Il n'y a jamais eu d'homme "primitif"

À moins, bien sûr, d'admettre que des hommes libres puissent être considérés comme tels !

Enquête sur le terrain.
Un mouton, dit Max Stirner, ne s'efforce jamais de devenir un "vrai mouton"ni un chien un "vrai chien". Nul animal ne se prend pour un devoir, pour une idée qu'il lui faudrait réaliser. (Max Stirner)

C'est en ces termes que l'auteur de L'Unique et sa Propriété laissait entendre que la vraie vie ne saurait se trouver dans un monde qui exige de se changer soi-même, de tenir un rôle, de DEVENIR quelqu'un. Comme si nous n'étions pas convenables tels que nous sommes de naissance! Le résultat étant que chacun se perd sous le travesti du personnage qu'il est forcé de jouer - et ne s'y retrouve jamais vraiment. C'était du moins mon sentiment.
Aussi, lorsque j'ai vu mon Freud et son tennis, mon Clinton et son saxo, et tous les autres, dès qu'ils avaient une minute à eux, courir, bondir, nager, lutter, se défoncer, affronter la faim, la soif, le chaud, le froid, bref, faire du sport et se dépenser sans compter alors que rien de tout cela ne correspondait à la moindre nécessité concrète, j'ai su que j'avais vu juste et que notre homo se trouvait là dans le cas des oies de Lorenz, contraint de " filtrer la vase à vide " faute d'en tirer de quoi survivre.
Et c'est pourquoi je fus forcé de constater que les préhistoriens, avec leur Cro-Magnon en devenir et leur Lascaux en train de se réaliser en tant qu'homo sapiens sapiens, ne m'apprenaient strictement rien sur la fonction qu'avait bien pu remplir notre besoin de " filtrer la vase " avant de ne plus trouver à se satisfaire que dans le sport et le saxophone. Interroger le silex et des fossiles alors que Cro-Magnon était en fait toujours présent en la personne d'aborigènes vivant encore aujourd'hui même à l'âge de pierre, m'apparaissait comme une absurdité de plus induite par les tapis le thalamus de nos Leroi-Gourhan et autres " interprètes " de la pensée sauvage. Surtout qu'à considérer les actuels Lascaux, il s'avère qu'aucun de ceux-ci n'a jamais manifesté le moindre désir de s'évader de sa condition, ni ne s'est laissé tenter par la possibilité de nous rejoindre offerte par le travail. Jamais un seul n'a vu un libérateur dans le colonisateur; ni profité de l'occasion pour s'intégrer dans le tapis et se délivrer d'un poids qu'il aurait eu sur l'estomac. Ce dont le Capitaine Cook témoigne: " Vous savez, observait-il après son premier séjour en Australie, l'unique fois où j'ai vu des aborigènes nous regarder d'un air joyeux, c'est quand nous avons mis les voiles pour regagner l’Europe! "
Un témoignage entre mille dont Pierre Clastres, dans La Société contre l’État, seul contre tous ses confrères anthropologues, tire la leçon qui convient :
" On croit, dit-il, que les sociétés archaïques ne vivent pas, mais survivent, que leur existence est un combat interminable contre la faim, car elles seraient, pense-t-on, incapables de produire des surplus, par carence technologique et, au-delà, culturelle. Rien n'est plus tenace que cette vision de la société primitive, et rien n'est plus faux en même temps."
Bref, à l'âge de pierre, ils ignoraient le travail et il n'existait pas de corps de police. Et, dans ces conditions, je me demandais pourquoi les Lévi-Strauss, les Godelier, et autres Meillassoux passaient leur temps à rechercher dans ce qu'ils appellent la "société primitive" des germes de tapissiers et des embryons de Ministres qui annonceraient les nôtres. Ou plutôt je ne me le demandais pas puisqu'ils étaient payés par ces derniers.
Mais, comme j'avais pas le privilège de n'être pas plus anthropologue que le reste, rien ne m'empêcha de prendre très au sérieux la pensée dite "sauvage". Surtout que celle-ci m'est apparue comme tout à fait hostile à l'existence des couches-culottes.
Je me suis donc rendu en brousse, bien décidé de faire enfin la connaissance d'une nature homo non frelatée.
Et la première chose que j'ai pu voir là-bas, c'est qu'il était impensable logiquement que l'homo sapiens sapiens magdalénien aurait pu être un homme traqué, éternellement sur le qui-vive. Car en supposant que les conditions qui furent les siennes auraient été épouvantables, ça voulait dire que, pour les surmonter, il devait nécessairement jouir d'une santé de fer, d'une résistance à toute épreuve et d'un moral d'acier. Ce qui suppose qu'il devait être en permanence frais et dispos, bien nourri et reposé. Et que son milieu lui offrait de quoi l'être, et donc que rien ne permet de dire qu'un tel milieu aurait été hostile.
Tout au contraire.
Au plus grand dam d'ailleurs des défenseurs du Ministère qui ne voudraient à aucun prix se faire à l'idée qu'en devenant civilisés nous serions devenus des inférieurs, des moins humains, des sous-homos victimes d'une évolution à rebours, d'un progrès négatif, de 10'000 ans de labeur, de sueurs et de peines non seulement inutiles mais, pour tout dire, avilissantes.
Insupportable conclusion - qui n'était donc jamais tirée.
Ce point clarifié, la certitude acquise de n'avoir pas à tenir compte de contradicteurs dont les objections étaient d'une viduité extrême, je pus poursuivre ma démarche et me demander comment la vie sauvage s'organisait au juste ? comment le domaine de la nécessité était ressenti par des hommes libres ? libres de ne rien devenir, libres de ne pas se réaliser?
Et le constat que je fis d'emblée, c'est qu'à aucun moment ceux que je considérais déjà comme seuls interlocuteurs valables, ne devaient se soucier de produire ce qu'ils consommaient. Que ce soit la nourriture, le bois de chauffage, la paille de leur hutte ou la peau de leur vêtement, le nécessaire se produisait en dehors d'eux sans qu'ils doivent s'en inquiéter un seul instant. Ainsi, pendant que leurs "stocks de subsistance" se reconstituaient en permanence et comme par enchantement, ce qu'ils économisaient n'était autre que leur temps.
Ils avaient tout leur temps !
Non pour produire, mais pour se procurer le nécessaire. Et donc pour acquérir une connaissance parfaite de leur milieu, de ses ressources, de ses dangers, des moyens d'y parer. Qu'il se soit agi de fleurs, de plantes, de fruits, d'insectes, de troupeaux, de bosquets, de points d'eau, de refuges, de passes ou d'impasses, rien ne leur était étranger de ce qui composait leur monde; tout leur était signal; au point que chaque être était à la fois source et collecteur d'informations. Homme ou bête, c'était vrai pour tout le monde. Et il s'ensuivait que le milieu tout entier constituait, avec son territoire, une sorte de formidable terrain. de jeu dont chaque pièce aurait été un élément actif, doté de ses armes et de ses défenses propres, bien connues de toutes les autres. Ainsi, chacun savait que la présence d'un insecte précis annonçait invariablement celle d'une plante, d'un fruit, d'une fleur, comme l'araignée " annonce " la mouche, la mouche un crottin proche, et le crottin un animal, une menace ou un festin. Formidable unité de la nature où chaque espèce faisait partie de la vie des autres comme une vieille connaissance, où, associées par des liens immémoriaux, toutes constituaient ensemble une seule et même famille. C'est cette réalité là qui fut la vérité du monde "sauvage" dont les Sioux, par la voix de Seattle, défendaient l'essentiel :
"Nous sommes une partie de la terre, et elle .fait partie de nous. Les fleurs parfumées sont nos sœurs,le cerf le cheval; le grand aigle, ce sont nos fières. Les crêtes rocheuses, les sucs dans les prés, la chaleur du poney, et de l'homme - tous appartiennent à la même famille."
Dire, dans ces conditions, que Cro-Magnon aurait été analphabète parce qu'il n'avait pas de livres, c'est ignorer que, bien au-delà de nos quelques signes alphabétiques, il était capable de reconnaître (de " lire ") une infinité de signaux lui parvenant sous forme d'empreintes, d'odeurs, de reflets, de chants, de teintes, de sons, de tons et de cris, et d'en interpréter toutes les combinaisons possibles (les phrases) pour en déduire à tout moment les décisions à prendre ou à ne pas prendre. Un constat corroboré par Tatanga Mani, Indien Stoney, pour qui les peuples civilisés, "trop dépendants de la page imprimée", seraient les seuls vrais illettrés. "Vous feriez mieux, poursuit l'Indien, de vous tourner vers le grand livre de la nature… Car enfin, soyons sérieux: vous pensez bien que si vous prenez vos livres et les étendez tous sous le soleil en laissant pendant quelque temps, la pluie, la neige et les insectes accomplir leur œuvre, il n'en restera plus rien. Tandis que notre mère, la Terre, nous a fourni, à vous comme à moi, la possibilité d'étudier à l'université de la nature les forêts, les rivières, les montagnes, et les animaux dont nous .faisons partie."
Comme quoi l'école, pour les sauvages, n'était pas un monde à part, un monde où le goût du jeu devait être combattu et la spontanéité traitée comme une maladie de jeunesse: en vérité, elle n'était autre que le lieu même où ils avaient vu le jour et où leurs enfants naissaient. Et, quant au programme scolaire, il s'agissait seulement pour les grands de mettre en application les qualités innées des petits en leur donnant pour sens d'attraper des lapins et de savourer le plaisir d'en faire profiter les autres, sans oublier pour autant le guépard ni le scorpion qui n'aime pas trop se laisser marcher dessus.
Autre argument souvent soulevé contre la nature: les sauvages devaient se surmener. À trop devoir courir la savane et les bois, ils en ont eu plein le dos.
Les faits prouvent le contraire.
"La répartition moyenne de leur temps de ‘travail’ toutes activités comprises, nous fait ainsi savoir le guide Marshall Sahlins (Age de pierre, âge d'abondance, Gallimard), dépasse à peine trois heures par jour. . . Premières sociétés de loisir, premières sociétés d'abondance, telles sont les sociétés de l'âge de pierre."
Ce que le Lizot confirme de son côté: "Le mépris des Yanomami pour le travail et leur désintérêt pour un progrès technologique est tel, dit-il, qu'on peut légitimement parler à leur propos d'une société de refus du travail"
Quant aux premiers témoins de la Conquête de l'Amérique, "ils ont été unanimes, selon Pierre Clastres, à décrire la belle apparence des Indiens, la bonne santé de leurs nombreux enfants, l'abondance et la variété de leurs ressources alimentaires… alors que nul, loin de là, ne travaillait à temps complet."
Bref, qu'ont trouvé devant eux les pauvres bougres qui accompagnaient les Conquistadores, ces équipages composés "essentiellement de fantassins et d'arquebusiers, tous paysans et soldats pauvres qui, d'Andalousie, de Castille, d’Estremadura, affluaient à Séville", eux qui venaient de souffrir des pires carences en Espagne et de connaître mille morts sur leurs galions à travers l'Atlantique?
Ils n'ont trouvé, en la personne des Indiens, que " des gaillards pleins de santé~ qui préféraient s'attifer comme des femmes de peintures et de plumes, plutôt que de transpirer dans leurs jardins (où rien ne manquait). Des gens donc qui délibérément ignoraient qu'il fallait gagner son pain à la sueur de son front. " (Marianne Mahn-Lot, L’Amérique Indienne)
Bref, des gaillards dont aucun ne filtrait alors la vase à vide.

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