Ainsi
donc, suite à l'entêtement des Ishakkus des Ziggourats
d'Ur et d'Eridu visant à conserver le contrôle de la
situation absurde qu'ils avaient initialisée il y a sept-huit
mille ans, l'histoire avait réussi à compliquer l'accès
au pain de la boulangère au point d'avoir dobermanisé
l'homo, ratiboisé la sylve et ratatiné le buffle de
la liberté au profit du laminoir de la nécessité.
Cela pour dire que le besoin de manger n'a jamais tant exigé
de quiconque depuis l'apparition de l'ADN : culottes, mouchoirs, pots
de chambre, apparts, coffres, bahuts, bagnoles, diplômes, crédits,
autant d'acquis ziggouratiques dont l'appropriation par tout homo
sapiens sapiens vulgaris soucieux de céréalement se
nourrir en cette fin de XXe siècle est devenue érasmiquement
obligatoire.
Aussi, vous pensez bien que le Cro-Magnon qui m'animait intérieurement
avant le départ me fit savoir en fin de voyage qu'en regard
de toutes ces misères, la crotte de bique dont l'herbe s'alimente
ainsi que la drosophile, était de toute beauté et méritait
tout mon respect.
«Et sache surtout, ajoutait le sauvage qui en moi tenait
maintenant lieu d'intime conviction, sache bien que l'émancipation,
karlmarxement annoncée, du prolo par le prolo lui-même,
ne serait pas ce qu'elle doit être si, la révolution
faite, liberté n'était laissée pleine et entière
aux nourrissons de faire à l'air libre ce que l'exploitation
de l'h par l'H et de la terre par le blé l'oblige présentement
à se coller aux fesses.»
Et comme j'étais effectivement sûr qu'une telle liberté
ne pouvait résulter que de l'abandon de toutes les autres formes
de contraintes par corps, je fis de l'abolition de la couche-culotte
l'objectif numéro un de ma révolte. Ne fût-ce
d'ailleurs que par raison thérapeutique, étant donné
qu'urticairement traumatisante, elle focalisait d'emblée, et
schizophréniquement, sur des douleurs internes une attention
qu'autrement ces petits sauvages auraient naturellement fIXée
sur le monde extérieur.
Ce qui me donna la nature, le sens et le ton du combat à mener:
prendre en tout et pour tout le parti de l'inné contre les
interdits - et les dispositifs - visant à l'empêcher
de s'affirmer ouvertement.
Et parlant de ça {ça, ô mon Freud!), je ne songeais
pas uniquement à l'inné de l' homo mais à la
spontanéité de la nature en général. La
nature qui, avec le vent, la pluie, le temps, la poussière
et la boue, les mites, les moustiques et les mouches, les souris et
les rats, cherchait en permanence à faire passer le message
du Grand Esprit, lequel disait: «Arrête, connard!
Arrête de te tenir à l'écart, de t'embahuter le
corpus, de t'extra-terrer le vécu! Oublie tes tapis sur-le-champ!
Rends les armes! Laisse tomber le torchon, le balais, la serviette!
Et cesse donc à jamais de jeter par la porte ce qui de toute
manière te reviendra par la fenêtre. Bref mets un terme
au Sisyphe, sa pierre en trop et sa montagne absurde.»
Et pour mieux encore se faire entendre, le Grand Esprit se servait
de l'ennui comme moyen de dissuasion, de l'ennui qui résultait
en soi de l'obligation de lutter en permanence contre des équilibres
qui ne cessaient jamais de se rétablir, de l'ennui qui s'affirmait
naturellement comme une critique en soi du fondement même de
la nécessité tapissièrement conçue.
D'ailleurs, soyons sérieux : une nécessité
qui a fini par exiger que les veaux et les poules, les cochons et
les vaches passent leur vie en batterie avant de faire le poids en
attendant le coup de grâce; - qui fait naître et mourir
les plantes en pots à seule fin d'être observées
ou reniflées, consommées des yeux, du nez ou en marmite;
- qui herbicide, fongicide, pesticide, insecticide et génocide
tout ce qui ne trouve pas place dans nos bahuts; - qui saucissonne
le temps et nous le débite en tranches, à la journée,
la semaine, le mois, l'année, premier, deuxième et troisième
âge; - qui destine le nourrisson directement à la pension
via dix-vingt ans d'études et vingt-trente ans de labeur; une
nécessité de ce genre, que faut-il en penser, sinon
qu'elle est une insulte pour l'esprit…
Le résultat étant que nous ne voyons plus rien du monde
qui ne soit, sinon encadré, tout au moins encadrable - que,
sur l'érasmique thème «qu'est-ce que les autres
vont penser ?», un autrui même avec pot de chambre mais
sans water-closet, fait aujourd'hui partie des culs-terreux. Sans
parler de qui n'a pas de bagnole, ou de télé, ou de
téléphone, ou ne prend pas de vacances, et qui du coup
n'ose même plus se montrer, gêné en plus des livres
qu'il n'a pas lus, des films qu'il n'a pas vus, des CD pas entendus,
et qui, en fin de compte, n'ayant pas de quoi «meubler»
la moindre conversation, se retrouve, sans-bahut ni domicile fIXe,
dans le rôle du mendiant honteux pestiféré new-look,
stimulant modèle à l'usage des générations
montantes de ce qu'il ne faut surtout pas devenir - sans pouvoir l'éviter.
Ce qui m'amène à un dernier coup d'œil sur le social
correspondant - un tableau tel que nul ne regrettera, sans aucun doute,
sa destruction toute proche.
Car en réalité, ce n'est plus seulement d'écarts
entre différentes couches verticales qu'il est maintenant question,
mais également de complètes séparations horizontales,
de groupements particuliers, de sphères spécialisées,
de cercles d'initiés, d'ordres hermétiques de médecins,
d'architectes, d'ingénieurs - de clubs de réflexion,
groupes de pression, sectes, conseils, conciles et loges, écoles
et classes d'âge, syndicats et partis, cellules de bases et
comités centraux - chaque entreprise, compagnie, société
agissant pour son compte alors qu'aucune n'est en fait autonome! Solide
contradiction: chacun défend SA société comme
son bien. propre et son espace vital, tout en ne pouvant se passer
des autres dont les motivations sont exactement les mêmes: défendre
leur domaine propre. Résultat: chacun a raison dans un contexte
que tous ont tort d'entretenir - mais sans pouvoir faire autrement!
Ce qui signifie, en clair: plus con, tu meurs !
Ainsi, d'où que j'aie observé la situation, du dedans
comme du dehors, d'en haut comme d'en bas, le message était
toujours et partout celui de Duchamp, Marcel :
«Si
vous voulez mourir, continuez» !
Ou, comme le précisera mon Cro-Magnon, sous cape :
«Vous
êtes prêts à mourir pour vos libertés, je
ne le suis pas à vivre vos servitudes»
Ainsi, le combat auquel je pensais ne pouvait ressembler en rien à
ces réunions de cellules où nul ne vit jamais personne
«filtrer la vase». Au point que l'unique leçon
que j'ai tirée de mes égarements dans ces «luttes»
soi-disant radicales, c'était que des homos convaincus
que le travail aurait du bon si tout le monde pouvait en profiter
étaient aussi révolutionnaires que le Nouvel
OMO par rapport aux vieilles lessives, ou que l'aspirateur en regard
du balai-brosse.
J'entends par là que ces sous-produits de l'histoire que je
viens de vivre, ceux qui se disent et se croient sincèrement
responsables (sincèrement, voilà pourquoi ils
sont vraiment cuculs) fonctionnent tous sur le principe du loser,
à savoir qu'entre deux maux, il faut choisir le moindre >-
le résultat tant qu'ils ne sont pas près de comprendre
qu'en l'occurrence aucun choix n'est bon à faire, qu'en présence
de deux ramasse-poussières, la seule attitude convenable, c'est
de jeter les deux et d'oublier le tapis pour garder la poussière
et la laisser s'accumuler afin que l'herbe repousse, que le lapin
rapplique, que le lombric revienne et que les poules s'en régalent
pour le plus grand plaisir des œufs.
Bref, l'ennemi contre lequel le Cro-Magnon m'a demandé de marcher
jusqu'à l'abolition complète des langes, ce sont les
responsables de la défense des acquis historiques,
tous ceux qui ne ressentent pas le fait que dix mille ans de acrifices
n'ont pas seulement été vains mais carrément
nuisibles, et que les centaines de millions de morts à la guerre
n'ont pas seulement perdu la vie pour rien mais auraient beaucoup
mieux fait de ne pas être nés pour vivre comme ils l'ont
fait.
Fini
de se laisser mystifier par l'Histoire, berner par le Pouvoir, de
s'imaginer que ce dernier puisse un jour être bon pour tout
le monde, qu'il suffirait de le prendre pour ensuite s'en servir comme
bulldozer aux commandes duquel les bonnes gens que nous sommes (cela
va de soi!) mettraient enfin un terme à cette abominable exploitation
de l'h par l'H - sans en finir pour autant avec celle de la Terre,
comme si l'exploitation de la nature n'impliquait pas nécessairement
la nôtre.
L'Auguste est mort, l'Argent est Roi - pas le dollar, le franc, le
yen, l'euro, mais l'argent en tant que masse circulante - et le Pouvoir
aujourd'hui, c'est l'intégrale172 des efforts que chacun fait
pour se procurer les quelques sous de sa tartine, auxquels s'ajoutent
les milliers de sous correspondant aux milliers de choses devenues
érasmiquement obligatoires.
Ma conclusion, c'est que ces acquis-là ridiculisent ceux qui
croient bon de les défendre.
Le soi-disant besoin qu'on en aurait ne sert qu'à justifier
le travail social. Lequel travail implique de reconnaître la
Société comme dominante, comme supérieure
à ceux qui la composent, bref, comme Pouvoir d'exploiter, de
diviser le travail, de le répartir - donc impensable sans Talon
ni Police. Et une Police, fût-elle librement désignée
par des Assemblées libres composées de travailleurs
libres, n'a de sens que contraignante, munie des moyens de l'être,
et s'exerçant contre le coureur des bois irréductible
amateur de la vie sans Auguste. Dès lors, à quoi bon
perdre mon temps en de vains projets de putschs forcément
sans contenu ?
Et comme les pires ennemis de Cro-Magnon, ce sont les respon~ables,
les partisans de l'Histoire, les défenseurs du travail englouti
dans l'océan du fric, rien de ce qui pourra déstabiliser
ces pitres ne doit être épargné.
Fini de défendre l'aspirateur et le cache-poussière.
Fini d'imaginer que ce qui permet de vivre seul pourrait servir à
vivre ensemble; que ce qui sert à nous distraire aurait un
sens si on pouvait vraiment se marrer: il faut maintenant tirer' parti
du fait que, plus haute est la fonction, plus cucul est le fonctionnaire,
plus grotesque le sérieux qu'il affiche, et mieux il peut servir
à ridiculiser le système tout entier en devenant la
cible privilégiée non seulement des quolibets publics,
mais encore, mais surtout des tartes à la crème de Georges
Le Gloupier, lequel, partant du fait que le ridicule tue, en a déduit
son célèbre mot de désordre :
Entartons,
entartons
les pompeux cornichons !
Tuons les empêcheurs
de rigoler en rond,
en carré, en ovale,
en ce qu'il vous plaira.
Tuons tous ces salauds,
ces castrateurs, ces rats !
Tuons dès à présent
tous ces vils scélérats !
Ainsi,
débarrassé de toute idée de prendre le Pouvoir,
la perspective n'en était que plus belle.
Car si ledit Pouvoir est devenu imprenable, c'est en réalité
qu'il n'est plus, comme il avait été depuis Sumer, entre
les mains d'aucune tribu, qu'il a cessé d'être concentré,
qu'aucun groupe homogène n'en détient encore seul les
clés. Des clés qui maintenant se retrouvent justement
entre toutes les mains, par trousseaux de trois ou quatre dans les
poches de chacun.
De sorte que ledit pouvoir, à défaut d'être prenable,
est enfin destructible, chacune de ses parcelles actuellement à
la merci de Cro-Magnon dont la seule obligation sera de s'entendre
tribalement, par petits groupes, pour, ratatinant des familles de
serrures entières, détraquer la machine à fabriquer
des musts, et, finalement, en arriver à démustifier
le tout - selon une stratégie fondée sur le constat
suivant: ils s'attendent toujours à ce qu'on cherche à
les voler, jamais à ce qu'on s'emploie à ne surtout
rienvouloir prendre. Rien de matériel en tous cas. Ne prendre
que du plaisir, quedes libertés avec les interdits, les braver,
se jouer d'eux, s'offrir du bon temps d ans le temps pourri des calendriers
et des horloges ponteuses, bref, redécouvrir le temps universel
du bien qu'on se fait, du bien en soi, inaliénable, non mercantile,
dans le plus grand mépris des soi-disant biens que l'autrui
nous fait faire et nous oblige d'acheter avant de lâcher sa
croûte de pain fait de sueur plus que de farine.
Ainsi, contrairement à ce que l'Histoire réclame, l'ennui
intérieurement ressenti marquera les bornes à ne jamais
dépasser. Et comme l'ennui résulte avant tout pour chacun
d'être seul et contraint de l'être, commençons
donc par nous en prendre à tout ce qui nous divise, exploitons
le fait qu'UN Cro-Magnon n'est pas un Cro-Magnon, tribalons-nous,
attaquons-nous par petits groupes aux forces de l'habitude, sapons
l'accoutumance à des pratiques ziggouratiques devenues seconde
nature et qui sont responsables de l'échec d'une expérience
récente - une tentative d'évasion manquée, on
ne peut plus collective, qui a servi d'inspiration pour la sortie
de quelques tracts reproduits ci-après - ainsi qu'à
un projet de manifeste visant à faire se rencontrer tous ceux
qui sont restés des Indiens Blancs et n'hésiteront donc
pas à faire le nécessaire pour mettre enfin un terme
au ridicule.