L'homme
"primitif" des Politiciens
La
rencontre sur le terrain, en Amérique, des Blancs de l'Histoire
avec les Rouges de la préhistoire fut un choc exemplaire:
le Pouvoir de l'État radicalement hostile aux libertés "sauvage"
un
démenti formel des thèses Leroi-Gourhanes.
Poursuivant
mon enquête visant à mesurer la gravité de l'altération
opérée dans l' homo à la demande des tapis et
de leurs défenseurs du Ministère de la Culture, j'eus
la chance de tomber sur un événement rare: la rencontre
de langeurs d'enfants européens avec Cro-Magnon lui-même,
représenté par nos actuels Sauvages. Lesquels ont ainsi
eu le triste privilège d'être les seuls de notre espèce
à pouvoir porter sur la civilisation et ses acquis un jugement
dont l'unique critère d'appréciation allait être
la nature, toute la nature et rien que le nature - jugement qui fut
partout pareil: tous, unanimement, ont condamné le tapis.
Ce fut, sur le terrain, la confirmation du fait qu'il y avait effectivement
deux camps: d'un côté les pieds nus de l'âge de
pierre, de l'autre les bottes de l'âge de fer. Une seule terre
pour deux mondes, c'était un monde de trop. Le choc eut lieu.
Les tapissiers ont triomphé. Et la nature perdit ses
meilleurs défenseurs.
À ce propos, d'ailleurs, une excellente illustration de la
pensée tapissière et de sa profondeur me fut fournie
par l'argumentation utilisée pour justifier l'annexion du monde
sauvage par les États-Unis d'Amérique, une argumentation
qui fit naguère l'objet d'un article dans Le Journal Mural,
et dont voici un large extrait :
«En 1849, me fit savoir ledit Journal, l'administration des
affaires indiennes passera aux États-Unis du Ministère
de la Guerre à celui de l'Intérieur. Ce transfert correspondait
à une décision prise au plus haut niveau d'annexer purement
et simplement les terres indiennes, au mépris de tous les traités
signés depuis l'indépendance par le Gouvernement et
ratifiés par le Congrès. Soucieux néanmoins de
préserver son image de marque, ledit Gouvernement, un an avant
de rendre officielle sa décision, charge un certain Cyrus Thomas
de préfacer le recueil officiel des traités en question,
et d'expliquer pourquoi des gens civilisés n'ont pas à
tenir compte d’engagements pris avec es sauvages.» (soit
dit en passant, un tel besoin de s'expliquer était tout de
même la marque d'un certain malaise, et on n'imaginerait pas
d'homme sauvage éprouvant le même besoin de se rassurer
au sujet de sa présence sur la terre où il vit.)
Voici l'essentiel de cette explication.
«Cyrus Thomas se réfère d'abord à un arrêt
rendu en 1823 par la Cour Suprême des États-Unis qui
reflète sans doute correctement l'état d'esprit des
immigrants à propos des Indiens et des droits que ceux-ci pouvaient
avoir de continuer à vivre comme ils avaient toujours vécu.
«Nous n'avons pas, dira la Cour, à entrer
dans la controverse qui consiste à se demander si les agriculteurs,
les marchands et les manufacturiers ont, ou non, un droit fondé
sur des principes abstraits d'expulser des chasseurs de territoires
qu'ils possédaient, ou d'en contracter les limites. La conquête
confère des droits que la Cour du conquérant ne saurait
dénier, quelles que soient les opinions particulières
et les sPéculations morales de tel ou tel individu, eu égard
à une quelconque justice originelle. Le titre acquis par conquête
et maintenu par la force, c'est au conquérant d'en prescrire
les limites, compte tenu de ses sentiments humanitaires. Très
généralement - (" Très généralement
" sous-entendant bien sûr que de telles conquêtes
auraient été de tous les temps, alors que, de toute
évidence, l'idée même d'y penser était
contraire à la logique préhistorique et donc qu'elles
ne sauraient correspondre qu'au processus de civilisation) –
très généralement, donc, les vaincus sont incorporés
à la Nation victorieuse et deviennent sujets ou citoyens du
gouvernement de cette dernière. Les nouveaux et les anciens
membres de la société se mélangent entre eux;
la distinction qui les séparait s'efface petit à petit,
jusqu'à ce qu'ils ne forment plus qu'un seul peuple. Là
où cette incorporation est possible, l'humanisme réclame,
et une sage politique exige, que les droits des vaincus à la
propriété soient respectés, que les nouveaux
sujets soient gouvernés aussi équitablement que les
anciens, et que la confiance des vaincus en leur propre sécurité
bannisse le sentiment pénible d'avoir été arrachés
à leur ancien mode de vie pour être unis de force à
des étrangers. –( Il est clair que la Cour fait ici référence
à la constitution de l'empire romain et se sert du prestige
historique de ce dernier pour légitimer son discours)
«Mais les tribus indiennes qui habitaient ce pays, poursuit
la Cour, étaient composées de féroces sauvages
dont l'occupation majeure était la guerre et dont la subsistance
était principalement tirée de la forêt. Les laisser
en possession de leur territoire revenait à abandonner le pays
à la sauvagerie. Les gouverner comme peuples distincts était
par ailleurs impossible dù fait qu'ils étaient aussi
braves et motivés que féroces et prêts à
repousser les armes à la main toute atteinte à leur
indépendance.
Ainsi, après avoir constaté que la force fonde le droit
(qu'elle est chargée de défendre, les pétitions
de principe s'accumulant comme vous voyez), la Cour Suprême
ne craint pas d'affirmer d'une manière détournée
que les Indiens seraient en fait les agresseurs violant sans scrupule
le droit qu'un haut niveau de Civilisation aurait conféré
aux immigrants de les attaquer!
«Car quelle était l’inévitable conséquence
de la résistance indienne, précise effectivement
l'arrêt de la Cour, sinon que les Européens se trouvaient
devant la nécessité soit d'abandonner le pays en même
temps que tous droits sur lui, soit de réaffirmer ces droits
par l’épée et par ladoption de certains principes
adaptés à la situation d'un peuple avec lequel il était
pratiquement vain d'essayer de s'unir, soit encore de demeurer dans
leur voisinage et d'ainsi exposer sa famille et soi-même au
perpétuel danger d'être massacrés.»
Au fond, la thèse de la Cour était claire comme de l'eau
de roche: ce qui "justifie" l'annexion, c'est le refus des
Indiens de se laisser annexer!
«De fréquentes et sanglantes guerres étaient
inévitables, poursuit en effet l'arrêt, dans
lesquelles les Blancs n'étaient pas toujours les agresseurs
(sic)."
À la limite, entendant cela, disons que les Blancs ne seraient
pas venus là pour faire la guerre à quiconque, mais
uniquement pour conquérir des terres, et qu'un malencontreux
hasard voulut que des Indiens s'y trouvaient depuis toujours. Si bien
que lorsque ces derniers, au lieu de les accueillir comme les bienfaiteurs
qu'ils étaient certains d'être, ont eu l'idée
de se défendre - voire même, en certains cas, de contre-attaquer
- ces mêmes Blancs, forts des pouvoirs qui leur étaient
conférés par leurs canons et arquebuses, n'auraient
pu contenir une légitime indignation.
C'était là, dans tous les cas, une manière de
considérer les choses qui eut ses partisans bien avant l'existence
des États-Unis et de leur Cour Suprême (comme le Soviet
du même nom), ainsi que l'atteste, dès 1624, un certain
Waterhouse (Sir Edward) dans un rapport adressé à Londres
aux dirigeants de ce qui n'était encore qu'une colonie anglaise.
Les faits dont il était en l'occurrence question se résumaient
ainsi: les vexations incessantes - pillages, tueries, réduction
en esclavage - que les colons avaient perpétrés contre
les Indiens depuis leur débarquement avaient fini par provoquer
le colère des Powhatan. Ceux-ci s'étaient rebiffés.
Excédés, ils avaient mis à mal trois cents colons.
Et ils étaient certainement loin de se douter que ce faisant
ils allaient offrir aux Blancs la seule chose qui leur manquait: une
bonne conscience d'en finir avec l'homme rouge.
«Messieurs, écrivit en effet Waterhouse à
Londres, nos mains qui étaient autrefois liées par
ramitié et les bonnes mf£Urs (sic), ont été
libérées par la violence traîtresse de ces sauvages…
Nous pouvons maintenant, comme nous y autorisent la loi de la guerre
et la loi des nations, envahir le pays et détruire ceux qui
ont voulu nous détruire… Les conquérir est beaucoup
plus facile que les civiliser par la douceur… La victoire peut
être obtenue de nombreuses manières: par la force, par
la surprise, par la famine si nous brûlons leurs canoës,
incendions leurs bateaux, brisons leur matériel de Pêche,
et si nous les assaillons pendant qu'ils sont à la chasse,
les poursuivons avec nos chevaux, lançons nos meutes à
leur trousse, et les donnons en pâture à nos molosses
- qui confondent ces sauvages nus, tannés et difformes avec
les bêtes sauvages dont ils sont friands.» ( La Résistance
indienne aux États-Unis, Élise Marienstras )
Ce discours fit sans nul doute jurisprudence, vu que, sans s'y référer
explicitement bien sûr, la Cour Suprême de 1823 était
encore tout imprégnée de son esprit comme en atteste
ses conclusions :
«Le fait est, peut-on en effet lire en fin de son arrêt,
que la politique, le nombre et la compétence des Européens
ont prévalu. Comme la population blanche progressait, celle
des Indiens reculait nécessairement. Les régions immédiatement
voisines des agriculteurs devenaient d'ailleurs impropres aux Indiens
dont le gibier refluait vers la forêt épaisse et vierge
encore. De sorte que les Indiens suivaient. Les terres n'étant
du coup plus occupées par leurs anciens habitants devenaient
terres des États-Unis, et étaient alors partagées
comme telles entre les immigrants nouveaux venus.
«Bref ,ajoute encore la Cour afin que nul n'en ignore,
cette loi qui voudrait que les rapports de vainqueurs à
vaincus se régularisent était inapplicable en l'occurrence.
Aussi extravagante que puisse paraître la prétention
de convertir en annexion pure et simple des terres découvertes
habitées, c'était pourtant la seule chose à faire
dans la mesure où tout a été tenté depuis
le début pour adoucir le sort des vaincus, dans celle aussi
où tout le pays a été acquis et maintenu par
conquête et où la propriété de la grande
masse conquérante s'origine dans celle-ci. La conquête,
dans ces conditions devient la loi du pays, une loi qui ne saurait
être contestée.»
Amen.
Ainsi s'est prononcée la Cour. Elle condamnait sans appel un
mode de vie sans le connaître - et donc sans jugement, en faveur
d'un autre fondé sur la raison du plus fort nommée Raison
d'État. Et si la Cour parle de "l'adoption de certains
principes adaptés à la situation", elle n'en sous-entend
pas moins claireme'nt que s'il est judicieux de signer des traités
de paix avec des "sauvages" lorsque ceux-ci ont le dessus,
il n'en est pas moins tout à fait légitime de les rompre
unilatéralement dès que les moyens de reprendre la conquête
sont à nouveau réunis. C'était si ouvertement
machiavélique que d’un point de vue purement ‘moral’
(" dont aucun gouvernement digne de ce nom ne saurait faire abstraction",
fait d'ailleurs observer Cyrus Thomas lui-même), c'était
le point faible de l'explication. Pas question, bien entendu, de changer
de politique, mais d' humaniser le discours qu'on en faisait. On ne
pouvait décemment condamner les "sauvages" à
mort sans essayer de montrer combien leur mode de vie serait lui-même
complètement immoral, asocial, indifférent à
la souffrance et la misère d'autrui, en l'occurrence celle
des envahisseurs eux-mêmes - lesquels tuaient parce qu'ils souffraient
et ne voulaient plus souffrir. C'est pourquoi pour justifier le massacre
des sauvages, Cyrus Thomas va faire appel à un Discours prononcé
en 1802 par John Quincy Adams (fils de John Adams, successeur à
la Maison Blanche de Washington en personne, John Quincy Adams sera
le sixième Président US.) devant les Fils des Pèlerins
à l'occasion d'une séance d'auto-glorification que s'offrait
cette Société sans nul doute bien-pensante.
La théorie correcte (sic) qui justifie l'annexion des terres
indiennes, dira en effet Cyrus Thomas, tient tout entière dans
ce Discours dont voici l'essentiel :
«II y a des moralistes, s'attriste Quincy Adams,
pour contester le droit des Européens d'envahir les possessions
des aborigènes. Mais ont-ils mûrement considéré
le sujet dans son ensemble ? Le droit qu'auraient les Indiens à
posséder ce pays repose en réalité sur des bases
très discutables. Leurs champs cultivés, leurs constructions
en dur, un espace amplement suffisant pour leur subsistance et pour
l'ensemble des choses qu'ils auraient pu s'approprier par du travail
personnel était à eux sans aucun doute, et devait donc
leur être laissé par 'droit de nature'. Mais quel est
le droit du chasseur sur des milliers de miles carré de forêt
où il s'est trouvé accidentellement (! ) en quête
d'une proie ? Les libéralités de la Providence envers
l'espèce humaine peuvent-elles être monopolisées
par un homme sur dix mille ? Est-ce que l'abondante fécondité
de notre mère à tous, amplement adéquate à
l'alimentation de millions d'hommes, pouvait rester la propriété
exclusive de quelques uns d'entre eux ? Le 'seigneur des forêts'
va-t-il non seulement refuser pour lui-même les vertus et les
joies de la Civilisation, mais encore les interdire aux autres ? Va-t-il
empêcher l'état sauvage d'éclore et de fleurir
tel la rose cultivée ? Va-t-il empêcher le chêne
de s'abattre sous la hache de l'Industrie pour ensuite renaître
dans le bien-être et l'élégance d'une architecture
digne de lui ? Va-t-il condamner une immense région du globe
à la désolation perpétuelle, au feulement du
jaguar, au hurlement du loup, alors qu'il ferait taire le cri de joie
de l'Homme ? Les champs et les vallées qu'un Dieu opulent destinait
à l'alimentation d'innombrables multitudes, seront-ils à
jamais condamnés à la stérilité? Les puissants
fleuves jaillis des mains de la Nature comme autant de canaux de communication
entre toutes les Nations vont-ils éternellement rouler leurs
flots maussades vers l'abîme du silence et de la solitude ?
Des centaines de larges baies, mille lieues de côtes et un Océan
sans limite ont-ils été créés pour que
tout ce qu'ils permettent de faire soit interdit par les locataires
des bois ? Non, généreux philanthropes! Le Ciel ne saurait
s'opposer à ce qu'il créa de ses propre mains! Le Ciel
n'a pas voulu que s'affrontent sa loi morale et sa création
physique !»
Re-amen.
Ce n'est pas le moindre mérite de la résistance indienne
que d'avoir ainsi poussé les Blancs à s'expliquer eux-mêmes
sur le "sens de l'Histoire" qui leur avait fait traverser
l'Atlantique par bateaux entiers. Ces millions d'hommes au nom desquels
Adams moralisait et condamnait l'état "sauvage" n'étaient
en réalité que les laissés-pour-compte en Europe
du système qu'ils s'empressaient de reconstituer en Amérique,
l'essentiel des immigrants se composant du rebut de la révolution
industrielle qui, en 1802, multipliait déjà le nombre
des chômeurs sur le Vieux Continent.»
Fin de l'extrait du Journal Mural.
Ainsi, les deux arguments que la raison tapissière opposait
(oppose toujours d'ailleurs quoique sous une forme plus édulcorée
que jamais) à la raison sauvage, c'était d'une part
que l'arquebuse a forcément raison du sile:x comme le pot de
fer du pot de terre; et, d'autre part, que si le Gouvernement des
États-Unis a systématiquement fait mentir sa signature
c'était soi-disant pour le bien de millions de Blancs qui avaient
traversé l'Atlantique et n'auraient jamais pu envisager de
retourner en Europe, là où depuis des siècles
les peuples vivaient dans une économie dite «de subsistance»,
c'est à dire dans la fragilité permanente de l'équilibre
entre besoins alimentaires et moyens de les satisfaire. «La
densité de la population de la France et de l'Europe depuis
l'an mil jusqu'au 19" siècle, confirmait en effet
Fourastié (L'Express du 3 mars 1979), était au maximum
compatible avec la récolte moyenne. Il suffisait de conditions
climatiques inférieures à la moyenne pour provoquer
la disette. Lorsque plusieurs mauvaises récoltes se suivaient
et ( ou) lorsque la récolte moyenne tombait de moitié
( ce qui arrivait tous les 9 à 12 ans), la disette de subsistance
se transformait en véritable famine. . . Dans ces peuples excessivement
sous-alimentés, la résistance au~ maladies s'effondrait.
Et les migrations de pauvres mendiants déclenchaient des épidémies
catastrophiques.»
Il allait de soi, dès lors, que de nombreux crève-la-faim
se soient sentis fortement tentés par les énormes territoires
que les Indiens avaient conservés vierges. Mais ce qui était
par contre plus obscur, c'était pourquoi ces malheureux semblaient
ne pas avoir été séduits par la possibilité
qu'ils eurent, tout au moins au début de la colonisation, de
rejoindre les Indiens et de s'ensauvager eux-mêmes ?
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