Paul Lafargue
Éloge de la paresse

-
Paul Lafargue est-il fidèle à ses idées ? ", demandait
en 1911 à sa femme, Laura Marx, Nadej Kroupskaïa, épouse
de Vladimir Ilitch Oulianov (Lénine).
- Plus que vous ne le pensez, répondit la fille de l’auteur
du Capital …
Trois semaines plus tard, l'exilée russe apprit que Paul et Laura
Lafargue s'étaient suicidés dans leur petite maison de Draveil,
dans la nuit du 26 au 27 novembre 1911.
Le couple mythique du socialisme français, se refusant à vieillir
et à subir l'outrage des ans, les deux époux avaient décidé
de mettre un terme à leurs jours.
1.
UN DOGME DÉSASTREUX
- Paressons en toutes choses,
hormis en aimant et en buvant,
hormis en paressant." LESSING
Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations
où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne
à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis des
siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l'amour
du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu'à l'épuisement
des forces vitales de l'individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir
contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes,
les moralistes, ont sacro-sanctifié le travail. Hommes aveugles et bornés,
ils ont voulu être plus sages que leur Dieu; hommes faibles et méprisables,
ils ont voulu réhabiliter ce que leur Dieu avait maudit. Moi, qui ne
professe pas d'être chrétien, économe et moral, j'en appelle
de leur jugement à celui de leur Dieu; des prédications de leur
morale religieuse, économique, libre penseuse, aux épouvantables
conséquences du travail dans la société capitaliste.
Dans la société capitaliste, le travail
est la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de
toute déformation organique. Comparez le pur-sang des écuries
de Rothschild, servi par une valetaille de bimanes, à la lourde brute
des fermes normandes, qui laboure la terre, chariote le fumier, engrange la
moisson. Regardez le noble sauvage que les missionnaire du commerce et les commerçants
de la religion n'ont pas encore corrompu avec le christianisme, la syphilis
et le dogme du travail, et regardez ensuite nos misérables servants de
machines .(note 1)
Quand, dans notre Europe civilisée, on veut retrouver une trace de beauté
native de l'homme, il faut l'aller chercher chez les nations où les préjugés
économiques n'ont pas encore déraciné la haine du travail.
L’Espagne, qui, hélas ! dégénère, peut encore
se vanter de posséder moins de fabriques que nous de prisons et de casernes;
mais l'artiste se réjouit en admirant le hardi Andalou, brun comme des
castagnes, droit et flexible comme une tige d'acier; et le coeur de l'homme
tressaille en entendant le mendiant, superbement drapé dans sa capa trouée,
traiter d'amigo des ducs d'Ossuna. Pour l'espagnol, chez qui l'animal primitif
n'est pas atrophié, le travail est le pire des esclavages . Les Grecs
de la grande époque n'avaient, eux aussi, que du mépris pour le
travail : aux esclaves seuls il était permis (permis!) de travailler
: l'homme libre ne connaissait que les exercices corporels et les jeux de l'intelligence.
C'était aussi le temps où l'on marchait et respirait dans un peuple
d’Aristote, de Phidias, d’Aristophane; c'était le temps où
une poignée de braves écrasait à Marathon les hordes de
l’Asie qu'Alexandre allait bientôt conquérir. Les philosophes
de l’antiquité enseignaient le mépris du travail cette dégradation
de l’homme libre: les poètes chantaient la paresse, ce présent
des Dieux: 0 Melibæ, Deus nobis hæc otia fecit .
Christ, dans son discours sur la montagne, prêcha la paresse : "Contemplez
la croissance des lis des champs, ils ne travaillent ni ne filent, et cependant,
je vous le dis, Salomon, dans toute sa gloire, n'a pas été plus
brillamment vêtu".
Jéhovah, le dieu barbu et rébarbatif, donna à ses adorateurs
le suprême l’exemple de la paresse idéale: après six
jours de travail, il se reposa pour l'éternité.
Par contre, quelles sont les races pour qui le travail est une nécessité
organique?
Les Auvergnats; les Écossais, ces Auvergnats des îles Britanniques;
les Gallegos, ces Auvergnats de l'Espagne; les Poméraniens, ces Auvergnats
de l'Allemagne; les Chinois, ces Auvergnats de l’Asie. Dans notre société,
quelles sont les classes qui aiment le travail pour le travail ? Les paysans
propriétaires, les petits-bourgeois, les uns courbés sur leurs
terres, les autres acoquinés dans leurs boutiques, se remuent comme la
taupe dans sa galerie souterraine, et jamais ne se redressent pour regarder
à loisir la nature.
Et cependant, le prolétariat, la grande classe qui embrasse tous les
producteurs des nations civilisées, la classe qui, en s’émancipant,
émancipera l'humanité du travail servile et fera de l'animal humain
un être libre, le prolétariat trahissant ses instincts, méconnaissant
sa mission historique, s'est laissé pervertir par le dogme du travail.
Rude et terrible a été son châtiment. Toutes les misères
individuelles et sociales sont nées de sa passion pour le travail.
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2. BÉNÉDICTIONS DU TRAVAIL
En 1770 parut, à
Londres, un écrit anonyme intitulé : An Essay on Trade and Commerce.
Il fit à l'époque un certain bruit. Son auteur, grand philanthrope,
s'indignait de ce que "la plèbe manufacturière d’Angleterre
s'était mis dans la tête l'idée fixe qu'en qualité
d'Anglais, tous les individus qui la composent ont, par droit de naissance,
le privilège d'être plus libres et plus indépendants que
les ouvriers de n'importe quel autre pays de l'Europe. Cette idée peut
avoir son utilité pour les soldats dont elle stimule la bravoure; mais
moins les ouvriers des manufactures en sont imbus, mieux cela vaut pour eux-mêmes
et pour l’État. Des ouvriers ne devraient jamais se tenir pour
indépendants de leurs supérieurs. Il est extrêmement dangereux
d'encourager de pareils engouements dans un État commercial comme le
nôtre, où, peut-être, les sept huitièmes de la population
n'ont que peu ou pas de propriété. La cure ne sera pas complète
tant que nos pauvres de l'industrie ne se résigneront pas à travailler
six jours pour la même somme qu'ils gagnent maintenant en quatre".
Ainsi, près d'un siècle avant Guizot, on prêchait ouvertement
à Londres le travail comme un frein aux nobles passions de l'homme.
"Plus mes peuples travailleront, moins il y aura de vices, écrivait
d'Ostende, le 5 mai 1807, Napoléon. Je suis l'autorité et je serais
disposé à ordonner que le dimanche, passé l'heure des offices,
les boutiques fussent ouvertes et les ouvriers rendus à leur travail."
Pour extirper la paresse et courber les sentiments de fierté et d'indépendance
qu'elle engendre, l'auteur de l'Essay on Trade proposait d'incarcérer
les pauvres dans les maisons idéales du travail (ideal workhouses) qui
deviendraient "des maisons de terreur où l'on ferait travailler
quatorze heures par jour, de telle sorte que, le temps des repas soustrait,
il resterait douze heures de travail pleines et entières".
Douze heures de travail par jour, voilà l'idéal
des philanthropes et des moralistes du XVIIIe siècle. Que nous avons
dépassé ce nec plus ultra ! Les ateliers modernes sont devenus
des maisons idéales de correction où l'on incarcère les
masses ouvrières, où l'on condamne aux travaux forcés pendant
douze et quatorze heures, non seulement les hommes, mais les femmes et les enfants (note 2) ! Et dire que les fils des héros
de la Terreur se sont laissé dégrader par la religion du travail
au point d'accepter après 1848, comme une conquête révolutionnaire,
la loi qui limitait à douze heures le travail dans les fabriques; ils
proclamaient, comme un principe révolutionnaire, le droit au travail.
Honte au prolétariat français ! Des esclaves seuls eussent été
capables d'une telle bassesse. Il faudrait vingt ans de civilisation capitaliste
à un Grec des temps héroïques pour concevoir un tel avilissement.
Et si les douleurs du travail forcé, si les tortures de la faim se sont
abattues sur le prolétariat, plus nombreuses que les sauterelles de la
Bible, c'est lui qui les a appelées.
Ce travail, qu'en juin 1848 les ouvriers réclamaient les armes à
la main, ils l'ont imposé à leurs familles, ils ont livré,
aux barons de l'industrie, leurs femmes et leurs enfants. De leurs propres mains,
ils ont démoli leur foyer domestique; de leurs propres mains, ils ont
tari le lait de leurs femmes; les malheureuses, enceintes et allaitant leurs
bébés, ont dû aller dans les mines et les manufactures tendre
l'échine et épuiser leurs nerfs; de leurs propres mains, ils ont
brisé la vie et la vigueur de leurs enfants. - Honte aux prolétaires!
Où sont ces commères dont parlent nos fabliaux et nos vieux contes,
hardies au propos, franches de la gueule, amantes de la dive bouteille ? Où
sont ces luronnes, toujours trottant, toujours cuisinant, toujours chantant,
toujours semant la vie en engendrant la joie, enfantant sans douleurs des petits
sains et vigoureux ? ... Nous avons aujourd'hui les filles et les femmes de
fabrique, chétives fleurs aux pâles couleurs, au sang sans rutilance,
à l'estomac délabré, aux membres alanguis! ... Elles n’ont
jamais connu le plaisir robuste et ne sauraient raconter gaillardement comment
l'on cassa leur coquille. Et les enfants! Douze heures de travail aux enfants.
0 misère!… Mais tous les Jules Simon de l’académie
des sciences morales et politiques, tous les Germinys de la jésuiterie,
n'auraient pu inventer un vice plus abrutissant pour l'intelligence des enfants,
plus corrupteur de leurs instincts, plus destructeur de leur organisme que le
travail dans l'atmosphère viciée de l'atelier capitaliste.
Notre époque est, dit-on, le siècle du travail; il est en effet
le siècle de la douleur, de la misère et de la corruption.
Et cependant les philosophes, les économistes bourgeois, depuis le péniblement
confus Auguste Comte, jusqu'au ridiculement clair Leroy-Beaulieu : les gens
de lettres bourgeois, depuis le charlatanesquement romantique Victor Hugo, jusqu'au
naïvement grotesque Paul de Kock, tous ont entonné des chants nauséabonds
en l'honneur du dieu Progrès, le fils aîné du Travail. À
les entendre, le bonheur allait régner sur la terre : déjà
on en sentait la venue. Ils allaient dans les siècles passés fouiller
la poussière et la misère féodales pour rapporter de sombres
repoussoirs aux délices des temps présents.
Nous ont-ils fatigués, ces repus, ces satisfaits, naguère encore
membres de la domesticité des grands seigneurs, aujourd'hui valets de
plume de la bourgeoisie, grassement rentés; nous ont-ils fatigués
avec le paysan du rhétoricien La Bruyère ? Eh bien! voici le brillant
tableau des jouissances prolétariennes en l'an de progrès capitaliste
1840, peint par un des leurs, par le Dr Villermé, membre de l’Institut,
le même qui, en 1848, fit partie de cette société de savants
(Thiers, Cousin, Passy, Blanqui, l'académicien, en étaient) qui
propagea dans les masses les sottises de l’économie et de la morale
bourgeoises.
C’est de l'Alsace manufacturière que parle le Dr Villermé,
de l'Alsace des Kestner, des Dollfus, ces fleurs de la philanthropie et du républicanisme
industriel. Mais avant que le docteur ne dresse devant nous le tableau des misères
prolétariennes, écoutons un manufacturier alsacien, M. Th. Mieg,
de la maison Dollfus, Mieg et Cie, dépeignant la situation de l'artisan
de l'ancienne industrie:
"A Mulhouse, il y a cinquante ans (en 1813, alors que la moderne industrie
mécanique naissait), les ouvriers étaient tous enfants du sol,
habitant la ville et les villages environnants et possédant presque tous
une maison et souvent un petit champ."
C'était l'âge d'or du travailleur. Mais, alors, l'industrie alsacienne
n'inondait pas le monde de ses cotonnades et n'emmillionnait pas ses Dolfus
et ses Koechlin. Mais vingt-cinq ans après, quand Villermé visita
l’AIsace, le Minotaure moderne, l'atelier capitaliste, avait conquis le
pays; dans sa boulimie de travail humain, il avait arraché les ouvriers
de leurs foyers pour mieux les tordre et pour mieux exprimer le travail qu'ils
contenaient. C'était par milliers que les ouvriers accouraient au sifflement
de la machine.
"Un grand nombre, dit Villermé, cinq mille sur dix-sept mille, étaient
contraints, par la cherté des loyers, à se loger dans les villages
voisins. Quelques-uns habitaient à deux lieues et quart de la manufacture
où ils travaillaient.
"À Mulhouse, à Dornach, le travail commençait à
cinq heures du matin et finissait à cinq heures du soir, été
comme hiver. [... ] Il faut les voir arriver chaque matin en ville et partir
chaque soir. Il y a parmi eux une multitude de femmes pâles, maigres,
marchant pieds nus au milieu de la boue et qui, à défaut de parapluie,
portent, renversés sur la tête, lorsqu'il pleut ou qu'il neige,
leurs tabliers ou jupons de dessus pour se préserver la figure et le
cou, et un nombre plus considérable de jeunes enfants non moins sales,
non moins hâves, couverts de haillons, tout gras de l'huile des métiers
qui tombe sur eux pendant qu'ils travaillent. Ces derniers, mieux préservés
de la pluie par l'imperméabilité de leurs vêtements, n'ont
même pas au bras, comme les femmes dont on vient de parler, un panier
où sont les provisions de la journée; mais ils portent à
la main, ou cachent sous leur veste ou comme ils peuvent, le morceau de pain
qui doit les nourrir jusqu'à l'heure de leur rentrée à
la maison.
"Ainsi, à la fatigue d'une journée démesurément
longue, puisqu'elle a au moins quinze heures, vient se joindre pour ces malheureux
celle des allées et venues si fréquentes, si pénibles.
Il résulte que le soir ils arrivent chez eux accablés par le besoin
de dormir, et que le lendemain ils sortent avant d'être complètement
reposés pour se trouver à l'atelier à l'heure de l'ouverture."
Voici maintenant les bouges où s'entassaient ceux qui logeaient en ville
:
"J'ai vu à Mulhouse, à Dornach et dans des maisons voisines,
de ces misérables logements où deux familles couchaient chacune
dans un coin, sur la paille jetée sur le carreau et retenue par deux
planches... Cette misère dans laquelle vivent les ouvriers de l'industrie
du coton dans le département du Haut-Rhin est si profonde qu'elle produit
ce triste résultat que, tandis que dans les familles des fabricants négociants,
drapiers, directeurs d'usine, la moitié des enfants atteint la vingt
et unième année, cette même moitié cesse d'exister
avant deux ans accomplis dans les familles de tisserands et d'ouvriers de filatures
de coton."
Et, parlant du travail de l'atelier, Villermé ajoute:
"Ce n'est pas là un travail, une tâche, c'est une torture,
et on l'inflige à des enfants de six à huit ans. C'est ce long
supplice de tous les jours qui mine principalement les ouvriers dans les filatures
de coton."
Et, à propos de la durée du travail, Villermé observait
que les forçats des bagnes ne travaillaient que dix heures, les esclaves
des Antilles neuf heures en moyenne, tandis qu'il existait dans la France qui
avait fait la Révolution de 89, qui avait proclamé les pompeux
Droits de l'homme, des manufactures où la journée était
de seize heures, sur lesquelles on accordait aux ouvriers une heure et demie
pour les repas.
Ô misérable avortement des principes révolutionnaires
de la bourgeoisie ! ô lugubre présent de son dieu Progrès!
Les philanthropes acclament bienfaiteur de l'humanité ceux qui, pour
s'enrichir en fainéantant, donnent du travail aux pauvres; mieux vaudrait
semer la peste, empoisonner les sources que d'ériger une fabrique au
milieu d'une population rustique. Introduisez le travail de fabrique, et adieu
joie, santé, liberté; adieu tout ce qui fait la vie belle et digne
d'être vécue (note 3).
Et les économistes s'en vont répétant aux ouvriers: Travaillez
pour augmenter la fortune sociale! et cependant un économiste, Destutt
de Tracy, leur répond:
"Les nations pauvres, c'est là où le peuple est à
son aise; les nations riches, c'est là où il est ordinairement
pauvre."
Et son disciple Cherbuliez de continuer:
"Les travailleurs eux-mêmes, en coopérant à l'accumulation
des capitaux productifs, contribuent à l'événement qui,
tôt ou tard, doit les priver d'une partie de leur salaire."
Mais, assourdis et idiotisés par leurs propres hurlements, les économistes
de répondre: Travaillez, travaillez toujours pour créer votre
bien-être ! Et, au nom de la mansuétude chrétienne, un prêtre
de l’Église anglicane, le révérend Townshend, psalmodie
: Travaillez, travaillez nuit et jour; en travaillant vous faites croître
votre misère, et votre misère nous dispense de vous imposer le
travail par la force de la loi. L’imposition légale du travail
"donne trop de peine, exige trop de violence et fait trop de bruit; la
faim, au contraire, est non seulement une pression paisible, silencieuse, incessante,
mais comme le mobile le plus naturel du travail et de l'industrie, elle provoque
aussi les efforts les plus puissants".
Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale
et vos misères individuelles, travaillez, travaillez, pour que, devenant
plus pauvres, vous ayez plus de raisons de travailler et d'être misérables.
Telle est la loi inexorable de la production capitaliste.
Parce que, prêtant l'oreille aux fallacieuses paroles des économistes,
les prolétaires se sont livrés corps et âme au vice du travail,
ils précipitent la société tout entière dans ces
crises industrielles de surproduction qui convulsent l'organisme social. Alors,
parce qu'il y a pléthore de marchandises et pénurie d'acheteurs,
les ateliers se ferment et la faim cingle les populations ouvrières de
son fouet aux mille lanières. Les prolétaires, abrutis par le
dogme du travail, ne comprenant pas que le surtravail qu'ils se sont infligé
pendant le temps de prétendue prospérité est la cause de
leur misère présente, au lieu de courir au grenier à blé
et de crier : "Nous avons faim et nous voulons manger!… Vrai, nous
n'avons pas un rouge liard, mais tout gueux que nous sommes, c'est nous cependant
qui avons moissonné le blé et vendangé le raisin..."
Au lieu d'assiéger les magasins de M. Bonnet, de Jujurieux, l'inventeur
des couvents industriels, et de clamer : "Monsieur Bonnet, voici vos ouvrières
ovalistes, moulineuses, fileuses, tisseuses, elles grelottent sous leurs cotonnades
rapetassées à chagriner l'oeil d'un juif, et, cependant, ce sont
elles qui ont filé et tissé les robes de soie des cocottes de
toute la chrétienté. Les pauvresses, travaillant treize heures
par jour, n'avaient pas le temps de songer à la toilette; maintenant,
elles chôment et peuvent faire du frou-frou avec les soieries qu'elles
ont ouvrées. Dès qu'elles ont perdu leurs dents de lait, elles
se sont dévouées à votre fortune et ont vécu dans
l'abstinence; maintenant, elles ont des loisirs et veulent jouir un peu des
fruits de leur travail.
Allons, Monsieur Bonnet, livrez vos soieries, M. Harmel fournira ses mousselines,
M. Pouyer-Quertier ses calicots, M. Pinet ses bottines pour leurs chers petits
pieds froids et humides... Vêtues de pied en cap et fringantes, elles
vous feront plaisir à contempler. Allons, pas de tergiversations - vous
êtes l'ami de l'humanité, n'est-ce pas, et chrétien par-dessus
le marché? - Mettez à la disposition de vos ouvrières la
fortune qu'elles vous ont édifiée avec la chair de leur chair.
Vous êtes ami du commerce ? - Facilitez la circulation des marchandises;
voici des consommateurs tout trouvés; ouvrez-leur des crédits
illimités. Vous êtes bien obligé d'en faire à des
négociants que vous ne connaissez ni d’Adam ni d’Eue, qui
ne vous ont rien donné, même pas un verre d'eau. Vos ouvrières
s'acquitteront comme elles le pourront : si, au jour de l'échéance,
elles gambettisent et laissent protester leur signature, vous les mettrez en
faillite, et si elles n'ont rien à saisir, vous exigerez quelles vous
paient en prières : elles vous enverront en paradis, mieux que vos sacs
noirs, au nez gorgé de tabac."
Au lieu de profiter des moments de crise pour une distribution générale
des produits et un gaudissement universel, les ouvriers, crevant de faim, s'en
vont battre de leur tête les portes de l'atelier. Avec des figures hâves,
des corps amaigris, des discours piteux, ils assaillent les fabricants: "Bon
M. Chagot, doux M. Schneider, donnez-nous du travail, ce n'est pas la faim,
mais la passion du travail qui nous tourmente!" - Et ces misérables,
qui ont à peine la force de se tenir debout, vendent douze et quatorze
heures de travail deux fois moins cher que lorsqu'ils avaient du pain sur la
planche. Et les philanthropes de l'industrie de profiter des chômages
pour fabriquer à meilleur marché.
Si les crises industrielles suivent les périodes de surtravail aussi
fatalement que la nuit le jour, traînant après elles le chômage
forcé et la misère sans issue, elles amènent aussi la banqueroute
inexorable. Tant que le fabricant a du crédit, il lâche la bride
à la rage du travail, il emprunte et emprunte encore pour fournir la
matière première aux ouvriers. Il fait produire, sans réfléchir
que le marché s'engorge et que, si ses marchandises n'arrivent pas à
la vente, ses billets viendront à l'échéance. Acculé,
il va implorer le juif, il se jette à ses pieds, lui offre son sang,
son honneur. - Un petit peu d'or ferait mieux mon affaire, répond le
Rothschild, vous avez 20 000 paires de bas en magasin, ils valent vingt sous,
je les prends à quatre sous. Les bas obtenus, le juif les vend six et
huit sous, et empoche les frétillantes pièces de cent sous qui
ne doivent rien à personne : mais le fabricant a reculé pour mieux
sauter. Enfin la débâcle arrive et les magasins dégorgent;
on jette alors tant de marchandises par la fenêtre, qu'on ne sait comment
elles sont entrées par la porte. C'est par centaines de millions que
se chiffre la valeur des marchandises détruites; au siècle dernier,
on les brûlait ou on les jetait à l'eau.
Mais avant d'aboutir à cette conclusion, les fabricants parcourent le
monde en quête de débouchés pour les marchandises qui s'entassent;
ils forcent leur gouvernement à s'annexer des Congo, à s'emparer
des Tonkin, à démolir à coups de canon les murailles de
la Chine, pour y écouler leurs cotonnades. Aux siècles derniers,
c'était un duel à mort entre la France et l’Angleterre,
à qui aurait le privilège exclusif de vendre en Amérique
et aux Indes. Des milliers d'hommes jeunes et vigoureux ont rougi de leur sang
les mers, pendant les guerres coloniales des XVI, XVII et XVIIIes siècles.
Les capitaux abondent comme les marchandises. Les financiers ne savent plus
où les placer; ils vont alors chez les nations heureuses qui lézardent
au soleil en fumant des cigarettes, poser des chemins de fer, ériger
des fabriques et importer la malédiction du travail. Et cette exportation
de capitaux français se termine un beau matin par des complications diplomatiques
: en Égypte, la France, l’Angleterre et l'Allemagne étaient
sur le point de se prendre aux cheveux pour savoir quels usuriers seraient payés
les premiers; par des guerres du Mexique où l'on envoie les soldats français
faire le métier d'huissier pour recouvrer de mauvaises dettes.
Ces misères individuelles et sociales, pour grandes et innombrables qu'elles
soient, pour éternelles qu'elles paraissent, s'évanouiront comme
les hyènes et les chacals à l'approche du lion, quand le prolétariat
dira : "Je le veux." Mais pour qu'il parvienne à la conscience
de sa force, il faut que le prolétariat foule aux pieds les préjugés
de la morale chrétienne, économique, libre penseuse; il faut qu'il
retourne à ses instincts naturels, qu'il proclame les Droits de la paresse,
mille et mille fois plus nobles et plus sacrés que les phtisiques Droits
de l'homme, concoctés par les avocats métaphysiciens de la révolution
bourgeoise; qu'il se contraigne à ne travailler que trois heures par
jour, à fainéanter et bombancer le reste de la journée
et de la nuit.
Jusqu'ici, ma tâche a été facile, je n'avais qu'à
décrire des maux réels bien connus de nous tous, hélas!
Mais convaincre le prolétariat que la parole qu'on lui a inoculée
est perverse, que le travail effréné auquel il s'est livré
dès le commencement du siècle est le plus terrible fléau
qui ait jamais frappé l'humanité, que le travail ne deviendra
un condiment de plaisir de la paresse, un exercice bienfaisant à l'organisme
humain, une passion utile à l'organisme social que lorsqu'il sera sagement
réglementé et limité à un maximum de trois heures
par jour, est une tâche ardue au-dessus de mes forces; seuls des physiologistes,
des hygiénistes, des économistes communistes pourraient l'entreprendre.
Dans les pages qui vont suivre, je me bornerai à démontrer qu'étant
donné les moyens de production modernes et leur puissance reproductive
illimitée, il faut mater la passion extravagante des ouvriers pour le
travail et les obliger à consommer les marchandises qu'ils produisent.
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3. CE QUI SUIT LA SURPRODUCTION
Un poète grec
du temps de Cicéron, Antipatros, chantait ainsi l'invention du moulin
à eau (pour la mouture du grain) : il allait émanciper les femmes
esclaves et ramener l'âge d'or : "Épargnez le bras qui fait
tourner la meule, ô meunières, et dormez paisiblement! Que le coq
vous avertisse en vain qu'il fait jour! Dao a imposé aux nymphes le travail
des esclaves et les voilà qui sautillent allègrement sur la roue
et voilà que l'essieu ébranlé roule avec ses rais, faisant
tourner la pesante pierre roulante. Vivons de la vie de nos pères et
oisifs réjouissons-nous des dons que la déesse accorde."
Hélas ! les loisirs que le poète païen annonçait ne
sont pas venus; la passion aveugle, perverse et homicide du travail transforme
la machine libératrice en instrument d'asservissement des hommes libres
-. sa productivité les appauvrit.
Une bonne ouvrière ne fait avec le fuseau que cinq mailles à la
minute, certains métiers circulaires à tricoter en font trente
mille dans le même temps. Chaque minute à la machine équivaut
donc à cent heures de travail de l'ouvrière; ou bien chaque minute
de travail de la machine délivre à l'ouvrière dix jours
de repos. Ce qui est vrai pour l'industrie du tricotage est plus ou moins vrai
pour toutes les industries renouvelées par la mécanique moderne.
Mais que voyons-nous ? A mesure que la machine se perfectionne et abat le travail
de l'homme avec une rapidité et une précision sans cesse croissantes,
l'ouvrier, au lieu de prolonger son repos d'autant, redouble d'ardeur, comme
s'il voulait rivaliser avec la machine. Ô concurrence absurde et meurtrière!
Pour que la concurrence de l'homme et de la machine prît
libre carrière, les prolétaires ont aboli les sages lois qui limitaient
le travail des artisans des antiques corporations; ils ont supprimé les
jours fériés (note 4). Parce
que les producteurs d'alors ne travaillaient que cinq jours sur sept, croient-ils
donc, ainsi que le racontent les économistes menteurs, qu’ils ne
vivaient que d'air et d'eau fraîche ? Allons donc! Ils avaient des loisirs
pour goûter les joies de la terre, pour faire l'amour et rigoler; pour
banqueter joyeusement en l'honneur du réjouissant dieu de la Fainéantise.
La morose Angleterre, encagotée dans le protestantisme, se nommait alors
la "joyeuse Angleterre" (Merry England). Rabelais, Quevedo, Cervantès,
les auteurs inconnus des romans picaresques, nous font venir l'eau à
la bouche avec leurs peintures de ces monumentales ripailles dont on se régalait
alors entre deux batailles et deux dévastations, et dans lesquelles tout
allait par escuelles -. Jordaens et l'école flamande les ont écrites
sur leurs toiles réjouissantes.
Sublimes estomacs gargantuesques, qu'êtes-vous devenus? Sublimes cerveaux
qui encercliez toute la pensée humaine, qu'êtes-vous devenus ?
Nous sommes bien amoindris et bien dégénérés. La
vache enragée, la pomme de terre, le vin fuchsiné et le schnaps
prussien savamment combinés avec le travail forcé ont débilité
nos corps et rapetissé nos esprits. Et c'est alors que l'homme rétrécit
son estomac et que la machine élargit sa productivité, c'est alors
que les économistes nous prêchent la théorie malthusienne,
la religion de l'abstinence et le dogme du travail ? Mais il faudrait leur arracher
la langue et la jeter aux chiens.
Parce que la classe ouvrière, avec sa bonne foi simpliste, s'est laissé
endoctriner, parce que, avec son impétuosité native, elle s'est
précipitée en aveugle dans le travail et l'abstinence, la classe
capitaliste s'est trouvée condamnée à la paresse et à
la jouissance forcée, à l'improductivité et à la
surconsommation. Mais, si le surtravaiI de l'ouvrier meurtrit sa chair et tenaille
ses nerfs, il est aussi fécond en douleurs pour le bourgeois.
L’abstinence à laquelle se condamne la classe productive oblige
les bourgeois à se consacrer à la surconsommation des produits
qu'elle manufacture désordonnément. Au début de la production
capitaliste, il y a un ou deux siècles de cela, le bourgeois était
un homme rangé, de moeurs raisonnables et paisibles; il se contentait
de sa femme ou à peu près; il ne buvait qu'à sa soif et
ne mangeait qu'à sa faim. Il laissait aux courtisans et aux courtisanes
les nobles vertus de la vie débauchée. Aujourd'hui, il n'est fils
de parvenu qui ne se croie tenu de développer la prostitution et de mercurialiser
son corps pour donner un but au labeur que s’imposent les ouvriers des
mines de mercure; il n'est bourgeois qui ne s'empiffre de chapons truffés
et de lafite navigué, pour encourager les éleveurs de La Flèche
et les vignerons du Bordelais. A ce métier, l'organisme se délabre
rapidement, les cheveux tombent, les dents se déchaussent, le tronc se
déforme, le ventre s'entripaille, la respiration s'embarrasse, les mouvements
s'alourdissent, les articulations s'ankylosent, les phalanges se nouent. D'autres,
trop malingres pour supporter les fatigues de la débauche, mais dotés
de la bosse du prudhommisme, dessèchent leur cervelle comme les Garnier
de l'économie politique, les Acollas de la philosophie juridique, à
élucubrer de gros livres soporifiques pour occuper les loisirs des compositeurs
et des imprimeurs.
Les femmes du monde vivent une vie de martyr. Pour essayer et faire valoir les
toilettes féeriques que les couturières se tuent à bâtir,
du soir au matin elles font la navette d'une robe dans une autre; pendant des
heures, elles livrent leur tête creuse aux artistes capillaires qui, à
tout prix, veulent assouvir leur passion pour l'échafaudage des faux
chignons. Sanglées dans leurs corsets, à l'étroit dans
leurs bottines, décolletées à faire rougir un sapeur, elles
tournoient des nuits entières dans leurs bals de charité afin
de ramasser quelques sous pour le pauvre monde. Saintes âmes !
Pour remplir sa double fonction sociale de non-producteur et de sur-consommateur,
le bourgeois dut non seulement violenter ses goûts modestes, perdre ses
habitudes laborieuses d'il y a deux siècles et se livrer au luxe effréné,
aux indigestions truffées et aux débauches syphilitiques, mais
encore soustraire au travail productif une masse énorme d'hommes afin
de se procurer des aides.
Voici quelques chiffres qui prouvent combien colossale est cette déperdition
de forces productives: "D'après le recensement de 1861, la population
de l'Angleterre et du pays de Galles comprenait 20 066 224 personnes, dont 9
776 259 du sexe masculin et 10 289 965 du sexe féminin. Si l'on en déduit
ce qui est trop vieux ou trop jeune pour travailler, les femmes, les adolescents
et les enfants improductifs, puis les professions idéologiques telles
que gouvernement, police, clergé, magistrature, armée, savants,
artistes, etc., ensuite les gens exclusivement occupés à manger
le travail d'autrui, sous forme de rente foncière, d'intérêts,
de dividendes, etc., et enfin les pauvres, les vagabonds, les criminels, etc.,
il reste en gros huit millions d'individus des deux sexes et de tout âge,
y compris les capitalistes fonctionnant dans la production, le commerce, la
finance, etc. Sur ces huit millions, on compte :
"Travailleurs agricoles (y compris bergers, valets et filles de ferme,
habitant chez le fermier): 098 261;
"Ouvriers des fabriques de coton, de laine, de worsted, de lin, de chanvre,
de soie, de dentelle et ceux des métiers à bras: 642 607;
"Ouvriers des mines de charbon et de métal : 565 835
"Ouvriers employés dans les usines métallurgiques (hauts
fourneaux, laminoirs, etc.) et dans les manufactures de métal de toute
espèce: 396 998;
"Classe domestique: 1 208 648
"Si nous additionnons les travailleurs des fabriques textiles et ceux des
mines de charbon et de métal, nous obtenons le chiffre de 1 208 442;
si nous additionnons les premiers et le personnel de toutes les usines et de
toutes les manufactures de métal, nous avons un total de 1 039 605 personnes;
c'est-à-dire chaque fois un nombre plus petit que celui des esclaves
domestiques modernes. Voilà le magnifique résultat de l'exploitation
capitaliste des machines."
A toute cette classe domestique, dont la grandeur indique le degré atteint
par la civilisation capitaliste, il faut ajouter la classe nombreuse des malheureux
voués exclusivement à la satisfaction des goûts dispendieux
et futiles des classes riches, tailleurs de diamants, dentellières, brodeuses,
relieurs de luxe, couturières de luxe, décorateurs des maisons
de plaisance, etc.
Une fois accroupie dans la paresse absolue et démoralisée par
la jouissance forcée, la bourgeoisie, malgré le mal qu'elle en
eut, s'accommoda de son nouveau genre de vie. Avec horreur, elle envisagea tout
changement. La vue des misérables conditions d'existence acceptées
avec résignation par la classe ouvrière et celle de la dégradation
organique engendrée par la passion dépravée du travail
augmentaient encore sa répulsion pour toute imposition de travail et
pour toute restriction de jouissances.
C'est précisément alors que, sans tenir compte de la démoralisation
que la bourgeoisie s'était imposée comme un devoir social, les
prolétaires se mirent en tête d'infliger le travail aux capitalistes.
Naïfs, ils prirent au sérieux les théories des économistes
et des moralistes sur le travail et se sanglèrent les reins pour en infliger
la pratique aux capitalistes. Le prolétariat arbora la devise : Qui ne
travaille pas, ne mange pas; Lyon, en 1831, se leva pour du plomb ou du travail,
les fédérés de mars 1871 déclarèrent leur
soulèvement la Révolution du travail.
A ces déchaînements de fureur barbare, destructive de toute jouissance
et de toute paresse bourgeoises, les capitalistes ne pouvaient répondre
que par la répression féroce, mais ils savaient que, s'ils ont
pu comprimer ces explosions révolutionnaires, ils n'ont pas noyé
dans le sang de leurs massacres gigantesques l'absurde idée du prolétariat
de vouloir infliger le travail aux classes oisives et repues, et c'est pour
détourner ce malheur qu'ils s'entourent de prétoriens, de policiers,
de magistrats, de geôliers entretenus dans une improductivité laborieuse.
On ne peut plus conserver d'illusion sur le caractère des armées
modernes, elles ne se sont maintenues en permanence que pour comprimer l'"ennemi
intérieur"; c’est ainsi que les forts de Paris et de Lyon
n'ont pas été construits pour défendre la ville contre
l'étranger, mais pour l'écraser en cas de révolte. Et s'il
fallait un exemple sans réplique, citons l'armée de la Belgique,
de ce pays de Cocagne du capitalisme; sa neutralité est garantie par
les puissances européennes, et cependant son armée est une des
plus fortes proportionnellement à la population. Les glorieux champs
de bataille de la brave armée belge sont les plaines du Borinage et de
Charleroi; c'est dans le sang des mineurs et des ouvriers désarmés
que les officiers belges trempent leurs épées et ramassent leurs
épaulettes. Les nations européennes n’ont pas des armées
nationales, mais des armées mercenaires, elles protègent les capitalistes
contre la fureur populaire qui voudrait les condamner à dix heures de
mine ou de filature.
Donc, en se serrant le ventre, la classe ouvrière a développé
outre mesure le ventre de la bourgeoisie condamnée à la surconsommation.
Pour être soulagée dans son pénible travail, la bourgeoisie
a retiré de la classe ouvrière une masse d'hommes de beaucoup
supérieure à celle qui restait consacrée à la production
utile, et l'a condamnée à son tour à l'improductivité
et à la surconsommation. Mais ce troupeau de bouches inutiles, malgré
sa voracité insatiable, ne suffit pas à consommer toutes les marchandises
que les ouvriers, abrutis par le dogme du travail, produisent comme des maniaques,
sans vouloir les consommer, et sans même songer si l'on trouvera des gens
pour les consommer.
En présence de cette double folie des travailleurs, de se tuer de surtravail
et de végéter dans l'abstinence, le grand problème de la
production capitaliste n'est plus de trouver des producteurs et de décupler
leurs forces, mais de découvrir des consommateurs, d'exciter leurs appétits
et de leur créer des besoins factices. Puisque les ouvriers européens,
grelottant de froid et de faim, refusent de porter les étoffes qu'ils
tissent, de boire les vins qu'ils récoltent, les pauvres fabricants,
ainsi que des dératés, doivent courir aux antipodes chercher qui
les portera et qui les boira - ce sont des centaines de millions et de milliards
que l'Europe exporte tous les ans, aux quatre coins du monde, à des peuplades
qui n'en ont que faire . Mais les continents explorés ne sont plus assez
vastes, il faut des pays vierges. Les fabricants de l'Europe rêvent nuit
et jour de l’Afrique, du lac saharien, du chemin de fer du Soudan; avec
anxiété, ils suivent les progrès des Livingstone, des Stanley,
des Du Chaillu, des de Brazza; bouche béante, ils écoutent les
histoires mirobolantes de ces courageux voyageurs. Que de merveilles inconnues
renferme le "continent noir"! Des champs sont plantés de dents
d'éléphant, des fleuves d'huile de coco charrient des paillettes
d'or, des millions de culs noirs, nus comme la face de Dufaure ou de Girardin,
attendent les cotonnades pour apprendre la décence, des bouteilles de
schnaps et des bibles pour connaître les vertus de la civilisation.
Mais tout est impuissant - bourgeois qui s'empiffrent, classe domestique qui
dépasse la classe productive, nations étrangères et barbares
que l'on engorge de marchandises européennes; rien, rien ne peut arriver
à écouler les montagnes de produits qui s'entassent plus hautes
et plus énormes que les pyramides d’Égypte: la productivité
des ouvriers européens défie toute consommation, tout gaspillage.
Les fabricants, affolés, ne savent plus où donner de la tête,
ils ne peuvent plus trouver la matière première pour satisfaire
la passion désordonnée, dépravée, de leurs ouvriers
pour le travail. Dans nos départements lainiers, on effiloche les chiffons
souillés et à demi pourris, on en fait des draps dits de renaissance,
qui durent ce que durent les promesses électorales; à Lyon, au
lieu de laisser à la fibre soyeuse sa simplicité et sa souplesse
naturelle, on la surcharge de sels minéraux qui, en lui ajoutant du poids,
la rendent friable et de peu d'usage. Tous nos produits sont adultérés
pour en faciliter l'écoulement et en abréger l'existence. Notre
époque sera appelée l'âge de la falsification, comme les
premières époques de l'humanité ont reçu les noms
d'âge de pierre, d'âge de bronze, du caractère de leur production.
Des ignorants accusent de fraude nos pieux industriels, tandis qu'en réalité
la pensée qui les anime est de fournir du travail aux ouvriers, qui ne
peuvent se résigner à vivre les bras croisés. Ces falsifications,
qui ont pour unique mobile un sentiment humanitaire, mais qui rapportent de
superbes profits aux fabricants qui les pratiquent, si elles sont désastreuses
pour la qualité des marchandises, si elles sont une source intarissable
de gaspillage du travail humain, prouvent la philanthropique ingéniosité
des bourgeois et l'horrible perversion des ouvriers qui, pour assouvir leur
vice de travail, obligent les industriels à étouffer les cris
de leur conscience et à violer même les lois de l'honnêteté
commerciale.
Et cependant, en dépit de la surproduction de marchandises, en dépit
des falsifications industrielles, les ouvriers encombrent le marché innombrablement,
implorant : du travail ! du travail ! Leur surabondance devrait les obliger
à refréner leur passion; au contraire, elle la porte au paroxysme.
Qu'une chance de travail se présente, ils se ruent dessus; alors c'est
douze, quatorze heures qu'ils réclament pour en avoir leur soûl,
et le lendemain les voilà de nouveau rejetés sur le pavé,
sans plus rien pour alimenter leur vice. Tous les ans, dans toutes les industries,
des chômages reviennent avec la régularité des saisons.
Au surtravail meurtrier pour l'organisme succède le repos absolu, pendant
des deux et quatre mois; et plus de travail, plus de pitance. Puisque le vice
du travail est diaboliquement chevillé dans le coeur des ouvriers; puisque
ses exigences étouffent tous les autres instincts de la nature; puisque
la quantité de travail requise par la société est forcément
limitée par la consommation et par l'abondance de la matière première,
pourquoi dévorer en six mois le travail de toute l'année? Pourquoi
ne pas le distribuer uniformément sur les douze mois et forcer tout ouvrier
à se contenter de six ou de cinq heures par jour, pendant l'année,
au lieu de prendre des indigestions de douze heures pendant six mois? Assurés
de leur part quotidienne de travail, les ouvriers ne se jalouseront plus, ne
se battront plus pour s'arracher le travail des mains et le pain de la bouche;
alors, non épuisés de corps et d'esprit, ils commenceront à
pratiquer les vertus de la paresse.
Abêtis par leur vice, les ouvriers n'ont pu s'élever à l'intelligence
de ce fait que, pour avoir du travail pour tous, il fallait le rationner comme
l'eau sur un navire en détresse. Cependant les industriels, au nom de
l'exploitation capitaliste, ont depuis longtemps demandé une limitation
légale de la journée de travail. Devant la Commission de 1860
sur l'enseignement professionnel, un des plus grands manufacturiers de l'Alsace,
M. Bourcart, de Guebwiller, déclarait :
"Que la journée de douze heures était excessive et devait
être ramenée à onze heures, que l'on devait suspendre le
travail à deux heures le samedi. Je puis conseiller l'adoption de cette
mesure quoiqu’elle paraisse onéreuse à première vue;
nous l'avons expérimentée dans nos établissements industriels
depuis quatre ans et nous nous en trouvons bien, et la production moyenne, loin
d'avoir diminué, a augmenté."
Dans son étude sur les machines, M. F. Passy cite la lettre suivante
d'un grand industriel belge, M. M. Ottavaere :
"Nos machines, quoique les mêmes que celles des filatures anglaises,
ne produisent pas ce qu‘elles devraient produire et ce que produiraient
ces mêmes machines en Angleterre, quoique les filatures travaillent deux
heures de moins par jour. Nous travaillons tous deux grandes heures de trop;
j'ai la conviction que si l'on ne travaillait que onze heures au lieu de treize,
nous aurions la même production et produirions par conséquent plus
économiquement."
D'un autre côté, M. Leroy-Beaulieu affirme que "c'est une
observation d'un grand manufacturier belge que les semaines où tombe
un jour férié n'apportent pas une production inférieure
à celle des semaines ordinaires".
Ce que le peuple, pipé en sa simplesse par les moralistes, n'a jamais
osé, un gouvernement aristocratique l'a osé. Méprisant
les hautes considérations morales et industrielles des économistes,
qui, comme les oiseaux de mauvais augure, croassaient que diminuer d'une heure
le travail des fabriques c'était décréter la ruine de l'industrie
anglaise, le gouvernement de l’Angleterre a défendu par une loi,
strictement observée, de travailler plus de dix heures par jour; et,
après comme avant, l’Angleterre demeure la première nation
industrielle du monde.
La grand expérience anglaise est là, l'expérience de quelques
capitalistes intelligents est là, elle démontre irréfutablement
que, pour puissancer la productivité humaine, il faut réduire
les heures de travail et multiplier les jours de paye et de fêtes, et
le peuple français n'est pas convaincu. Mais si une misérable
réduction de deux heures a augmenté en dix ans de près
d'un tiers la production anglaise, quelle marche vertigineuse imprimera à
la production française une réduction légale de la journée
de travail à trois heures? Les ouvriers ne peuvent-ils donc comprendre
qu'en se surmenant de travail, ils épuisent leurs forces et celles de
leur progéniture; que, usés, ils arrivent avant l'âge à
être incapables de tout travail; qu'absorbés, abrutis par un seul
vice, ils ne sont plus des hommes, mais des tronçons d'hommes; qu'ils
tuent en eux toutes les belles facultés pour ne laisser debout et luxuriante,
que la folie furibonde du travail.
Ah ! comme des perroquets d’Arcadie ils répètent la leçon
des économistes: - Travaillons, travaillons pour accroître la richesse
nationale. - Ô idiots ! c'est parce que vous travaillez trop que l'outillage
industriel se développe lentement. Cessez de braire et écoutez
un économiste; il n'est pas un aigle, ce n'est que M. L. Reybaud, que
nous avons eu le bonheur de perdre il y a quelques mois
"C'est en général sur les conditions de la main-d’œuvre
que se règle la révolution dans les méthodes du travail.
Tant que la main-d'œuvre fournit ses services à bas prix, on la
prodigue; on cherche à l'épargner quand ses services deviennent
plus coûteux. Pour forcer les capitalistes à perfectionner leurs
machines de bois et de fer, il faut hausser les salaires et diminuer les heures
de travail des machines de chair de d'os. Les preuves à l'appui ? C'est
par centaines qu'on peut les fournir. Dans la filature, le métier renvideur
(self acting mule) fut inventé et appliqué à Manchester,
parce que les fileurs se refusaient à travailler aussi longtemps qu'auparavant.
En Amérique, la machine envahit toutes les branches de la production
agricole, depuis la fabrication du beurre jusqu'au sarclage des blés
: pourquoi ? Parce que l’américain, libre et paresseux, aimerait
mieux mille morts que la vie bovine du paysan français. Le labourage,
si pénible en notre glorieuse France, si riche en courbatures, est, dans
l'Ouest américain, un agréable passe-temps au grand air que l'on
prend assis, en fumant nonchalamment sa pipe.
retour
4. À NOUVEL AIR, NOUVELLE CHANSON
Si, en diminuant les
heures de travail, on conquiert à la production sociale de nouvelles
forces mécaniques, en obligeant les ouvriers à consommer leurs
produits, on conquerra une immense armée de forces de travail. La bourgeoisie,
déchargée alors de sa tâche de consommateur universel, s'empressera
de licencier la cohue de soldats, de magistrats, de figuristes, de proxénètes,
etc., qu’elle a retirée du travail utile pour l'aider à
consommer et à gaspiller. C'est alors que le marché du travail
sera débordant, c'est alors qu'il faudra une loi de fer pour mettre l'interdit
sur le travail : il sera impossible de trouver de la besogne pour cette nuée
de ci-devant improductifs, plus nombreux que les poux des bois. Et après
eux il faudra songer à tous ceux qui pourvoyaient à leurs besoins
et goûts futiles et dispendieux. Quant il n'y aura plus de laquais et
de généraux à galonner, plus de prostituées libres
et mariées à couvrir de dentelles, plus de canons à forer,
plus de palais à bâtir, il faudra, par des lois sévères,
imposer aux ouvrières et ouvriers en passementeries, en dentelles, en
fer, en bâtiments, du canotage hygiénique et des exercices chorégraphiques
pour le rétablissement de leur santé et le perfectionnement de
la race. Du moment que les produits européens consommés sur place
ne seront pas transportés au diable, il faudra bien que les marins, les
hommes d'équipe, les camionneurs s'assoient et apprennent à se
tourner les pouces. Les bienheureux Polynésiens pourront alors se livrer
à l'amour libre sans craindre les coups de pied de la Vénus civilisée
et les sermons de la morale européenne.
Il y a plus. Afin de trouver du travail pour toutes les non-valeurs de la société
actuelle, afin de laisser l'outillage industriel se développer indéfiniment,
la classe ouvrière devra, comme la bourgeoisie, violenter ses goûts
abstinents, et développer indéfiniment ses capacités consommatrices.
Au lieu de manger par jour une ou deux onces de viande coriace, quand elle en
mange, elle mangera de joyeux biftecks d'une ou deux livres; au lieu de boire
modérément du mauvais vin, plus catholique que le pape, elle boira
à grandes et profondes rasades du bordeaux, du bourgogne, sans baptême
industriel, et laissera l'eau aux bêtes.
Les prolétaires ont arrêté en leur tête d'infliger
aux capitalistes des dix heures de forge et de raffinerie; là est la
grande faute, la cause des antagonismes sociaux et des guerres civiles. Défendre
et non imposer le travail, il le faudra. Les Rothschild, les Say, seront admis
à faire la preuve d'avoir été, leur vie durant, de parfaits
vauriens; et s'ils jurent vouloir continuer à vivre en parfaits vauriens,
malgré l'entraînement général pour le travail, ils
seront mis en carte et à leurs mairies respectives, ils recevront tous
les matins une pièce de vingt francs pour leurs menus plaisirs. Les discordes
sociales s'évanouiront. Les rentiers, les capitalistes, tout les premiers,
se rallieront au parti populaire, une fois convaincus que, loin de leur vouloir
du mal, on veut au contraire les débarrasser du travail de surconsommation
et de gaspillage dont ils ont été accablés dès leur
naissance. Quant aux bourgeois incapables de prouver leurs titres de vauriens,
on les laissera suivre leurs instincts: il existe suffisamment de métiers
dégoûtants pour les caser - Dufauré nettoierait les latrines
publiques; Galliffet chourinerait les cochons galeux et les chevaux forcineux;
les membres de la commission des grâces, envoyés à Poissy,
marqueraient les boeufs et les moutons à abattre; les sénateurs,
attachés aux pompes funèbres, joueraient les croque-morts. Pour
d'autres, on trouverait des métiers à portée de leur intelligence.
Lorgeril, Broglie, boucheraient les bouteilles de champagne, mais on les musellerait
pour les empêcher de s'enivrer; Ferry, Freycinet, Tirard, détruiraient
les punaises et les vermines des ministères et autres auberges publiques.
Il faudra cependant mettre les deniers publics hors de la portée des
bourgeois, de peur des habitudes acquises.
Mais dure et longue vengeance on tirera des moralistes qui ont perverti l'humaine
nature, des cagots, des cafards, des hypocrites et autres telles sectes de gens
qui se sont déguisés pour tromper le monde. Car donnant à
"entendre au populaire commun qu'ils ne sont occupés sinon à
contemplation et dévotion, en jeusnes et macération de la sensualité,
sinon vrayement pour sustenter et alimenter la petite fragilité de leur
humanité : au contraire font chière. Dieu sait qu’elle!
et Curios simulant sed Bacchanalia vivunt . Vous le pouvez lire en grosse lettre
et enlumineurs de leurs rouges muzeaulx et ventre à poulaine, sinon quand
ils se parfument de souphlre" (Rabelais- Pantagruel).
Aux jours de grandes réjouissances populaires, où, au lieu d'avaler
de la poussière comme aux 15 août et aux 14 juillet du bourgeoisisme,
les communistes et les collectivistes feront aller les flacons, trotter les
jambons et voler les gobelets, les membres de l’académie des sciences
morales et politiques, les prêtres à longue et courte robe de l’Église
économique, catholique, protestante, juive, positiviste et libre penseuse,
les propagateurs du malthusianisme et de la morale chrétienne, altruiste,
indépendante ou soumise, vêtus de jaune, tiendront la chandelle
à s'en brûler les doigts et vivront en famine auprès des
femmes galloises et des tables chargées de viandes, de fruits et de fleurs,
et mourront de soif auprès des tonneaux débondés. Quatre
fois l'an, au Changement des saisons, ainsi que les chiens des rémouleurs,
on les enfermera dans les grandes roues et pendant dix heures on les condamnera
à moudre du vent. Les avocats et les légistes subiront la même
peine.
En régime de paresse, pour tuer le temps qui nous tue seconde par seconde,
il y aura des spectacles et des représentations théâtrales
toujours et toujours; c'est de l'ouvrage tout trouvé pour nos bourgeois
législateurs. On les organisera par bandes courant les foires et les
villages, donnant des représentations législatives. Les généraux,
en bottes à l'écuyère, la poitrine chamarrée d'aiguillettes,
de crachats, de croix de la Légion d'honneur, iront par les rues et les
places, racolant les bonnes gens. Gambetta et Cassagnac, son compère,
feront le boniment de la porte. Cassagnac, en grand costume de matamore, roulant
des yeux, tordant la moustache, crachant de l'étoupe enflammée,
menacera tout le monde du pistolet de son père et s'abîmera dans
un trou dès qu'on lui montrera le portrait de Lullier; Gambetta discourra
sur la politique étrangère, sur la petite Grèce qui l’endoctrine
et mettrait l'Europe en feu pour filouter la Turquie; sur la grande Russie qui
le stultifie avec la compote qu'elle promet de faire avec la Prusse et qui souhaite
à l'ouest de l'Europe plaies et bosses pour faire sa pelote à
l'Est et étrangler le nihilisme à l'intérieur; sur M. de
Bismarck, qui a été assez bon pour lui permettre de se prononcer
sur l'amnistie... puis, dénudant sa large bedaine peinte aux trois couleurs,
il battra dessus le rappel et énumérera les délicieuses
petites bêtes, les ortolans, les truffes, les verres de margaux et d'yquem
qu'il y a engloutonnés pour encourager l'agriculture et tenir en liesse
les électeurs de Belleville.
Dans la tarasque, on débutera par la Farce électorale.
Devant les électeurs, à têtes de bois et oreilles d'âne,
les candidats bourgeois, vêtus en paillasses, danseront la danse des libertés
politiques, se torchant la face et la postface avec leurs programmes électoraux
aux multiples promesses, et parlant avec des larmes dans les yeux des misères
du peuple et avec du cuivre dans la voix des gloires de la France; et les têtes
des électeurs de braire en chœur et solidement : hi han ! hi han
!
Puis commencera la grande pièce : le Vol des biens de la nation. La France
capitaliste, énorme femelle, velue de la face et chauve du crâne,
avachie, aux chairs flasques, bouffies, blafardes, aux yeux éteints,
ensommeillée et bâillant, s'allonge sur un canapé de velours;
à ses pieds, le Capitalisme industriel, gigantesque organisme de fer,
à masque simiesque, dévore mécaniquement des hommes, des
femmes, des enfants, dont les cris lugubres et déchirants emplissent
l'air - la Banque à museau de fouine, à corps d'hyène et
mains de harpie, lui dérobe prestement les pièces de cent sous
de la poche. Des hordes de misérables prolétaires décharnés,
en haillons, escortés de gendarmes, le sabre au clair, chassés
par des furies les cinglant avec les fouets de la faim, apportent aux pieds
de la France capitaliste des monceaux de marchandises, des barriques de vin,
des sacs d'or et de blé. Langlois, sa culotte d'une main, le testament
de Proudhon de l'autre, le livre du budget entre les dents, se campe à
la tête des défenseurs des biens de la nation et monte la garde.
Les fardeaux déposés, à coups de crosse et de baïonnette,
ils font chasser les ouvriers et ouvrent la porte aux industriels, aux commerçants
et aux banquiers. Pêle-mêle, ils se précipitent sur le tas,
avalant des cotonnades, des sacs de blé, des lingots d'or, vidant des
barriques; n'en pouvant plus, sales, dégoûtants, ils s'affaissent
dans leurs ordures et leurs vomissements... Alors le tonnerre éclate,
la terre s'ébranle et s'entrouvre, la Fatalité historique surgit
: de son pied de fer elle écrase les têtes de ceux qui hoquettent,
titubent, tombent et ne peuvent plus fuir, et de sa large main elle renverse
la France capitaliste, ahurie et suante de peur.
Si, déracinant de son coeur le vice qui la domine et avilit sa nature,
la classe ouvrière se levait dans sa force terrible, non pour réclamer
les Droits de l'homme, qui ne sont que les droits de l'exploitation capitaliste,
non pour réclamer le Droit au travail, qui n'est que le droit de la misère,
mais pour forger une loi d'airain défendant à tout homme de travailler
plus de trois heures par jour, la Terre, la vieille Terre, frémissant
d'allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel univers... Mais comment
demander à un prolétariat corrompu par la morale capitaliste une
résolution virile ?
Comme le Christ, la dolente personnification de l'esclavage antique, les hommes,
les femmes, les enfants du Prolétariat gravissent péniblement
depuis un siècle le dur calvaire de la douleur : depuis un siècle,
le travail forcé brise leurs os, meurtrit leur chairs, tenaille leurs
nerfs; depuis un siècle, la faim tord leurs entrailles et hallucine leurs
cerveaux. Ô Paresse, prends pitié de notre longue misère
! Ô Paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume
des angoisses humaines.
retour
APPENDICE
Nos moralistes sont
gens bien modestes; s'ils ont inventé le dogme du travail, ils doutent
de son efficacité pour tranquilliser l'âme, réjouir l'esprit
et entretenir le bon fonctionnement des reins et autres organes: ils veulent
en expérimenter l'usage sur le populaire, in anima vili, avant de le
tourner contre les capitalistes, dont ils ont mission d'excuser et d'autoriser
les vices.
Mais, philosophes à quatre sous la douzaine, pourquoi vous battre ainsi
la cervelle à élucubrer une morale dont vous n'osez conseiller
la pratique à vos maîtres? Votre dogme du travail, dont vous faites
tant les fiers, voulez-vous le voir bafoué, honni? Ouvrons l'histoire
des peuples antiques et les écrits de leurs philosophes et de leurs législateurs.
"Je ne saurais affirmer, dit le père de l'Histoire, Hérodote,
si les Grecs tiennent des Égyptiens le mépris qu'ils font du travail,
parce que je trouve le même mépris établi parmi les Thraces,
les Scythes, les Perses, les Lydiens; en un mot parce que chez la plupart des
barbares, ceux qui apprennent les arts mécaniques et même leurs
enfants sont regardés comme les derniers des citoyens... Tous les Grecs
ont été élevés dans ces principes, particulièrement
les Lacédémoniens."
"A Athènes, les citoyens étaient de véritables nobles
qui ne devaient s'occuper que de la défense et de l'administration de
la communauté, comme les guerriers sauvages dont ils tiraient leur origine.
Devant donc être libres de tout leur temps pour veiller, par leur force
intellectuelle et corporelle, aux intérêts de la République,
ils chargeaient les esclaves de tout travail. De même à Lacédémone,
les femmes mêmes ne devaient ni filer ni tisser pour ne pas déroger
à leur noblesse."
Les Romains ne connaissaient que deux métiers nobles et libres, l'agriculture
et les armes; tous les citoyens vivaient de droit aux dépens du Trésor,
sans pouvoir être contraints de pourvoir à leur subsistance par
aucun des sordidæ artes (ils désignaient ainsi les métiers)
qui appartenaient de droit aux esclaves. Brutus, l'ancien, pour soulever le
peuple, accusa surtout Tarquin, le tyran, d'avoir fait des artisans et des maçons
avec des citoyens libres.
Les philosophes anciens se disputaient sur l'origine des idées, mais
ils tombaient d'accord s'il s'agissait d'abhorrer le travail.
"La nature, dit Platon, dans son utopie sociale, dans sa République
modèle, la nature n'a fait ni cordonnier, ni forgeron; de pareilles occupations
dégradent les gens qui les exercent, vils mercenaires, misérables
sans nom qui sont exclus par leur état même des droits politiques.
Quant aux marchands accoutumés à mentir et à tromper, on
ne les souffrira dans la cité que comme un mal nécessaire. Le
citoyen qui se sera avili par le commerce de boutique sera poursuivi pour ce
délit. S'il est convaincu, il sera condamné à un an de
prison. La punition sera double à chaque récidive."
Dans son Économique, Xénophon écrit:
"Les gens qui se livrent aux travaux manuels ne sont jamais élevés
aux charges, et on a bien raison. La plupart, condamnés à être
assis tout le jour, quelques-uns même à éprouver un feu
continuel, ne peuvent manquer d'avoir le corps altéré et il est
bien difficile que l'esprit ne s'en ressente."
"Que peut-il sortir d'honorable d'une boutique? professe Cicéron,
et qu'est-ce que le commerce peut produire d'honnête? Tout ce qui s'appelle
boutique est indigne d'un honnête homme, les marchands ne pouvant gagner
sans mentir, et quoi de plus honteux que le mensonge! Donc, on doit regarder
comme quelque chose de bas et de vil le métier de tous ceux qui vendent
leur peine et leur industrie; car quiconque donne son travail pour de l'argent
se vend lui-même et se met au rang des esclaves." Prolétaires,
abrutis par le dogme du travail, entendez-vous le langage de ces philosophes,
que l'on vous cache avec un soin jaloux: un citoyen qui donne son travail pour
de l'argent se dégrade au rang des esclaves, il commet un crime qui mérite
des années de prison.
La tartuferie chrétienne et l'utilitarisme capitaliste n'avaient pas
perverti ces philosophes des Républiques antiques; professant pour des
hommes libres, ils parlaient naïvement leur pensée. Platon, Aristote,
ces penseurs géants, dont nos Cousin, nos Caro, nos Simon, ne peuvent
atteindre la cheville qu'en se haussant sur la pointe des pieds, voulaient que
les citoyens de leurs Républiques idéales vécussent dans
le plus grand loisir, car, ajoutait Xénophon, "le travail emporte
tout le temps et avec lui on n'a nul loisir pour la République et les
amis". Selon Plutarque, le grand titre de Lycurgue, "le plus sage
des hommes" à l'admiration de la postérité, était
d'avoir accordé des loisirs aux citoyens de la République en leur
interdisant un métier quelconque.
Mais, répondront les Bastiat, Dupanloup, Beaulieu et compagnie de la
morale chrétienne et capitaliste, ces penseurs, ces philosophes préconisaient
l'esclavage. Parfait, mais pouvait-il en être autrement, étant
donné les conditions économiques et politiques de leur époque?
La guerre était l'état normal des sociétés antiques;
l'homme libre devait consacrer son temps à discuter les affaires de l’État
et à veiller à sa défense; les métiers étaient
alors trop primitifs et trop grossiers pour que, les pratiquant, on pût
exercer son métier de soldat et de citoyen; afin de posséder des
guerriers et des citoyens, les philosophes et les législateurs devaient
tolérer les esclaves dans les Républiques héroïques.
Mais les moralistes et les économistes du capitalisme ne préconisent-ils
pas le salariat, l'esclavage moderne? Et à quels hommes l'esclavage capitaliste
fait-il des loisirs ? À des Rotschild, à des Schneider, à
des Mme Boucicaut, inutiles et nuisibles, esclaves de leurs vices et de leurs
domestiques.
"Le préjugé de l'esclavage dominait
l'esprit de Pythagore et d’Aristote", a-t-on écrit dédaigneusement
et cependant Aristote prévoyait que "si chaque outil pouvait
exécuter sans sommation, ou bien de lui-même, sa fonction propre,
comme les chefs-d'œuvre de Dédale se mouvaient d'eux-mêmes,
ou comme les trépieds de Vulcain se mettaient spontanément à
leur travail sacré; si, par exemple, les navettes des tisserands tissaient
d'elles-mêmes, le chef d'atelier n'aurait plus besoin d'aides, ni le maître
d'esclaves".
Le rêve d’Aristote est notre réalité. Nos machines
au souffle de feu, aux membres d'acier, infatigables, à la fécondité
merveilleuse, inépuisable, accomplissent docilement d'elles-mêmes
leur travail sacré; et cependant le génie des grands philosophes
du capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat,
le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la machine est le
rédempteur de l'humanité, le Dieu qui rachètera l'homme
des sordidæ artes et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera
des loisirs et la liberté. ---- retour
manifeste BANANE
NOTES
1. Parlant
des aborigènes des îles océaniennes, lord George Campbell
écrit: "Il n y a pas de peuple au monde qui frappe davantage au
premier abord. Leur peau unie et d'un teint légèrement cuivré,
leurs cheveux dorés et bouclés, leur belle et joyeuse figure,
en un mot toute leur per-sonne, formaient un nouvel et splendide échantillon
du "genus homo"; leur apparence physique donnait l'impression d'une
race supérieure à la nôtre. - Les civilisés de l'ancienne
Rome, les César, les Tacite, contemplaient avec la même admiration
les tribus de Germains qui envahissaient l’Empire romain. Au point que
Tacite, Salvien, le prêtre du Ve siècle, qu'on surnomma le "maître
des évêques", donnait les barbares en exemple aux civilisés
et aux chrétiens "auprès de qui les opprimés (esclaves)
s'en vont nombreux chercher de l'humanité et un abri. " Bref, la
vieille civilisation et le christianisme naissant cor-rompirent les barbares
du vieux monde, comme le christianisme vieilli et la civilisation capitaliste
mo-derne corrompent présentement les sauvages du nouveau monde.
Dans le même esprit, M. F. Le Play, parlant des Bachkirs, pasteurs semi-nomades
du versant asiatique de l'Oural, observe: " La propension de ces gens pour
la paresse et les loisirs que procure la vie nomade les incline à la
méditation et à une distinction de manières, une finesse
d'intelligence et de jugement qui se remarquent rarement au même niveau
social dans une civilisation plus développée... Et ce qui leur
répugne le plus, ce sont les travaux agricoles ; ils font tout plutôt
que d'accepter le métier d'agricul-teur." L'agriculture est, en
effet, la première manifesta-tion du travail servile dans l'humanité.
Selon la tra-dition biblique, le premier criminel, Caïn, est un agriculteur.rateurs
européens s'arrêtent étonnés devant la beauté
physique et la fière allure des hommes des peuplades primitives, non
souillés par ce que Paeppig appelait le " souffle empoisonné
de la civilisation ". --- retour
2. Au
premier congrès de bienfaisance tenu à Bruxelles, en 1857, un
des plus riches manufacturiers de Marquette, près de Lille, M. Scrive,
aux applaudissements des membres du congrès, racontait, avec la plus
noble satisfaction d’un devoir accompli : "Nous avons introduit quelques
moyens de distraction pour les enfants. Nous leur apprenons à chanter
pendant le travail à compter également en travaillant : cela les
distrait et leur fait accepter avec cou-rage “ces douze heures de travail
qui sont néces-saires pour leur procurer des moyens d’existence”."
Douze heures de travail, et quel travail ! imposées à des enfants
qui n’ont pas douze ans ! - Les matéria-listes regretteront toujours
qu’il n’y ait pas un enfer pour y clouer ces chrétiens, ces
philanthropes, bour-reaux de l’enfance. --- retour
3. Les Indiens
des tribus belliqueuses du Brésil tuent leurs infirmes et leurs vieillards
; ils témoi-gnent leur amitié en mettant fin à une vie
qui n'est plus réjouie par des combats, des fêtes et des danses.
Tous les peuples primitifs ont donné aux leurs ces preuves d'affection:
les Massagètes de la mer Caspienne (Hérodote), aussi bien que
les Wens de l'Allemagne et les Celtes de la Gaule. Dans les églises de
Suède, dernièrement encore, on conservait des massues dites "
massues familiales ", qui servaient à délivrer les parents
des tristesses de la vieillesse. Combien dégéné-rés
sont les prolétaires mo-dernes pour accepter en patience les épouvantables
misères du travail de fabrique ! --- retour
4. Sous l’Ancien Régime, les lois de l’Église
garantissaient au travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours fériés)
pendant lesquels il était strictement défendu de travailler. C'était
le grand crime du catholicisme, la cause principale de l'irréligion de
la bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolution,
dès qu'elle fut maîtresse, elle abolit les jours fériés
et remplaça la semaine de sept jours par celle de dix. Elle affranchit
les ouvriers du joug de l’Église pour mieux les soumettre au joug
du travail. La haine contre les jours fériés n'apparaît
que lorsque la moderne bourgeoisie industrielle et com-merçante prend
corps, entre les XV et XVIe siècles. Henri IV demanda leur réduction
au pape ; il refusa parce que " l'une des hérésies qui courent
le jour-d'hui est touchant les fêtes - (lettre du cardinal d'Os-sat).
Mais, en 1666, Péréfixe, archevêque de Paris, en supprima
17 dans son diocèse. Le protestan-tisme, qui était la religion
chrétienne accommodée aux nouveaux besoins industriels et commerciaux
de la bourgeoisie, fut moins soucieux du repos po-pu-laire ; il détrôna
au ciel les saints pour abolir sur terre leurs fêtes.
La réforme religieuse et la libre pensée philosophique n'étaient
que des prétextes qui permirent à la bour-geoisie jésuite
et rapace d'escamoter les jours de fête du populaire. --- retour
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