est pas produite. Le mouvement
ouvrier a acheté des frigos à crédit, des engins
à moteur et des appartements. Un réseau complexe et
cohérent de mécanismes stabilisateurs est venu paralyser
dans l'oeuf les processus cumulatifs qui transformaient jadis les
dépressions en catastrophes. L'économie capitaliste
s'est fortifiée dans une expansion dont rien ne permet de pronostiquer
le terme.
Et le cheval s'est dépolitisé. Ni la guerre d'Algérie,
ni le 13 mai ne l'ont réveillé de sa léthargie.
Le régime est devenu présidentiel dans l'indifférence,
et le rôle historique d'un homme comme de Gaulle aura été,
en fin de compte, d'accélérer le passage à une
société de type américain.
L'intellectuel communiste s'est trouvé tragiquement seul, comme
un ci-devant de l'écume aux lèvres. Il a été
trahi par son propre parti dont la démission tranquille reflétait
le visage d'une économie prospère et pacifiée.
Le mouvement ouvrier ne lui a plus renvoyé l’écho
de ses haines. Le silence est venu, comme une lèpre. Les grands
meetings de Buffalo, de Pleyel, du Vel d'Hiv, où la culture
palpitait d'être culture du peuple, imprécation, extase,
lyrisme aux mille bouches, où le coeur de l'artiste et le coeur
de Paris battaient du même sang, où le théoricien
se fondait dans la masse, subjuguait cette masse en un coït monstrueux
- les meetings se sont tus.
Un temps, nous avons cru que le problème était seulement
de répudier le stalinisme. Cela paraissait simple : le marxisme
avait déraillé, il suffisait de le remettre sur la voie
royale de la liberté. Et en effet, si la physionomie de l'existence
n'avait pas changé depuis les funérailles du criminel
rouge, nous aurions eu beau jeu de nous en tenir là : Staline
est mort, vive Lénine.
Mais la machine à laver est plus forte qu'un tract écrit
avec du sang. La très belle phrase "Prolétaires
de tous les pays, unissez-vous" ne résiste plus à
une cuisine en formica. On déterge et on décervelle.
En Occident, le dégel n'a bouleversé que les marxistes
de la classe moyenne, c'est-à-dire les petits bourgeois gauchistes.
Le mouvement ouvrier avait déjà opté pour l'idéologie
qui convenait au prolétaire des H.L.M.
Un dégel des dupes. Le parti communiste, dont Sartre dit qu'il
n'a jamais tort à l'échelle historique, s'est moulé
brillamment dans la matière plastique. Il a pris le tournant
des moteurs à essence. Il a flanqué le grand soir au
grenier et le drapeau de la Commune dans un carton à chapeau.
Il s’est replié sur un programme de justice vague qui
doit suffire très largement au besoin politique d'une communauté
à l'américaine. A l'heure où j'écris ces
lignes, il en est à solliciter "une France vraiment démocratique
tournée vers l'avenir".
L'incident du dégel n'intéresse personne, si ce n'est
le dernier carré des bolcheviks en appartement. La levée
de l'hypothèque stalinienne, qui eût donné jadis
le signal de tous les espoirs, est passée comme une guêpe
entre la poire et le fromage. Les jeux sont faits dans un autre sens
: aux ouvriers désamorcés, un communisme désamorcé.
Tout cela dit assez pourquoi l’intellectuel de gauche est aujourd'hui
un cavalier sans monture. Son système de pensée qui
avait réponse à tout, n'a plus réponse à
rien. Où allons-nous ? Certainement pas vers les brumes rouges
de l'incendie. Un monde se meurt, un autre naît qui n'a rien
d'exaltant. Du passé faisons table rase, puisqu'il n'indique
plus le pôle magnétique. Le prolétaire s'est dilué
en route. Nous sommes des consciences, des isolés. Nous partons
de zéro.
CHAPITRE Il
L’Aliénation
Partir
de zéro, c'est râler. Il est superbement fécond
de rejeter et de haïr, de trancher la résille des nuances
mentales à travers quoi tout finit par être dans tout.
Mais l'époque est ainsi faite qu’elle sollicite la tolérance
et la complicité. Les curés n'ont plus de rabat, plus
de chapeau à tarte, ce qui donne à ces emmerdeurs un
air presque humain. Les patrons se beurrent la bouche avec le mot
de passe du capital, le mot "social". Les flics ont fait
des études et lorsqu'un gosse va mourir du cancer - un gosse,
entre parenthèses, dont nous nous foutons - la chaîne
du bonheur, les solidaires bêlants et les mamans-larmes lui
envoient des quatre coins de France les premières fraises de
la saison.
La morale d'une époque va toujours dans le sens de l'apaisement.
Elle modère les passions et dirige les actes. Elle met la vie
sous le boisseau et son triomphe est d'aboutir à l'état
de résignation où l'esclavage n'a plus d'autre désir
que d’exister. À chaque instant, la morale dominante
est sécrétée par des milliards de pensées
subjuguées et d'actes arrêtés dans leur accomplissement.
Elle est, pour autant qu'on puisse la définir, une addition
vertigineuse de timidités. Chaque nuit elle succombe, emportée
dans le rêve, charriée par le torrent qui ouvre les écluses,
déversée comme une idiotie sur les berges de quoi ?
Du tout permis, des mille désirs. Chaque jour, elle renaît
dans le sillon schizophrénique du quotidien.
Mais jadis elle apparaissait beaucoup plus clairement, dans un monde
fortement tranché. D'un côté les salauds, c'est-à-dire
l’appareil d’État, les tribunaux, la flicaille,
les curetons, le drapeau tricolore et la propriété privée
des moyens de production. De l'autre, les victimes. Au milieu, les
petits bourgeois, classe ondoyante de sous-salauds qui avait la vomissure
dans le sang et qui finissait toujours, fût-ce à travers
des remords de conscience, par choisir le parti de l'ordre.
Depuis que le prolétariat nous a lâchés, les choses
ont cessé d'être simples. Les valeurs ne se heurtent
plus avec l'évidence qui opposait l'instituteur au curé.
Le Ier mai de la colère est devenu la fête du travail
et les anars ont cessé d'apporter la contradiction aux ecclésiastiques,
en pleine messe. Une moralité moyenne a digéré
les antagonismes. Tout le monde s'arrête au même feu rouge
et absorbe la même émission imbécile de la télévision.
Il y a conjugaison des classes dans une ambiance de goudron, de ciment
clair et de natalité. 25 308 habitants, 16 292 lecteurs de
"Paris-Match". Je fais, vous faites, on fait des gosses.
Femme de ministre, femme de lampiste, elles achètent "Elle"
et bouffent de la carotte amaigrissante. Une thématique s'insinue
dans les rapports des gens et des choses, qui a pour trait d'être
unifiante. La morale des salauds et celle des victimes se fondent
en un sur-moi tentaculaire et doucereux, dont Freud pourrait dire
qu'il n'est plus l'incidence du "çà" sur le
"je", mais la photographie du "çà",
puisque les "je" sont identiques ou qu'ils tendent à
le devenir.
Sous bénéfice d'inventaire, cette morale relève
:
- D'un patriotisme résiduel,
- D'une religiosité qui tempère la foi des mystiques
et qui devient le putanat respectueux des âmes,
- De la croyance au progrès technique, à la bagnole,
au facteur temps, au plein soleil dans les buildings, à l'épopée
des cosmonautes et au linge le plus propre du monde,
- De l'amour des lardons, de l'expansion démographique,
- De la conscience d'appartenir à une communauté,
- Du sens vague de "l'humain".
Cela signifie que la résignation n'est plus l'humilité
des faibles, mais la trahison de tous. Trahison ? Même pas.
Logés à la même enseigne, l'homo sapiens et l'homo
faber sont en train de s'incorporer au monde assourdissant des mass-média.
On disait dans l'aura de 1789: les hommes naissent et demeurent libres
et égaux en droits. C'était la prophétie des
juristes de coeur. Maintenant on peut dire qu'ils naissent nivelés.
La vie de groupe est rabotée comme une pénéplaine
et nul n'avait prévu que cet envahissement se ferait sans douleur.
Il suffisait pourtant d'être marxiste - je dis marxiste et non
stalinien - pour deviner que le tassement des écarts de consommation
engendrerait une morale collective où les contrastes et les
reliefs disparaîtraient sous le sable. Mais j'avoue qu'il fallait
avoir la tête froide - ce qui n'était pas le cas des
bâtisseurs du socialisme, avec leur enthousiasme fraternel -
pour formuler d'avance la grande leçon du siècle : la
morale collective née de l'expansion économique est
un tissu de conneries.
En d'autres termes, et je serai marxiste jusqu'au bout, l'élévation
des niveaux de vie n'a pas seulement désamorcé l'idéologie
révolutionnaire, elle a créé un soumis unique,
une sorte de robot universel qui a dans les yeux les mêmes bandes
jaunes, dans les mains le même volant, dans les oreilles le
même twist et dans le coeur la même statistique des naissances
en flèche.
***
J'écris ce texte comme si je devais mourir demain. Il y a quelques
années, si j'avais eu cette occasion-là, j'aurais soufflé
aux derniers témoins, comme la sagesse ultime, la phrase du
Manifeste : "Prolétaires de tous les pays..." Et
pourquoi ce théâtre ? Ce guignol mortuaire d'un être
bidonné ? Comme si, par le message de l'agonie, on pouvait
changer la face du monde...
Nos haines n'ont pas varié. Plus que jamais il est question
d'opposer à l'armée et aux valeurs capitalistes, à
la croyance en Dieu, à la bêtise familiale, aux chienneries
moralisantes le refus le plus définitif.
Mais désormais nous voilà seuls, royalement seuls. L'opposant
n'est plus un porte-parole, il n'engage que lui-même. Il n'a
plus le soutien d'une infrastructure qui produisait la lutte de classes
comme la terre produit le fruit. S'il est opposant, c'est qu'il échappe
aux motivations de masse, et de là à juger que cet individu,
scandaleusement lucide, est un être a-social, un caractériel,
un fou à lier, il n'y qu'un pas que la technocratie franchira
avant peu. Du train où vont les choses, je prédis la
naissance d'une néo-inquisition avant l'année 2000.
Au Saint-Office du nivellement, les interrogatoires auront la douceur
terrifiante d'une batterie de tests. Vous ne serez ni découpés
en lanières, ni plongés dans le sel. On vous convoquera
à l'institut cantonal de psychologie. Murs de verre, béton.
Des haies ouvertes sur un parc. Des couleurs fonctionnelles. Vivaldi
en sourdine, impitoyable fond sonore. On vous chouchoutera : repas
stérilisé, pasteurisé, multistandard, sur un
plateau auto-filtrant. La suite, vous la devinez. Les ingénieurs
des âmes auront vite fait de découvrir que vous vous
situez à deux écarts-types de la moyenne d'adaptation.
Vous truquerez vos tests, ce qui est relativement simple, mais la
machine à mesurer les émotions désarmera votre
autodéfense. Des électrodes sur la peau, on vous présentera
des objets orduriers : des numéros de "Paris-Match",
une famille nombreuse, un mutilé ranimant la flamme. Votre
sang ne fera qu'un tour. Vous serez perdu.
Il n'y a rien à ajouter que vous ne sachiez déjà.
Une station-service vous lavera le cerveau. Un assistant social vous
réintégrera dans la communauté. Libéré
sur parole, vous passerez tous les mois un oral de contrôle.
Vous serez en carte, en carte perforée au service mécanographique
de la néo-inquisition.
Ainsi l'opposition devient l'affaire de quelques-uns. Ces cavaliers
seuls sont l'aristocratie du hasard.
Nostalgiques, poètes, rebelles, ils n'ont d'autre soutien qu'un
état de voyance. Ils vivent en dehors. Par les failles imprévisibles
des sociétés organisées, ils dissipent le mensonge
du grand conditionnement, ils percent à jour la force de l'habitude.
***
S'il y a quelque chose à sauver dans la dérive du marxisme,
c'est donc la théorie de l'aliénation. Cette notion
hégélienne, Marx ne l’a pas approfondie. Sous
sa plume, elle désigne la perte de soi, la dépossession,
la frustration, une certaine forme de vol et de viol. Du moins l’a-t-il
détachée de son écorce métaphysique, pour
l'appliquer à un problème concret, celui de la valeur
créée par le travail. Dans les Manuscrits de 1844, il
évoque, plus qu'il ne les définit, l'aliénation
des produits du travail et celle du travailleur lui-même. Plus
tard, il forgera, avec la plus-value et le capital variable, des notions
beaucoup mieux adaptées à la mesure économique.
Mais l'aliénation est une piste à suivre. Du côté
d' "Arguments", chez Lefebvre et Morin, le mot revient d'ailleurs
avec insistance, bien qu'il ait un casier judiciaire, ce qui rend
hésitant des sociologues partagés entre le marxisme
et les États-Unis: il est chargé d'implications métaphysiques.
Ce mot me va. - Je sais qu'il manque de bases objectives, mais il
désigne, si on veut bien y réfléchir, tous les
cas de dépossession : le service militaire, la phrase que l'on
répète parce qu'on l'a dans l'oreille, la publicité
à l'entracte, le gosse qu'il a fallu garder parce qu'on s'y
est pris trop tard, l'éloquence du général et
la chasse d'eau chez le voisin. Élargi à l'extrême,
il concerne les moeurs et en ce sens il fonde une morale du refus.
Une morale et rien de plus. Hors du domaine économique, l'aliénation
cesse d'être une donnée mesurable. Comme les taches au
plafond dans la chambre où j'écris, elle est perçue
plus que structurée. On la devine, on l'éprouve par
segments. Dans une nuit hachée de réveils inquiets,
on bute sur l'évidence qu'elle est tapie dans l'ombre. L’aliénation
exige un acte 2 : la conscience de l'aliénation. Et cette conscience
suffit-elle ? De quel exploit est-elle capable ? Une phrase assez
désespérée circulait avant guerre parmi les étudiants
communistes : la conscience de l'aliénation ne détruit
pas l'aliénation. Éveilleuse, elle ne résoud
rien.
Tout au moins au niveau du sujet, luciole perdue dans les ténèbres.
Mais on peut rêver d'une organisation révolutionnaire,
d'un bureau central de la lucidité, d'un office du grand démenti
où l'existence quotidienne, avec ses règles et ses tabous,
serait soumise aux feux d'un diagnostic permanent. C'est moins qu'un
rêve, c'est demain. Sous une forme ou sous une autre, le monde
abrutissant des années 60 sécrétera son contre-poison.
Il ne tenait qu'à l'extrême gauche d'en saisir l'initiative
et d'ouvrir le marxisme sur la théorie généralisée
de l'aliénation. Soumise au catéchisme de la famille,
du bon soldat, du travailleur d'élite, respectueuse de la masse
même quand la masse déconne, soucieuse de s'adapter,
non de contrecarrer, prisonnière de l'ouvriérisme, jouant
le jeu de la grande presse, l'extrême gauche a perdu, au seuil
de l'an 2000, sa chance formidable d'être la conscience d'une
époque.
Rêvons, oui rêvons pour n'y plus revenir, d'un Parti communiste
qui se modifierait au point de lancer les mots d'ordre : "Dissolution
immédiate de l'armée", "Cassez la gueule aux
chronométreurs", "Vive le travail paisible, à
bas le travail aux pièces", "Faites l'amour, vous
avez le temps", "Liberté de l'avortement!",
"La patrie est un torche-cul". Ces mots de révolte
étaient la chair vive du mouvement ouvrier avant la sclérose
en plaques de l'ère stalinienne. Mais dans l'aliénation,
le P.C. est devenu partie prenante. Tout disparaît sous la boue
des alliances, sous la complicité des actes. Dans ce champ
d'épandage, qu'irions-nous déterrer ? Les tessons de
notre enthousiasme?
CHAPITRE III
La Perte
du Secret
La
société industrielle de l'homme-numéro est marquée
d'un double signe d'infamie : les normes, les tiers.
Un des traits de la modernité qui paraissent les plus imprégnants
est, en effet, le remplacement de la vieille notion théâtrale
et tragique du sacré par un mythe à la portée
du quotidien : l'idée de normal. Ne nous y trompons pas, le
normal est un sacré désamorcé qui, pour se réclamer
du bon sens, n'est pas moins castrateur que les délires de
Saint Dominique à Fanjeaux. Seulement il est normal, -comme
les écoles normales d'institutrices et l'âge normal d'aller
au bordel. Vous jouissez x secondes, vous votez oui, vous êtes
normal. Vous achetez Frimatic, le moulin à légumes,
qui aspire les consonnes. Vous avez du cran, juste ce qu'il faut.
Vous êtes au poil, mon vieux, dynamique et sensible et humain.
il y a une fiche pour vous, comme vous, dans les ogives de Galton.
Chez nous, pas de pépins. Le test en creux, c'est pour chiffrer
le sens de la famille. Vous mettiez le corset de votre mère
devant l'armoire à glace ? Çà alors, c'est mauvais.
Et vous vous masturbiez ? Assez, on vous écrira.
La norme, les tiers. Avez-vous observé les employés
de chemin de fer qui vendent des billets ? Autrefois ils communiquaient
avec la clientèle par un guichet de 20 centimètres,
arrondi sur le haut, qu’ils fermaient en baissant une feuille
de laiton. Derrière leur guichet, il, s'appartenaient. Ils
pouvaient, quand le crépuscule incite à la nostalgie,
dévorer l'Histoire des Mongols et se livrer aux mille jeux
de la chair, en rendant la monnaie d’une main imperturbable.
Bien qu'emmurés vivants, ils demeuraient à leur façon
des hommes libres. On a foutu en l'air la barrière songeuse
de ces aristocrates. On a poli le verre dépoli. On a forniqué
le comptoir secret de leur dépravation. Maintenant ils se tiennent
en uniforme blanc, à la lumière de l'oeil public. Ils
sont donnés de haut en bas, sans un coin d'ombre, aux regards
vérifiants des tiers. Ils incarnent un service d'intérêt
national qui est, Messieurs, 24 heures sur 24, à votre service.
Ceci relève d'une tendance à l'effraction dont les signes
se multiplient. Il me souvient de l'enlèvement du général
Koutiepoff, aux alentours des années 30 - Une Citroën
grise aux rideaux baissés avait occulté ce personnage
douteux, qui d'ailleurs n'a plus refait surface. De tels rideaux étaient
si communs à l'époque, qu'il fallut l'énormité
d'une vengeance bolchevique pour s'apercevoir qu'ils étaient
baissés. Je vous laisse à penser ce qu'était
le sens du confort dans les voitures fermées, indéchiffrables.
Car elles pouvaient se clore, véhiculant des amours chiffonnées,
une chambre secrète, des étoffes d'Italie, ou le poète
un instant figé dans sa trajectoire. Mais ce goût du
secret et du retrait s'est évaporé. L'aube hurlante
des tiers a pourchassé le quant à soi jusqu'au fond
des automobiles. La lunette arrière s'est agrandie comme un
écran de cinémascope, pour que rien de la vie à
l'intérieur des coques n'échappe à la censure
du milieu collectif. Les voitures basses, tôlées de verre,
n'arrêtent plus l'immonde faisceau des regards conjurés.
Aux carrefours, les yeux fascistes bondissent de vitre en vitre et
traversent comme des balles la cloison dérisoire des véhicules
assemblés. Haut perché, la portière méprisante,
le cab était un local privé. Ceux-ci se mélangent.
Toute une morale de l'existence qui défendait l'individu et
qui multipliait les chances d'isolement a sombré dans la cohorte
des numéros. Même les wagons de chemin de fer abandonnent
le compartiment pour la voiture collective. Du pissoir au bistrot,
de la bibliothèque à la cabine de téléphone,
ce recul de l’autodéfense est sensible à tous
les niveaux de la pratique sociale.
Je pense à deux lesbiennes qui exploitaient jadis un commerce
de lingerie à l'enseigne du "Petit Profit". Ces femmes
adorables, qui épousaient si bien les courbes de la chair,
avaient un magasin défendu. 0n gravissait des marches qui montaient
du faubourg, on saisissait le bec de canne, on pénétrait
progressivement dans le secret des lieux. Le regard eût tenté
en vain de percer l'écran de la devanture et les pas de la
clientèle avaient le temps d'alerter les belles officiantes.
Une porte ouvrait sur un rideau de perles et la clochette avertissait
que d'autres êtres allaient piétiner le plancher noueux.
Ces vitrines biseautées, cette menuiserie embarrassante procédaient
d'un système de défense où l'époque livrait
le meilleur d'elle-même, c'est-à-dire le refus de communiquer
n'importe quoi à n'importe qui.
Aujourd'hui le moindre négoce est transparent comme un aquarium.
De la rue, vous pouvez détailler le vendeur, dans son spectacle
de poisson laqué. Il est livré sous verre à la
foule. Tout est en montre, les hommes et les choses. La lumière
frappe les recoins, jaillit sur le trottoir et baigne les yeux de
ce mollusque policier qui se nomme l'Autre.
Ainsi, de plus en plus de tiers acquièrent sur l'individu de
plus en plus de droits. Il est malséant de se dérober.
La vie devient un gigantesque bizutage, où il faut aller nu
sous le oui avachi de l'hydre aux mille faces. Dans peu d'années,
le goût du secret sera qualifié de crime. Il en est déjà
une présomption et je devine par quel biais les juristes assimileront
ce refus de participer au contrôle permanent de la communauté
sur elle-même, à une atteinte à la sûreté
des moeurs translucides. La voilà, je suppose, l'insoumission
en l'an 2000 : même pas le cri de "Mort aux vaches",
même pas les 121, même pas la fuite en Suisse, mais simplement
des volets pleins et une porte.
Les tentures, les murailles et le royal secret des meurtrières
ont été culbutés par le soleil blafard de la
chiennerie. L’homme est soumis, la tête ouverte, à
la nappe des regards qui pénètre chez lui par les grandes
baies de l'hygiène locative. J'aimerais avoir assez d'argent
pour mortifier cette conscience brouillonne. Au coeur de la fourmilière,
je ferais édifier une forteresse de brique et de lave. Quatre
murs gigantesques, soutenus par des contreforts, s'élèveraient
bientôt, défi énigmatique d'être des murs
sans fenêtres, tournés vers l'intérieur. Une porte
en madriers barbares resterait close. Nulle sonnette, nul moyen d'établir
un contact. Cette barrière isolerait un fragment du monde qui
ne tarderait pas à tourner au scandale. Au-delà des
murailles, les gens s’assembleraient pour venir en aide à
quelque être en danger, sorti tout vif de leur mentalité
de rendeurs de services et qu'ils verraient livré aux tourments
du plaisir. Un enfant, peut-être ? La forteresse se balancerait
comme, un navire noir. Ces murs leur fouetteraient le sang, ces murs
fermés au poste du voisin, au sourire du voisin, au chiures
du voisin et à Monsieur Electrolux. Je gage que l'injure serait
si perturbante qu'après avoir fait éclater le vernis
de la politesse, elle toucherait les êtres au plus profond d’eux-mêmes,
en déclenchant un trouble mental collectif. Les numéros
viendraient buter sur la négation violente et absolue de leur
morale de numéros, c’est-à-dire sur l'inextricable.
Qu'à deux pas du lycée et des Nouvelles Galeries, un
particulier se retranche dans un quadrilatère cyclopéen,
cela, le groupe ne pourrait pas le vivre impunément. Il serait
désaxé dans sa fonction de groupe, parce qu'il endurerait
une forteresse blasphématoire au feu rouge de huit heures moins
dix, au carrefour des travailleurs, au boulevard de l'industrie.
***
Comment un bâtiment, un simple bâtiment peut-il en arriver
à pourrir une communauté? C'est ce que je ne me charge
pas de dire par le menu. Mais si j'étais un romancier naturaliste,
j'enrichirais cette hypothèse de petits détails vrais,
et l'on verrait bientôt émerger de la foule, face à
la forteresse, les questions grelottantes et les premiers visages
du malaise.
Je pense que cette méthode, qui consiste à partir d'un
postulat imaginaire pour éprouver les structures morales d'une
société, est efficace. Je pense même qu'elle est
déflagratrice, pour peu qu'on veuille corser les hypothèses.
Rien de sacré ne lui résiste. Supposons - et je ne sais
pas pourquoi une telle idée me vient - supposons qu'une maladie
foudroie, d'un bout de la terre à l'autre, la jeunesse des
deux sexes et de 0 à 25 ans. Pour simplifier les choses, supposons
même que les foetus crèvent dans l'oeuf et qu'il y ait
un vide absolu dans la pyramide des âges. Que va-t-il se passer
?
D'abord un deuil. Une stupeur océanique. Des mères en
larmes gesticulant devant le fruit de leurs entrailles, raides comme
l'échelle de Jacob et priant en vaudou, en araméen,
en américain, en catholique, en travailliste et en espagnol.
Des enterrements qui se bousculent dans les vieux rites débordés.
Plus assez de chevaux, plus assez de cercueils. Il faut enlever un
milliard de corps en vitesse. Un milliard de corps jeunes, d'adolescents
fauchés dans la fleur de l'âge, de chairs imberbes qui
flétrissent. Le deuil sort de son corset. A ce degré,
la mort excède les gestes préconçus. Elle déracine
l'arbre de vie, elle fout en l'air le cours majestueux des choses.
Plus rien derrière nous, plus de géniteurs pour nous
succéder, l'affreux vertige du grand vide.
A tout cela, les gens ont du mal à croire. La radio diffuse,
pour la durée de l'épidémie, des symphonies lugubres.
Dans la douleur qui occupe les mères, il entre un peu de la
satisfaction que Grace, Elisabeth, Fabiola et Fara Dibah aient mis
en terre les petits princes du sang et il n'est pas exclu qu'un plaisir
très doux naisse du partage des larmes : une sorte de fierté
d'appartenir au front commun des veuves oedipiennes.
Mais ce n'est pas tellement cette douleur universelle qui a de quoi
nous agiter l’esprit, que le bouleversement des moeurs auquel
aboutirait la cassure d'un maillon dans la chaîne de l'Histoire.
Tout le travail des hommes est fondé sur le sentiment qu'il
faut se crever pour ceux qui viennent. Plante, mon gars, défriche
la Sibérie et repeins la chambre du haut. Tu investis pour
l'avenir. Tu es une goutte d'eau dans le fleuve d'Héraclite.
Tu as des gosses à nourrir, et les gosses de tes gosses. Aujourd'hui
trois milliards d'êtres humains, en 2000 six milliards. Tu es
solidaire, secoue-toi, nom de Dieu, demain est là.
C'est ici que les valeurs s'écroulent. La mousse peut gagner
les fils du télégraphe, nul n'aura plus envie de chercher
une échelle et de les astiquer. A quoi bon ? La nature envahira
bientôt les champs d'activité. La terre façonnée
par l'industrie de l'homme se noiera lentement dans la mer des broussailles.
Il y aura trop de gares, trop de maisons, trop de machines. Un merveilleux
désoeuvrement abolira l'esprit d'entreprise. A mourir pour
mourir, les hommes auront enfin le droit de mourir peinards. Chaque
année la population diminuera du nombre exact de ses décès.
Les routes se fermeront l'une après l'autre, craquelées
par le gel, et le goudron fera des isthmes entre les ronces.
Les survivants seront les Robinsons de l'abondance. Ils pourront gaspiller
la valeur investie par le travail humain depuis le fond des âges.
Après eux le déluge. En cet instant privilégié
de la f in d'une espèce, ils jouiront des choses comme nul,
jamais, n'en a joui. Des mots disparaîtront du vocabulaire,
des blocs de mots qui fondront dans l'oubli : expansion, productivité,
plan quinquennal, chaussures d'enfant, préservatifs, dynamisme,
progrès, compétition, layette... D'autres mots auront
leur été de la Saint-Martin et les fluctuations du langage,
dans l'hypothèse d'un assèchement de l'humanité,
pourraient faire l'objet d'un assez beau travail de sémantique.
Il va sans dire que les vieillards qui s'intéressent à
la jeunesse n'auront plus de nymphettes à leur disposition,
ce qui pose à la psychanalyse un intéressant problème
de théorie pure : que devient une perversion, quand son support
est anéanti et que les années passent, effaçant
jusqu’au souvenir de la chair fraîche des écolières
?
D'ailleurs on imagine d'autres avatars : les curés sans enfants
de choeur, les armées sans recrues, la ruée du public
sur les films anciens où jouaient des adolescents, les crises
d'hystérie dans les salles de spectacle, la disparition du
baptême et de la communion, l'abolition de la Noël, rappel
gênant de la nativité, les pèlerinages clandestins
aux cliniques d'accouchement, tombées en ruine, le marché
noir des photos de bébés et le clivage de la vie politique
en deux factions rivales, les jouisseurs et les mystiques.
Mais ce sont moins ces bizarreries qui ont vertu d'exemple - et je
me borne à les signaler - que la mise à l’épreuve
des formes actuelles de l'aliénation, et notamment celle-ci:
en 1962, dans les pays évolués, l'homme est un numéro.
Or l'hypothèse macabre d'un cataclysme démographique
constitue un modèle, au sens sociologique, un cadre expérimental
où l'on s'arroge le droit de perturber les données matérielles
de la civilisation. Ce cadre est un révélateur. Il change
la couleur des choses, il attribue à l'or le désespoir
du plomb et au plomb l'opulence de midi. Des valeurs morales qui semblaient
éternelles (le travail, le progrès) se couvrent de champignons.
D'autres valeurs naissent ou renaissent, le repos, le plaisir. Ce
qui se perd, c'est le sens du devoir, puisqu'il n'y a plus de comptes
à rendre à l'idole spongieuse qui s'appelle Demain.
Cessant d'avoir conscience du grand Tout solidaire, le numéro
cesse d'être, précisément, un numéro.
***
En attendant, nous sommes faits comme des rats et les sciences humaines
ne sont pas les dernières à prêter main forte
à cet étranglement.
Les sciences humaines... De quelles clameurs de joie avons-nous salué
leur jaillissement des ruines de la philosophie ! D'un seul coup,
la méthode expérimentale anéantissait la métaphysique,
la vérité perçait l'erreur et des secteurs entiers
de la connaissance accédaient à la pensée adulte.
Rien n'était plus satisfaisant que cette chasse aux entités,
que ce triomphe du pragmatisme sur la spéculation verbale.
Les sciences humaines enfin libérées, enfin cohérentes,
faisaient justice de l'usurpateur, c'est-à-dire de l'idéalisme,
qui tourne en rond depuis le siècle de Périclès.
La méthode expérimentale avait longtemps piétiné
sur les glacis bourbeux de la philosophie, mais l'Amérique
venait de frapper le dernier coup de butoir. On découvrait,
avec vingt ans de retard, qu'une psychologie, qu'une sociologie qui
ne devaient rien à la filandre scolastique, avaient pris aux
États-Unis le grand départ des sciences exactes. Je
n'insiste pas sur le plaisir vengeur qui naissait à la fois
de la déroute philosophique et de la victoire d'un matérialisme
fortement mathématisé. Celle-ci et celle-là restent
d'ailleurs acquises. Après Bossuet, Marx, Après Marx,
la sociologie des motivations. Je simplifie comme le fera un homme
de l'an 2500, je gaze les transitions, mais en somme c'était
çà : des limbes à Cro-Magnon, de Cro-Magnon au
laboratoire. Les sciences humaines dissipaient la nuée, dans
un grand nettoyage mental, parce qu'elles étaient enfin, vingt
siècles après le Christ et quarante ans après
Bergson, des sciences, tout simplement.
Mais à quel prix ? A un prix qui nous saute à la gorge.
Elles ont engendré une méthode d'investigation qui est
fasciste par essence. Elles se nourrissent du viol de la conscience,
elles donnent la question. Elles s’occupent de l'individu pour
le toiser et le ficher, l'indexer et le massifier. Elles utilisent
un procédé aussi vieux que les flics et qui, de Bornéo
à Mathausen, se nomme l'interrogatoire. Les tests, les questionnaires
les sondages d'opinion taraudent l'être humain "sans colère
et sans haine", avec le détachement blafard de la technique
opérationnelle. On ne vous reproche rien. C'est pire, on vous
enregistre. Nul ne songe à vous inculper, ni à tenir
pour une faute que vous soyez ce que vous êtes. Unité,
vous servez à calculer une moyenne qui se retournera contre
l'unité. Au tribunal immatériel de la statistique, vous
n’avez pas enfreint les lois, puisqu'il n'y a pas de code, pas
de réquisitoire, pas même un lambeau d'hermine sur un
bedon de juge. Mais vous êtes jugé. Jugé avec
des cubes, des croix, des lignes, avec le test qui fait la chasse
aux anarchistes et celui qui mesure l'agressivité. Vous êtes
tabulé, incorporé et assigné à résidence
dans le secteur de production qui voue arrachera le rendement optimum.
Les investigations de psychosociologie sont de type judiciaire et
cette justice ultramoderne est celle qu'avait pressentie Kafka. Saluons
au passage sa lucidité. Il avait dépouillé la
procédure traditionnelle de ce qui lui confère l'aspect
d'une messe. Il avait transféré les officiants du tribunal
dans un grenier minable, où les rites devenaient incertains.
Les sciences humaines vont au-delà. En effaçant jusqu'à
l'idée qu'un procès est en cours, elles suppriment les
réflexes de défense. Le sujet ne sait pas qu'il se livre
à la Cour et cette néo-justice a la belle conscience
d'être une science. Tout le monde est bidonné, même
les laborantins qui compulsent des formulaires comme on maniait jadis
les codes de Justinien.
Je sais bien que le gouvernement des nations par les sociologues est
un vieux rêve de la pensée rationnelle et que le recensement
des aptitudes a de quoi satisfaire l’esprit de géométrie.
Mais je crois qu'il est temps de signifier aux sciences humaines qu'elles
sont atteintes de fascisme. Nées du désir d'étayer
la philosophie par les leçons de l’expérience,
puis se constituant en disciplines souveraines, elles sont à
l'origine d'une technique policière d'effraction mentale qui
a pour fin dernière l'enfouissement des individus au sein de
groupes homogènes. On me dira qu’elles s'en lavent les
mains et qu'elles avancent d'un pas royal sur le chemin de la connaissance.
Mais en psychosociologie, science et technique sont imbriquées
à un point tel qu'il n'y a pas de progrès de la théorie
pure sans grégarisation du matériau humain, sans oppression
supplémentaire de la communauté.
"Démasquez les physiciens, videz les laboratoires",
demandait le groupe surréaliste dans le tract du 18 février
1958. Ce mot d'ordre libérateur qui était dirigé
contre les centres nucléaires, je suggère qu'on l'étende
aux sciences humaines. Dans la hiérarchie des déjections
sociales, le psychotechnicien a sa place entre le curé et le
commissaire. Il s'agit de la même entreprise de réduction
des êtres, de la même intrusion dans l'enclos du désir.
CHAPITRE IV
Une Théorie
du Bruit
Autre
intrusion, le bruit. Donnée immédiate, fond sonore de
l'aliénation. A la vérité, le bruit n'est pas
toujours intolérable. J'écoute avec nostalgie le grincement
à l'opulence de rouille d'un vieux wagon qui gicle à
travers les herbes, sur des rails enfouis dans la mousse de la terre.
Plus rien n’est droit. Le crépuscule embrase les fougères,
le brouillard court au fond des vallées. Un train désert
passe.
Un autre bruit très doux. Un frottement sur le bois. Caresse
de chêne. Une main palpe l'objet.
Le bruit du feu, des villes de braise. Le temps ne compte plus. Babylone
suave meurt entre les landiers.
Ce monde du silence suit l'écorce des arbres, palpite avec
la pierre, découvre les canions de mille Colorado dans le ciment
des appentis, dans la poussière des cariatides, dans la pluie
glauque de l'automne. Le train s'arrête au milieu des bruyères.
La gare est accrochée sur la pente incertaine comme un fanal.
La salle d'attente, îlot de chaleur vide, s'ouvre sur l'ombre
de la place. Une carriole part et s'en va lentement à travers
les prés. Une lueur derrière les arbres paraît
et disparaît. Le chemin creux serpente entre les falaises molles
de la nuit. La lumière se rapproche et la douce anxiété
s'achève au dernier bois de hêtres. Souveraine, foudre
paisible, rocher de flamme, une femme nous attend.
Je tenais à fixer des jalons. Au seuil de ce débat,
je tenais à dire que la rêverie a elle aussi sa bande
sonore, mais que tout cela est emporté par la praxis moderne.
Le métro n'attend pas, le pointeau n'attend pas, et commence
avec eux l'infernal beuglement de la journée urbaine. Il faut
revoir "Les Vampires" de Feuillade pour mesurer ce qu'a
pu être la poésie des rues désertes de Paris.
Aujourd'hui le bruit est fasciste.
Vous allez au café : juke-box. Un poujadiste a fabriqué
cette machine à hurler de rage. Un autre margoulin, le patron
du café, l'a installée par mimétisme. Une tête
de lard met 20 balles dans la fente et vous êtes bon pour vous
tirer.
Vous allez dans les rues, celles de Colmar ou celles de Buenos Aires,
puisque maintenant elles se valent. Les véhicules s'engendrent
à l'infini comme la viande rouge qui sort du hachoir. Un moteur
imbécile vous vrille les oreilles. Il est compris entre deux
moteurs qui sont intercalés entre d'autres moteurs, et cela
jusqu’à votre mort. Le chahut morne défile sur
le goudron, instant recommencé d’un vertige d'instant
où l'être cesse de s'appartenir pour devenir une tête
blessée.
Le bruit : aliénation numéro 1. Voici des boutiquiers
de l'espèce ordurière qui organisent une quinzaine commerciale.
Pendant quinze jours qui seront perdus à jamais, les hauts-parleurs
s'emparent de la ville comme des S.S. Ils vont sous vos fenêtres
et traquent à domicile. Tout est souillé par la perquisition
du disque-réclame : l'amour, l'amitié, les merveilleux
nuages. C'est Oradour à 2,25 francs. J'ai même entendu
dans une braderie cette annonce inouïe qui disait la valeur du
calme : "La maison X vous offre une minute de silence".
Et pendant une minute, le glapissement totalitaire s'interrompait.
Dites-vous bien, camarades, que ce n'est qu'un début. La production
du bruit a cessé d'être un luxe. Jadis la musique était
faite à la main. On se lassait assez vite de chatouiller un
violoncelle, parce que le bras se fatiguait. Les cuivres demandaient
du souffle et la respiration humaine a ses limites. D'autres occupations
sollicitaient l'exécutant, manger, pisser ou peindre une aquarelle.
Il y avait des temps morts et d'ailleurs les pianos n'étaient
guère plus nombreux que les fiacres, et les pianistes guère
plus nombreux que les pianos. Enfin des lieux publics, au demeurant
très rares, avaient leurs musiciens en chair et en os qui,
en dépit des bas salaires, comptaient suffisamment dans les
frais généraux pour qu'on ne jetât pas le bruit
par les fenêtres.
Aujourd'hui le bruit est bon marché.
Bon marché en valeur-travail : vous n'avez pas à remonter
un phonographe, encore moins à taper avec un objet dur sur
un autre objet dur. L'automation est là pour çà.
Vous tournez un bouton. Cette légère pression du doigt
vous livre l'océan des musiques abjectes. Un coup de pouce
au réglage et vous traversez l'éther, vous passez les
murailles, vous êtes chez le voisin, avec ce bruit idiot qui
est la dérisoire, l'ultime affirmation que vous existez par
le poste, pour le poste et dans le poste.
Bon marché en capital constant : il y a des radios et des cycles
à moteur pour toutes les bourses. Il fallait à Caligula
une légion romaine pour obtenir un effet sonore de battement
sourd sur les pavés. Si vous investissez une somme modique
dans un récepteur à pile, vous pourrez salir à
vous seul le plus magique, le plus poignant des paysages.
En passant de l'artisanat à la fabrication industrielle, l’aliénation
auditive a mis en évidence sa vraie nature économique,
et l'on m'autorisera à formuler une loi : L'extension du bruit
est inversement proportionnelle à son prix de revient.
Ce phénomène n'est pas lié au régime politique.
Le sketch éblouissant de Fellini dans "Boccace 70",
qui est d'un mauvais goût si légitime, montre un panneau
publicitaire muni d'un haut-parleur qui débite, de l'aube à
la nuit, une rengaine abrutissante. Si les terres émergées
acquises au socialisme échappent à cette publicité,
elles connaissent par d'autres biais la même succion infâme
de la vie quotidienne, le même viol du silence, la même
meurtrissure.
Tout s’est passé comme si l’usine sortait de ses
murailles, amalgamant la voie publique et la vie privée. Le
fracas des moteurs a débordé l'enclos du travail à
la chaîne, c'est-à-dire le quartier réservé
du prolétariat. La rue est devenue le prolongement assourdissant
de la salle des machines. La théorie de Marx sur la prolétarisation
croissante de la société ne s'est pas vérifiée
au niveau de l'homme, mais curieusement au niveau de l'objet. Au XIXe
siècle, le bruit victimisait la main-d’oeuvre ouvrière
pour la durée de sa présence à l'intérieur
des manufactues. Il victimise aujourd'hui la population pour la durée
de sa vie consciente.
Inversement, le silence commence à coûter cher et il
va devenir une vraie rareté. Un passage des "Diaboliques"
me plonge toujours dans le regret. Il s'agit de la nouvelle "Le
dessous de cartes d'une partie de whist", où l'on pratique
dans le soir de Paris l'art délicat de la conversation : "Le
jour baissait, un jour rose qui se teignait enfin de noir, comme les
vies heureuses. On était rangé en cercle et on dessinait,
dans la pénombre crépusculaire du salon, comme une guirlande
d'hommes et de femmes, dans des poses diverses, négligemment
attentives. C'était une espèce de bracelet vivant dont
la maîtresse de la maison, avec son profil égyptien,
et le lit de repos sur lequel elle est éternellement couchée,
comme Cléopâtre, formait l'agrafe. Une croisée
ouverte laissait voir un pan du ciel et le balcon où se tenaient
quelques personnes. Et l'air était si pur et le quai d'Orsay
si profondément silencieux, à ce moment-là, qu'elles
ne perdaient pas une syllabe de la voix qu'on entendait dans le salon,
malgré les draperies en vénitienne de la fenêtre..."
0 privilège des dieux ! Qui pourrait aujourd'hui faire taire
le meuglement du quai d'Orsay ? Cette quiétude est plus inaccessible
qu'une montagne d'or.
Camarades, vous l'aurez voulu. A force de parler de choses horribles,
le ciel a été envahi par les autobus, la forêt
par les tronçonneuses et le murmure des vallons a succombé
sous les tracteurs. Demain deux cents hectares de silence total vaudront
plus cher que deux mille Picasso. Le droit au silence se transmettra
par héritage et les oasis de luxe, de calme et de volupté
seront la peau de chagrin des derniers féodaux.
Aragon comparait, dans "Le paysan de Paris", les postes
d'essence à des divinités contemporaines. Ce futurisme
de banlieue était assez naïf, mais il convenait à
un personnage qui se préparait à poétiser l'avenir
quinquennal. Le système de valeurs qui reste à définir
suppose la plus extrême réticence à l'égard
d'un progrès technique générateur d'aliénation.
Au cas particulier, cette revendication des intermèdes paisibles
n'est pas un caprice. Ce n'est surtout pas un appel religieux à
la contemplation. C'est simplement la haine irrémédiable
de la répétition des bruits, c'est-à-dire du
déjà entendu.
S'il n'y avait qu'une voiture au monde, et qu'on l'entende une fois
par an, cette harmonie d'explosions dominées, sanglées
dans le métal, ne serait pas insupportable. Deux voitures,
passe encore. Mais il devient inadmissible que nous ayons dans les
oreilles des millions de voitures dont tout autre que nous, tailleur
de pierre néolithique ou biffin de la Section des Piques, eut
été dispensé.
De l'horizon à l'horizon, la radio fait crisser son changement
de vitesse. Au même carrefour avant le pont, l'immonde respiration
du Journal parlé a la tonitruance de l'essence chaude. Feu
rouge. Pour la publicité sur cet écran, il est 12 h
59. A 13 heures, des millions de pieds embrayent sur des millions
de routes. Feu vert. Avec un bruit de scie, le boyau s'ébranle.
J'attends autre chose de la brièveté de l'existence.
J'attends des cris d'amour. J'attends des injures portées par
le vent. J'attends l'énigme des orchestres qui joueraient sous
la terre et dont le son viendrait mourir, on ne sait trop pourquoi,
dans un champ d'asphodèles. Je suis prêt à sonder
le silence, à écouter les terreurs de l'ombre, à
saluer le jaillissement des rochers en furie, mais certes pas à
encaisser comme un chien d'aveugle un éternel bruit de tringle.
CHAPITRE V
La Civilisation
de Masse
Je
ne crois pas qu'il faille, à cet abrutissement irréversible,
chercher un chef d'orchestre. La civilisation de masse n'est pas une
civilisation imposée à la masse par l'aristocratie capitaliste.
L'explication marxiste ne suffit plus. On aimerait imputer les phénomènes
d'aliénation à la seule existence d'une classe exploiteuse.
Ce serait pour l’esprit une solution tout à la fois élégante
et radicale. Mais il ne s'agit plus d'un lien à sens unique
capitalisme-prolétariat. Il ne s'agit même plus, comme
ont pu le penser Lefort et ses amis du groupe "Socialisme ou
Barbarie", d'un rapport de dominateurs à dominés
qui vaudrait pour tous les régimes, de l'Oural aux Alléghanys,
hors celui dont ils rêvent. C'est à la fois plus imbriqué
et plus rigide. Tout le monde est complice. Les dominateurs sont eux
aussi, à leur manière, prisonniers de l'aliénation,
parce que les mass-media ont atteint le degré où elles
existent pour elles-mêmes, où nul n'a le pouvoir d'arrêter
les tambours. Chacun se trouve en état de satisfaction et d'adhésion
paisible.
Au journal parlé, le speaker annonce : "Ce soir nous apprenons
une bien triste nouvelle. Un avion s'est écrasé dans
le Kansas, avec 41 passagers à bord." Voilà une
phrase insignifiante, quelques mots qui se noient dans l'océan
des mots. Analysons-la. "Ce soir nous apprenons une bien triste
nouvelle..." Léger silence. Les 10 millions de numéros
qui écoutent le poste se sentent concernés. Impression
fugitive. L'oiseau du malheur a volé dans la pièce.
Au même instant, 10 millions de robots ont eu dans la poitrine
un élan de pitié. De pitié pour des nèfles.
Pour un avion abstrait dans un Kansas hypothétique dont on
a réussi, le temps d'un pincement au coeur, à en faire
leur chose. Leur chose à eux, objectivée comme un deuil
de famille, alors qu'ils n'ont sur elle aucune sorte de prise. C'est
du vol affectif. L'émotion débouche sur le néant.
On les a eus.
Qui les a eus ? Personne. Le speaker a fait son métier : il
croit aux nouvelles. L'agence de presse a fait son métier :
elle diffuse l'événement à la vitesse de la lumière.
La radio a fait son métier : elle assume le droit sacré
de l'homme à l'information, comme disent les Amerloques. Nul
n’est cynique. Aucune prise. C'est un bloc savonneux d'inconscient
collectif. De l'émetteur à l'auditeur, le message a
suivi le chemin du devoir accompli.
Pourtant cette affaire du Kansas met en relief toute une série
de traits de la civilisation de masse :
1) D'abord la personnalisation apparente de l'influx. L'informateur
ne se borne pas à signaler la chute d'un aéroplane.
Il vous fait part d'une mauvaise nouvelle. Oui, c'est vous, dit le
doigt de l'affiche gaulliste, qui élirez le Président
de la République. Avec Tergal, vous ferez jeune et Simea a
pensé, dans ses 200 modèles de capotes anglaises, à
votre style de conduite. La speakerine de la T.V. vous regarde dans
le blanc des yeux et la technique de base à la radio consiste
à bafouiller et à improviser, pour vous rendre copain
de l'émission merdeuse que vous avalez comme un boeuf en daube.
Vous êtes rassuré. Les amis vous entourent, des millions
d'êtres chers et de chers inconnus. Le monde est fraternel.
On s'occupe de vous.
2) Cette personnalisation est fallacieuse, puisqu'elle est elle-même
standardisée. Les mass-média utilisent les techniques
de brassage à la chaîne pour faire croire à chaque
homme qu'on le distingue du troupeau, qu'il est sollicité parce
qu'il est lui et pas un autre. Cette astuce, on la saluerait comme
la plus belle escroquerie de l'Histoire, si elle ne laissait au coeur
un dégoût innombrable. Le stimulus "mauvaise nouvelle"
a retenti au coin du feu, imprégnant le sujet de subjectivité,
mais il sortait d'un circuit électrique qui, à la même
seconde, faisait le coup de la tristesse à 10 millions d'êtres
semblables.
3) La nouvelle en question est sans intérêt. Elle bondit
sur les téléscripteurs, s'empare des journaux et occupe
l'histoire du monde, le temps de devenir un pétard mouillé.
La civilisation de masse privilégie l'événement
médiocre, l'amplifiant d'autant mieux qu'il est nul, et jette
ses pleins feux sur l'écume des jours. Les mass-media ou la
frivolité.
4) Et les bons sentiments. Tout passe au crible d'une néo-religion
qui a dépeuplé l'enfer et mis Dieu en sourdine, ou plutôt
d'une moralité diffuse qui est probablement la fin dernière
de l'oecuménisme. Cela tient du sapin de Noël, du bébé
en fleurs, de Picasso à Vallauriz et des chaînes de bonté.
C'est hygiénique et prénatal. ça nous apprend
que l'homme est formidable, qu'il bâtit, qu'il procrée,
qu'il perce le Mont Blanc, qu'il dit la joie d'être fourmi.
Et dans ce contentement, l'affliction ne provient que d'un pépin
technique, d'un raté dans la machine : 600 morts sur les routes
aux vacances de Pâques, la thalidomide, le prix du beefsteack,
ou, ce soir-là, dans un champ du Kansas, les paraphes tordus
d'un avion épars.
Les rêveries succombent à cette métamorphose de
la vie quotidienne. Le bourrage audio-visuel engendre un être
simplifié, chien comme un boy-scout, industrieux comme une
abeille, qui a le coeur sur la main et dans l'oeil une horloge. On
a pu mesurer les ravages du conformisme, lors de l'enlèvement
du petit-fils Peugeot. Un dauphin de la plus-value était kidnappé
sur les marches du trône. En d'autres temps, les ouvriers auraient
organisé un grand bal populaire, pour saluer ce malheur patronal.
On aurait festoyé dam les rues de Sochaux et une immense rigolade
aurait défoulé le prolétariat. C'était
l'heure ou jamais d'une grève injurieuse. Dans la flambée
de la revanche, les plaisanteries les plus douteuses devenaient la
moindre des choses. Des exploiteurs, qui font suer le burnous depuis
l'invention de l'automobile, étaient atteints dans la chair
vive des tendresses familiales. Raison de plus pour accabler ces accablés.
La lutte de classes pouvait être, au sens le plus perturbateur,
humour de classe.
Bien entendu, rien ne s'est produit Les vieux travailleurs de Sochaux
ont assuré le père Peugeot, la mère Peugeot et
le grand-père Peugeot de leur sympathie attristée. Les
esclaves du chrono ont compati à la douleur des mères.
Ces cognasses lisent "Paris-Presse" et ils écoutent
"Europe 1". Les mass-média ont amorti les réflexes
d'auto-défense. L'événement qui s'attaquait au
patronat a été amputé de son complément
d'attribution. L’idée de patron a disparu. Le kidnapping
du lardon Peugeot est devenu un kidnapping en soi, un fait divers
abstractisé, une nouvelle affligeante, déclencheuse
de solidarité, comme le capotage du Jet américain dans
les collines du Kansas.
***
Le mot grégaire est faible. Jamais les êtres n'ont été
si pareils. Je ne suis pas suspect de m'attendrir sur le folklore,
mais je dois dire qu'autrefois, dans les campagnes cloisonnées
par la distance à pied, les caractères étaient
plus marqués. Dans le secret des fermes, pour le meilleur et
pour le pire, l'individu se modelait différent du voisin. Il
était coléreux, ou novateur, ou facteur Cheval, ou malhonnête,
ou républicain. Sur le terreau de l'isolement, germaient de
fortes individualités, des avares colossaux, des brutes explosives
et aussi des autodidactes. Cela transparaissait jusque dans les surnoms.
Les crimes étaient plus horribles et les passions plus vives.
La tradition orale apportait les échos de ces psychologies
taillées à coups de hache, qui donnaient lieu à
des histoires sordides ou bizarres. Que l'on m'entende bien. Je ne
regrette pas ce monde rétréci, tout empli de contestations,
de bornages et de préciputs. L’obsession cheminait dans
la boue de septembre et l'hiver s'enlisait, haineux, interminable,
au coeur de l'idée fixe. Mais on accordera que l'esclavage
du travail à la main n'engendrait pas des numéros.
Aujourd'hui les numéros consomment une sous-culture à
diffusion mondiale instantanée. A Vannes, à San Francisco,
à Odessa, dans les buildings interchangeables de la promiscuité
universelle, l'enchaînement du quotidien est atterrant de similitude.
Le paysage est occulté par les casernes de ciment qui ont poussé
en Charente-Inférieure et en pays Maya. Quelque part en un
point de la circonférence, quelqu'un lance un air de twist
ou un motet d'Albinoni, et les cinq continents se trouvent programmés.
C'est ce suivisme qui devient l'essentiel de la vie. Cinq cents millions
de gamins se déhanchent comme les führers du western,
Audie Murphy ou John Wayne. J'aimerais ce romantisme s'il était
l'onde amère de la solitude. Mais de l'art des schistes à
l'art des stucs, des peintures du Fayoun aux cathédrales hercyniennes,
c'est le même télégraphe qui alerte à Moscou,
à Chicago et rue de Seine, les michés du Musée
imaginaire. A tous les niveaux, du moussaillon au commandant, et du
cha-cha-cha à l'amateur d'art, les galeries sont toujours La
Fayette.
Car la vitesse de transmission s'exerce aux dépens de la chose
transmise, qui est simplifiée, trahie, réduite à
l'état de météore futile. Ainsi dans le monde
entier, à peu d'instants de différence, les crânes
multiples du robot sont traversés par les mêmes signaux.
Avec sa belle conscience d'animal supérieur, l'espèce
humaine maçonne les têtes vides, front contre front comme
des briques. Le labyrinthe a perdu son secret. Il est ouvert à
tous les vents. Cette semaine, la mode est à Brahms, au Caravage,
au joint plastique pour les épinards. Un chimpanzé a
sauvé un bébé qui se noyait dans la Volga, c'est
la ruée de la Pentecôte, un Mondrian vient de coter 200
millions à Indianapolis et Telstar, la télé cosmique,
vous met en direct avec les antipodes. Tout cela file de cervelle
en cervelle, à hauteur d'homme, comme un nuage de flèches
qui encerclent la terre. Ce n'est pas le clapotis des vagues sur les
galets immémoriaux. Ça vous pénètre en
traits de feu, ça jaillit, ça circule dans les boîtes
crâniennes de l'infernale champignonnière, dans la fosse
commune des agités vivants.
Hommes de verre, fantômes d’êtres, vous recouvrez
le sol pare-brise contre pare-brise. Je vois vos têtes assemblées.
Elles communiquent. Elles sont les cases innombrables d'une civilisation
alvéolaire. Des cases aux parois percées, non par le
glissement de quelque affreux reptile, mais par le néon rigide,
par la vitesse du son, par le marteau piqueur de l'information collective.
L'avenir est géométrique. Nous allons vers l'homme-building,
vers la tête-parpaing, vers la muraille creuse des sujets conducteurs.
Cependant, la bâtisse n'est pas encore parfaite. Il y a déperdition
de mass-média. Le cerveau n'est plus une grotte, il n'est pas
tout à fait un parallélipipède fonctionnel. Quelque
part entre des lambeaux d'os, dans un recoin d'ombre et de salpêtre,
se tapit - pour combien de temps ? - l'animal noir de la protestation.
***
Modeste proposition...
Ami lecteur, je parlerai maintenant d'un plan de lutte contre le tourisme.
Je reste ébloui par les carnets de croquis des voyageurs sensibles,
lorsqu'une journée à cheval ou à vélo
avait conduit l'émerveillement de Villefranche à Carcassonne.
Ici, les blés prenaient le vert tendre d'avril. Là,
une beauté profane mamelonnait dans le calcaire d'une antique
fontaine, qu'un sculpteur du pays avait taillée pour les bonnes
âmes. Un chemin creux menait aux plages incendiées du
ciel. Il n'existe plus, c'est un parking. Le grand soleil couchant
charriait la nostalgie du deuxième horizon. Un autre monde
éclaboussait l'arête mauve des collines. Le regard virait
des orages lointains, pétris dans les Cévennes, aux
bergeries paisibles, bibelots de chaos, majesté de nuages,
qui déployaient leurs douces forteresses dans une immense flaque
de bleu. Mais à l'Ouest tout brûlait, la grève
et les falaises le sable et les bateliers. Cette mer de feu dévorait
la contrée. Un océan de lave surplombait Castelnaudary.
Les yeux se fermaient. Ils avaient le temps de se fermer. Et le temps
de s'ouvrir sur une pierre du talus, vaste comme une ville, veinée
de fleuves, énigmatique, assaillie par l'équateur des
herbes. Le soir venait, vineux, avec l'odeur brumeuse, la fraîcheur
enivrante des marécages. Les arbres étaient des femmes.
Le chemin se perdait dans une chevelure.
C'était, oui c'était un voyage. Aujourd'hui, je propose
que les municipalités donnent 20 francs par tête de touriste
abattu. A condition de se poster aux bons endroits, le touriste est
plus facile à exterminer que la vipère. Je conseille
le fusil, mais la grenade lancée dans le pare-brise, en haut
d'une côte, a le double avantage d'aller vite en besogne et
de bloquer la circulation des autres touristes. D'ailleurs on repère
l'animal en question avec la plus extrême simplicité.
Il se déplace en voiture, s'agglutine à d’autres
voitures et reste en bande. Il porte en lui le besoin de la foule.
Il s'interne volontairement dans les routes nationales qui sont des
camps de concentrations mobiles, ou dans les campings, qui sont des
concentrations fixes. Il est gueulard, vulgaire, il fait l'Espagne
parce qu'on fait l'Espagne et qu'il n'est rien de plus, rien de moins
que ce "on". Il déclenche un processus de mise en
ordures du paysage, engendre les panonceaux, les haut-parleurs et
le goudron. Il élit Miss Camping, s'arrête aux points
de vue qui sont aménagés, pour demeurer en file, parquer
là où l'on parque et humer à nouveau la présence
de l'Autre. C'est un chien. A mon sens, les arrêtés municipaux
devraient prévoir que les têtes de touristes seront détachées
des corps et apportées à la mairie, afin de prévenir
la fraude. Ils pourraient s'inspirer des textes qui réglementent
les primes allouées aux chasseurs de serpents. Il va sans dire
que les bébés touristes seraient réglés
au tarif des adultes et que l'abattage des femelles enceintes donnerait
droit à double prime. Le seul problème, qu'une circulaire
d'application devra résoudre, est celui d'empêcher que
les contemplatifs se trouvent confondus avec les nuisibles. Dans la
plupart des cas, l'erreur est évitable. Il est bien évident
que l'homme qui suit à pied, le long des crêtes, de l'Ariège
au Morvan, en pleine broussaille, la ligne de partage des eaux entre
l'Atlantique et la Méditerranée - il est bien évident,
dis-je, que cet homme n'est pas un touriste. C'est un voyageur, un
"Wanderer" au sens le plus élevé du romantisme
allemand.
Peut-être faudrait-il, ce serait le plus sûr, interdire
les lieux qui nous plaisent en détruisant les voies d'accès.
Il suffirait de peu de choses, cinq kilomètres de sentier impraticable
aux moteurs, pour protéger des imbéciles Saint-Cirq
et Montségur, les diableries d'Autun et le Palais du Facteur
Cheval. Alors on pourrait tasser le tourisme au milieu de la Beauce,
dans un immense Luna-Park, avec des routes bariolées, des Jocondes
en ciment et un pipe-line de lait de chèvre bouilli. Les motels
s'encastreraient dans une forêt sonorisée. Un château
féodal en matière plastique flotterait mollement, entre
la terre et les nuages, et viendrait amerrir toutes les trois heures
sur un bief de la Loire appelé Lac Salé. Entrée
2 francs. A l'intérieur, boissons gazeuses, sandwiches, bowling
et garderie des enfants sages. Les douze Quasimodos! Le dancing de
la table ronde, les troubadours à thermostat, l'affreux donjon
des blousons noirs, la chambre des prières et la Vierge d'ambiance,
Notre-Dame G 27, la Madone du protergent! Venez, Messires, et passez
l'huis, le château est climatisé ! Vous allez découvrir
le Moyen Age en tapis roulant, dans le plein ciel panoramique d'Ici
la France !
Cette concession à la Société Protectrice des
Touristes, on peut - je ne m'y oppose pas - la faire. Des autoroutes
souterraines aboutiront donc aux camps nationaux où les limaces
agitées emploieront leurs vacances. De gigantesques "drive-in"
donneront l’illusion opiacée du voyage. Mais ils seront
couverts et clos, afin de fonctionner le jour et la nuit. Les véhicules
occuperont les degrés de l'amphithéâtre et les
roues tourneront à vide sur des rouleaux orientables. L'écran
sera courbe et colossal. Le film s'appellera "Les Kilomètres".
Il durera 28 jours comme les congés payés. On aura pris
du capot d'une automobile, en sillonnant les routes pendant quatre
semaines, avec rien d'autre en vue, qu'un trajet inlassable. Ce sera
un film en plan séquence, un plan unique de sept cents heures,
les caméras vissées sur l'auto-voyeuse. Ce sera, aussi,
l'apothéose de la Nouvelle Vague.
Tassés dans leur engin, l'oeil fixé sur l’écran,
les touristes embrayeront. Ils passeront les vitesses et sombreront
dans la conduite, avec la volupté du grand rush immobile, du
grondement furieux de deux mille voitures dans un cinéma. Le
mot fin surviendra comme une petite mort. La lumière dans la
salle aura le goût blafard de l'agonie. Elle brisera quelque
chose et il n'est pas exclu qu'il faille organiser, à la dernière
bobine, un système collectif d'anesthésie. Mais les
bonnes choses n'ont qu'un temps, les vacances s’achèvent,
demain on reboulonne et déjà l'autoroute qui revient
vers la ville ouvre son fier tunnel, comme la corolle noire du mouvement
recommencé.
***
Ce monde frénétique est finalement dé-passionné.
Pas seulement dé-politisé, comme on pourrait le croire,
mais exsangue et passif. L'indifférence politique n'est qu’un
symptôme, le plus voyant en cette période de transition,
d'un mécanisme général de perte d'intérêt.
Jadis, une affaire Dreyfus brouillait la France avec elle-même.
Aujourd'hui, les Dreyfus succombent solitaires dans la grisaille des
jours. Jadis, une bataille d'Hernani emplissait de fureur le Panthéon
glacé de la littérature. Aujourd’hui la querelle
esthétique n'intéresse l'opinion qu’à travers
les Potins de la Commère.
Ce n'est pas de la résignation, mais autre chose qui tient
aux techniques audio-visuelles de diffusion massive. Tout est donné,
plus rien ne compte. Sollicité par trop de signes, l'être
a cessé de palpiter pour absorber des apparences. La charrette
butait sur la racine du peuplier. La roue de caoutchouc fait mille
tours-minute et ces tours s'équivalent,
Car il s'agit d'égalité entre n'importe quoi. Kopa gardien
de but, les manuscrits de la Mer Morte et le ciel rouge de Cuba sont
le même vernis qui recouvre la route, comme les choses n'émergeaient
que varlopées, poncées, désincarnées,
le temps d'être une tache dans le champ rétinien. Les
arbres filent par la portière. A cette vitesse, tous les arbres
se fondent dans la tête de verre de l'homme carrossé.
Je pense qu'il faudrait partir de cette passivité existentielle
pour rendre compte du phénomène de mise en quotidien,
de banalisation. Le cinéma est pour beaucoup dans cette réduction
de la vie subjective à une sorte d'effleurement. On glisse
en hydravion sur un pavé d'icebergs. Où sont les profondeurs
? Dans quelles mers interdites ? Quel clapotis d'acier arrête
la noyade ? De moins en moins signifiantes, les choses ne livrent
à la surface des eaux que l'ombre désarmante d'elles-mêmes.
Ce temps futile a ses héros d'orgeat. L'homme enfantait jadis
des dieux cuivrés et terrifiants et cette racaille de Jéhovahs
hurleurs attirait le blasphème. Les mass-média viennent
d'insérer dans la conscience des foules une chenille processionnaire
qui est le prototype des nullités de l'an 2000, je veux dire
le docteur Schweitzer. On n'a pas accordé assez d'attention
à l'entrée en scène de cet idiot complet, qui
est un indice prodigieusement révélateur de la société
future. Le personnage est connu dans le monde entier. A-t-il écrit
? Non. A-t-il inventé ? Non. A-t-il baisé la reine de
Siam? Non. Qu'est-il ? Rien. Justement, il n'est rien. Et c'est ce
rien qui a permis de fabriquer le mythe. L’individu a joué
de l'orgue en Alsace. On lui prête un chagrin d'amour en 1914.
Il a 87 ans et ce Pétain de la médecine donne de l'aspirine
à nos frères inférieurs. Voilà donc le
chromo tracé : l'Afrique sublimée de l'Institut Pasteur,
le bon blanc et le y-a-bon noir, la Toccata dans la savane et saint
Schweitzer à la pédale, le doigt d'ivoire sur l'harmonium,
grand-père nimbé de papillons blancs au pays des petits
lépreux.
L'accession de ce zéro piteux à la légende universelle
est pleine d'enseignements. Schweitzer a été choisi
parce qu'il n'offrait aucun signe remarquable (condition 1) et qu'en
même temps son personnage pouvait être exploité
dans le sens des bons sentiments (condition 2). Dans le grouillement
des hommes-numéros, ce qui surnage ne peut avoir que la couleur
du conformisme. Les machines glapissent, elles tonitruent. Que diffusent-elles
? Rien, moins que rien, une monodie de patronage.
CHAPITRE VI
La Multitude
Dans
cette pâtisserie terrifiante, la réflexion qui vient
tôt ou tard à l'esprit est une interrogation sur la multitude.
Qui fut le géant du XIXe siècle ? Marx ou Malthus? Nous
avons si longtemps cru que c'était Marx, que nous fermions
les yeux sur la poussée démographique- Vienne un monde
meilleur et l'écorce terrestre se garnirait gaiement de petits
communistes. Nous étions assurés du bonheur innombrable,
dont le dernier obstacle s'appelait le capitalisme.
Je tiens à rappeler les gorges chaudes que l'on faisait du
grand Malthus. Cette pensée lucide avait le tort de mettre
en cause le contentement de l'espèce humaine à gonfler
comme un sac d'écus. Elle investissait le tabou le plus enfoncé
dans la conscience collective, celui de la reproduction. Elle cinglait
d'une blessure inavouable la tautologie suprême de l'homme en
train de germer sur le terreau de l'homme. Elle était pire
qu'un blasphème, pire qu'une injure au tabernacle: elle insultait
la majesté de la queue fécondante.
Si Marx a eu raison à l'échelle dérisoire d'une
centaine d'années, Malthus n'a pas fini de faire parler de
lui. Il avait pressenti que la terre baignerait dans une sauce de
poux, deux ou trois siècles après sa mort. Ils sont
là, les insectes, et c'est le grouillement de ces hommes semblables
qui lui donne la taille d'un géant. Dans l'Angleterre qui sortait
des famines, il a eu l'alibi de s'occuper des subsistances et de la
courbe des besoins. Mais ce moraliste, déguisé pour
la circonstance en économiste, voyait juste quand il fustigeait
le surpeuplement.
On procrée. On promiscuite. On se sent fort d'être beaucoup.
Cela tient d'une conjuration de l'angoisse et d'une exhibition des
bons sentiments. Il y a, dans le tumulte des naissances qui envahit
l'état civil, l'apaisement du devoir accompli. Le père
jubile, comme un chien fidèle, d'être un maillon dans
la chaîne des pères. Rien ne résiste à
la tornade du bipède multipliant. On manque toujours de quelque
chose : d'écoles; ou de maisons. On lotit les grands parcs
solitaires et glacés. Cette année, 500 000 touristes
déferleront sur Aigues-Mortes, la songeuse Aigues-Mortes, bijou
pervers de Bérénice. L'an prochain, 900 000, et dans
trois ans, 18 millions. "Toujours plus de...", c'est le
mot d'ordre. Mais plus de quoi ? Plus de volupté ? Plus d'abîmes
franchis et de couleurs neuves ?
Non. Toujours plus d'enfants, plus de tonnes d'acier, plus de mètres
carrés de surface habitable. C'est le cycle infernal de la
natalité et du travail humain. On croit tenir le terme et s'arrêter
enfin au pied du Sinaï. Rien à faire. Les champignons
valsent dans le coeur des berceaux. Il n'y aura plus de soir bleuté
sur les roches paisibles. On accouche à toute heure.
Inexorablement, la terre se couvre de giclées - giclées
de vies, grouillements de cités, araignées de buildings
et de manufactures - comme un tableau de Pollock.
Cette course au labeur est une histoire de fous. On fabrique des gosses.
Après quoi on déclare : ils ont des droits sur nous.
Et ces gosses à leur tour n'ont rien de plus pressé,
quand ils atteignent l'âge de la reproduction, que de fonder
ce qu'on nomme sans rire une famille nombreuse. C'est une ruée
obstétricale qui est indépendante des régimes
sociaux. Capitalisme ou communisme, vieux pays ou tiers-monde, rien
n'y échappe. Les catégories de Marx sont dépassées.
On entre dans le règne du nombre où la théorie
de Malthus, après cent ans d'occultation, prend justement le
sens d'un cri d'alarme.
La civilisation de masse où se dilue, jour après jour,
tout ce que nous aimons, est le produit de cette croissance folle.
L’harassante expansion de l'économie et le conditionnement
des individus à une sous-culture, qui les rend similaires dans
les plus bas niveaux de l'activité mentale, sont les deux faces
d'un même phénomène, la natalité. Il est
temps de dire : ça suffit, nous avons épuisé
les joies du troupeau.
Du calendrier des postes aux allocations familiales, tout exalte la
maternité. Elle fait tellement partie du décor quotidien,
que l'on a peine à discerner ce qui se cache d'interdits derrière
ces landeaux, ces jacinthes, ces langes. Un bouquet de marmots et
une femme enceinte, quel plus joli tableau dans les rues de nos villes
? Ça ne se discute pas. C'est le fruit conjugué de la
morale chrétienne et du patriotisme. On touche à une
croyance qui a ses rites verbaux ("Il ressemble à son
père. Les femmes et les enfants d'abord. Etc.") et sa
fête des mères. Athée ou poujadiste, curé
ou vieux noceur, inspecteur des finances ou truand aux Assises, tout
le monde respecte au moins cela : la pure figure de sa maman.
Qu'une dame aille dire quelle n'aime pas les gosses et vous verrez
de quels regards on l'exorcisera. C'est que, dans ce labyrinthe de
faux semblants, nous abordons une zone interdite, le plaisir de la
femme. Ce plaisir, peu d'hommes le supportent étalé
dans sa joie, libre de ses mouvements. La maternité le paye
et le rachète. L'accouchement efface la faute, en changeant
le râle d'amour en contractions de l'utérus. Le personnage
de la maman est une synthèse dialectique des caresses troubles
de la nuit et de leur négation, la meurtrissure purifiante
d'où sort un lardon.
Ce Dieu caché de la névrose, ce Jéhovah anti-plaisir
tapi au fond des êtres, se manifeste à l'occasion de
l'acte libre par excellence, je veux dire l'avortement. Je n'ai pas
besoin de rappeler ici la législation de la terreur qui pèse
sur le droit le plus légitime que l'on puisse reconnaître
à la femme, celui de faire passer un incident technique. Je
tiens seulement à dénoncer le réformisme d'une
gauche éclairée et finalement complice, qui ne revendique
le contrôle des naissances qu'à partir du nième
enfant. La liberté inconditionnelle de l’avortement est
la moindre des choses.
***
Il est navrant d'avoir à rappeler des évidences qui
étaient au début du siècle les rudiments de l'anarchisme.
On mesure le recul d'un prolétariat qui n'a plus d'autonomie
idéologique et qui a rejoint, dans son ensemble, les positions
de la morale bourgeoise.
L’Est et l'Ouest ont aujourd'hui les mêmes critères
du bonheur collectif : la production de l'acier, le nombre de téléviseurs
et le taux de natalité. Comme si cela évoquait autre
chose qu'un fascisme de fourmilière, ils se projettent et ils
se pensent en termes de peuples jeunes. Ils ont divinisé la
mère incontinente et l’enfant-tyran et se trouvent prisonniers
des mécanismes de croissance qui étaient un idéal
avant d'être une aliénation. Le "progrès"
russe et le "progrès" américain ont peu de
rapports avec l'ancienne recherche du bonheur. Ils signifient qu'il
faut créer quelques milliards d'emplois nouveaux pour faire
face à la vague de la démographie, et que l'humanité
est engagée historiquement dans la cadence du lapinisme.
Cette multitude en expansion est devenue son propre bourreau. Il n'y
a plus de travail paisible, puisque la production est toujours en
retard sur la population. Et les vieilles notions - capitalisme, communisme
- auront de moins en moins à diverger, s'il cet exact que l'impulsion
vient d'un cri de marmot répercuté à l'infini.
Us calculatrices électroniques programment déjà
la même rengaine à Chicago et à Moscou, et tout
le reste, crise de 29, octobre rouge, relèvera sous peu des
nostalgies d'après dîner.
Au seuil de l'enfer, il reste à dénoncer le malaise
des Jocrisses. Comme il arrive dans les époques de transition,
les faux problèmes abondent et cachent l'essentiel. Le trouble
est tel que la gauche ne sait où donner de la tête. Entre
les paysans qui ne vendent pas leurs artichauts et les accords d'Evian
qui laissent bras ballants les porteurs de valises, entre le mal du
siècle et l'arbitraire du général, la gauche
papillonne, mais elle respecte deux tabous : l’accroissement
de la population et le miracle économique. Elle joue le jeu
à un degré qu'elle ne soupçonne pas. Elle est
consentante et j'y vois deux raisons :
- Dans l'amalgame maternité-investissement et dans l'idéologie
qu'il insuffle, elle ne reconnaît aucun de ses ennemis héréditaires,
ni le capital égoïste, ni l'armée, ni le Vatican
;
- C'est le contraire qui se produit, puisque cet amalgame recoupe
un vieux rêve laborieux de ruche universelle.
La gauche est conquise sur son propre terrain. Elle a passé
un siècle à réclamer des crèches, des
pouponnières et des écoles. Elle a jonché de
mamans socialistes la couverture de ses almanachs. Elle a bêtifié
sur Magnitogorsk et sur le rude éclat des cheminées
d'usines. C'est Zola, ce n'est pas Rimbaud, qui a écrit des
évangiles intitulés "Travail" et "Fécondité".
Un formidable conformisme a étouffé ce qui, de Fourrier
à Bonnot, de Trotsky à la FAI, contredisait l'intolérable
catéchisme du travailleur enchaîné à l’espèce.
Ces temps nouveaux, les voilà qui s'avancent. Sous bénéfice
d'inventaire, je crois qu'on peut les définir comme un syndrome
gigantesque d'auto-punition. Nous sommes faits comme des rats. Ça
pond, ça bosse, dans la chaudière des mass-média.
Retournez la proposition : ça bosse, ça pond. Il n'y
a pas d'astuce à trouver. C'est un cercle vicieux. C’est
demain. C'est la terre Pullulante
CHAPITRE VII
De l’autre
Côté
Au
mouvement du matériau humain qui va vers le chenil et qui a
sa morale d'ambiance, nous ne pouvons que signifier notre refus le
plus formel.
Mais quelle sorte de refus ? Celui du mandarin ? Les États-Unis,
qui ne cessent pas d'être un baromètre et d'indiquer
avec dix ans d'avance les moeurs en Europe, donnent une image assez
morose du destin vraisemblable de l'intellectuel.
C'est un destin de réfugié. D'une dignité au-dessus
du commun, se tenant à l'écart de la consommation de
masse, déphasé par rapport au système de valeurs
qui jauge les hommes en fonction de leurs gains, méprisé
dans sa condition sociale, roseau pensant meurtri, mais tête
lucide, l'intellectuel américain est une anomalie, une abstraction
vivante, un émigré de l'intérieur, un état
de dérèglement du système et une espèce
condamnée à la disparition.
Au coeur des métropoles, il se lie à quelques semblables
pour éditer une revue confidentielle et former un noyau local
de culture contemplative. Sa vie quotidienne est celle d'un être
humain sur la défensive. Il a beau refuser l'installation de
la T.V. dans son appartement, il a beau préserver le fil de
la songerie et chercher dans tout San Francisco le seul bistrot où
il n'y ait pas de boîte à musique, le flux vient l'assaillir
dans le tunnel des jours.
Et c'est là qu'il présente pour les mass-média
une source d'intérêt. Il a des idées fraîches
qui valent de l'or. Il est doué du sens aigu de l'aliénation.
Avec son oeil critique de mauvais citoyen, il détecte les mythes
et les aberrations comme un compteur Geiger. Ce révolté
passif, il suffit de l'acheter et d'y mettre le prix pour en faire
un auteur cocasse.
Les magazines, le cinéma et les chaînes de télévision
sont donc truffés d'intellectuels passés chez l'adversaire,
en monnayant ce qui était vendable : leur scepticisme et leur
humour. Cela donne la revue "Mad" qui est sans doute drôle,
mais qui sait toujours, comme le bouffon du roi, à quel point
il faut s'arrêter. Cette satire est complice. Elle participe
d'un jeu de filous où l'exigence morale a sombré dans
la distraction. Intégré à la multitude, l'insoumis
pardonné en devient l'amuseur, on l'artiste.
Quant aux autres, à ceux qui ne passent pas le pont d'or et
de merde et qui choisissent le petit groupe, ils forment au meilleur
sens du mot une caste. Leur sort ne se définit pas en termes
économiques. La vieille notion de classes n'a pas de prise
pour rendre compte de leur fraternité morale. Et l'expérience
américaine incite à formuler des pronostics, dont le
moins qu'on puisse dire est qu'ils s'éloignent du marxisme
:
1) Capitaliste ou non, la société industrielle va dans
le sens du nivellement des moeurs, des modes de vie, des états
de conscience. Elle estompe les barrières de classes en produisant
la similitude.
2) Cette similitude engendre son contraire à l'échelle
dérisoire d'une minorité. Des desperados, des voyants,
des anarchistes, des objecteurs de lucidité se situent délibérément
à l'écart des moyennes. Tout les met en demeure, à
chaque instant, de rentrer dans le rang. Ils se trouvent à
contre-courant, dans une société qui les pelote avant
de les pourchasser.
3) La différenciation de quelques petits groupes devient donc
le fruit du hasard. La varlope sociale a buté sur des noeuds
dont la persistance n'est pas explicable dans le langage rudimentaire
de la causalité économique. Il faudrait faire entrer
en ligne de compte des enfances troubles, des révoltes intimes,
des éclairs poétiques, bref un coefficient d'incertitude.
Le mandarinat est l'addition imprévisible de ces refus d'obtempérer.
4) L’exploité était soutenu, dans son malheur
même, par le malheur des autres. Il était transporté
en commun sur le char de l'Histoire. Il rassortissait à la
grande logique du capitalisme et du prolétariat. L'insoumis
est un bourgeon vicieux.
***
Ce qu'on peut contester dans le mandarinat, c'est sa passivité.
L'intellectuel de type américain se condamne à l'auto-défense.
Tel Robinson, il édifie une palissade de madriers contre des
fauves hypothétiques. Il n'a pas le mordant de l'attaque. Il
défère les tabous, les zigotos et les symboles de la
société moderne au tribunal secret de sa conscience.
Quand il élève la voix, ce n'est jamais sur l'essentiel,
par exemple sur l'immondice de la croyance en Dieu. Il se laisse berner
par un certain silence qui n'est pas forcément l'idéal
de la dignité.
Cette réserve aux mains d'ivoire est le revers de la solitude
et cela part d'un état de vaincu d'avance. A quoi bon le défi
et l'injure, quand on a prononcé les mots fatidiques : "L'avenir
ne m'intéresse pas" ? Le mandarin s'abstient parce qu'il
est un otage ou un anachronisme. Il attend d'en finir avec l'existence
et de s'anéantir dans les caresses de l'oubli.
J'avoue qu'il y a quelque tentation à renoncer à toute
lutte. Nous avons derrière nous dix siècles d'utopie
et finalement de déceptions. Rêver d'un monde exemplaire
paraît être dément. Les sociétés
réelles sont un mélange inextricable de positif et de
négatif. Rien n'est satisfaisant, sans les plus fortes réticences.
L’électricité dissipe les coins d'ombre, mais
l'ombre est envahie par l'électricité. La Tchécoslovaquie
se libère des chaussures Bata, mais les Tchèques se
jettent sur les radios à transistors comme les premiers imbéciles
venus. L'utopie sélectionne. Elle choisit le meilleur. Mais
le meilleur est écartelé. Rien ne va comme on l'a voulu.
Dans le concert des faits sociaux, idéal et sordide sont attelés
au même klaxon.
Je pose tout de même, comme un problème de l'an 2000,
celui d'un socialisme à l'envers qui mettrait la puissance
de l’État au service du plaisir et du repos. Il ne s'agirait
plus d’encourager le cycle fécondité-travail,
mais de le ralentir. Le goût de la compétition, qui tient
du sport et du fascisme, serait tourné en dérision.
Des réductions progressives de salaires pénaliseraient
les pères de famille et les avortements se verraient remboursés
par la Sécurité sociale. Les informations perdraient
leur importance et l'on vendrait des journaux anciens pris au hasard
dans les stocks. Privée de crédits, la recherche scientifique
deviendrait la folie provinciale des érudits locaux. Le progrès
technique serait tenu pour suffisant et l'on accorderait moins de
valeur à un complexe sidérurgique qu'à un poème.
Les laboratoires seraient transformés en cafés-concerts
ou en maisons de thé. Les monuments aux morts serviraient d'urinoirs
et les films de la série "Carpe diem" exalteraient
les mille et une faces de l'esprit de jouissance.
Ce monde renversé n'est pas à la portée du capitalisme,
puisque le droit à la paresse et le recul démographique
sont la négation même de la course au profit. Mais il
est viable en régime socialiste, dans une économie maîtresse
de ses décrets, où l'expansion frénétique,
telle qu'on l'a pratiquée jusqu'ici, n'était en somme
que l'une des politiques possibles. Nous n'avons pas le droit d'exclure
à priori une révolution du socialisme aboutissant au
repos bien gagné, à l'arrêt des naissances, à
la vitrification de l'industrie à son niveau présent
et au triomphe du bonheur sur le marathon des plans quinquennaux.
Je sais ce qui s'y oppose : le mythe stalinien de l'abondance toujours
en vue, jamais atteinte, comme le paradis des curés - le mythe
krouchtchevien de la coexistence pacifique et de la concurrence des
blocs - l'influx des représentations mentales, l'imagerie des
bras tendus, les tracteurs souriants, les lendemains des bâtisseurs,
en un mot l'activisme. Nous devons pourtant retenir la mutation radicale
de la pensée marxiste comme une très faible chance de
solution de masse.
***
En attendant, la défensive ne suffit pas. L'aliénation
requiert autre chose qu'une réserve grand seigneur de mandarin
passéiste. La conscience désarmée et drapée
dans son attentisme, comme une collection d'instants lucides, tourne
fatalement au babillage métaphysique sur la réification.
La défensive révèle d'ailleurs une âme
de coupable. Elle implique à l'égard du monde organisé
un sentiment honteux de reconnaissance, qui, fixe des limites à
la trahison. Elle adhère au contrat social, cette canaillerie
juridique qui rend chaque être solidaire des destins du pays
et du malheur des armes, des varices d’Édith Piaf et
du taux d'accroissement du commerce extérieur. Elle participe,
en jouant le rôle de l'abstention respectueuse, à la
farce de l'homme dynamisé par la communauté.
Contre ce dynamisme, il faut donc exalter la plus anti-sociale des
valeurs d'insoumission, je veux dire la paresse. Tout ce qui ressemble
au bonheur passe par l'oisiveté, dont le sens populaire fait
avec à-propos la mère de tous les vices. Rien n'est
plus nécessaire que d'avoir le temps, pour inventer l'amour
et boire la sève du plaisir. Rien n'est plus éclairant
que de vagabonder sur la piste des heures, pour découvrir l'autre
face des choses. Derrière les interdits de la morale chrétienne
et les travaux forcés de l'existence industrielle, derrière
les habitudes qui ont segmenté notre oeil, le réel nous
attend. Encore faut-il que l'aventure franchisse la grande porte du
loisir.
Selon toute vraisemblance, c'est le loisir qui constitue la seule
arme offensive contre l'aliénation technocratique : un loisir
inorganisé ou tellement saturé d'occupations lassantes
(tourisme, sport ...) qu'il produise le contraire de sa fonction sociale,
qu'il distille l'ennui, le merveilleux ennui, et que sur ce terrain
l'être aille à la dérive. L'idée est en
l'air du côté du surréalisme. Elle a été
reprise par les situationnistes, mais dans un contexte aléatoire.
Elle peut fournir - sait-on jamais? - la clé d'une théorie
révolutionnaire où le Lénine du loisir serait
un apprenti sorcier qui déclencherait la fête des bras
croisés
"1) Ne faites rien! 2) Ne faites rien de ce qu'on vous dit de
faire pour occuper le temps où vous ne faites rien", et
qui attendrait la suite.
Quelle suite ? Peut-être une priapée à l'échelle
des continents. En tous cas, le courant coupé dans la génératrice
du couple infâme travail-famille. Nous sommes, je le répète,
au seuil de l'enfer. Sur le radeau de la Méduse, tous les moyens
se valent pour balancer par dessus bord les agités du stakhanovisme,
les inséminateurs de l'esclavage humain, les boy-scouts du
conditionnement.
Il s'agit en définitive de trouver des formes d'attaque qui
perturbent l'ordre établi, colossalement pâteux, et qui
découvrent les points sensibles sous le colloïde des habitudes.
Lorsque 3000 manifestants s'accroupissent sur la chaussée du
boulevard Saint-Germain et que les flics chargent, cela relève
malheureusement, en dernière analyse, d'un folklore de la violence
et de la non-violence où, comme dans les dessins animés,
l'éternel chat poursuit l'éternelle souris. C'est là
qu'il faut avoir une idée provocante, celle-ci par exemple
: que les 3 000 accroupis se débraguettent et se masturbent.
Nul ne peut dire quelle sorte de traumatisme viendra buter alors sur
la conscience collective.
Une morale de l'oisiveté, de l'amour, du désir, de la
voyance, est à la source des idées efficaces. Dans les
pays surdéveloppés, la lutte révolutionnaire
perd ses bases économiques et si l'on veut se différencier
des mandarins boudeurs, des révoltés sans canasson et
des zombies du drapeau rouge, c'est dans ce sens qu'il faut aller,
vers une mise en panique de la surface des choses.
Le cosmonaute à sa charrue laboure la prison du ciel. Plus
que jamais, me semble-t-il, nous sommes attelés. Les routes
qui fuient, les longerons, les vecteurs d'acier, le martèlement
des heures, toute cette agitation ne mène à rien, au
pas bovin de la vitesse, qu'à servir un dieu sourd, muet comme
une carpe, un roi de Carnaval que nous portons en nous, dans la tache
aveugle de l'oeil. Son catéchisme est assommant : "On
n'arrête pas le progrès", "Qui n'avance pas
recule". Nous allons, les bras tendus vers l'avenir comme la
foule de "Métropolis". Par un passage étroit
au milieu du métal, nous entrons dans la sphère qui
est une tête éclatée. Et voilà le mur de
la mort, l'oeuf des motocyclettes où nous hurlons en rond,
mobiles subjugués par un cause sainte, la mobilité.
C'est pourquoi je vous salue, briseurs d'élan. Je vous salue,
saboteurs surréalistes, lynx de lierre, étendards du
plaisir. "Lâchez tout" disait Breton en 1922, dans
une société, qui était pesante comme un rideau
à glands. Ce monde a mugi, il s'enfle, il court à ses
asymptotes et son mouvement n'est pas autre chose qu'une cellule de
condamné, de condamné aux apparences, qui tourne sans
fin autour d'un axe.
Oui, lâchez tout, aujourd'hui comme hier. Lâchez la cage
de fer. Lâchez les graphiques de la production et les discours
au Présidium.
Prenez cette rue grise, cette venelle fendillée qui coule n'importe
où, sous vos fenêtres. Prenez-la et regardez-la. Elle
mène au flamboiement, au crépuscule-aurore, à
l'explosion des formes, à la violence de l'amour. Il ne s'agit
que de fermer vos yeux poncés par l'habitude, pour les rouvrir
sur l'autre côté.
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