La
bête, mode d’emploi
Le Pantalon, affaire d’État
L'accès
au pain se complique, les passages obligés se multiplient: culottes,
mouchoirs, dressoirs,
pots de chambres, nappes, tables, draps de lits s'installent dans le domaine
de la nécessité, composant le plan de l'élégante
demeure adamséenne où se retrouveront embahutés les
chênes du monde entier.
«Il
est très incivil de laisser sortir des vens de son Corps, soit
par haut, soit par bas, quand mesme ce seroit sans faire aucun bruit,
lorsqu'on est en compagnie.» (Extrait
de «Les Règles de la Bienséance et de la Civilité
chrétienne, écrit à Rouen par La Salle en 1729)
«Celui
qui se mouche sur la table et essuie le résultat avec la main
est un sot qui, à mon avis, ne sait pas se conduire.»
(Extrait de «De civilitate morum puer ilium» (chap. IV)
par Erasme de Rotterdam en 1530)
Le
monde civilisé avait dès ma naissance préféré
ses tapis à mes fesses, et choisi de m'urtiquer celles-ci plutôt
que de shampooiner ceux-là.
Et c'est en partant de ce clivage entre objets (représentant
la Société) et moi (représentant l'état
sauvage) qu'après m'être promené en compagnie
de Cro-Magnon dans une Europe pré-sumérienne, jumelle
de l'Amérique pré-adamsienne,j'ai traversé une
bonne centaine de siècles pour me retrouver en fin de parcours
en face de ce même clivage, mais reporté cette fois à
son niveau global, forcé de conclure que le conflit fils-père
qui m'avait donné de l'urticaire n'était en somme qu'une
retombée d'un conflit général qui opposait les
pères entre eux, chacun pour soi, dans une course effrénée
aux tapis qui aurait pu faire mourir les Indiens de rire si elle n'avait
conduit les concurrents de cette incroyable compétition à
tout raser sur leur passage.
Chacun pour soi, disais-je, l'individu, tout seul, aux prises avec
les autres, avec la société, résultat: pour chacun,
il y avait deux mondes -le sien qui lui servait de camp de base, et
le monde de l'autrui où il faisait le nécessaire
pour en ramener de quoi survivre. Et, entre les deux : le mur. Une
situation que mon Elias constatera dans sa Civilisation des Mœurs
en notant que les Européens avaient coutume «de partager
leur temps entre deux sphères différentes, l'une secrète
et clandestine, l'autre publique», et qu'ils passaient
de l'une à l'autre comme s'il allait de soi pour eux de mener
une double vie, «la dissociation entre les deux sphères
étant si évidente et si inéluctable à
leurs yeux qu'ils en avaient pour ainsi dire perdu conscience.»
Deux sphères différentes soi-disant nécessaires,
alors que la nature n'avait rien prévu permettant de les séparer,
l'affaire était à ce point sérieuse que Seattle
et les siens ont vu les Blancs se présenter par millions pour
fabriquer des murs, des portes, des fenêtres, du coton, des
tissus, des frocs, des fracs, briquetiers, terrassiers, bûcherons,
maçons, tisserands, tailleurs et costumiers se faisant embaucher
au sortir des navires et expédier sur tout le continent pour
fabriquer des sphères à isoler le Blanc du Blanc - tout
se passant comme si les Européens n'étaient pas faits
pour vivre ensemble et se repoussaient mutuellement.
Ainsi, par exemple, rien qu'en s'habillant, il était clair
que leur idée n'était pas seulement de se protéger
contre -le froid de l'hiver, mais aussi, sinon surtout, contre le
froid qu'ils jetaient autour d'eux en se laissant voir les fesses.
Comme si leur propre corps les dégoûtait- leur costume
ayant pour fonction de leur partager le physique en deux sphères:
celle, privée, sous le tissu; celle, publique, hors du tissu.
Et j'en concluais que la crainte que leur inspiraient mutuellement
certaines parties d'eux-mêmes étant naturellement inepte,
son origine ne pouvait être que ziggouratique, et donc inscrite
dans la logique même de l'exploitation de l'h par l'H.
Naturellement faits tous pareils, de l'Auguste au PDG modernissime,
en passant par le Talon et le Baiseur de Tarmacs sérénissime,
ils n'étaient pas galonnés de naissance. Si bien que
la seule manière possible de se distinguer l'un de l'autre
était de porter sur eux les marques distinctives du rang qu'ils
occupaient dans l'organigramme ziggouratique d'ensemble.
D'où la règle qu'édictera le La Salle dans son
précis d'un savoir-vivre conforme aux exigences de La Civilité
Chrétienne (édition 1774) : «il est de
la bienséance et de la pudeur de couvrir toutes les parties
de son corps, hors la tête et les mains» - règle
qui interdisait donc le nu pour tout le monde, sans préciser
ni la couleur, ni le tissu, ni la coupe du vêtement -l'idée
de base étant que chacun, portant le sien, fera de sa mise
un signe de reconnaissance lisible par les illettrés mêmes.
Ainsi, sous prétexte de pudeur était-ce l'échelle
des grades qui, vestimentairement transposée, s'étalera
dans les rues sur le dos des passants comme un rappel constant à
l'ordre hiérarchique. Plus haut se situera le travesti dans
l'échelle d'entubage, plus jaloux il sera de ses galons, et
mieux il prendra soin en se boutonnant les hauts-de-chausse, de ne
rien laisser voir de ses tuyaux de décharge.
À ce niveau donc pas de problème. Le code du La Salle
était respecté quasi comme allant de soi.
Mais 1'«ongle bleu», le pauvre, celui qui n'avait rien,
rien à prouver ni rien à perdre, comment le convaincre
de s'autocensurer le fessier, comment en obtenir qu'il se vête
comme si, pour lui aussi, il allait de soi de l'être ? Simplement
en le menaçant dans sa survie et faisant en sorte que, contrairement
au buffle qui ne s'inquiétait pas de l'habit du chasseur, le
pain se refuse aux Sans Fringues Fixes, les SFF.
Non pas que le blé lui-même, semé par l'SFF, aurait
refusé de pousser, mais du fait que derrière chaque
pain se trouvait une boulangère qui, par delà son sourire,
réclamait de l'argent.
Certes, vous me direz que la boulangère, à la limite,
aurait bien pu fermer les yeux et contenter des clients nus.
Sans aucun doute, mais encore fallait-il que ceux-ci aient de l'argent.
Or, pour en avoir, il fallait qu'ils travaillent.
Et ce sera donc là, à ce niveau, que tout allait se
jouer.
Car nul Finchal ne voudra d'un nu pour lui faire des bahuts.
À l'embauche, il n'engagera que des vêtus.
Si bien que l’SFF a disparu.
Et que tout allait dès lors se dérouler comme suit:
le La Salle énonçant la règle, le Talon l'appliquant,
c'est le Finchal qui, basiquement, la fera respecter -lui-même
fringué de la meilleure étoffe.
Voilà comment tous allaient s'entre-interdire de se laisser
voir la bête, comment ils allaient réellement prendre
peur de leur corps, bref, comment, de l'Auguste jusqu'au dernier lumpen-prolo,
tous allaient apprendre qu'entre le pain et le pantalon, les liens
étaient solides, garantis, défendus par tous ceux qui
pétaient dans la soie mais donnaient du travail.
Tous ceux parmi lesquels j'ai reconnu les fabricants de costumes eux-mêmes.
Lesquels s'entendaient comme cul et chemise avec des fabricants de
morale.
Lesquels s'arrangeront pour interdire de se moucher dans les doigts
dès qu'ils auront fait connaissance avec des fabricants de
mouchoirs.
Tout se tenait, tout s'enchaînait et j'avais ainsi déjà
une bonne idée de la nature du lien qui allait associer la
civilisation des mœurs au discours humaniste, au développement
de la machine-outil, et à celui des écoles que je venais
de quitter -le tout prenant l'allure d'un vaste complot, ourdi par
les Grosses Têtes à gros budgets contre l' homo d'Europe
-- l'homo vulgaris sapiens sapiens - pour le contraindre
à s'encager la bête comme s'il s'agissait là d'un
besoin naturel.
Et le moins que je puisse dire, c'est que le complot réussit
au-delà de toute mesure.
Au point que, jusque dans les taudis, j'ai pu entendre des discours
ravageurs: les grands pauvres, ceux qui souffraient sang et eau pour
s'offrir un sac de jute à se mettre sur le dos, racontaient
aux petits futurs pauvres, le soir, à la chandelle de suif,
des histoires d'épouvante à propos de démons,
de zizis, de nénés, de diables, d'enfer et de soufre,
de matraques et de taules ; des mélodrames terribles, instillant
la honte d'être en chair, traumatisant les petits jusque sur
leur paillasse, les cloîtrant dans leur rien, les rendant incapables
de se penser un jour devant le Finchal comme l'Indien devant le buffle;
tous - Parents, Curés, Voisins, Gendarmes, Talon et autres
Majuscules coalisés - cultivant la rumeur, l'alimentant de
fables, l'agrémentant de légendes, tout concourant à
faire comprendre par les enfants que manger et s'habiller feraient
solidairement partie, non pas des affaires patronales, mais de la
nature des choses et de celle de l' homo en tant que tel.
Et toute une dérive commençait partant de là:
puisque c'étaient les autres qui énonçaient la
règle, chacun se disait que c'était dans la nature des
Autres d'être allergiques au nu, et donc dans celle de la Société,
de son être social, de son Esprit, d'un Homo générique
au-dessus de l'homo spécifique, l'Espèce prenant invraisemblablement
le pas sur les individus la composant.
Bref, tout cela était foncièrement ridicule, mais néanmoins
cohérent pour une Société créatrice d'emplois
qui se trouvait ainsi, dans la pudeur, tout à la fois une raison
d'être ce qu'elle était en même temps qu'une raison
de fabriquer des costumes par centaines de millions, les La Salle,
soutenus par le Baiseur de Tarmacs, mettant l'Europe sous tissus,
exactement comme le Ford mettra l'Amérique sur roues soutenu
par la Manhattan Bank -les Finchal faisant ainsi d'une pierre deux
coups: ils se remplissaient les caisses sur le dos (littéralement)
des autres, et, par la même occasion, ils appliquaient la loi
du Caton dictant aux maîtres de ne jamais laisser l'esclave
rêver, sous peine de le voir renaître sous forme de hors-la-loi,
«« (Le Travail en Grèce et à Rome, Mossé)
C'était d'un point de vue sauvage plus qu'incompréhensible:
où les Indiens auraient-ils été chercher que
si des millions de Noirs furent importés pour travailler le
textile dans le Sud, et des millions d'hectares de bonne terre à
buffles consacrés à cette fin (le tout débouchant
sur le Lincoln et la Boucherie de la Sécession) c'était
seulement parce que les Blancs avaient peur de leurs fesses ? Six
cent mille morts de Richmond à Gettysburg: la preuve était
pourtant faite que le ridicule tue, non seulement au travail, mais
encore à la guerre. Surtout quand je pense qu'il leur aurait
suffi de tous jeter leurs fringues pour que les combattants des deux
camps, ne se distinguant plus l'un de l'autre, ne sachent même
plus sur qui tirer, Et je ne parle même pas ici de Verdun ni
de la Bosnie- Herzégovine et encore moins du Rwanda, le fait
étant que derrière chaque guerre.il y avait toujours
un uniforme ou un tchador, une casquette ou une calotte, un signe
extérieur du cuculisme militant, des malheurs encourus par
le coureur des bois sous les marques distinctives d'une égale
viduité.
Pourtant, il n'y avait pas si longtemps que la fesse blanche avait
quitté la sphère publique et définitivement cessé
de se laisser voir au grand jour. Ainsi, par exemple, chez les Grecs,
du temps d'Hésiode, la vue de paysans nus dans les champs n'indisposait
personne: «Sème nu, recommandait le susdit,
moissonne nu, laboure nu, mais, par tous les dieux de l'Olympe,
achève en leur temps tous les travaux de Demeter et recueilles-en
les .fruits, que tu n'aies pas plus tard, indigent, à mendier
à la porte d'autrui.»
Et même au Moyen Âge ce n'était pas encore pour
le travail de champs de coton que l'idée serait venue d'importer
des bouches à nourrir pour disposer de suffisamment de bras.
En effet, comme rapporte l'Elias, «la coutume voulait alors,
du moins dans les villes, qu'on se déshabillât à
la maison pour se rendre aux bains. Combien de fois, disait un chroniqueur
(en l'occurrence un certain Bauer) le père, dévêtu,
ne gagnait-il pas avec sa femme nue et ses enfants nus, par les étroites
ruelles, la maison des bains…. Combien de fois n'ai-je vu des
fillettes de dix, douze, quatorze, seize et dix-huit ans, toutes nues,
accompagnées souvent de garçons nus du même âge…»
Bref, conclut mon guide, «la vue de la nudité
intégrale était la règle quotidienne jusqu'au
milieu du XVIème siècle, tout le monde se déshabillait
complètement avant d'aller se coucher, et on ignorait les voiles
dans les bains publics… - cette ingénuité ne disparaissant
que progressivement au XVIème et plus rapidement aux XVIème,
XVI1Ième et XIXème siècles, d'abord dans les
couches suPérieures, plus lentement dans le peuple» et
le malheur a voulu que ce soit sur des puritanisés complets
que les Indiens tombèrent, sur des empestés pudibondiques
considérant que le pantalon mérite d'y enfiler sa vie
et d'être considéré comme une affaire d'Etat.
Bref, il a fallu attendre la Renaissance et son Erasme pour que le
sens du ridicule se perde au point que l'Europe entière se
retrouvera tchadorisée de la tête aux pieds, de la perroque
du Prince aux pompes à trous de l'SDF.
Et ce n'était qu'un début.
Car une fois bien ancrée la conviction que le costume ferait
effectivement partie du nécessaire, toute une cascade
de conséquences plus surréalistes les unes que les autres
allaient s'enchaîner comme par enchantement. Au point que le
corps des Blancs, à mesure que les techniques progresseront,
allait devenir une mine d'or en même temps que d'emplois. Chacune
de ses fonctions naturelles allait faire l'objet d'inventions. Des
lieux et des dispositifs lui seront réservée, visant
à l'exclure de la sphère publique, à l'intégrer
dans le privé, et à exclure du même coup de la
«bonne société» tous ceux qui ne pourront
pas se les offrir -l'Érasme soutenant le Finchal, le moraliste
la phynance, le discours l'industrie, le Tout Paris des Lumières
et le Tout Londres des Brummel excluant ceux qui, ne trouvant rien
à se mettre, ne pouvaient plus vivre que dans l'ombre - en
l'occurrence l'ombre portée des murs derrières lesquels
resplendissait le despotisme cuculisant qui, sous les projecteurs
des Encyclopédistes et autres précurseurs de futurs
entartés, se disait «éclairé».
Bref, toute une dynamique se mettait en branle que mon Elias énoncera
on ne peut mieux : «les normes du savoir-vivre détermineront
pour chacune des fonctions naturelles la mise au point de dispositifs
techniques en accord avec ces normes, et, réciproquement, l'utilisation
permanente de ces dispositifs fixera durablement les normes en question.»
Et de là à conclure que l'Erasme ne fut jamais qu'un
vendu, il n'y avait qu'un pas que j'ai de suite franchi, étant
donné que les seuls qui avaient intérêt à
le payer étaient ceux qui faisaient fortune grâce à
son enseignement, aux interdits sociaux qu'il prodiguait généreusement.
Je l'ai retrouvé faisant partout partie du staff,
chargé de la conformation moralistico-mercantile du mode d'emploi
de la bête à la capacité de fabrication de costumes,
mouchoirs et autres futurs «musts» de l'actuel Cartier.
Et comme je tenais à ressentir en direct et sans détour
l'impact de l'humanitaire sur le pavage des esprits autant
que l'asphaltage de la planète et le dynamitage de ses montagnes,
je me lançai, l'Elias sous le bras, sur les traces de la bête
poursuivie par l'Erasme.
À peine engagé dans cette voie, j'ai flairé la
bonne piste. Sous son costume, la bête suait, trempait sa chemise,
se mouillait le pantalon, et se mettait à puer - une inconvenance
qu'en leur temps les Indiens ne manquèrent pas de renifler
comme moi, mais en faisant remarquer que la bête elle-même
n'y était vraiment pour rien, qu'elle manquait seulement d'air,
qu’il suffisait de la laisser sortir, et que c'était
le costume en toutes saisons qui faisait schlinguer les Blancs à
faire fuir les putois eux-mêmes.
Malheureusement, érasmisés comme ils l'étaient,
les Blancs ne pouvaient comprendre.
Ainsi, au lieu de jeter leur froc, ils ont cru devoir en posséder
plusieurs afin d'en changer le plus souvent possible, les pauvres
seuls continuant de puer avec leur unique chemise à trous.
Et cette même piste me conduira plus loin.
Mes Finchal, qui avaient déjà du pain de réserve
dans des panières, maintenant qu'ils avaient tous plusieurs
costumes, se rendirent compte qu'il leur manquait dramatiquement des
bahuts garde-fringues. Des panières, plus des costumes plus
des bahuts, sans oublier le cosmétique, le peigne, les mouchoirs
et quelques autres bricoles, le domaine devenu celui de la nécessité-pour
1'«homme du monde» tenant à le rester-prenaitdéjà
de l'ampleur, les commandes affluant du côté des usines.
Au point que des onglesbleus, en grand nombre, ont pu abandonner le
textile pour se reconvertir dans des carrières d'avenir telles
que le sciage, le rabotage, le clouage et autres activités
leur permettant enfin de se curer les ongles - exactement comme aujourd'hui
les plus futés, flairant le pactole, se lancent dans le logiciel
et s'investissent dans le Microsoft. Des reconversions lucratives
grâce auxquelles ils furent nombreux à pouvoir enfin
s'offrir un costume du dimanche comme de nos jours des bermudas et
des lunettes solaires réfléchissantes (à leur
place). Or, qu'allaient réussir mes reconvertis, tout en s'endimanchant?
Ils allaient relancer le textile qu'ils venaient précisément
de quitter pour s'engager dans le bahut. La dynamique de la consommation
de masse était sur rail, l'explosion s'annonçait.
Ce fut merveille, finchalement parlant bien sûr: la puritanite
pudibondique faisait faire des pas de géant dans le sens des
intérêts de la Phynance, ouvrant à cette dernière
un marché sans limite - le plastron, le col raide, les manchettes
et le reste trouvèrent place au milieu des Églises au
milieu des Villages, volant la vedette (la vitrine) au Curé
au profit de l'amidon et du fer à repasser, le tout annonçant
cette dérive des âmes qui allaient finalement se retrouver
au volant des camping cars, les allumés du XXème siècle
partant à leur propre rencontre ailleurs que là où
ils vivaient, là où, selon 1'Agence Touriste, ils étaient
supposés devoir se trouver - se sentir bien et bien se sentir-
Ces manipulés de 1'Erasme s'imaginant très sérieusement
qu'en gommant les effets pestilentiels de leur dévouement à
la cause de leur propre réduction à l'état machinique,
ils étaient en train de s'élever !
Les Pauvres !
Raides comme des piquets, ils se croyaient devenus»respectables».
Faisant de la «respectabilité», de la «reconnaissance
sociale», leur but dans la vie, et dans celle de leurs enfants
forcés d'apprendre à marcher des rubans dans les cheveux
et des prothèses cirées aux pieds.
Bref, l'ongle bleu de mon Pirenne faisait ses premiers pas sur la
route du calvaire qui allait citoyennement le bétonner dans
la démocratie. Était-ce foutre dieu possible !
Surtout que les Finchal qui servaient de modèles de respectabilité
n'allaient pas en rester là.
La logique de la Règle de la Civilité Chrétienne,
impliquant de changer de costume, exigeait de se dévêtir
pour passer de l'un à l'autre.
Pour le faire sans être vus, ils prirent chacun conscience de
devoir s'offrir un lieu où se changer à l'abri des regards,
tout à côté de l'armoire à linge et à
deux pas du garde-manger -le résultat étant que les
plans de l'élégante demeure adamséenne étaient
en train de se dresser sur les planches à dessin des Finchal
qui avaient eu l'auguste idée de ziggouratiquement se convertir
dans le remodelage de la planète, je veux parler des architectes.
Terrassiers, charpentiers, briquetiers allaient suivre le mouvement.
La bête des gens «convenables» allait avoir des
lieux partout où changer de peau dans le plus grand secret.
Mais, cela dit, la malheureuse ne se contentait pas de suer. Comme
l'avait déjà noté Standing Bear, «le
Blanc, étant essentiellement un animal d'intérieur,
souffrait de rhumes, catarrhes, bronchites et maladies de la même
famille. Il était un tousseur-cracheur.»
D'où ces mouchoirs qui faisaient vomir l'Indien. Lequel ignorait
bien sûr pourquoi le Blanc s'interdisait de faire par terre.
Il ne savait pas que si ce dernier avait inventé le mouchoir,
c'était par souci d'économie, c'était parce qu'à
l'intérieur des élégantes demeures devenues nécessaires,
si nos homos érasmisés avaient craché à
l'aveuglette, ils auraient tous fini par déraper dans la glaire
ce qui aurait contraint les ménagères à ne plus
se lâcher leurs serpillières; alors qu'en se concentrant
dans les mouchoirs, la morve et le mucus disparaissaient dans les
lavoirs. Ce dont l'Erasme me rendit compte, en 1530, sur le thème
didactique «qu'est-ce que les autres pourraient penser?»
: «Ce serait d'un malappris de te moucher dans ton bonnet
ou dans ta veste. Fais-le dans un mouchoir, mais ne regarde pas dedans
après» - des mouchoirs au lieu de vestes, les lavandières
gagnaient au change.
Tandis que pour ma part je fis de l'Erasme un pionnier du nouvel Ariel.
Bonnets,
mouchoirs, placards, savons, cuvettes, l'inventaire s'allongeait,
la sphère privée grandissait à vue d'reil et
la maison de l'Adams prenait déjà des proportions considérables.
Surtout que l'Erasme et ses pareils, ne lâchant pas leur proie,
allaient s'attaquer maintenant à la façon de manger.
Dès le XlIlème siècle, ils mirent la bête
à table, lui enjoignant d'y rester et de bien s'y tenir ainsi
qu'en atteste ce précepte extrait de mon Tannhaüser :
«Ceux qui pour manger se couchent sur la table contreviennent
à la bienséance, et celui qui se mouche sur la table
et essuie le résultat avec la main est un sot qui, à
mon avis, ne sait pas se conduire.»
Une fois à table, il sera question d'y mettre le couvert, ce
qui prendra tout de même quatre ou cinq siècles en partant
du XlIle où les convives n'en étaient encore qu'à
la soupière unique, mais où la cuiller faisait déjà
son apparition - d'où ce précepte cité d'après
le Zarncke : " Il ne faut jamais boire dans la soupière
mais se servir d'une cuiller" - pour aboutir en 1672, date
à laquelle le marquis de Coulanges composera une chanson qui
résumait à elle seule tout ce que je voulais savoir
sur l'évolution des façons de manger de la bête
Jadis le potage on mangeoit
Dans le plat, sans cérémonie,
Et sa cuiller on essuyoit
Souvent sur la poule bouillie.
Dans la fricassée autrefois
On saussoit son pain et ses doigts.
Chacun mange présentement
Son potage sur son assiette ;
Il faut se servir poliment
Et de cuiller et de fourchette,
Et de temps en temps qu'un valet
Les aille laver au buffet.
Fin du repas: le couvert était mis, ce n'était pas encore
tout à fait le Mc Donald, mais déjà le Ritz -lave-vaisselle,
lave-linge en perspective, Limoges et Val-Saint-Lambert, porcelaines
et cristaux, armoires, tables et chaises: les chênes allaient
renaître mais jamais plus porter de glands.
Mais cela dit, c'est une fois de plus l'Erasme qui avait le mieux
soutenu le textile en spécifiant, dès 1530, qu'«il
était discourtois de lécher ses doigts graisseux»
et qu'il était donc obligatoire de se les torchonner plutôt
que se les sucer, tout en prenant le parti de la lavandière
en précisant que «mieux vaut se servir d'une serviette
que se dégraisser avec sa veste». Économie
de lavage, le petit traité de l'Erasme me faisait songer aux
Galeries La Fayette et à ses dépliants publicitaires.
Couteau, fourchette, cuiller, assiette, serviette, nappe et gobelet,
les mains de la bête attablée {quoique occupées
sans aucune gêne dans l'Industrie) furent écartées
de sa nourriture. Ce qui m'a d'ailleurs donné l'occasion de
lire dans The Habits of good Society, Londres, 1859- deuxième
édition, non remaniée de 1889, p. 257, que «les
fourchettes ont sans aucun doute été inventées
après les doigts, mais comme nous ne sommes pas des cannibales,
j'incline à croire qu'il s'agit là d'une bonne invention».
C'était très victorien. Et les choses se corsaient encore
plus si le Gentleman à table était pris d'un besoin
qui m'obligea de poursuivre mon enquête dans les mœurs
jusque dans les Toilettes, et du même coup me rendre compte
qu'à cette même époque, comme rapportait l'Elias,
«toutes ses fonctions corporelles s'étaient déjà
investies d'un sentiment de honte si fort et d'un malaise si profond
que les membres du Club se cachaient mutuellement lesdites fonctions.
" Au point que «même les mots qui évoquaient
ces choses faisaient l'objet d'un ensemble de règles et de
restrictions!»
Les Blancs se parlaient ainsi des choses du corps comme ils le faisaient
d'un occupant en temps de guerre, à mots couverts, en chuchotant,
dans une atmosphère de complot, comme si la bête, partout
présente, était en train de saper la Civilisation dans
ses fondements. C'était d'ailleurs le cas de le dire vu qu'il
était question de pipis-cacas-boudins. Au point que, dès
que ça pressait {ça, ô mon Freud), c'était
le tocsin, l'état d'urgence, le sur-moi ébranlé,
le moi contraint de sortir la bête en catastrophe, la question
du «petit coin» posée au creux de la rougissante
et d'autant plus ravissante hôtesse.
Bref, incongrus et ridicules sans aucun doute.
Historiquement, les choses s'étaient passées à
ce niveau exactement comme pour le nu, la glaire, la morve, le mucus
et les doigts gras: le dégoût ne leur en était
venu que progressivement.
En fait, à l'époque féodale, en l'absence de
villes dignes de ce nom, la question ne s'était pas posée.
Et une fois de plus il faudra attendre l'Erasme pour qu'elle soit
mise sur le tapis, l'Erasme qui fera le premier remarquer qu'«il
était malpoli de saluer qui urine ou défèque
" ce qui suppose qu'au XVIe siècle encore les gens
le faisaient en pleine rue sans que ça ne gêne encore
personne - une gêne qui s'instillera pourtant.
La ville, la promiscuité qui y régnait, y sera pour
beaucoup. Disons que les déjections de l'homo constituaient
par elles-mêmes une critique plutôt radicale en soi du
mode de vie urbain. Un mot de la Duchesse d'Orléans, en 1694,
m'a paru l'attester sans ambages: «L'odeur de la boue est
horrible, disait-elle en effet. Paris est un endroit affreux; les
rues y ont une si mauvaise odeur qu'on ne peut y tenir; l'extrême
chaleur y fait pourrir beaucoup de viande et de poisson et ceci, joint
à la foule des gens qui se soulagent dans les rues, cause une
odeur si détestable qu'il n’y a pas moyen de la supporter».
Une incommodité que Seattle constatera de son côté:
«Tandis que l'Indien préfère l'odeur du vent,
lavé par la pluie de midi, ou paifumé par le pin pignon
et adoucie par les fleurs des prés, je m'aperçois que
l'homme blanc ne semble pas remarquer l'air qu'il respire, qu'il est
insensible à la puanteur.»
Cela dit, si Seattle avait dû vivre à Paris, il aurait
su que le Parisien, lui non plus, n'appréciait pas tellement
la merde, et que s'il se soulageait en rue c'était seulement
pour ne pas le faire chez lui au milietrde ses bahuts. D'où
le succès immédiat que connaîtront d'ailleurs
les pots de chambre à peine jetés sur le marché,
grâce à quoi, dès l~ années quinze-seize
cents, tout pourra se faire à huis-clos, gonflant d'autant
la sphère privée. Une révolution culturelle qui
en ce qui concernait les rues n'arrangera, il est vrai, strictement
rien vu que, comme la Duchesse elle-même le faisait à
Versailles des fenêtres du Palais, les Parisiens huppés
jetteront régulièrement par leurs propres fenêtres
le contenu de leurs pots de chambre. Une pratique à laquelle
correspondra, fort opportunément d'ailleurs, une industrie
du paramerde en cuir (voir à ce propos le docteur Cabanis)
aujourd'hui disparue par la faute du tout-à-l'égout
- mais qui néanmoins ferait bien de renaître à
l'usage des poissons de tous les pays dans l'eau desquels la totalité
de nos populations urbaines se soulagent présentement comme
si de rien n'était.
En plus, une brève dérive dans ce Paris de la Duchesse
m'en apprit long sur l'impact de ces nouveaux progrès dans
le social, au sein duquel ils allaient encore un petit peu plus creuser
l'écart entre les couches.
Ainsi, pour être en mesure de faire discrètement sous
son toit ce qui se jetait par la fenêtre, il fallait avoir de
quoi se payer des pots de chambre. De sorte qu'aux autres signes extérieurs
de misère allait ipso facto s'ajouter pour les pauvres celui
de déféquer devant tout le monde, et qu'à la
honte d'être tousseur-cracheur sans mouchoir allait s'ajouter
celle pour eux d'être pisseur-crotteur sans pot de chambre.
Et a fortiori sans paramerde.
Si bien que les seuls vrais emmerdés seront toujours les mêmes,
ceux de la «basse classe», cette fois repérables
à la couleur en plus de l'odeur.
D'où ce dégoût des «propres» pour
les «sales» - et du même coup l'énorme difficulté
des sans-pot-de-chambre (assimilés va-nu-pieds et propres-à-rien)
à se trouver de l'emploi.
Au point que j'ai pu les voir en masse qui, poussés par la
faim, se toilettaient à la salive devant les bureaux d'embauche.
Pour faire comprendre aux Talon des Finchal qu'ils savaient se tenir,
que leur «bonne volonté» n'était pas en
cause, et que leur premier soin, une fois engagés, serait de
faire honneur au Patron et de se décrotter à sa gloire,
à celle aussi de l' homo socialis et, en fin de compte, à
celle de la classe ouvrière elle-même. Et c'est ainsi
que les Parisiens de ma Duchesse me firent irrésistiblement
songer à nos actuels exclus, généralement du
type afro-bronzés, tout à la fois forcés d'être
présentables et privés des moyens de l'être, obligés
de passer inaperçus tout en se faisant remarquer juste ce qu'il
faut pour se faire engager, sans pour autant se faire repérer
par les Talon de service chargés de les reconduire à
la frontière et de les envoyer se faire machetter d'où
ils avaient dû fuir.
Et j'en avais froid dans le dos.
Car je me disais qu'en matière d'exploitation de l'h par l'H,
je n'avais encore jamais rencontré durant tout mon voyage des
exploités qui en étaient réduits à de
telles extrémités. J'en avais vu des fouettés,
des enchaînés, des entôlés, mais jamais
sur lesquels on chiait, contraints de faire semblant d'être
propres. Certains me diront que les choses n'en sont plus là,
que le social maintenant, c'est la fraternité du tout-à-l'égout.
J'admets. Mais non sans ajouter que sans le tout-à-l'égout,
ce serait la fin de l'automobile et le krach à Wall Street.
Car je ne m'imaginais pas nos bagnoles dérapant dans Paris
sur les boues de la Duchesse et se faisant malgré tout désirer.
De sorte qu'à mon sens, mieux vaudrait parler d'un glissement
dans l'ordure que de la fin des ordures: les excréments et
les émanations des cylindrées qui maintenant nous envahissent
le flair et les oreilles peuvent peut-être à certains
sembler moins agressifs que ceux de la bête humaine, je ne pouvais
tout de même pas m'empêcher de ressentir la chose autrement
que comme un progrès de plus dans le sens du mépris
de cette dernière - chacun (ou presque) tolérant présentement
mieux le vacarme des échappements qu'un simple pet de son voisin.
Et à la base de ce contre-pet, se trouve encore l'Erasme qui,
dès 1530alors qu'à l'époque, dans les rues mal
pavées de Rotterdam, il surfait pourtant régulièrement
encore dans l'excrément humain - initialisera la honte en formulant
sa célèbre ordonnance, répercutée depuis
par tous les petits traités de savoir-vivre à l'usage
des jeunes générations: «Cache ton pet en
toussant!» - ce qui, littéralement, voulait dire:
«Sois faux-cul si tu veux être bien vu !»
Bref, à n'en plus douter, la Civilisation, l'industrielle comme
celle des mœurs et des écoles, progressait à grands
pas en s'appuyant sur le dessous de la ceinture.
Ainsi, poursuivant sa croisade, l'Erasme précisera-t-il encore
plus nettement sa pensée novatrice: «Ne prends pas
à mains nues, dira-t-il, ce qui est sous ton vêtement»
! sous-entendu «ce qui sy trouve est dégueulasse,
mets des gants pour pisser, et lave-toi les mains après.»
Une ordonnance qui n'a pas peu contribué au lancement des toilettes
en tous lieux : les plans de mon élégante demeure étaient
dès la Renaissance potentiellement achevés, le mode
d'emploi des corps blancs ayant tourné à l'obsession.
Plus ils étaient niés, plus ils étaient refoulés,
et plus leurs moindres besoins allaient devenir des exigences technologiques
- plomberie et faïencerie devant beaucoup, sinon tout, à
l'Érasme. Sans parler des pyjamas, robes de nuit et robes de
chambre, du drap de lit et de la literie, ni de ce qu'allait devenir
la vie au sein même de la sphère privée-;là
où j'allais voir se développer non pas deux, mais trois
sphères :
- une première, semi-publique, pour las parents, enfants et
connaissances ensemble - où les premiers enseignent aux seconds
l'art de se servir correctement de l'animal dont ils avaient à
s'occuper, leur apprenant à le travestir, lui faire faire dans
le pot, l'attabler, le coucher, le laver, le faire taire;
- une seconde, archiprivée, (cabinetterie) où les «propres»
du troupeau déféquaient, urinaient et se lavaient à
huis-clos ;
- et une troisième, matrimoniale, où l'Adam et l'Ève
se prenaient, tirelire, à quatre mains nues tout qui ne pouvait
se faire voir ailleurs.
Inutile de détailler l'histoire de cette mise en situation
(condition) reproduite aujourd'hui à des centaines de millions
d'exemplaires. Inutile puisque tout dérive d'une seule et même
logique: celle qui avait fondé l'incontournable association
pain-pantalon édictée par l'Erasme, soutenue par le
Finchal, matérialisée par l'«ongle-bleu»,
transmise par l'école, et appliquée par le Talon sous
le haut patronage du Baiseur de Tarmac et de l'Augusterie.
Mon tableau sur l'état de l'homo après les
dix mille ans d'histoire que je venais de parcourir était maintenant
quasi complet.
Restait seulement un point qui, malgré le costume et le reste,
trahissait encore l'animal en soi: je veux parler de l'ennui qu'il
manifestait en bâillant. Ce que l'Erasme ne manquera bien sûr
pas de condamner par une ordonnance que nul n'ignore: «mets
une main devant la bouche quand tu bâilles> petit homme.»
C'était au XVIe siècle.
Lorsque l'ennui n'attaquait pas encore huit heures par jour. Huit
heures une main devant la bouche, l'autre, seule, n'aurait pu faire
grand chose. Dès lors, la question s'est posée: comment
libérer les deux mains sans laisser percer l'ennui de la bête
?
La solution fut: «keep smiling» - un sourire
ordonné permettant au système tout entier de (se) «sauver
(voiler) la face». Ce ne seront ni les Clinton, ni l'Entiaré,
ni l'Audio, ni le Visuel, ni le Boucher du Coin, ni même la
Boulangère qui me contrediront: tous ont le sourire comme (un)
tchador, masquant leurs moindres émotions aussi sûrement
que le pantalon leur guillery , ou le jupon leur mignonnette.
Et si j'ajoute qu'au masque souriant s'ajoutait toute une collection
de masques de circonstances - allant d'un semblant d'intérêt
affiché à l'écoute d'un BHL, jusqu'à l'apparente
indignation manifestée à la vue des inégalités
dans le monde, en passant par le pseudo-regret observable à
l'annonce du décès prévisible à court
terme de la dernière baleine, je vous dirai que pour moi le
tableau était achevé, résumable comme suit :
Suite à la Civilisation combinée des mœurs, de
l'École, des Sciences, des Arts et de l'Industrie, je constatais
que plus un pouce du corps blanc n'échappait encore à
l'emprise de l'Erasme et que tout un réseau d'entraves avait
été mis en place pour le paralyser - allant de l'interdit
de marcher nus pieds jusqu'à celui de tirer la gueule.
D'où l'incroyable malentendu: les petits blancs, paumés,
dupés, piégés, constamment rembarrés par
l'Adulte, son éternel sourire, ses masques divers et l'apparence
d'intérêt qu'il affichait pour des choses essentiellement
chiantes et fondamentalement merdiques, tout cela finissait par les
marquer profondément et par les décider à se
faire une raison - au point qu'au bout du compte ils jouaient
le jeu et se comportaient comme si le faux était juste, comme
si le masque était leur vrai visage et le tout à l'avenant,
jusqu'à ce que plus personne ne s'y retrouve encore.
Suite à quoi, personnellement, je me suis un jour retrouvé
Belge, majeur et diplômé, croyant bien faire en fonctionnant
dans ce cadre-là.
Ce que j'ai fait jusqu'au moment où, ne voyant rien venir de
plus et de mieux que des tapis pour justifier le refoulement de mon
coureur des bois depuis la première lange qui m'urtiqua la
fesse, je décidai de faire le voyage qui se termine ici et
qui allait exhaustivement me démontrer que dix mille ans d'histoires
n'allaient finalement rien réussir de mieux que de nous faire
prendre à chacun notre propre corps en charge, comme une gêne
permanente ou un boulet aux pieds.
En conclusion de quoi j'ai décidé de voir ce qu'il adviendrait
si, bravant le tout, je lâchais la bride à cet irréductible
Cro-Magnon que je sentais en train de me ranimer les forêts
intérieures; de voir ce qu'il adviendrait si je le laissais
libre de sonner le branle-bas de combat et de mettre en alerte ses
correspondants prisonniers de l'autrui, bref, si je le laissais libre
de tenter de remettre sur pied de guerre la tribu Indien Blanc tout
entière.
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