La
société dite "primitive" ne se limite pas aux
hommes : elle contient, et elle comprend, la Terre entière…
Rencontre,
en compagnie de Pierre Clastres, des Cro-Magnons modernes.
Leurs
comportements, leurs tribus sont un pied de nez aux historiens.
«Le
seul temps que les Sauvages n'eurent jamais, c'est celui de s'ennuyer.»
(moi-même}
Ayant
acquis la certitude que les sauvages entretenaient avec leur milieu
des rapports complices, j'ai voulu voir comment fonctionnait ce que
tout le monde appelle «société primitive»
- une dénomination qui d'emblée pousse à l'erreur
étant donné ce qu'elle sous-entend d'infantilisme chez
les sauvages, alors qu'en fait elle est déjà, implicitement,
de la propagande pour les tapis. Elle l'est en ce sens qu'elle projette
dans l'âge de pierre des préoccupations très actuelles
d'une production déterminante de rapports sociaux n'ayant rien
de commun avec des relations inspirées par la vie à
l'état naturel. L'utilisation d'un même terme pour désigner
deux manières aussi différentes d'être ensemble
ne faisant que fausser les esprits dans le sens du système
actuel, je réservai le mot société pour
parler des rapports entre Civilisés, et le mot tribu
pour les «Sauvages». Et quant à la qualification
de primitive accolée à société
pour parler de l'âge de pierre, le fait qu'elle insinuait une
continuité alors qu'une rupture s'est forcément produite,
elle ne m'apparaissait bonne qu'à disqualifier ses utilisateurs
eux-mêmes.
Bref, puisque les tribus vivaient en fonction de la nature - et non
la nature en fonction d'elles comme c'est le cas de nos sociétés
- je me suis demandé comment les Cro- Magnons avaient pensé
leur vie ensemble.
Et la première chose dont je pris conscience
était qu'une tribu ne pouvait exister qu'à condition
d'être autonome. Et qu'à cette fin chacune devait déterminer
son nombre en fonction des ressources accessibles - avec, cela va
de soi, des résultats variables selon les lieux et les régions
du monde, mais avec une obligation commune: pratiquer d'une manière
ou d'une autre un contrôle des naissances, obligation à
laquelle toutes, où que ce soit, ont satisfait - chaque tribu
ayant sa réponse propre, réponse que les Sioux, les
Bushmen, les Papous, les Cro-Magnons et les autres vivaient sans pour
autant l'avoir jamais théorisée. Ne changeant pas de
milieu comme nos plombiers de tapis, chacun SAVAIT, selon le sien
en vertu d'une expérience qui remontait à la nuit des
temps, ce qu'il devait savoir pour faire ou ne pas faire d'enfants.
Et ce qui était vrai de la démographie, l'était
du territoire -l'exigence d'autonomie déterminante ici aussi
de sa définition et de son étendue laquelle était
naturellement fIXée par les distances que des chasseurs pouvaient
couvrir aux alentours de leurs campements. Le territoire était
sommetoute comme aborné de L'INTÉRIEUR, limité
par les efforts que le Cro-Magnon était capable, et désireux,
de consentir durant ses chasses. Si bien que la seule idée
de s'agrandir aurait été stupide en soi; et qu'à
ce niveau tout le monde pouvait dormir tranquille, aucune tribu n'ayant
jamais à se sentir menacée par ses voisines dans
son existence même.
Ce qui ne signifie d'ailleurs nullement qu'il n'y aurait pas eu de
heurts. Toutes les tribus d'une même région, en agissant
de la même manière et en fonction des mêmes besoins,
n'auraient pu éviter de se rencontrer et de s'opposer à
propos de l'un ou l'autre buffle. Surtout que, le gibier n'arrêtant
pas de se déplacer et la nature entière d'évoluer
au rythme des saisons, toutes les données territoriales fluctuaient
sans arrêt. Aucune répartition définitive des
terres n'aurait été pensable. Si bien que des problèmes
d'appropriation se reposaient en permanence, que la bagarre était
le seul moyen de les résoudre, que la guerre faisait intrinsèquement
partie de la vie dite sauvage, et que tous, en plus d'être chasseurs,
devaient être guerriers.
Guerriers, et donc sauvages, je l'entends le dire d'ici du fait que
les seules images que nous ayons de la guerre nous viennent tout droit
de 14-18, Verdun, Hiroshima, du sang partout, des éventrés,
des millions de morts, brancards, Croix- Rouge, culs-de-jatte, lance-flammes
: le mot «guerre» à peine prononcé fait
penser à «barbarie».
Or un guerrier sauvage était d'autant moins barbare
que, pratiquant généralement l'exogamie) chaque tribu
avait autant besoin de ses voisines que ses voisines avaient besoin
d'elle. Ainsi, Pierre Clastres, parlant des tribus qui appartenaient
aux principales familles linguistiques de la Forêt •(Arawak,
Carib, Tupi, Chichba, Pano, Péba, etc.), dispersées
sur une aire géographique allant du Pérou oriental à
l'Est brésilien et des Guyanes à la Bolivie, observait-il
que «le fait général de l'exogamie locale
rendait impossible une indifférence complète des différentes
tribus les unes envers les autres. L'échange des femmes ( ou
des hommes, selon les cas), en fondant des liens étroits de
parenté; instituait par là même des relations
qui empêchaient des groupes voisins et alliés par des
mariages de se considérer réciproquement comme de purs
étrangers, voire comme des ennemis avérés.»
Bref, si je voyais des sauvages s'échanger des horions sans
aucun ménagement apparent, ce n'était tout de même
pas comme des Japonais et des Yankees ne comprenant pas un traître
mot de l'autre et rêvant de massacrer l'adversaire pour ne pas
l'être eux-mêmes. C'était des guerriers se connaissant,
se comprenant, parlant le même langage mais s'expliquant avec
force sur l'un ou l'autre point précis, comme par exemple «à
qui appartient ce buffle?» ou l'opportunité de tel ou
tel mariage.
En fait, c'était une sorte d'utopie vécue que de pouvoir
ainsi régler ses comptes entre soi, le moment venu, sans arbitres
ni tribunaux s'interposant, tous avec les mêmes moyens, les
mêmes armes, le même pouvoir, les mêmes droits,
faisant régner une même justice sans la moindre raison
d'écraser l'adversa1re.
Engagé comme je l'étais sur le terrain de l'animation
sociale, je fus tout naturellement conduit à prendre en considération
un autre trait marquant de la vie sauvage: à savoir que l'exigence
de vivre en nombre limité sur un territoire limité avait
pour résultat qu'au sein de chaque tribu chacun était,
de son premier jusqu'à son dernier souffle, personnellement
connu de tous, toute tribu constituant dans son ensemble une grande
famille en soi. Laquelle vivait sur une terre où pas un veau
n'aurait pu naître ni un arbre s'abattre sans qu'aussitôt
tout le monde l'apprenne. Entre chacune d'elle et ses voisines, il
y avait certes de fréquentes empoignades musclées, mais
aussi des échanges de sang, des liens noués et renoués
de génération en génération et qui devaient
se renouveler, donc de fréquentes rencontres et autant d'occasions
de potlatchs et de fêtes, «tout allant et venant,
en l'occurrence, comme s'il y avait échange constant d'une
matière "spirituelle«comprenant choses et hommes,
entre les clans et les individus, entre les sexes et les générations.»
(Marcel Mauss, Sociologie et Anthropologie)
Tel était, grosso modo, le cadre à l'intérieur
duquel l'individu naissait et grandissait, tous sachant qu'à
la nécessité (et au plaisir) de chasser, pêcher,
collecter, camper, courir les bois, faire l'amour et porter des enfants,
allait s'ajouter celle (et celui) de se faire respecter des tribus
d'à côté, de se battre parfois, et de s'entendre
en conséquence avec les siens, quels que soient les situations,
les dangers, les blessures et les coups à recevoir comme à
donner, les rigueurs de l'hiver, les sécheresses possibles
et les longues marches à entreprendre le cas échéant.
Apprendre à connaître le tout, telle sera la fonction
et le sens du rituel initiatique qui, partout dans le monde sauvage,
marquait clairement le passage de l'enfance à la maturité,
ce cérémonial ayant pour effet marquant de sceller les
liens qui désormais allaient unir les nouveaux aux anciens
initiés. L'extrême rigueur d'une telle pédagogie
a fait vibrer d'indignation maints observateurs européens dont
les récits n'ont pas peu contribué - en plus des guerres
- à l'accréditation du terme sauvagerie comme qualificatif
de l'état naturel. Or, si on entend par sauvagerie des actes
contraires aux vœux de qui en fait l'objet, il faudrait, pour
qu'une telle qualification s'applique aux pratiques initiatiques,
que les jeunes gens s'en soient plaints ou indignés, ou qu'à
tout le moins ils n'auraient rien compris à ce qu'on leur faisait
et leur demandait de faire. Ce qui, de toute évidence, n'était
pas le cas. Aucun n'avait dû attendre ce moment pour savoir
ce que le milieu attendait de lui, qu'il exigera le meilleur de soi,
que le buffle n'est pas inoffensif, que le miel est défendu
par ses abeilles, et que le guépard n'est jamais très
loin. Tous avaient déjà été témoins
des exploits de leurs aînés. Tous rêvaient de les
égaler. Et c'est pourquoi, loin de chercher à échapper
au rituel, tous y voyaient bien au contraire l'occasion de prouver
qu'ils possédaient eux aussi les qualités dignes des
meilleurs.
Ainsi, l'une des fonctions de l'initiation était-elle d'enseigner
que le silence est d'or, que la faim, la soif, la fatigue, la peur,
une déchirure ou une piqûre, que tout cela devait être
enduré, surmonté sans un mot, sans un cri susceptible
de se faire repérer, de faire fuir le gibier, de réduire
à néant les efforts jusqu'alors consentis sur sa piste,
et, en fin de compte, d'affamer la tribu tout entière. D'où
ces épreuves d'endurance, ces jours de jeûne absolu et
ces nuits sans sommeil qui font partout partie du rituel initiatique
au même titre que le tatouage, la douleur ponctuelle - et toujours
et partout ce silence réclamé, obtenu des jeunes gens
comme gage de leur maturité, comme preuve d'être maintenant
dignes des anciens, dignes aussi du gibier qu'ils allaient devoir
prendre et des enfants qu'à leur tour ils allaient devoir porter
et assumer jusqu'à leur propre initiation. Le résultat
final étant que tous sortaient grandis de l'épreuve,
et reconnus «pour ce qu'ils allaient être désormais:
des membres à part entière de la communauté au
sein de laquelle chacun se valait et où nul ne pouvait être
ni plus, ni moins qu'un autre.» Ainsi, loin d'être
un monologue «maître à élève»,
l'initiation était-elle, au-delà des mots, un dialogue
intime entre les générations, une complicité
qui s'installait entre tous pour le meilleur et pour le pire, et qui,
quelle que soit la tribu, signifiait assurément ceci, ainsi
que Clastres l'observait encore: «Tu es des nôtres,
et tu ne l'oublieras pas.»
Sur ce point le sauvage était une fois encore l'égal
des animaux. Ainsi, Konrad Lorenz parlant d'instinct grégaire
(mieux vaudrait sans doute dire naturel qu'instinct) cite l'oie cendrée
qui, ayant perdu son groupe, fait l'impossible pour le retrouver.
«L'impulsion qui la pousse à vivre en troupe peut même
dominer son instinct de fuite ; ainsi, à plusieurs reprises,
prec1se ams1l auteur de L’Agression, ai-je vu se poser des oIes
cendrées sauvages au milieu d’apprivoisées, dans
le voisinage immédiat d'habitations humaines - et elles sont
restées! Lorsqu'on connaît l'humeur farouche des oies
sauvages, on peut mesurer là la puissance de leur ‘instinct
grégaire’.
Ainsi donc, mon enquête avançait. Sachant que la nature
déterminait la démographie, abornait de l'intérieur
le territoire tribal, interdisait de s'entredétruire mais exigeait
néanmoins de s'affronter en de multiples occasions, le tout
inspirant des pratiques initiatiques incitant chacun à se connaître
à fond (sa force et ses limites, physiques et morales), le
pas suivant sera pour moi de savoir ce que cette même nature
réclamait des initiés au niveau de leurs rapports entre
eux et, en particulier, ce qu'il en était d'une éventuelle
hiérarchie.
Eh bien, je fus très vite fixé : pour le sauvage, il
ne s'agissait pas de produire son buffle (pas question d'être
producteur) mais de l'attraper. Or, comme nul ne vit jamais des buffles
évoluer militairement en rangs par quatre comme des troufions,
une chasse au buffle ne s'organisait pas comme un guerre de tranchées
sous le commandement d'un Hindenburg ou d'un quelconque QG : c'était
un art, un exercice d'intelligence collective, dans des applications
particulières, chaque fois différentes selon le terrain
et le buffle visé - et ils n'avaient donc pas le droit
d'avoir des Chefs, ni a fortiori d'être serviles!
Ni désarmés, bien sûr.
Et que m'apprenait cela, sinon que la possibilité même
de constituer un pouvoir séparé était alors radicalement
absente - et que l'esprit des sauvages était tout bonnement
étranger à toute considération de ce genre. Une
«naïveté», rapporte Clastres, que «les
premiers voyageurs du Brésil et les ethnographes qui les suivirent
ont maintes fois soulignée: la propriété la plus
remarquable du chef indien consiste dans son manque complet d'autorité
fondée sur des moyens de coercition.»
Aussi, tous les sauvages sans exception se félicitaient-ils
de l'harmonie des choses, de la générosité de
la Terre-Mère et remerciaient le Grand Esprit de les avoir
fait naître en ce monde maintenant qualifié de barbare.
«À nous, la terre paraissait douce et nous vivions
comblés des bienfaits du GrandMystère… Les vastes
plaines ouvertes, les belles collines et les eaux qui serpentaient
en méandres compliqués n'étaient pas 'sauvages«à
nos yeux…». Ainsi parlait le ‘chef’ Luther
Standing Bear, Sioux Oglala, de concert avec les autres Indiens
- et sans nul doute les Cro-Magnon de tous les temps.
En fait, en aucun cas, une unanimité de ce genre n'aurait pu
être fortuite mais devait forcément correspondre à
une réalité tangible et ressentie de la même manière
par tout le monde et partout. Tangible mais en même temps insaisissable.
Ce qui lui vaudra d'être nommée l'Esprit,1e Grand Esprit,
le Grand Mystère, sur la nature duquel Pierre Clastres s'explique
:
"Aucune tribu, dit-il, ne se ramenait à l'addition
de ses individus, et la différence entre l'addition qu'elle
n'était pas et ce qu'elle était vraiment grâce
aux échanges et la réciprocité par quoi ses membres
étaient liés entre eux.»
Or, de quelle nature était cette DIFFÉRENCE que nul
n'aurait pu produire seul mais que tous engendraient ENSEMBLE, sinon
de la nature même de la tribu,de son être collectif. Elle
était son pouvoir d'agir, non sur ses membres, mais dans le
monde, sur son environnement - une force bien réelle, une propriété
commune venant du fait que la tribu ne faisait qu'UN, qu'elle était
un être unique en soi, doté de possibilités concrètes
dont tous pouvaient profiter, mais que la désunion ne pouvait
qu'anéantir. ~elque chose comme la possibilité d'attraper
des pommes à deux en se faisant la courte échelle, comme
une essence, comme un esprit d'équipe, nécessaire pour
se défendre et attraper des buffles, et qui exigeait l'unité
non seulement pour se constituer, mais également pour se maintenir.
Cette force à laquelle tous devaient ni plus ni moins que la
vie, que pouvaient faire les «Sauvages» sinon l'exalter,
faire de l'unité, de LEUR unité, l'esprit même
de leur Loi. - une loi s'adressant à chacun et que Clastres
formulera de cette manière: «Tu ne vaux pas moins
qu'un autre; tu ne vaux pas plus qu'un autre; et tu ne l'oublieras
pas. »
Ainsi, toute forme d'inégalité sociale ne pouvant qu'engendrer
des tensions(menacer l'unité), la seule politique pensable
était de les combattre.
D'où ce rôle singulier, caractéristique de la
chefferie: celui de pacificateur.
«Le chef indien, m'apprenait Clastres, est avant tout un
faiseur de paix; il est l'instance modératrice du groupe; il
doit être généreux de ses biens; il ne possède
que pour donner.»
Au point que «dans certaines tribus indiennes on peut toujours
reconnaître le chef à ce qu'il possède moins que
les autres et porte les ornements les plus minables.»
Et Clastres de conclure: «Il est inutile de multiplier les
exemples, car cette relation des Indiens avec leur "chef«est
constante à travers tout le continent américain (Guyane,
Haut-Xingu, etc.)»
Je résume :
Son essence collective conférait au pouvoir un caractère
à part, tout à la fois commun et hors du commun, tout
à la fois le produit des individus ( de leur force et de leurs
capacités) et des communications entre eux, de l'harmonie interne
qu'ils réussissaient à maintenir.
Fruit de décisions prises ensemble et de l'engagement physique
de chacun dans la poursuite d'objectifs recherchés, il avait
un caractère tout à la fois immatériel et matériel.
Quoiqu'il ait incontestablement été réel, ledit
pouvoir était insaisissable - mais sa réalité
se trouvant affaiblie aux moindres mésententes, la «chefferie
«était indispensable en tant que «faiseuse de paix ».
Présidant à la naissance, la vie et la mort des individus,
il existait bien avant et existera bien après eux.
Jouissant en permanence de la vitalité des nouveau-nés,
de l'agilité des jeunes gens, de la vigueur des adultes, de
l'expérience des anciens, il restait à tout moment égal
à lui-même, de génération en génération.
Invisible, indivisible, omniprésent, immortel (quoique fragile
et toujours à soutenir), il était donc incontestablement
constitué par l'entente de ceux et de celles qui composaient
la tribu, mais cela dit, dans ses formes, ce n'était pas seulement
elles et eux qui le déterminaient.
Il était essentiellement déterminé, par ce qui
constituait le sujet et la matière même de leurs débats
constants, par le milieu particulier au sein duquel ils vivaient et
survivaient. Ainsi, le bison n'était pas comme de la viande
chez le boucher. Il était réalité sur pattes
animée d'un esprit fougueux et ombrageux. Et il était
donc un inépuisable sujet de palabres entre Sioux. De sorte
que l'esprit du bison, comme d'ailleurs celui du saumon, du castor,
de l'abeille, de l'hiver, de l'été, du soleil, de la
lune et de toutes les autres influences, prenait part à toutes
les discussions, intervenait dans tous les débats et se trouvait
omniprésent dans toute décision prise. Ainsi était-il
clair pour les sauvages que le pouvoir qu'ils constituaient
ensemble, avait son correspondant au sein de chaque espèce.
Chacune, chaque troupeau, chaque forêt, constituait le sien
propre, aucun n'étant pensé; ni constitué;
indépendamment de tous les autres. Tous au contraire, chacun
avec ses caractères spécifiques, l'étaient par
référence et en concordance avec l'ensemble des autres.
D'où l'unité générale, le milieu tout
entier ne faisant qu'UN, étant générateur d'une
sorte de pouvoir global, celui de la Terre elle-même qui de
toute évidence était grosse de tout cela, coiffant et
justifiant tous les pouvoirs particuliers, pouvoir tout à la
fois réel et immatériel qui émanait d'une entente
de toutes les espèces entre elles, d'une harmonie générale,
de la complémentarité de chacune avec les autres. De
sorte qu'un même Esprit les animait toutes: un Grand Esprit
dont la nature, dont la substance recouvrait, enveloppait
la terre entière et n'était autre que la force de la
nature dans son ensemble, et dont le pouvoir tribal proprement dit
n'était que l'une des formes particulières, la forme
homo du temps où ce dernier considérait encore qu'il
ne valait ni plus ni moins que les autres espèces, qu'elle
soit grenouille, saumon ou buffle.
L'image que les sauvages se faisaient d'ailleurs d'eux-mêmes
et de leur pouvoir était en relation étroite avec le
monde sensible sous toutes ses formes - une relation constante qui
s'affirmait par les noms mêmes qu'ils se donnaient, de Walking
Buffalo à Sitting Bull, ou de Big Thunder à Shooting
Star.
Et le pouvoir du monde sensible reçut lui-même
des noms particuliers : c'était le mana des Polynésiens,
le manitou des Algonquins, l'orenda des Iroquois.
Mana, manitou, orenda, étaient aux forces de la nature le pendant
de la tribu, le correspondant de son pouvoir à elle. Et il
s'agissait bien de correspondance et non d'opposition, car si le mana
désignait en effet l'esprit du milieu où vivaient les
hommes, il représentait du fait même l'esprit des choses
dont ces derniers n'auraient pu se passer, et dont, par conséquent,
il s'agissait de se faire l'allié, et pas un adversaire!
Et c'est pourquoi on a partout pu voir les sauvages cherchant à
se concilier le mana.
Faire pleuvoir, attirer le buffle, détourner le crocodile,
éloigner le microbe, fertiliser le couple, même approche:
entrer en sympathie avec le mana, et recourir pour cela au savoir
particulier de l'homme-médecine. Là où les moyens
«normaux» échouaient, là où le pouvoir
matériel s'avérait impuissant à satisfaire un
besoin, on transposait la recherche sur un autre terrain, en un lieu
où, transporté par la ferveur collective, l'homme-médecine,
se muant en magicien, approchait les esprits et les apprivoisait.
Ainsi, à la fonction de «faiseuse de paix» caractéristique
de la chefferie au sein de la tribu, s'ajoutait celle de «faiseur
de paix» entre celle-ci et l'esprit de toutes choses tenue par
les sorciers.
«La notion d'efficacité, note en effet Marcel Mauss
dans «Sociologie et Anthropologie, est toujours présente
dans les pratiques magiques. C'est elle qui pose l'idée magique,
lui donne son être, sa réalité; sa vérité;
et l'on sait qu'elle est considérable.» «La magie
est essentiellement un art de faire.»
Mais ceci dit, l'art de faire des magiciens n'est rien s'il ne répond
à l'idée que s'en font les autres. que ce soit pour
faire pleuvoir, guérir un malade ou rendre un ennemi vulnérable,
«pour que la magie opère il faut toujours que la
tribu soit présente… L'art des magiciens suggère
des moyens, amplijie les vertus des choses, anticipe les effets, et
par là satisfait pleinement aux désirs, aux attentes
qu'ont nourri en commun des générations entières.»
Et, bien sûr, le nœud de l'affaire, c'est le mana.
C'est avec lui qu'on traite.
C'est lui qu'on cherche à s'allier. Car «le mana
apparaît comme une qualité ajoutée aux choses,
sans préjudice de leurs autres qualités, ou, en d'autres
termes, une chose surajoutée aux choses.
«Ce surcroît, c'est l'invisible, le merveilleux, le spirituel,
et, en somme, l'esprit, en qui toute efficacité réside
et toute vie se trouve…
«C'est qu'il est à la fois surnaturel et naturel, puisqu'il
est répandu dans tout le monde sensible, auquel il est hétérogène
et pourtant immanent.
«Il est l'objet d'une révérence qui peut aller
jusqu'au tabou; …on peut dire que toute chose tabou a du mana
et que beaucoup de choses mana sont tabou…
«On pourrait dire pour mieux exprimer encore comment le monde
de la magie se superpose à l'autre sans s'en détacher,
que tout sy passe comme s'il était construit sur une quatrième
dimension de l'espace, dont une notion comme celle de mana exprimerait
pour ainsi dire l'existence occulte.»
Bref, «si on remonte jusqu'à sa source, on constate
que l'idée de mana est partout l'expression de forces collectives
dont la magie est le produit.»
Comme quoi le mana, par les caractères qu'on lui reconnaît,
fait irrésistiblement songer au pouvoir tribal, il est de même
grandeur, il est de même nature, il est du même monde
que lui; monde des esprits dont émanent les interdits, les
inhibitions, les tabous sans lesquels n'aurait régné
que la discorde, sans lesquels aucun pouvoir n'aurait pu
se constituer ni aucune tribu Survivre.
Et que constate-t-on, parlant du mana, des dieux, de l'esprit, sinon
que, dans ce domaine qui confme avec la religion, les primitifs ne
voyaient pas les choses dans un autre monde, mais les percevaient
comme une dimension non détachée du monde qu'ils avaient
sous les yeux.
Or, il se fait que cette vision dérivée de la vie dans
le monde prétendument sauvage, se distinguait singulièrement
de celle du monde civilisé en ce sens qu'elle n'exprimait aucun
désir de fuir la réalité vécue pour une
autre destination. Tout au plus les jeunes gens en apprenaient-ils
ce qui allait de soi pour tout le monde, à savoir qu'il n'y
a pas de réalité sans rêve, de choses sans mana,
de tribu sans pouvoir, d'activité sans plaisir, d'homme sans
esprit, ni de sel sans saveur. Bref, la distinction entre survivre
et vivre n'était pas de leur monde! Et cette vision,
cette intelligence homogène d'un monde homogène, qui
exclut toute révélation d'un ailleurs, a été
le pendant spirituel d'une générale et identique manière
de percevoir naturellement le réel.
Primitive, la société fut un tout, non seulement en
chacune de ses parties {tribus, ethnies, races) mais même envisagée
comme un ensemble qui les contiendrait toutes.
Et cette unité seule, d'ailleurs, aura été sa
loi, ainsi que l'atteste une certaine Lee, Dorothy, anthropologue,
lorsqu'elle écrit :
«Le soin extrême avec lequel les Indiens usaient de
chaque morceau de carcasse d'un animal tué n'était pas
l'expression d'un souci d'économie, mais d'attention et de
respect; en fait, c'était là un aspect de leur relation
spirituelle avec l'animal abattu.» (Pieds Nus sur la Terre
Sacrée)
Au delà de quoi, bien sûr, les Indiens remerciaient leur
milieu tout entier.
Ils ont d'ailleurs affirmé avec force ce sens de la communion
qu'ils avaient avec les bêtes.
Tous ont parlé du bison comme bien plus et bien autre chose
que de la simple viande. Et le fait qu'un veau tétant sa mère
éprouve une jouissance égale à celle qu'un homo
nouveau-né tétant la sienne, que l'herbe ait pour le
daim autant de saveur qu'une banane pour un singe ou un rôti
pour moi, que l'air, l'eau, la terre et le feu ont la même importance
et le même sens pour tout ce qui vit et que l'orgasme d'un animal
vaut bien celui d'un homme, ces évidences, non seulement n'ont
pas échappé à l'homme des bois mais ont, tout
au contraire, comporté à ses yeux une signification
profonde.
Ainsi, par-delà Lee, Dorothy, et les anthropologues dont vous
savez ce que je pense, ai-je mis fort heureusement la main sur de
nombreuses chroniques faisant état de la certitude que les
sauvages avaient de faire partie d'une société qui transcendait
les hommes et incluait la terre entière. Une société
diversifiée sous de multiples formes et de multiples espèces,
mais animée d'un seul et même esprit qu'ils ont partout
nommé le Grand Esprit. Une société une et universelle
s'épanouissant dans un monde sans autres frontières
que naturelles, et dont le cercle, le long duquel tout se tient et
par lequel tout se retrouve à chaque cycle identique à
soi-même, a été considéré par tous
comme une représentation convenable.
«Vous aurez remarqué que le pouvoir de l'Univers
se fait dans un cercle, que la vie de l'homme est dans un cercle de
l'enfance jusqu'à l'enfance, et ainsi en est-il pour chaque
chose où le pouvoir se meut. . . . Nos tipis étaient
ronds comme les nids des oiseaux, et toujours disposés en cercle,
le cercle de la nation, le nid de nombreux nids où le Grand
Esprit nous destinait à couver nos enfants.» (Hehaka
Sapa, passage de son autobiographie dictée en 1930. Pieds Nus,
p. 48.)
Une représentation qui, comme Cioran l'a formulé en
parlant de l'âge d'or (Histoire et Utopie, p. 125), «a
le mérite de définir l'image d'un monde où règne
l'éternel présent, temps commun à toutes les
visions paradisiaques, temps forgé par opposition à
l'idée même de temps», temps dont la réalité
vécue par les sauvages est attestée du fait qu'ils n'ont
nulle part eu cette idée saugrenue de se donner un âge.
Et la manière dont ils parlent de tout est en effet de toute
beauté.
Leurs tribus étaient donc bien essentiellement contre l'État
comme l'observa Pierre Clastres. «Elles n'étaient
pas les embryons retardataires des sociétés modernes.
Elles ne se trouvaient pas au point de départ d'une logique
historique conduisant à ces dernières. Elles étaient
sans État tout simplement parce que l'État y était
impossible.»
Ainsi n'ai-je rien pu recenser qui dérive directement de la
nature et qui aurait été ressenti comme une contrainte.
Et, s'il y avait incontestablement une forme humaine de la nature
distinguable d'une forme ovine, bovine ou autre, cela ne voulait pas
dire que l'homme sauvage aurait été d'une nature autre
que tout le reste. Et c'est ainsi que j'ai su que toutes les tribus
ensemble faisaient partie de l'ensemble des espèces, lequel
constituait avec la terre une seule et même vraie société.
De sorte que si on tient à l'expression «société
primitive», je ne l'accepte qu'à condition de reconnaître
que celle-ci n'était certainement pas circonscrite aux hommes,
mais englobait la terre entière et que la nature dans sa totalité,
sous toutes ses formes et sous toutes ses espèces, en avait
composé l'urbanisme réellement unitaire.
- Comme quoi, soit dit entre-parenthèses, lorsque les Situationnistes,
par la plume d'un Vaneigem (I.S. no7) parlaient «d’aliénation
naturelle «, ils n'ont réussi qu'à faire la preuve
qu'ils n'avaient strictement rien compris à ce que fut la préhistoire
ni à ce que pourrait bien être «l'urbanisme unitaire»
dont ils avaient pourtant fait le but de leur action.
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