En
fait, à l'heure où John Quincy Adams s'adressait aux
descendants du May Flower, je me trouvais déjà en plein
19e siècle. C'est à dire lorsque l'Europe se trouvait
à un tournant de son histoire, au tout début de la révolution
industrielle. A Londres, Paris, Hambourg, Bruxelles, le muscle était
en train de céder la place au cheval-vapeur; le bras de l'homme
à la bielle-manivelle et le nombre des sans-emploi devenait
inquiétant. En haillons, par milliers, dans toutes les capitales,
je pouvais les entendre crier leur malheur sous les fenêtres
des nantis. Derrière les rideaux, la peur régnait, une
obsession: comment faire taire ces trublions ?
Pour commencer, ils avaient tiré dessus, mais ça laissait
tout de même une impression désagréable. Comme
un goût de cendres dans la bouche chez les massacreurs eux-mêmes.
D'autant plus que les rescapés n'avaient pas désarmé.
La peur les avait bien sûr fait fuir, mais la faim les ramenait!
Invoquant le Ciel et sa Justice, ils avaient alors hurlé de
plus belle - et ils avaient même parlé de Socialisme.
Au point que, du fond de leur fauteuil-club, nombreux furent les tapissiers
du Ministère de la Justice et de la Culture qui crurent la
fin du monde toute proche, et leur dernière heure venue.
Les choses en étaient là lorsqu'une idée leur
vint qui allait ramener le silence: faire construire par ces jean-foutre
des bateaux à vapeur qu'ils ont nommés transatlantiques,
leur parler de l'Amérique, d'avenir mirobolant, et leur faire
se procurer vite fait le plus grand nombre possible d'allers simples.
Séduits par l'idée, travaillant et suant et se serrant
la ceinture par familles de huit ou dix, ils furent des milliers,
des millions de plombiers en tous genres à réunir de
quoi se payer le passage et à filer vers la fortune à
toute vapeur.
Bon débarras. Derrière les fenêtres, ON respira.
Et c'est ainsi que les problèmes prenant le large se sont retrouvés
un mois plus tard dans les rues de Boston, New Haven, Philadelphie.
Au nom de Père, du Fils et du Saint-Esprit, ces millions de
recalés du cheval-vapeur, avaient alors réclamé
ce travail et ce pain qu'ils étaient venus chercher. Et comme
rien de tout cela ne tombait du Ciel, «on» leur fera construire
des rails et des locomotives, «on» leur parlera de l'Ouest
et de terres qui ne demandaient qu'à se faire labourer, et
«on» les embarquera dans les trains qu'ils venaient de
construire, - «on», c'est à dire les John Quincy
Adams, bien sûr, les Sieur Talon et autres agrégés
de la Tapisserie régnante.
Et voilà du coup le malheur reparti sur des rails sans ticket
de retour.
Mais
cette fois-ci, au bout du chemin, c'était encore le monde de
l'Indien, le monde d'un homme pour qui «la vie, c'était
l'éclat d'une luciole dans la nuit, le souffle d'un bison en
hiver, la petite ombre qui courait dans l'herbe et se perdait au couchant»,
pour qui «la terre était douce sous la peau»,
qui considérait que la nature est une mère généreuse
offrant à qui savait s'y prendre tout «le poisson
et le gibier dont sa vie est construite», que le travail
était une faute car «qui travaille ne peut rêver,
alors que la sagesse nous vient des rêves.»
Au bout du rail, c'était le monde d'un homme qui, lorsqu'il
parlait de la nécessité, faisait entendre qu'il fallait
laisser faire la nature, et surtout ne toucher à rien. Car,
comme disait Seattle, le Sioux, «tout ce qui arrive à
la terre, arrive aux enfants de la terre» - et s'il en
est ainsi, expliquait-il, c'était parce que «ce n'est
pas l'homme qui a tissé la trame de la vie, mais qu'il en est
seulement un fil. De sorte que tout ce qu'il fait à la trame,
il le fait à lui-même.»
Bref, l'Indien du bout du rail était atteint de ce mal qui
ressuscitait le Cro-Magnon dans le cœur de la jeunesse et auquel
le sieur Talon avait dû s'attaquer cent ans plus tôt au
nom du Roi et de la Civilisation. Aussi, averties du danger et pour
parer à toute contagion, les réincarnations de ce fougueux
Intendant du Québec qui fonctionnaient cent ans plus tard à
Washington dans les bureaux de la Maison Blanche, avaient-elles pris
soin de dresser un cordon sanitaire tout au long de la frontière,
composé de Tuniques Bleues et de Prédicateurs vaccinés
à l'eau bénite contre la bonne santé. De sorte
que celle-ci ne put se répandre, que les charrues purent se
mettre à l'ouvrage et que les Indiens n'eurent plus qu'à
contempler le désastre.
Ils allaient voir les Blancs débarrasser le continent de toute
possibilité d'encore y vivre sans entrave.
Ils allaient les voir faire à la trame de la vie ce qu'ils
avaient eux-mêmes subi.
Car partout ce fut la même histoire qui se répétait.
S'acharnant sur le terrain, épouvantant la faune, ratiboisant
la flore, semant la terreur en même temps que le blé,
les «damnés de la terre» gaspillaient la vie partout
où ils passaient, en eux-mêmes comme autour, au rythme
de leurs locomotives et sans un regard pour les cadavres qu'ils laissaient
derrière eux.
Marchant vers l'Ouest à la vitesse où les chevaux-vapeur
débauchaient de la main d'œuvre en Europe, ils firent
table rase de l'insouciance première pour implanter le stress
et les soucis à la place des forêts et des buffles. Reconstruisant
l'Europe en Amérique, une Europe moderne, bien entendu, efficace,
libérale, dépoussiérée de ses vieilleries,
même l'océan ne put les contenir. Parvenus au Pacifique,
ils construisirent des bateaux et s'embarquèrent pour la maîtrise
des mers.
Et les Indiens n'ont rien compris. «Je suis un homme rouge,
concluait Seattle, et je ne comprends pas.»
Et n'y comprenant rien, ils essayèrent de s'expliquer. Un exercice
auquel ils n'avaient jusqu'alors jamais dû se livrer vu qu'étant
naturellement faits pour vivre comme ils le faisaient, ils ne s'étaient
bien entendu jamais demandé pourquoi le monde était
bien fait.
Il leur a donc fallu attendre que le Blanc leur tombe dessus pour
que, cessant de vivre comme on respire, l'air devenu puant et l'atmosphère
pesante les force à réfléchir et à se
poser des tas de questions sur les plombiers, les tapissiers, l'homo
de la Maison Blanche, et sur leur état de santé mentale.
Surtout que comme, malgré tous leurs efforts, ils n'arrivaient
pas à éliminer le problème manu militari, il
ne leur restait plus en fait qu'un seul espoir: tenter de raisonner
le Blanc poseur de langes et de tapis. Tenter de lui faire entendre
que la nature ne comprenait rien au bulldozer, ni à la Bible
ou l'arquebuse. Tenter de lui faire admettre que, dans ce débat
entre le Ministère de la Culture et eux, les arbres, les bisons,
les prairies avaient tout de même leur mot à dire et
méritaient d'être entendus.
Ainsi, Tatanga Mani, Indien Stoney, au début des années
cinquante encore, mille neuf cent cinquante! exprima-t-il excellemment
son acception de la société unique dans un discours
prononcé à Londres devant un parterre de responsables:
" Saviez-vous, dit-il, que les arbres parlent? Ils
le font pourtant. Ils se parlent entre eux et ils se disent bien des
choses, sur le temps qu'il fera, sur la vie qu'ils abritent, sur le
Grand Esprit qui les anime. Et ils vous parleront si vous les écoutez.
Mais les Blancs n'écoutent pas. Jamais ils n'ont écouté
les Indiens. Pourquoi, dès lors, écouteraient-ils les
autres voix de la nature ?»
Ainsi, les Montagnais, à qui des Blancs demandaient ce qu'ils
penseraient d'un barrage sur le fleuve et d'une centrale électrique,
firent-ils la leçon dans le même sens: «Cette
question, à vrai dire, répondirent-ils, n'est pas de
notre ressort. Allez plutôt demander au Grand Saumon. Il vous
dira ce qu'il en pense, lui qui, chaque année, remonte frayer
aux sources des rivières.»
Et les Bushmen du Kalahari, du fin fond de l'Afrique, à 10.000
kilomètres de là et à un siècle de distance,
ne parlaient pas autrement: «La plante et l'anima~ les nuages
et la pluie, l'air et la lumière, tout sur cette terre est
voisin, disaient-ils, et quiconque violera ce rapport fera
le malheur de tous.»
Et les Wintu de Californie allaient eux aussi dans le même sens.
Bouleversés par les ravages causés sur le terrain, ils
défendaient la thèse de l'unité homme-nature
en des termes trahissant leur pénible certitude de ne pas être
écoutés: «Les Blancs, constataient ces
sauvages, se moquent de la terre, du daim et de l'ours. Lorsque
nous, les Indiens, nous chassons le gibier, nous mangeons toute la
viande. Lorsque nous cherchons des racines, nous ne faisons que de
petits trous. Pour faire nos feux, nous n'utilisons que du bois mort.
L'homme blanc, lui, abat les arbres, retourne le sol et détruit
tout. L'arbre dit: ‘Arrête, je suis blessé.’
Mais il l'abat et le débite en tranches. Partout où
il touche le sol il laisse une plaie béante. Et l'esprit de
la terre le hait. Ainsi,fait-il exploser les rochers, puis il les
laisse épars sur le terrain. La roche leur dit: ‘Arrête,
tu me fais mal !’ Mais l'homme blanc n'en a cure. L'esprit de
la terre ne peut aimer l'homme blanc.»
Ces paroles datent de 1860. Les explosions de roches en question se
rapportaient à l'exploitation de mines correspondant à
la célèbre ruée vers l'or qui avait fait passer
la population de Californie «de 14.000 qu'elle était
en 1848, à 100.000 en 1850, 250.000 en 1852, et 380.000 en
1860.» (l'Encyclopedia Multimedia, «the gold rush.»)
L'or, justement, les sauvages constatèrent mondialement la
place qu'il occupait dans l'esprit tapissier, et, bien entendu, ils
n'y comprenaient rien.
À ce propos, le Sioux Wapiti Noir racontait avec tristesse
comment les Blancs, vers la fin du siècle dernier, traitaient
précisément le bison38 : «Les Wasichus (les
Blancs), faisait-il savoir, ne les tuaient pas pour manger,. ils les
tuaient pour le métal qui les rend fous, et ils ne gardaient
que la peau pour la vendre. Mais parfois, ils ne les dépeçaient
même pas; ils ne prenaient que les langues et j'ai entendu parler
de bateaux-de-feu descendant le Missouri chargés de langues
de bison séchées. Ceux qui ont fait ça étaient
des fous…»
Mais l'Amérique du Nord ne fut pas seule atteinte par le fléau
civilisateur. Un terrible sentiment d'impuissance gagna l'Indien des
Caraïbes dès l'arrivée de Colomb en 1492. Bartolomé
de Las Casas, dans sa Très Brève Relation de la Destruction
des Indes, raconte ainsi ce qu'il a vu : «Quand ils eurent
tous été réduits en esclavage, dit-il, et comme
ils se voyaient mourir et périr sans remède, ils commencèrent
à se pendre par désespoir. Maris et femmes se pendaient
avec leurs enfants… D'innombrables gens ont péri de cette
manière.»
En fait, Colomb et l'Espagne ne faisaient déjà en Amérique
Centrale et en Amérique du Sud, que ce que fera plus tard le
reste de l'Europe partout dans le Monde. «Les Espagnols,
relate Marianne Mahn-Lot, se mirent à pressurer à
l'extrême ces indigènes, exigeant d'eux des travaux au-dessus
de leurs forces. Ainsi, par exemple, les Talnos des Grandes Antilles,
habitués à un tout autre rythme de labeur, préférèrent
fuir ou se donner la mort. Il en fut de même aux petites Antilles,
au Venezuela, etc.»
Le journal Le Monde du 12 mai 1979 confirme l'hécatombe
: «Les Indiens Caraïbes opposèrent une résistance
désespérée aux conquistadores. Et devant la vanité
de leurs efforts, nombreux se sont jetés, par familles entières,
du haute des "mornes" (petites collines} dans la mer afin
d'échapper aux colons fiançais.»
Des familles entières se jetant dans la mer, impossible pour
l'homme rouge de mieux dire son dégoût, son rejet du
monde civilisé, son refus d'être complice de l'assassinat
de la Terre-Mère. Mais même cela n'ouvrit les yeux de
personne. Avec une détermination têtue, les Blancs ont
refusé de voir et d'écouter. Comme si une force inconnue
de la terre s'était emparée de leur esprit pour condamner
le mode de vie préhistorique sans même chercher un seul
instant à le tester et le comprendre.
Et comment s'était donc manifestée cette force étrange?
Las Casas répond: «Si les Chrétiens ont tué
et détruit tant et tant d'âmes et de telle qualité,
dit-il, c'est seulement dans le but de se gonfler de richesses.»
Et qu'espéraient-ils trouver à l'aide de ces richesses
? Ils voulaient (se) ‘grandir’, ‘s'élever’,
s'approcher du ‘sommet’, «le stimulant le plus
puissant, tant pour le chef que pour la piétaille, se résumant
dans les mots ‘valer mas’- valoir davantage, améliorer
son état, être anobli si possible, ou du moins ‘vivre
noblement’ comme y parviendra Cortès.»
Et comme, afin de «grimper», chefs et piétaille
étaient forcés de s'épau1er mutuellement, il
alla de soi qu'aux yeux des Indiens ils apparaissent comme un bloc
homogène, comme un monstre invulnérable à mille
pattes en Amérique et une tête en Europe.
En d'autres termes, aux yeux des Blancs, l'or était un objectif
en soi, justifiant tous les massacres, y compris celui de leur propre
vie qu'aucun n'hésitait à risquer pour en avoir. De
sorte que, pour les sauvages, c'était tout à la fois
clair et incompréhensible: le respect qu'eux-mêmes avaient
pour la terre, les Blancs l'avaient reporté sur l'or. La moindre
pépite était pour eux un objet de convoitise. Qol1i
en avait plein les coffres se voyait adulé, respecté,
glorifié. Comme si le métal jaune permettait tout, justifiait
tout, autorisait les pires massacres, réclamait les pires sacrifices,
bref, était doué de vertus magiques et détenteur
de vérités profondes. Et, en tous cas, ce que les Indiens
purent unanimement observer, c'est que l'or différenciait vraiment
le Blanc de la bête - et le moins qu'ils en pensèrent,
c'est que ça ne le grandissait pas, tout au contraire.
«L'esprit de la terre le hait» en ont dit les Wintu qui
«faisaient partie de la terre, et dont la terre faisait partie
d'eux-mêmes.»
Ainsi donc, m'aurait-il fallu une preuve de plus que les sauvages
ne se concevaient qu'en communion avec la nature, le simple fait que
sans jamais s'être concertés tous ont parlé de
la Terre comme de leur mère, avec tout le respect que ça
comporte, constituerait cette preuve. Ce qui leur a d'ailleurs mondialement
valu le mépris des possédés du métal jaune.
Bref, les Indiens, lorsqu'ils se sont vus confrontés à
ces gens débarqués de leurs Caravelles comme des Martiens
de leurs soucoupes volantes, ils comprirent vite que l'or (et le blé)
rendait fou. Ils tentèrent donc de s'interposer entre le sol,
la charrue et les excavatrices pour sauver l'herbe et la forêt.
Mais le malheur voulut que la nature ne permettait nulle part de fonctionner
militairement, de constituer des armées, d'équiper des
milliers d'hommes toujours prêts à se faire envoyer n'importe
où pour massacrer n'importe qui. Ne pouvant quitter les terres
où vivait leur gibier, les sauvages n'ont jamais pu se défendre
que sur place - et donc se faire éliminer une tribu après
l'autre, sans jamais pouvoir faire bloc, par une poignée d'automates
en battle dress alimentés de l'arrière en winchesters
et en farine, et qui n'avaient rien de mieux à faire qu'obéir
aux ordres et mettre à mort tout ce qui bougeait en vue de
faire place aux barbelés et aux colons.
Comme quoi, l'état sauvage avait tout prévu, hormis
la barbarie, hormis l'éventualité d'un coup d'état
contre lui, ourdi par des millions de malheureux pour qui la vie,
la soi-disant vraie vie, aurait été d'un autre monde,
d'un monde à venir et à construire et qui se conjuguerait
avec des chaînes et des harnais dans le plus grand mépris
de la liberté et de la spontanéité.
Je résume donc : La rencontre de Cro-Magnon avec l'Europe,
par Indiens interposés, la victoire sur tous les continents
de l'arquebuse sur le silex, ces événements qui sont
en général interprétés comme des péripéties
participant au développement ‘normal’ d'un «processus
de civilisation» généralement considéré
tout à la fois comme inévitable. et bénéfique
pour tout le monde, ces événements, dis-je, ont fait
déraper la terre d'un monde fondé sur la vie en liberté
de toutes les espèces, vers un autre fondé sur la mort
de la plupart d'entre elles et l'entravement des survivantes. Ce phénomène
est bien réel, indiscutable, évident. Mais il n'empêche
que j'ai entendu dire depuis l'école, qu'à la différence
des autres sciences, l'histoire ne serait pas expérimentale.
Alors qu'en fait des continents entiers ont servi de laboratoire pour
la plus formidable des expériences possibles nous concernant
tous: celle d'un énorme tapis posé sur la Terre pour
en étouffer l'herbe - comme une énorme nappe pour un
énorme pique-nique de millions de plombiers-postiches plantés
le dimanche au bord des autoroutes. Et ce fut partout le même
grabuge: l'herbe a pourri en faisant tout crever.
Cette série d'expériences était tout à
fait concluante. Elle me permettait même de dégager une
loi scientifiquement indiscutable: à savoir que «la tapisserie
est par nature contre nature».
Une Loi qui gouvernera l'histoire ainsi que le grand voyage que maintenant
j'allais entreprendre allait me le démontrer. Car, comme je
n'étais ni psy, ni zoologue, ni rien de ce genre, j'allais
avoir le privilège de pouvoir m'introduire partout où
m'attirera mon flair, sans qu'aucun tapissier d'aucun Ministère
de la Culture ne puisse me menacer de me couper les vivres.
«Le hallier disparu, et l'aigle disparu, c'est la fin de
la vie, c'est le début de la suruivance» j'allais
bientôt savoir à quel point Seattle avait eu raison de
le dire.