CHAPITRE III – LE TEMPS
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Il y a dix mille ans, les systèmes de chasseurs-cueilleurs à travers le monde auraient montré une immense variété de langues et de structures culturelles. Les populations de chasseurs-cueilleurs contemporaines donnent une idée de cette diversité. Les peuples indigènes d'Amérique parlent des centaines de langues, et sont tous très clairs sur les nombreux points qui leur permettent de s'identifier comme des sociétés ou des nations distinctes. Dans les forêts et la toundra arctiques et subarctiques de l'Amérique du Nord, où les conditions sont extrêmes, les paysages vastes et assez uniformes, les sociétés de chasseurs-cueilleurs parlent quantité de dialectes mutuellement inintelligibles qu'on peut répartir en quatre familles de langues, aussi distinctes l'une de l'autre que les langues romanes de l'Europe de l'Ouest des langues bantou de l'Afrique du Sud.
Rien qu'en Californie, les linguistes estiment que les populations aborigènes parlent environ quatre-vingts langues. La variété même des langages des chasseurs-cueilleurs montre que ces systèmes sociaux existent depuis des temps très reculés.
La langue permet une multiplicité d'arrangements familiaux et sociaux, et, en apparence, confère aux individus une infinité de façons de codifier et de transmettre savoir, croyances et idéaux. Cependant, en dépit de cette diversité, on s'aperçoit que tous les chasseurs-cueilleurs ont certaines caractéristiques communes. Elles tiennent à la nature de la relation qu'ils ont avec le monde dans lequel ils vivent. Le bien-être matériel naît de la connaissance de l'environnement plutôt que de sa transformation. De nombreuses formes de chasse et de cueillette reposent sur une gestion des terres qui va de l'écobuage sélectif des forêts au repiquage de racines qui permettront l'année d'après une repousse abondante. Les chasseurs assurent que les animaux n'acceptent d'être tués que si on leur témoigne du respect, dans la vie comme dans la mort. Les rituels et les usages respectueux indiquent donc que les chasseurs et cueilleurs, loin d'être des récoltants passifs, sont bel et bien commis à la tâche complexe d'entretenir le monde qui les entoure, afin que son produit soit abondant. La préoccupation essentielle des systèmes économique et spirituel des chasseurs-cueilleurs est de maintenir le monde naturel en l'état. Et ce qui sous-tend ce point de vue, c'est le postulat selon lequel l'endroit où vit un peuple est idéal: tout changement ne serait donc que pour le pire.
Le profond respect des décisions individuelles est un autre aspect du mode de vie des chasseurs-cueilleurs. Plutôt que des dirigeants, il y a des experts, des hommes et des femmes dont on révère les talents; mais la décision de leur emboîter le pas ou de leur demander conseil relève d'un choix individuel. Le meneur d'une chasse n'ordonne pas aux autres de le suivre ni d'emprunter telle ou telle direction. L'expert(e) fait connaître sa décision; les autres font ensuite leur propre choix et se conforment ou non à son avis. Les normes éthiques et sociales sont fortes, mais ne sont appuyées que d'un minimum de consignes ou de rétributions organisées. La certitude qu'une action humaine se répercute sur le monde des esprits renferme une menace implicite: si l'on manque à montrer le respect requis aux animaux, ou à observer des tabous importants, la famine, la maladie peuvent s'ensuivre. Mais ces règles, et les conséquences de leurs infractions, sont inscrites dans les histoires et les avis des anciens ou, si les choses tournent mal, dans les diagnostics des chamans. Les liens et les communications du chasseur-cueilleur avec le monde des esprits, via ses rêves ou d'autres formes personnelles de vision et d'intuition, sont donc suprêmement importants. Le choix et la liberté sont du ressort de l'individu, dégagés de la hiérarchie sociale.
L'égalitarisme chez les chasseurs-cueilleurs est encore mieux démontré par la façon dont produits et ressources sont partagés. Chaque membre d'un clan, d'une troupe ou d'un village a les mêmes droits sur la récolte ou sur la chasse, dans un vaste territoire; et si un individu ou une famille réussit mieux que les autres, son succès procure de la nourriture à tous. La fierté de la réussite s'exprime par la distribution du produit de la chasse. Cette distribution et le fait d'utiliser le ravitaillement des autres conférant l'une comme l'autre de l'honneur au plus heureux, il y a peu de différence entre le niveau de vie du plus compétent et de celui qui l'est le moins.
Dans cet univers d'individualistes égalitaires, les populations de chasseurs-cueilleurs sont relativement faibles et disséminées. L'indispensable mobilité et la disponibilité des ressources semblent inciter les chasseurs-cueilleurs à limiter leurs effectifs. Les familles ne désirent pas plus de deux enfants en bas âge en même temps, et font donc leur possible pour espacer les naissances d'environ trois ans. D'où l'apparent paradoxe qu'ont remarqué bien des observateurs des sociétés de chasseurs-cueilleurs: un vif amour des enfants, et cependant la facilité avec laquelle parfois, en temps de disette, on use de l'infanticide si un nouveau-né est perçu comme un enfant de trop.
Comme la réussite de la cueillette et de la chasse est liée à la connaissance détaillée d'un territoire spécifique, et comme les ressources de ce territoire sont partagées entre tous ses récoltants, le conservatisme géographique est intrinsèque aux systèmes de chasseurs-cueilleurs. Ils vivent dans leur propre idée du paradis; partir, c'est courir de grands risques. L'augmentation des populations de chasseurs-cueilleurs a en effet conduit à l'extension de leurs territoires et à leur déplacement vers de nouvelles régions; les données archéologiques montrent néanmoins que cette expansion de la population a demandé une longue période. La première diaspora d'Homo sapiens chasseur-cueilleur a pris au moins 100 000 ans, peut-être même 250 000. En comparaison, la diaspora d'Homo sapiens fermier, sur les mêmes distances, et malgré la nécessité de transformer le paysage de chaque nouvelle région, s'est produite en moins d'un dixième de ce temps.
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Mes premières expériences des sociétés de chasseurs-cueilleurs, et les plus intenses, ont eu lieu dans l'Arctique et le Subarctique. Les Inuit, les Dunne-za et les Innu du Labrador et du nord du Québec parlent des langues aussi différentes l'une de l'autre que le sont l'anglais, le japonais et le hongrois. Ils vivent sur des territoires vastes comme l'Europe. Ils possèdent des coutumes, des technologies et des croyances qui leur sont propres, et leurs histoires, anciennes et contemporaines, sont distinctes. Pourtant ils occupent tous des environnements qui connaissent de grandes variations de températures et de longs hivers, et ils vivent tous de la viande et de la fourrure des animaux des régions et des eaux froides. On peut dire que tous ceux avec qui j'ai voyagé, ainsi que tous les endroits où ils m'ont emmené, se trouvaient aux limites du monde habitable. Leurs vies, soumises à des climats et des géographies extrêmes, peuvent donc expliquer qu'ils aient tant en commun, et bien moins avec les systèmes de chasseurs-cueilleurs qui se sont développés dans des régions du monde moins rébarbatives.
L'histoire même des chasseurs et des cueilleurs souligne cette difficulté. Les fermiers et les bergers ont toujours recherché les environnements les plus fertiles - les vallées des fleuves, les rivages accueillants, les sols riches et faciles à travailler. Aussi, partout dans le monde, les chasseurs-cueilleurs ont-ils été chassés de ces endroits, et forcés de vivre dans des régions d'un moindre intérêt aux yeux des nouveaux envahisseurs. Il s'ensuit, comme l'ont montré les anthropologues, que les chasseurs-cueilleurs qui parviennent à survivre le font dans des environnements extrêmes: le Grand Nord glacial, les régions les plus arides de l'outback australien, les zones les plus sèches et les plus impitoyables du Kalahari. Cette réalité renforce le penchant des observateurs extérieurs à dépeindre comme rudes et pauvres les conditions de vie du chasseur-cueilleur. Observateurs qui appartiennent bien entendu à la tradition agricole, selon laquelle un paysage non cultivé est sauvage et donc de peu d'utilité économique - qu'il est, en fait, hors de la culture. Les colons ont souvent soutenu que sans l'agriculture et ses influences «civilisatrices», les vies des chasseurs-cueilleurs étaient «laides, bestiales et courtes».
Pourtant ces chasseurs-cueilleurs se plaisent dans leurs terres, et ont tout à fait confiance dans ce qui constitue pour eux une manne de ressources. Ils ne convoitent pas d'autres terres, ils n'expriment pas le désir de vivre sous les climats plus doux ou dans les paysages plus accueillants qui ont tant d'attrait pour les fermiers et les bergers. Bien entendu, les occupants des régions dans lesquelles les fermiers voyaient de possibles Éden en furent expulsés ou exterminés dès le début d'une forme ou d'une autre de colonisation. C'est ce qui s'est produit en Europe, en Asie, et dans certaines régions des Amériques et d'Afrique, bien avant que les colonisateurs européens ne s'embarquent pour la conquête du monde. Mais ceux qui vivent toujours comme des chasseurs-cueilleurs, ou qui se souviennent de leurs parents et grands-parents qui vivaient ainsi, considèrent que leurs terres sont - ou étaient - les meilleures terres possibles.
De la question de savoir où il a été permis de vivre aux peuples chasseurs découlent d'autres questions, relatives au lieu et au temps. Les cultures qui, en dépit d'un colonialisme intensif, ont subsisté dans le Nouveau Monde, sont fréquemment perçues comme le vivant témoignage du plus ancien des modes de vie. Certains récits populaires de contacts avec des peuples chasseurs sont d'ailleurs souvent présentés comme «un voyage dans l'âge de pierre», une occasion de rencontrer les êtres humains «les plus primitifs». Dans ces récits, la différence entre «eux» et «nous» est potentiellement une comparaison entre deux niveaux d'évolution de l'humanité.
Séjourner dans une société de chasseurs-cueilleurs, c'est en effet passer d'une façon d'être au monde à une autre. De nombreux auteurs, explorateurs, missionnaires et ethnographes, ont raconté les difficultés, l'inspiration, ou la crainte qu'ils ont éprouvées lorsqu'ils avaient la révélation des différences radicales entre le mode de vie du chasseur-cueilleur et le leur. Les missionnaires n'arrivaient pas à saisir pourquoi ces gens recevaient des cadeaux avec des cris de joie et d'excitation, pour ensuite les jeter ou les abandonner en route. Les explorateurs s'étonnaient que les parents ne punissaient ni ne grondaient jamais leurs enfants. Les administrateurs s'interrogeaient sur cette profonde réticence à troquer la condition de «chômeur» d'un chasseur «pauvre» pour un travail qui lui rapporterait un revenu sûr et régulier. Les organisateurs politiques hurlaient de désespoir lorsque des hommes et des femmes qu'ils avaient désignés ou formés comme «dirigeants» restaient attachés à un individualisme anti-politique. Et tout le monde parlait de l'hospitalité et de la générosité qui régnaient même quand les provisions étaient maigres.
Il y avait là des gens dont l'indifférence à l'ordre, aux systèmes, aux hiérarchies, aux disciplines, au matérialisme et aux artifices d'une autre forme de civilisation formaient, aux yeux des colonisateurs, la preuve d'une condition humaine «simple», non évoluée. Des indices de l'hostilité et du dédain des agriculteurs envers les chasseurs-cueilleurs ont été découverts en Amazonie, et dans les Empires incas et aztèques. Le mépris que leurs voisins témoignent aux Pygmées Twa est bien connu, et apparemment endémique. Les bergers et les fermiers de l'Afrique subsaharienne dédaignent et craignent les chasseurs-cueilleurs dont ils ont pris, et continuent de prendre, les terres. L'histoire des peuples qui vivaient dans les forêts de l'Inde, du Sri Lanka et de l'Indonésie est assez similaire. Lors de leurs premières rencontres avec les Bushmen en Afrique du Sud ou les groupes d'Aborigènes en Australie, les Européens ont souvent dit que les «primitifs» étaient à la limite de l'humanité. Dans les Amériques du XIXè et du début du XXe siècle, les coutumes des pionniers, tout comme l'application de la législation aux droits à la terre des peuples indigènes, se fondaient sur une vision de l'évolution humaine selon laquelle les chasseurs-cueilleurs occupaient le bas de l'échelle du développement et les Européens, le sommet. Ce point de vue permettait la dépossession, et même le meurtre, des chasseurs-cueilleurs. La disparition de ces peuples devenait un sous-produit du «progrès», sinon son préalable.
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Le moment où furent reconnues la complexité et l'universalité des systèmes des chasseurs-cueilleurs marqua un tournant quasi révolutionnaire dans l'histoire de l'anthropologie. Certains voyageurs du XVIIIè siècle idéalisaient ces peuples qui vivaient du gibier et de la cueillette des plantes sauvages. L'idée que la chasse était innocente et idyllique, mais aussi arriérée, figurait dans la notion européenne de l'évolution depuis au moins le siècle des Lumières. Ce n'est pas avant les années 60 que parut un tableau systématique et révélateur de l'économie et de la société des chasseurs-cueilleurs: systématique, car les anthropologues reliaient une gamme de cultures qui avaient en commun d'importants facteurs de définition; révélateur, car l'analyse de ces facteurs révélait le génie humain - ce mode de vie comportait une immense sophistication technique et sociale. Loin d'être simples ou primitives, les techniques économiques et culturelles des chasseurs-cueilleurs étaient en fait difficiles à observer et à évaluer, précisément parce qu'elles répondaient à de nombreuses et subtiles exigences de mobilité, de prise de décision et de récolte des ressources. C'était un triomphe de la réussite humaine, triomphe qui montrait comment la plupart des hommes avaient vécu pendant la majeure partie de l'histoire de l'humanité.
Les intellectuels qui défrichèrent ces travaux sur les chasseurs-cueilleurs - James Woodburn de la London School of Economics, Richard Lee de l'Université de Toronto et Marshall Sahlins de l'Université de Chicago - aboutirent, grâce à des études de terrain détaillées et à de mutuels échanges de données, à plusieurs conclusions remarquables. Ils montrèrent que les coutumes des chasseurs-cueilleurs permettaient plus de loisirs que celles des systèmes agricoles, tout en procurant à la majorité des individus, la plupart du temps, un bon approvisionnement en denrées hautement nutritives. Quantité de ces découvertes furent mises en commun lors d'une conférence à Chicago en 1968, dont on publia les débats sous le titre Man the Hunter, un livre d'une importance considérable dans l'histoire des sciences sociales. En 1972, Marshall Sahlins publiait plusieurs essais sur l'anthropologie économique sous le titre de Stone Age Economics. Le premier de ces essais, « The Original Affluent Society» ("La première société d'abondance"), résumait les principales découvertes en train d'émerger du champ des recherches anthropologiques: avec des petites populations, des besoins réduits et une bonne connaissance d'un territoire spécifique, les êtres humains parvenaient à bien se nourrir, profiter de nombreux loisirs et jouir d'une excellente santé physique et mentale. Le stéréotype fondateur de l'évolution sociale de l'humanité était plus que contesté ou sapé: il était renversé.
Mais en dépit de toute leur force et de leur autorité, ces nouvelles données sur les chasseurs-cueilleurs ne modifièrent ni le débat sur les droits à la terre, ni les arrêts des tribunaux. Ceux qui se battaient, pendant les années 70, 80 et 90, pour les droits des Inuit, des Dene, des Hadza, des San et d'autres encore ont pu constater que les préjugés et les stéréotypes des sociétés dominantes ne cédaient toujours pas face à la nouvelle anthropologie des chasseurs-cueilleurs.
En réalité, aller dans une société de chasseurs-cueilleurs à la fin du XXè siècle suscitait un état d'esprit complexe, et pouvait désorienter. Les prouesses de ces peuples, dans la connaissance de leurs territoires et leur expertise à recueillir ses ressources, étaient bien visibles. Leur histoire orale ajoutait, à leur propre opinion sur leur «abondance originelle», le désespoir qu'ils éprouvaient à voir leurs droits violés. Mais les anthropologues et les autres observateurs extérieurs qui travaillaient ainsi rassemblaient ces faits en sachant qu'ils seraient probablement mal compris. Toutes ces observations passionnantes ne faisaient qu'ébrécher, et encore, les vieux préjugés sur les chasseurs-cueilleurs. C'était comme être un scientifique dans un monde qui refusait la science. Les opposants aux droits et aux réclamations des chasseurs-cueilleurs soutenaient toujours qu'un visiteur chez ces peuples se trouvait bel et bien dans un recoin éloigné, et condamné d'avance, de la préhistoire humaine.
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