La parenthèse d'une indianisation blanche

Au Québec, durant le 17e siècle, la fuite enthousiaste et massive de jeunes Européens vers d'accueillantes tribus indiennes a fait trembler de rage le Roi-Soleil.


Je me demandais précisément ce qui avait bien pu retenir les Blancs de s'indianiser, lorsque je fis la connaissance de Philippe Jacquin (l'un des rares historiens à ne pas être qu'historien) et de son remarquable guide relatif aux Indiens Blancs (Les Indiens Blancs, Français et Indiens en Amérique du Nord aux XVIe et XVIIe siècles ) : «La vie sauvage, m'apprenait en substance cet ouvrage, a eu beaucoup d'attrait pour les jeunes blancs qui suivaient les Indiens dans leurs mouvements, s'absentaient plusieurs jours chasser en leur compagnie et en apprenaient à supporter fièrement toutes les fatigues que causait l'âpreté d'un pays extraordinairement froid et chaud; tout couvert de bois et de montagnes, de lacs et de rivières…
«Dans le dernier tiers du XVIIe siècle,
poursuivait mon auteur, les autorités réagirent contre ces jeunes qui vivaient dans une entière indépendance, ne rendaient de compte à personne. . . et qui, ayant goûté à la vie chez les Sauvages, ne voulaient plus ni travailler, ni labourer la terre, cherchaient à rencontrer des femmes Indiennes dont ils connaissaient la liberté et qui les accueillaient sans préjugé: Copiant le costume sauvage, courant tout nus à travers les villages, imitant les gestes et les cris des Sauvages, ignorant la ségrégation sociale, regroupant dans de mêmes bandes des fils de conseillers, de familles nobles, de riches marchands, d'apprentis et de domestiques, ils ne respectaient plus le code social et transgressaient les hiérarchies fixées depuis des temps immémoriaux.»
Immémoriaux. Il aurait, selon moi, mieux valu dire que ces jeunes gens redécouvraient d'un coup le Cro-Magnon et les forêts primaires qui somnolaient depuis des siècles dans le tréfonds de leur âme, que cette redécouverte ne tournait pas à l'avantage de la tapisserie, et que celle-ci sombrait dans le ridicule même qu'elle avait engendré.
Au point que, soucieux d'empêcher cela, les Responsables se durent de réagir et de jeter le discrédit sur le Cro-Magnon blanc. Ainsi, selon Jacquin, «e Sieur Talon, fougueux intendant du Québec, parla-t-il, en 1670, de ces coureurs des bois comme de véritables bandits, des gens sans aveu, sans foi ni loi, des fripons, des forbans et autres bons-à-rien.»
Et bien évidemment ledit Talon n'était pas seul à s'indigner. Les vieilles barbes, pasteurs, curés, sclérosés et autres drogués du Ministère de la Culture ne parlaient pas autrement. Tandis que la jeunesse répondait en bâillant et en prenant le large, «en se rapprochant de la nature, des animaux, des Indiens, des Indiennes, en entretenant avec de jeunes sauvagesses des amours libertines, scandaleuses, ordurières, dans la profondeur des bois, au mépris de la vie civile, du défrichement de la terre, des hiérarchies et de la Religion.»
Deux-trois mille ans de matraquage théologique, d'endoctrinement idéologique, des milliards de coups de fouet et de vexations, tout cela n'avait en fait réussi qu'à endormir {qu'à refouler) la bête homo sans la détruire. L'odeur des bois, un souffle de liberté la réveillait et suffisait à ranimer l'âme assoupie du vieil Ancêtre. Comme si rien ne s'était passé, comme s'il n'y avait jamais eu d'histoire.
«L'attrait du Nouveau Monde, confirmait Philippe Jacquin, est d'avoir pu offrir des espaces vierges et l'espoir d'une autre vie à une Europe en quête d'Utopie. L'Utopie était devenue un pays, une réalité tangible. Coureurs de bois, Blancs indianisés, Métis se sont jetés à corps perdu dans l'aventure américaine, emportés par la folie de la liberté et la fascination de la vie indienne. Ils doutaient de leur propre culture au moment même où elle triomphait partout, sûre de son bon droit et de sa légitimité à asservir les autres peuples».
Ainsi, les idées que les Blancs s'étaient faites de la préhistoire, de la nature en général et de la leur en particulier, ne tenaient pas la route. La confrontation Indiens-Chrétiens ayant nettement tourné à l'avantage des premiers sur le plan de la joie de vivre, le doute n'était plus permis: les Blancs en un sens étaient Rouges par nature. Ils étaient Cro-Magnon dans le fond. Ils aimaient l'herbe et le castor. Ils étaient faits pour eux… Et il ne fallait surtout pas que la nouvelle se répande de l'autre côté de l'Atlantique.
C'est pourquoi, poursuivait Philippe Jacquin, «la réalité de la Colonisation va dissiper le mirage.» Se rendant compte avec effroi que la vie sauvage était contagieuse et que la bonne santé des Indiens risquait de se répandre comme une épidémie, Jésuites, Intendants et autres tapissiers de la Royauté et de la Papauté prirent des mesures drastiques. Avant toute chose, prévenir le mal, soustraire la jeunesse cromagnonne de tout contact avec la bonne santé indienne, avec le monde du grand air du Grand Esprit, la mettre en quarantaine et l'embrigader dans le travail. Ainsi, tous les politiciens de l'époque allaient-ils se rendre compte, comme l'observait encore Jacquin, de «l'impérieuse nécessité de confier les petits enfants à des hommes de métier qui les empêcheront de penser d'être un jour coureurs des bois, les instruiront, et en feront de bons ouvriers. " Et quant aux coureurs des bois en exercice, mauvais exemples pour la jeunesse, ces mêmes autorités vont entreprendre de les mettre hors d'état de nuire. «Des officiers de la Couronne, des petites troupes de mercenaires, eurent pour mission de les traquer et de les capturer… Une ordonnance royale du 5 juin 1673 alla même jusqu'à prescrire la peine de mort à leur encontre.»
Ces mesures prises, l'histoire, un moment freinée, avait alors repris son cours normal. "Et lorsque les Américains se construiront plus tard une identité culturelle, poursuivait Jacquin, ils se garderont bien de faire resurgir ce personnage. Ils ne voudront pas dans leurs panthéons de ce héros négatif. L'attachement d'un Blanc à un mode de vie et à des valeurs de 'sociétés primitives" embarrassait en effet l'historien.»
«Dans la seconde moitié du XIXême siècle, les Québécois, en quête de racines françaises, effaceront donc dans le personnage tout ce qui pouvait en rappeler l'ambiguïté et le transformeront en pionnier d'une colonisation civilisatrice et catholique. Seuls quelques écrivains s'empareront de ce héros des origines. Mais ils travestiront les faits.» De son histoire, ils feront les John Wayne et «sa race, conclut Jacquin, citant Washington Irving, tombera dans l'oubli ou ne sera plus rappelée à la mémoire, comme celle des Indiens, leurs associés, que pour prêter des couleurs locales, des images poétiques à l'histoire des temps passés.»
Des temps passés et révolus, vu que ces évasions vers la nature furent pratiquement stoppées vers la fin du XVIle siècle. Ainsi, quand les Européens débarquèrent par millions dans les ports du Nouveau Monde, 150 à 200 ans plus tard, plus aucun Indien n'était encore en vue et plus le moindre parfum sauvage n'aurait encore pu réveiller le Cro-Magnon toujours présent au fond des tripes des Blancs eux-mêmes.

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