Karl
Wlttfogel, dans Le Despotisme Oriental, formulait en ces termes une
excellente question : «Qu'est-ce qui pousse l'homme vers
une entreprise qui exige de grands efforts et lourde de conséquences
institutionnelles hautement imprévisibles ? L'histoire est
témoin que de nombreux groupes ethniques ont pris une décision
de ce genre. Elle témoigne aussi que beaucoup d'autres n'en
ont pas prises ainsi»
La colonisation des terres vierges m'avait en gros fait constater
deux choses : que l'herbe et le bison réclamaient de Cro-Magnon
qu'il pense et qu'il agisse tout autrement que ne faisaient les tapis
à l'égard des langeurs, et que nul ne vit jamais de
Sauvages fuir leur forêt pour apprendre la tapisserie alors
qu'on a vu par contre de nombreux Civilisés fuir les tapis
pour s'en aller courir les bois.
Ce
fut à tel point vrai que durant les XVI et XVIlèmes
siècles, en Amérique, le Sieur Talon de la Colonie,
faisant rapport au Grand Tapissier de Versailles Ministre Unique de
la Culture, parla, selon Philippe Jacquin, d'une hémorragie
sans précédent. La course dans les bois, précisait
même ledit Sieur, en 1670, «est en ce moment en train
de vider littéralement le pays de sa jeunesse et de ses forces
vives. Et si la Colonie manque présentement de bras, si elle
est sous-peuplée, les coureurs des bois en portent la grande
responsabilité. . . Quelques années passées dans
la profondeur des bois, concluait l'homme lige du Versaillais-Soleil,
opèrent sur les individus un changement radical. Après
l'expérience d'une vie sauvage, ils ne sont plus capables de
s'habituer ni à la vie civile, ni à la culture des terres,
ni à aucune profession qui puisse les attacher.»
Ainsi, pour moi, les nouvelles étaient bonnes. Car je savais
maintenant qu'en cas de choix possible entre les grands espaces et
le confinement des ateliers, une séparation s'opérait
d'elle-même entre les tordus et les esprits non encore altérés
d'une jeunesse qui n'avait pas encore cessé de penser par elle-même.
Si bien qu'à ma grande joie, j'étais forcé
de conclure que la nature seule est humaine et que la civilisation
ne l'est pas; que la première comprend l'homme sans jamais
le contenir (l'entraver), tandis que la seconde l'entrave et le contient
sans jamais le comprendre. Une conclusion, que l'Elias, Norbert, 'me
confirmera d'ailleurs lorsqu'il me fera remarquer qu'en effet «nul
ne venant au monde "civilisé: chacun doit parcourir en
abrégé; et pour son propre compte, le processus de civilisation
que la société a parcouru dans son ensemble»
-l e résultat étant qu'en fin de parcours l'homo, ayant
cessé d'être naturel, l'éducation reçue
lui ayant donné «un autre pli» (dixit La Boétie),
il atout désappris, et ne sait donc plus comment survivre autrement
que comme «on» lui a appris, en travaillant et en saccageant
l'état sauvage pour lui permettre de le faire.
Voilà pourquoi les Indiens ont perdu la bataille - et avec
eux le milieu tout entier, à cause de gens qui, comme l'Adams
et le Talon, avaient pris le pli de tapisser. Et qui, ayant ce pli,
n'étaient plus bons à rien d'autre. Au point que, non
contents de tapisser par terre, ils se tapissaient le crâne
et portaient des perruques. À la manière du Versaillais-Soleil.
Car, comme disaient mes sauvages: «ce que tu fais à
la terre, tu le fais à toi-même…»
Cela dit, mon problème subsistait. Car s'il avait fallu quelques
millions de misérables pour saboter le Nouveau Monde et assurer
l'entrée des Indiens dans l'histoire, il me restait à
savoir comment les Blancs avaient pu ressentir un jour l'étrange
besoin de massacrer l'aurochs de la liberté au profit des tapis
de la nécessité ?
Qui en effet ? alors que, comme dit Clastres, il n'y avait rien dans
le fonctionnement économique de la tribu de Cro-Magnon «qui
permettait d'éprouver le désir baroque de faire, de
posséder ou de paraître plus que son voisin. Les "sociétés"
dites primitives sont sans État parce que l'État y est
impossible; et elles ne sont donc pas le point de départ d'une
logique historique conduisant tout droit à notre propre système
social. Non! il y a, d'une part, les 'sociétés primitives';
sociétés sans État, et il y a, d'autre part,
les sociétés à État. Rien ne les relie
et pourtant tous les peuples civilisés ont d'abord été
sauvages. Qu'est-ce qui fait que l’État a cessé
d'être impossible ? Quel formidable événement,
quelle malencontre, quelle révolution laissèrent surgir
la figure du Despote ?»
Cette question avait forcément sa réponse. Et la première
chose que je me suis dite, c'était que l'idée de bouleverser
la nature -- peu importe qu'on la juge bonne ou mauvaise - n'a pu
venir qu'à des individus pouvant se procurer une nourriture
autre que le gibier et qui se trouvaient donc nécessairement
dans un milieu où se pratiquait déjà l'agriculture
et où du blé se récoltait. (Je ne m'attarderai
pas ici sur l'élevage vu que cette pratique a partout fini
par être supplantée par la logique agraire, et que les
animaux dont fes civilisés mangent présentement la viande
dépendent eux-mêmes de l'agriculture, de l'herbe et de
céréales prévues pour eux.)
Le fait est d'ailleurs attesté par les auteurs des Écritures
-lesquels racontent, au chapitre de la Genèse, comment l'Adam
et l'Ève, l'Indien d'Europe, le Cro-Magnon d'antan, auraient
un jour été forcés de faire du pain «à
la sueur de leur front», victimes d'un Étranger qui les
aurait chassés de l'état sauvage - biblique ment nommé
«l'Éden» - et qui les aurait donc privés
de gibier: un scénario exactement pareil à celui réalisé
par les Européens contre les sauvages du monde entier. À
la différence toutefois que l'Immigrant mis en cause se serait
appelé Dieu et ne serait pas venu par bateau mais leur serait
tombé du Ciel, pour les punir d'une faute commise à
Son égard.
Ainsi, quoiqu'on puisse penser de cette mise en scène et de
sa vraisemblance, les auteurs du Livre initialisaient fort justement
l'histoire par une révolution liée au blé et
au travail qu'exige sa production. Présentant leur Dieu comme
un ennemi juré de l'état sauvage, indifférent
au sort des animaux qu'Il condamnait à mort en condamnant l'
homo à tout détruire pour faire pousser son blé,
le Dieu en question ressemblait à s'y méprendre au Waterhouse
assoiffé de sang que j'avais vu à l'reuvre. De sorte
que mes Auteurs se situaient effectivement dans la logique de l'événement
qu'ils essayaient de comprendre. Surtout que tout leur raisonnement
était fondé sur l'évidence du fait que nul n'aurait
jamais songé à travailler sans y être diaboliquement
- ou divinement - forcé.
Comme quoi, le Sieur Talon était déjà de ce monde
lorsque le Livre fut écrit. Et que le Dieu au nom duquel parlaient
les rédacteurs de ce dernier faisait fonction de Premier Ministre
de la Culture.
C'était cohérent.
Et ce l'était jusque dans le fait qu'à l'inverse du
Grand Esprit Sauvage qui associait indissolublement l'homo aux forêts,
aux buffles et au reste, ils avaient délocalisé leur
Dieu. Ils l'avaient déterrestré pour en faire un propriétaire
privilégié, celui de la Terre, de la Nature, des Hommes,
avec pouvoir d'agir arbitrairement sur sa propriété.
Exactement comme un agriculteur le faisait des champs, des esclaves
et des bœufs qui étaient ses propriétés
à lui; et comme les sociétés d'agriculteurs le
font de chacun de leurs membres.
Bref, leur Dieu possédait toutes les qualités du Despote
fondateur de l'Histoire que recherchait Pierre Clastres, et de ce
Père langeur et tapissier que je recherchais moi-même
- tout se passant comme si le Grand Esprit Sauvage s'était
mué en un Esprit cruel et sans merci chargé de démontrer
aux hommes que lorsqu'on l'a détruite, la nature se venge en
ne donnant gratuitement plus rien d'elle-même.
D'où le travail!
Le travail ressenti comme un mal, une punition, une catastrophe dont
personne dans l'Antiquité n'attendait rien de bon. Ainsi, le
sage, parlait-il d'un Âge d'Or. Mais, relate Claude Mossé
(dans Le travail en Grèce et à Rome) «il ne
le projetait pas dans l'avenir: il le pleurait comme un passé
révolu, et le travail lui apparaissait comme une condamnation
à laquelle nulle valeur rédemptrice n'était attachée.
L'oisiveté n'était pas un vice, mais un idéal
auquel aspirait l'honnête homme et que prônait le sage.»
Une information que j'ai aussitôt rapprochée de Smohalla,
de la tribu des Nez-Percés qui lui aussi faisait l'apologie
de l'oisiveté, en 1850 : " Sachez, me dira -t-il
en effet, sachez que mes jeunes gens ne travailleront jamais,
car l'homme qui travaille ne peut rêver, alors que la sagesse
nous vient des rêves.»
Un même langage à trois mille ans de distance, la correspondance
n'était certainement pas fortuite, et j'en ai donc conclu que
si ceux de l'Antiquité parlaient du travail comme ils l'ont
fait, c'était qu'ils se trouvaient alors à une égale
distance (temporelle et spirituelle) de la nature sauvage que les
Nez-percés l'étaient en 1850.
Cela dit, les sages de nos jours sont perdus, complètement
égarés. Ainsi, prenons le Gordon Childe (dans son ouvrage
De la Préhistoire à l’Histoire) . Selon lui, c'est
«le travail qui a fait de l'homme un être humain…»
Et son collègue, l'Arnold Toynbee, a pris soin d'expliciter
dans son Histoire: «En ne décrivant la révolution
agraire qu'en termes de technologie et d'économie, dit-il,
on en donnerait une idée imparfaite. Il fallut en effet l'apparition
d'une religion supérieure {sic) pour libérer {re-sic)
les activités religieuses de l'aspect temporel de la vie.»
Mais c'est l'Hegel, Friedrich, qui, mieux que personne, a réussi
à faire de cette manière de «voir» le sens
même de l'histoire universelle. Celle-ci, dit-il, «se
déploie dans le domaine de l'Esprit. L'univers comprend la
nature physique et la nature psychique. C'est après la création
de la nature que l'homme apparaît et s'oppose au monde naturel:
il est l'être qui s'élè'C7e dans un univers second.
Ainsi, notre conscience générale comporte-t-elle la
notion de deux règnes : celui de la nature et celui de l'esprit.
Le royaume de l'esprit comprend tout ce qui est produit par l'homme.
On peut se représenter de bien des manières le royaume
de Dieu, mais il s'agit toujours d'un royaume de l'esprit qui doit
se réaliser dans l'homme pour passer dans l'existence. L 'homme
y est actif. Quoi qu'il fasse il est l'être en qui l'Esprit
agit.» (La Raison dans l’Histoire)
Bref, plus question là de considérer le travail comme
punition. Dans les grosses têtes, son action apparaît
de nos jours positive, et j'entends les gens de tous côtés
qui se félicitent de ses effets et se font l'écho de
l'Hegel qui sur ce point était on ne peut plus explicite: «Une
fin ultime domine la vie des peuples: c'est la Raison présente
dans l'histoire universelle - non la raison subjective, particulière,
mais la Raison divine, absolue: voilà la vérité
que nous présupposons ici. Et ce qui la démontrera,
c'est la théorie de l'histoire universelle elle-même,
car elle est l'image et 1’Œuvre de la Raison divine. En
vérité, la démonstration proprement dite ne se
trouve que dans la connaissance qu'on peut avoir de la Raison elle-même.
Dans l'histoire, celle-ci ne fait que se montrer.»
Ainsi Dieu aurait mis l'homme au travail, non plus pour le punir mais
pour l'amener à la Raison divine. Et c'est cette Raison-là
qui, animant l'histoire, se révélerait petit à
petit à la conscience humaine à mesure que progressera
et s'épanouira le travail Ge voyais poindre ici le concept
«praxis» de Marx et des marxiens), et cela jusqu'au grand
jour où cette Raison {initiale autant qu'initiatique) apparaîtra
en pleine lumière, dans toute sa Vérité. Ce jour
sera la fin de l'histoire.
Cela dit, en raisonnant de cette manière, en considérant
le travail comme si c'était lui qui donnait tout son sens à
l'histoire imaginée en tant que processus de réalisation
de 1'«homo authenticus», aucune nécessité
logique n'exige de faire appel à Dieu. Pourquoi s'embarrasser
d'un tel concept si c'est l' homo lui-même qui, en travaillant,
va tout de même finir par réaliser sa propre Essence;
par accéder à l'Esprit du divin; par prendre conscience
de sa Valeur, de sa Supériorité, de sa propre Déité.
C'est en tous cas ce que le Marx ne manquera pas de se dire: ce n'est
pas Dieu, c'est l'homo qui se révélera le jour du Grand
Soir. Non pas, bien sûr, parmi les buffles, mais sur une Terre
qui, entièrement refaite grâce au travail et son histoire,
sera enfin à son image.
Bref,
je mesurais par tout cela l'ampleur des dégâts causé
par les tapis dans le mental homo - et mon coureur des bois
en avait froid dans le dos : du sauvage qui percevait tout et qui
était donc en mesure de tout comprendre, en passant par l'homme
antique qui ne percevait déjà plus grand chose mais
comprenait encore l'essentiel, j'en étais réduit à
des penseurs qui, ne percevant plus rien, ne comprenaient plus rien,
au point de parler d'un enchaînement physique sans précédent
à la matière, comme d'une libération, et d'un
assujettissement massif à des tapis et des plomberies dont
aucun être au monde n'avait jamais eu le moindre besoin nulle
part, comme d'une émancipation.
Mais comme je n'étais pas plus philosophe que psy, zoologue,
etcætera, j'avais le privilège de pouvoir me dire sans
gêne qu'au fond, le miracle de la civilisation, c'était
cela, c'était que des gens qui passaient leur vie dans des
entraves avaient réussi à se considérer comme
des hommes sinon déjà tout à fait libres, du
moins sur la bonne voie pour le devenir un jour vraiment.
Or, s'il est un point sur lequel aucun Talon, aucun Hegel ni aucun
Marx n'a jamais réussi à convaincre un seul sauvage,
c'était justement que «d'une absurdité pourrait
un jour miraculeusement surgir une chose sensée»
comme me le faisait d'ailleurs judicieusement remarquer mon ami Max
Stirner dans son remarquable Unique et sa Propriété.
Ainsi, un exemple entre mille, voici ce qu'Adario, chef Huron, pensait
des lois de l'homme blanc, vers 1690 : «Quel genre d'hommes
doivent être les Européens ? Quelle espèce de
créature choisissent-ils d'être ? En vérité;
mon cher fr ère, je te plains du plus profond de mon âme.
Suis mon conseil et deviens Huron. Je vois clairement la profonde
différence entre ta condition et la mienne. Je suis le maître
de ma condition. Je suis le maître de mon corps, j'ai l'entière
disposition de moi-même,je fais ce qui me plaît, je suis
le premier et le dernier de ma nation,je ne crains absolument aucun
homme, je dépends seulement du Grand Esprit. Il n'en est pas
de même pour toi, ton corps aussi bien que ton âme sont
condamnés à dépendre de ton grand capitaine:
ton vice-roi dispose de toi: tu n'as pas la liberté de .faire
ce que tu as dans l'esprit: tu as peur des voleurs, des faux témoins,
des assassins, etc. - et tu dépends d'une infinité de
personnes dont la place est située au-dessus de la tienne.
Maintenant dites-moi un peu, si vous avez un peu de bon sens, lequel
des deux est le plus sage et le plus heureux: celui qui travaille
sans cesse et n'obtient qu'à grand-peine juste assez pour vivre,
ou celui qui se repose confortablement et trouve tout ce dont il a
besoin dans les plaisirs de la chasse et de la pêche?»
Ce discours date du XVIIe siècle.
Cent cinquante ans plus tard, un Indien Pawnee parlait à son
tour de la rencontre de sa tribu avec des Blancs qui faisaient miroiter
des richesses nouvelles en compensation d'avantages territoriaux :
«Ils vinrent dans notre pays et nous rendirent visite de
la part du Gouvernement de Washington. Ils voulaient signer un traité
avec nous et nous donner des présents, couvertures et fusils
et pistolets et briquets et couteaux.
«Le Grand Chef lui répondit que nous n'avions pas besoin
de ces choses. Il a dit: "Nous avons nos bisons et notre maïs,
ces choses c'est le Grand Esprit qui nous les a données, el1es
sont tout ce dont nous avons besoin. Vois cette robe. El1e me tient
chaud en hiver. Je n'ai pas besoin de couverture.
«Les Blancs avaient du bétail avec eux et le chef Pawnee
dit: "Qu'on amène une génisse sur cette prairie!"
Ce fut fait et le chef, s'avançant, lui transperça l'épaule
l'une flèche, et el1e s'écroula et mourut. Et le chef
dit alors: 'Ma flèche ne tuerait-el1e point? Qu'ai-je donc
besoin de vos pistolets!
«Il prit alors un couteau de pierre, se mit à dépecer
la génisse et découpa un morceau de choix. Quand il
eut fait cela, il dit :"Qu'ai-je à faire de vos couteaux
? Le Grand Esprit m'a donné de quoi couper.
«Puis, prenant des braises, il al1uma un feu pour rôtir
la viande et, pendant qu'el1e cuisait il prit de nouveau la parole
et il dit: 'Vous voyez, mes frères, que le Grand Esprit nous
a donné tout ce dont nous avons besoin pour chasser le gibier
ou cultiver la terre. Maintenant, retournez dans le pays d'où
vous venez. Nous ne voulons pas de vos présents, et nous ne
voulons pas de vous sur nos terres. "»
Ces paroles furent prononcées à l'époque où
Hegel affirmait devant Marx et ses condisciples que «l'histoire
universel1e, Messieurs, n'est que la manifestation de la Raison unique…
!»
Cent cinquante nouvelles années se sont écoulées,
et le discours des Indiens qui se sont fait appeler les traditionalistes
(par oppositions aux modernistes qui, faute de références
sauvages, ont fini par se laisser séduire) n'a pas varié:
«L'homme blanc, dans son indifférence pour la signification
de la nature, a profané la face de notre Mère la Terre.
L'avance technologique de l'homme blanc s'est révélée
comme une conséquence de son manque d'intérêt
pour la voie spirituel1e, et pour la signification de tout ce qui
vit. L'appétit de l'homme blanc pour la possession matériel1e
et le pouvoir l'a aveuglé sur le mal qu'il a causé à
notre Mère la Terre, dans sa recherche de ce qu'il appel1e
les ressources naturelles. Et la voie du Grand Esprit est devenue
difficile à voir pour presque tous les hommes, et même
pour beaucoup d’Indiens qui ont choisi de suivre la voie de
l'homme blanc…»
Ces quelques mots, prononcés par un groupe d'Indiens Hopi à
l'adresse du Président Nixon, datent seulement de 1970, mais
on ne saurait mieux dire que, si les sauvages ont finalement capitulé,
ce n'est certainement pas un pur esprit qui les aura délogés
de leur Éden, ni la philosophie hégélienne qui
les aura décidés à ne plus vivre sauvagement.
Et, ce que cela signifiait pour moi c'était que je n'avais
aucune raison de penser qu'un tel esprit aurait pu réussir
avec les fils de Cro-Magnon ce qu'il n'a pas pu faire avec les Hurons,
les Pawnee, les Hopi, les Sioux et les autres.
Saturé d'abstractions, je voulus donc savoir qui se cachait
derrière ce Dieu, quelle force, quel Despote en chair et en
os avait réellement pu condamner l'homo à devoir gagner
sa vie en se donnant de la peine ?
Et la réponse me vint une nouvelle fois du blé. Lequel,
outre le fait qu'il nourrissait son homme aussi sûrement que
le buffle, offrait une particularité que ce dernier n'offrait
pas: la possibilité de faire des réserves, et donc d'en
profiter quand le besoin s'en faisait sentir.
D'où l'intérêt qu'il a pu avoir, l'attraction
qu'il a pu exercer, la tentation qu'il a pu susciter, et le danger
qui en est résulté.
Car dans la mesure où certains ont pu se mettre à trop
dépendre des récoltes qu'ils en faisaient, les facilités
que les réserves de blés pouvaient effectivement offrir
se métamorphosaient en une obligation de faire la soudure d'une
récolte à l'autre. Et à partir de ce même
moment la réserve de blé représentera autre chose
pour les planteurs que simplement de quoi se nourrir: elle contiendra
leur propre avenir ainsi que celui de leur tribu. Si bien qu'à
la différence des chasseurs qui n'avaient d'autre temps à
connaître que celui qu'ils avaient présent en eux - et
n'avaient donc d'autre obligation que celle de s'appartenir les uns
les autres pour assurer l'avenir (maîtriser le temps), l'homo
devenu accro au blé va se mettre à dépendre d'un
temps qu'il aura concentré dans des réserves (de blé),
et il se verra donc condamné (par sa propre nature) à
ne plus vivre sans réserve (de blé) -le résultat
étant qu'à la différence du chasseur que nul
n'aurait pu dépouiller de son temps autrement qu'en le tuant,
une tribu de planteurs pourra fort bien se voir privée du sien
en se faisant déposséder de sa réserve de blé.
Partant de cette évidence, la dynamique de la révolution
qui déclencha le massacre du vieux continent m'apparut très
clairement.
La pratique de l'agriculture était nécessaire, mais
elle n'était pas suffisante pour que le phénomène
ait lieu. «L'autarcie et l'absence de spécialisation
du travail, me fit savoir le Gordon Childe, guide dont j'avais
fait mon principal informateur pour cette période charnière
entre le monde sans tapis et le monde avec tapis, sont caractéristiques
de la civilisation barbare néolithique. Dans ce système,
le paysan ne cherche pas à produire plus qu'il n'est nécessaire
pour faire vivre sa famille jusqu'à la prochaine récolte.
Et si chaque groupe en fait autant, la communauté n'a pas besoin
d'excédent pour subsister.»
Et l'Arnold Toynbee précité ne parlait pas autrement:
«L'agriculture primitive, confirmait-il, ne produisait
aucun excédent de vivres et, par conséquent, aucune
réserve capable de nourrir des spécialistes (sic!).
11 n'existait pas d'autre division du travail que celle des hommes
et des femmes, et chaque communauté se suffisait à el1e-même.»
Ainsi, pour que l'histoire commence vraiment, fallut-il que des «spécialistes»
fassent leur apparition et prennent le de~us sur les planteurs.
Or, je savais maintenant qu'une telle «prise de pouvoir»
n'était pas pensable au sein d'une même tribu. Si bien
que le fait qu'elle se soit produite en divers lieu me conduisit à
postuler que les «spécialistes» de Toynbee vinrent
vraisemblablement de l'extérieur, l'hypothèse la plus
plausible étant que des tribus restées fidèles
au mode de vie sauvage, mais victimes de la déperdition de
gibier consécutive à la mise en culture des terres environnantes,
auraient un jour été amenées à devoir
prendre pour cible des réserves de blé plutôt
que du gibier, et auraient donc en quelque sorte fait du racket un
mode de subsistance à cheval entre la chasse et la culture.
Et dans ces conditions, il était inévitable qu'un jour
lesdites tribus se rendent compte que leurs victimes étaient
à leur merci. Tandis que ces dernières, dépossédées
de leurs réserves, n'auront, elles, bientôt plus qu'à
constater avec effroi que leur dépendance envers le blé
s'était muée en une dépendance envers les pillards
eux-mêmes. Si bien que le Marx aura bien raison de dire que
l'Histoire des Sociétés jusqu'à ce jour aura
été l'histoire de l'exploitation de l'homo par l'homo,
du tapissé par le tapissier. Mais là où il s'est
égaré, c'est en sous-entendant qu'il en aurait été
depuis toujours ainsi, alors qu'en fait la chose n'a pu matériellement
se produire qu'après que l'agriculture fut inventée,
et que certains se furent emparés de réserves constituées
par d'autres. C'est alors seulement qu'en consommant le produit de
leur larcin, les pillards (les vainqueurs) trouveront le temps d'assurer
leur victoire, de consolider leur position et de se spécialiser
dans le commandement. Et quelle sera, dans cet esprit, leur préoccupation
première, sinon de faire en sorte que ceux-là mêmes
qu'ils venaient de dépouiller soient obligés dorénavant
de faire du blé pour tout le monde. Ainsi fut semée
la graine de la très célèbre «plus-value»
marxiste. Or, que signifiait cela sinon que le blé qui allait
donner tout son temps à la tribu des vainqueurs allait prendre
tout le sien à celle des vaincus. De sorte que ladite plus-value
ne sera autre que la part de leur temps que ceux-ci offriront gratuitement
à ceux-là. Du temps gratuit, mais dont l'emploi ne sera
pas libre pour autant, car il sera tout au contraire déterminé
par la constante obligation du vainqueur de pressurer {terroriser)
le vaincu. Et puisque la plus-value n'aurait jamais été
de ce monde sans cette domination, il était en un sens légitime
qu'elle revienne aux dominants eux-mêmes.
D'où l'organigramme proprement historique de l'exploitation:
les vaincus sèment le blé, les vainqueurs, la terreur;
la pelle d'un côté, et l'arbalète de l'autre.
Exploitation à deux niveaux : la petite culture du blé,
la Grande Culture des producteurs du blé; les petits tapis,
les Grands Tapis; tout le monde sèmera, tout le monde travaillera:
ce sera cohérent.
C'est à cet ensemble, indissociable de la constitution d'un
Pouvoir de certains sur d'autres, et de ces autres sur la nature et
sur la terre, qu'il m'a semblé logique de réserver le
terme Société - par opposition à la Tribu sauvage
où rien de tel n'était nécessaire pour assurer
et maintenir l'unité.
Ainsi, voilà comment l'aspect social m'est apparu : une réalité
où la nécessité allait se ressentir tout autrement
selon qu'elle sera vue par au-dessus ou par en dessous -le vainqueur
ne survivant qu'à condition de dépouiller le vaincu,
et le vaincu qu'à celle de se laisser tout prendre {son temps,
sa force, son corps). Le premier obligé de se faire éternellement
haïr, et le second de constamment faire de son mieux sous la
menace du pire.
Aliénation réciproque, donc.
Singulier, obsédant face-à-face.
Communications à sens unique: l'un donnant des ordres, l'autre
les recevant. La tête et les bras.
De sorte qu'au Dieu à qui il suffisait de dire «que la
lumière soit >, pour que la lumière soit, correspondait
ainsi le Vainqueur, le spécialiste de Toynbee, à qui
il suffisait de dire «fais-le» pour que la chose soit
faite. La correspondance entre ce Dieu-là et cet homo-là
n'était donc pas fortuite.
Mais cela dit, je m'abstiendrai de tout jugement de valeur. Je ne
m'aventurerai pas à dire qui, du vainqueur {qui déposséda
le vaincu de son temps), ou du vaincu {qui eut l'idée, avec
son blé, de matérialiser du temps et de le mettre en
boîte) a commis la plus énorme bourde - car ce qui est
sûr, c'est que sans ce blé il n'y aurait eu ni vainqueur
ni vaincu. Le fait étant que, l'un comme l'autre, tout le monde
sera perdant, car, comme le fit un jour entendre R. J. Braidwood,
«la révolution néolithique a coûté
un prix spirituel: la vie errante du chasseur avait affranchi l'esprit
de l'homme; l'agriculture allait le faire prisonnier d'un bout de
terrain.» Et le fait que ce bout de terrain se confonde
aujourd'hui avec la terre entière ne change rien à l'affaire
vu que ce fait signifie simplement que les homos ont à présent
une grande prison, ou plutôt que leur monde est devenu si petit
que la planète entière s'échange contre des billets
d'avion… (Rien que pour rire, voici comment Gordon Childe "
voit" en bloc ce qui s'est passé : «Du jour, dit-il,
où les fermiers produisirent au-delà de leurs besoins,
l'inconvénient majeur du système néolithique
disparut: l'excédent servait à nourrir de nouvelles
classes sociales qui n'avaient plus à fournir leur nourriture
(sic). Pour parvenir à ce résultat, il s'était
agi simplement (re-sic) de développer les relations économiques
et sociales.» Etcetera, etc.)
Ainsi
je tenais le bon bout. Je sentais que j'allais pouvoir entrer dans
l'histoire par la grande porte, et suivre le fil rouge qui allait
me permettre de la raconter pour ce qu'elle a vraiment été:
le long et pénible développement du face-à-face
absurde - contre nature et inhumain - des vainqueurs et des
vaincus - les premiers cherchant sans cesse à conserver l'initiative
en empêchant en permanence les seconds de la prendre. Et j'allais
me rendre compte qu'à cette fin, ils n'allaient reculer devant
rien, qu'ils allaient (faire) fabriquer à profusion, et à
un rythme toujours plus soutenu, des instruments de sujétion.
Et comme dans leur volonté de «durer» (justifiée
par leur propre survie sans arrêt menacée par la base)
ils allaient devoir intégrer de plus en plus les possédés
eux-mêmes dans leurs formes d'organisation et leur vie quotidienne,
j'allais avoir le plaisir de les voir se faire posséder à
leur tour, et de plus en plus souvent, par le système qu'ils
avaient mis au point.
Ainsi, va-t-il vraiment s'agir d'une anthropologie, d'une anthropologie
de l'aliénation -le Tapissier, qu'il soit semeur de blé
ou de terreur, examiné d'un œil sauvage, sous l'angle
des coureurs des bois…