Tout
l'Elias, part d'un constat: «nul ne venant au monde 'civilisé:
chacun doit parcourir en abrégé et pour son propre compte,
le processus de civilisation que la société avait parcouru
dans son ensemble» - ce qui n'était qu'une autre
manière de dire que tout homo est né sauvage
et naturellement fait pour vivre comme Cro-Magnon, le propos de mon
Élias revenant à constater l'obligation d'être
dénaturé pour être civilisé - une obligation
qui me remémora le John Quincy Adams qui, en 1802, faisait
allusion devant les descendants du May Flower, à ces chênes
séculaires qui, «avant de renaître comme buffets
dans d'élégantes demeures, avaient d'abord besoin d'être
abattus sous la hache de l'Industrie» : quelle différence
essentielle y aurait-il en effet entre ces chênes abattus puis
reconstitués sous forme de bahuts, et ces petits sauvages Blancs
arrachés des forêts d'origine où ils s'attendaient
à vivre en naissant pour en fin de compte se retrouver fabricants
de meubles ?
Autrement dit, sachant que nul n'aurait pu avoir seul et par lui-même
l'invraisemblable idée de vivre parmi des bahuts plutôt
que parmi les arbres dont les bahuts sont faits, j'en ai conclu que
l'éducation n'était aux enfants blancs que ce que l'industrie
était aux arbres: une entreprise de destruction et de reconstruction
au sortir de laquelle tous se retrouvaient éducateurs eux-mêmes,
pour la dénaturation de la génération suivante.
Le résultat étant que, de fil en aiguille, nous nous
retrouvons tout naturellement en train d'abattre en ce moment même
l'Amazonie, l'Indonésie, la cuvette centrale d'Afrique au bulldozer
et à la tronçonneuse, sans compter tout ce qui disparaît
en même temps que les arbres et qui avait initialement permis
à notre homo de naître et de vivre sans Auguste.
Une dynamique dont j'allais recevoir pleine et entière confirmation
de la part de mon Ariès, Philippe, en compagnie duquel j'allais
voir naître les Écoles.
Tout avait pourtant commencé sans trop de mal pour les petits:
«au Moyen Âge, dit l'Ariès, au début
des temps modernes, et longtemps encore dans les classes populaires,
les enfants étaient encore confondus avec les adultes, faisant
partie de leur communauté, et partageant avec leurs amis, jeunes
ou vieux, les travaux et les jeux de chaque jour.»
Comme quoi le processus de civilisation à parcourir en abrégé
par la jeunesse du Moyen Âge pour réussir à se
frayer un chemin parmi les bahuts de son époque était
encore une sorte de jeu de société qui, si j'en crois
l'Ariès, prenait fin dès sept ans (âge de raison).
D'ailleurs, pour les classes populaires, les manuels, les choses en
resteront là longtemps encore et il faudra, pour que ça
change, attendre le jour où les Finchal auront ziggouratiquement
besoin que les prolos, pour être encore utilisables, apprennent
à lire et à écrire - ce qui n'est toujours pas
requis des prolos du tiers-monde.
Cela pour dire que les premiers à devoir être décérébrés
seront les engendrés de la Phynance, et que le privilège
d'être fils ou fille d'une mère fécondée
par un pionnier de l'Ubu était loin d'être gratuit -le
premier prix à payer étant pour eux d'être interdits
de fréquentation de la «basse classe» dont la progéniture,
encore libre de courir et de s'ébattre dans les rues, faisait
naturellement pâlir d'envie les fils et les filles «à
papas» de la Renaissance.
Ce que confirme l'Ariès, Philippe, faisant remarquer que les
Finchal «répugnaient aux promiscuités imposées
par l'ancienne sociabilité» - et, cela, à
tel point que «vint le temps où la bourgeoisie n'a
plus supporté la pression de la multitude ni le contact du
peuple. Elle a alors fait sécession et s'est retirée
de la vaste société polymorphe pour s'organiser à
part, en milieu homogène, parmi ses familles closes, dans des
logements prévus pour l'intimité: dans des quartiers
neufs, gardés de toute contamination populaire.»
Ainsi les finchalets et finchalettes étaient-ils tenus à
l'écart de la «basse classe» qui se mettait les
doigts dans le nez, en vue d'apprendre à s'entraver le désir
de faire de même car c'était là une mise en condition
indispensable non seulement à la fréquentation de l'Auguste,
mais à la direction future des affaires paternelles - un Patron
qui se serait mis les doigts partout étant perçu dès
la Renaissance par «l'ongle bleu» lui-même comme
le serait un PDG de nos jours lâchant un pet devant ses prolos.
Je reviendrai sur ce point capital du savoir-vivre-idiot (et sur ses
implications techno-structurelles comme dirait le Galbraith155)
le moment venu en compagnie de l'Élias.
Mais, en attendant, je m'en tiendrai aux techniques proprement dites
de l'enseignement de la maîtrise de soi, maîtrise qui
n'était pas seulement exigée par la perspective de diriger
des ateliers de bombardes et de bahuts, mais également, dans
l'immédiat, par les études elles-mêmes - rien,
de toute éternité, n'ayant jamais été
inventé de plus fondamentalement rasoir, et de plus irrésistiblement
bâillant, que ce qu'il fallait emmagasiner pour s'enfinchaler
le savoir. Ainsi, à la moindre distraction, au moindre pet
incontrôlé dans ses parages, l'apprenti malgré
lui n'arrivait plus à se concentrer sur les matières
et les techniques qu'il lui fallait pourtant assimiler pour accéder
un jour, à la fin du programme scolastique, en position de
force sur les marchés de la Ziggourat.
D'où la nécessité finchalement reconnue
dès le XVIIe siècle de carrément «soustraire
les enfants du monde des adultes» et donc de les tenir
à l'écart, non seulement de la basse classe
mais de leurs propres familles - une nécessité qui débouchera
sur celle de construire des écoles où les petits allaient
pouvoir être soumis à «un régime disciplinaire
de plus en plus strict, à mesure que progressait la civilisation,
et qui allait aboutir aux XVIIIème et XIXème siècles
à la claustration totale de l'internat.»
Or, que voudra dire cela, sinon que le processus de civilisation avait
alors atteint le stade où «l'enfant tel qu'il était
de naissance n'était pas mûr pour la vie qui l'attendait,
et qu'il fallait le soumettre à un régime sPécial;
à une quarantaine, avant de le laisser rejoindre les adultes.»
Mais l'enfant n'était pas seul en cause. La situation pour
les adultes eux-mêmes n'était plus ce qu'elle était
deux ou trois siècles auparavant.
Et tout particulièrement celle des Finchal.
Laquelle avait évolué au point de ne plus leur permettre
de se laisser personnellement distraire par des enfants dans les pieds
- une telle présence devenue déjà aussi intempestive
que le seraient aujourd'hui des bébés vagissant derrière
les guichets de la Générale.
Que ce soit pour la paix des Finchal ou le bien de leurs
mouflets, ou les deux à la fois, le résultat était
que ces derniers se retrouvaient prisonniers de l'école, et
physiquement empêchés de s'en sortir autrement qu'à
la fin de leur restructuration, c'est à dire guéris
de leur bonne santé sauvage, et incapables d'encore sereinement
faire un rot devant le prolo.
Et c'est justement là qu'en matière de sujétion,
l'école allait réussir ce que nul encore n'avait fait
jusqu'alors: semer dans les esprits la plus totale des confusions.
Car emmurés comme ils l'étaient, le monde extérieur,
le monde des Adultes, tous allaient ‘logiquement’ se le
représenter comme celui de la liberté qui leur manquait.
Logiquement car il allait de soi que l'hypothèse d'être
nés dans un monde de cinglés, construit par des cinglés,
et donc d'avoir des parents fous - fous au point de confondre la liberté
avec la servitude - ne leur venait tout bonnement pas à l'idée.
Si bien que l'hypothèse de la folie étant rejetée,
les Grands, aux yeux des petits, ne pouvaient qu'être imaginés
que comme des hommes libres sachant ce qu'ils faisaient - et que,
devenir Grand c'était par conséquent devenir libre.
Si bien qu'ils en venaient à croire, toujours selon la même
logique, que la liberté n'aurait pas été innée
mais devait être acquise, qu'elle n'aurait pas été
d'origine naturelle mais culturelle, et donc que la matière
des cours et le contenu des livres auraient des rapports intimes avec
la liberté - en raison de quoi ce qu'enseignaient les profs
et les études n'auraient pu être à leurs yeux
que l'art de vivre libre, inconnaissable de naissance.
C'était cucul de le croire (cucul au sens de Gombrovicz dans
Ferdydurke dont je ne saurait trop recommander la stimulante lecture),
mais néanmoins compréhensible de ne pas prendre d'office
leurs parents pour des paumés - le résultat étant
qu'à mesure qu'ils grandissaient et s'approchaient de la sortie,
ne voyant rien venir pour concrètement les libérer de
leur questionnement (les murs restant murs et les barreaux, barreaux),
leur imagination en quête d'issue se prenait à délirer,
à s'enflammer, à se bercer des plus folles espérances,
à s'égarer dans les spéculations les plus spécieuses
sur la nature de la liberté, sur celle de la Société
correspondante, de l' école, des maîtres qui en détenaient
les clés, sur la nature du sens et sur le sens de la nature,
sur la nature de la nature en général et sur la leur
en particulier, au point que, s'égarant dans la fiction et
dans le roman, ils allaient s'installer dans l'imaginaire, le métaphysique,
le philosophique pour se retrouver finalement un jour à Heidelberg
en train d'emmagasiner les élucubrations de l'Hegel sur le
même banc que le Marx.
Vous voyez d'ici le séisme dans le conscient, les écoulements
de lave et de bave qui s'ensuivaient.
Surtout que le tableau ne serait pas complet sans tenir compte des
résistances naturelles des finchalets et finchalettes à
se laisser manipuler, à se laisser décomposer et reconstruire
pour ressortir de l'internat tous refaits comme des chênes se
retrouvant bahuts après un stage de formation dans l'ébénisterie.
En d'autres termes, si tous comprenaient plus ou moins vaguement
que pour devenir adultes - et donc soi-disant libres - leur
intérêt était de se plier volontairement»
aux règles des études, tous sentaient confusément
au fond du fond d'eux-mêmes, que rien de tout cela ne tenait
vraiment debout - saine réaction de la matière première
sauvage dont ils étaient chromosomiquement faits, et qui, ne
l'entendant pas de cette oreille, résistait bec et ongles à
sa domestication, comme les bêtes de La Boétie. J'assistais
là, dans les têtes ébranlées, à
un combat dantesque entre, d'une part, leur nature intime qui leur
demandait de vivre ici et maintenant, et, de l'autre, le discours
magistral qui exigeait au contraire qu'ils oublient le présent
au profit d'un ailleurs dans l'avenir.
Et ce combat ne leur laissait aucun repos.
Pas plus qu'il n'en laissait aux maîtres obligés, pour
leur part, d'opposer sans arrêt leur culture à la nature
des petits - une nature qui était, certes, la leur propre,
mais dont ils auraient eu autant de peine à se souvenir qu'un
bahut du chêne qu'il avait un jour été et de la
forêt où il avait vécu.
Bref, le combat faisait rage d'un côté comme de l'autre.
Et la résistance de la nature était merveilleusement
farouche.
«D'où un système disciplinaire digne des colonies
pénitentiaires - avec surveillance constante, délation
obligatoire et punitions corporelles.»
Deux anecdotes, prises entre mille, soutirées par l'Ariès,
illustraient bien ce genre d'esprit.
L'une remontait au 16e siècle «à l'école
Notre-Dame, où Gerson (le patron) faisait un devoir au petit
grammairien de dénoncer le camarade ( suum socium) qu'il surprendrait
en train de parier français (Gallicum : la langue était
le latin), de mentir, de jurer, injurier, de manquer à l'honnêteté
ou à la pudeur, et qui paresserait au lit le matin, manquerait
la récitation des heures canoniales, ou bavarderait à
l'église. S'il s'abstenait de dénoncer, il serait puni
comme s'il avait commis la faute lui-même…»
L'autre se passait au 18e «à l'intérieur d'une
école où des élèves "inspecteurs"
étaient chargés de rapporter aux maîtres tout
ce qu'ils avaient vu 'l'out bas en particulier: Et lesdits "inspecteurs"
étaient à leur tour épiés chacun par deux
élèves 'surveillants" inconnus d'eux…»
Les maîtres contraints de jouer les petits les uns contre les
autres pour en venir à bout: j'avais là une idée
fort convenable des procédés de fabrication de crapules
en série -l'ampleur même des moyens utilisés contre
les petits Finchal pour en faire des dobermans à gueules d'homo
m'offrant dialectiquement une mesure fort précise de la résistance
acharnée que les enseignés opposaient à leur
mutilation.
•C'était au point qu'ils me faisaient penser à
la résistance indienne, désespérée mais
néanmoins inébranlable, face aux produits de West-Point,
Samuel Colt et autres dérivés de l'École Anglaise.
Une école à laquelle je me suis d'ailleurs arrêté
un bon moment, attiré par l'Ariès qui me faisait remarquer
que «dans les annales scolaires, le XVIII' siècle
anglais apparaîtra comme une époque de violence et de
brutalité sans pareille. On fouettait tous les jours. Le flogging
devenait toujours plus fréquent. Mais il faut dire aussi que
ces maîtres à la main leste avaient affaire à
de redoutables gaillards, prêts à la révolte.
Les récits de ce temps donnent une impression de maisons de
correction, où les répressions les plus brutales ne
parvenaient pas à mater la jeunesse et les vices les plus crapuleux.»
Bref, c'était là sans nul doute une vraie guerre de
conquête engagée contre l'état sauvage homo lui-même
- guerre motivée par l'idée d'occuper les petits et
de les cultiver comme des tenures pour en sortir du blé, en
l'occurrence du fric. Et la crapule, d'un point de vue prof, ce n'était
pas le fouetteur mais les fouettés eux-mêmes qui auraient
dû se laisser ziggouratiquement faire s'ils avaient été
de bons éléments. Si bien que, dans la même logique
qui fera dire aux Custers et autres Adams ou Waterhouse, qu'il n'y
avait de bons Indiens que des Indiens morts, j'entendais les Finchal
et les maîtres d'écoles se dire entre eux qu'il n'y avait
de bons élèves que l'âme brisée, avilie,
mouchardant sans vomir. Et «ils» ont même appelé
cela «élever t'homme chez t'enfant. éveiller
chez lui la responsabilité de t'adulte, le sens de sa dignité
(!)».
Or, comme dira l'Ariès, «le fouet n'était
pas seulement une punition, mais surtout un moyen d'éducation,
une occasion pour le garçon d'exercer en le subissant son contrôle
sur lui-même, première vertu d'un gentleman.»
Le gentleman !
Présenté par l'Ariès comme un produit de «la
sollicitude (sic!) de la famille, de l'Église, des moralistes
et des administrateurs qui iront jusqu'à infliger à
leurs futurs membres et collègues les corrections réservées
aux condamnés des plus basses conditions» - et cela
pour leur bien, par tendresse particulière, poursuivait le
guide, car si les petits étaient forcés de galérer
dix-quinze ans de leur vie dans l'un ou l'autre Eton de la Gentry,
«cette rigueur traduisait en réalité un amour
obsédant qui devait dominer la société à
partir du XVIII' siècle», moment précis où
«la famille achèvera de se réorganiser autour
de l'enfant, et de dresser entre elle et la société
le mur de la vie privée.»
Le résultat final de cette évolution étant qu'aujourd'hui
«notre société dépend, et sait qu'elle
dépend, du succès de son système d'éducation.
Elle a un système d'éducation, une conception de t'éducation,
une conscience de son importance. Des sciences nouvelles, comme la
psychanalyse, la Pédiatrie, la psychologie, se consacrent aux
problèmes de l'enfance. Notre monde est obsédé
par les problèmes physiques, moraux, sexuels, de l'enfance.»
Amen.
Laquelle enfance est aujourd'hui considérée comme une
matière première à produire des adultes drillés,
qui à leur tour drilleront l'enfance à venir. Et ce
qui aura réussi à les encuculer, les finchalets devenus
grands songeront petit à petit à le transmettre, non
seulement à leurs propres mouflets, mais à ceux des
prolos eux-mêmes. De sorte qu'ils allaient appliquer aux petits
ongles bleus les méthodes de dressage qui les avaient personnellement
domestiqués - civilisés. De sorte que le système
d'exploitation, loin d'avoir été mis en question comme
d'aucuns l'espéraient grâce à l'alphabétisation
généralisée, allait au contraire si profondément
s'enraciner dans le socio et le démo qu'il
allait ziggourater jusqu'aux petits de la «basse classe»
pour les forcer d'apprendre à lire des instructions que nul
finchal ni sous-finchal n'aurait encore eu le temps de leur transmettre
verbalement.
Et c'est ainsi que la dobermanisation et l'encuculation allait prendre
des proportions telles que l'Europe entière allait y être
soumise et que parler de génocide (ou d'holocauste) me paraissait
tout aussi approprié à l'égard des enfants blancs
qu'à celui des Indiens et autres aborigènes - tous se
retrouvant châtrés de l'esprit, vécus plutôt
que vivants, morts pour eux-mêmes comme pour les autres.
«Ce
que tu fais à la terre, tu le fais à toi-même»,
dira Seattle un beau jour. Et, en effet, une fois parvenus au XXème
siècle, la terre entière quasi géocidée,
les épreuves auxquelles les petits allaient devoir se soumettre
pour apprendre à survivre parmi les bahuts modernissimes allaient
devenir paroxystiques.
Au point que les méthodes permettant de leur faire passer lesdites
épreuves, allaient finir par faire l'objet d'une véritable
science de la coercition, combinant psychanalyse, pédiatrie,
psychologie, sociologie et pharmacie, pour ne nommer que quelques-unes
des disciplines constitutives de ce qui devrait globalement se nommer
«la pédagogie politique» - une pédagogie
en tant que science de la formation des éducateurs eux-mêmes.
Grâce à laquelle le fouet pourra s'abandonner, toutes
ses fonctions remplacées par des moyens en apparence non violents;
le soft- remplaçant le hardware.
Car s'il est vrai que le savoir (vivre) n'allait plus transiter par
les fesses à l'école, il n'en restait pas moins qu'il
s'initialisait couche-culottement par cette voie dès la maternité
- le matraquage didactique commençant ainsi dès l'âge
le plus tendre. Ainsi n'était-ce plus l' école seule,
mais la société tout entière qui devenait le
corps enseignant, parents et maîtres soutenus par une formidable
industrie, via une coalition de médias - télé,
BD, CD, ardoises, crayonnage et coloriage, jouets en tous genres et
autres formes d'animation - une propagande non stop chantant la civilisation,
ses voitures, ses téléphones, ses logiciels, ses grues,
ses pelles, ses bulldozers et ses avions, par miniatures et par Legos
interposés. Et si le fouet s'est effectivement retrouvé
aux poubelles de l'histoire, c'est moins par humanité, que
faute d'être encore utile, les petits étant sur rails
avant même de parler, empêchés de faire autrement
que «marcher droit» avant d'entrer en classe.
Et d'ailleurs, le chemin de l'école, justement parlons-en !
Certains ont en effet le sentiment que si les petits sont aujourd'hui
plus attirés par elle, ce serait du fait qu'ils auraient pris
goût aux études, et que ces dernières seraient
devenues moins rasoirs qu'elles l'étaient sous l'Ancien Régime.
Comme s'ils avaient le choix!
Comme s'il y avait de la place ailleurs !
Comme si, après le triomphe de la voiture, avec ces salves
d'obus de plusieurs tonnes tirées toutes les minutes entre
les maisons par les feux verts, ils auraient encore pu songer à
l'école buissonnière, les buissons rasés au profit
de la susdite artillerie lourde !
Le résultat final étant que, l'idée d'évasion
physique n'ayant apparemment plus de sens, et celle d'un monde libre
et sans entrave ne leur apparaissant plus que comme utopique, je ne
les retrouvais effectivement en dehors de l' école nulle part
ailleurs que plongés dans le fictif, la télé,
la drogue, le virtuel, le Club Med et l'Internet, à l'exclusion
de toute autre échappatoire.
Et je me disais, constatant cela, qu'il faudra pourtant bien songer
un jour prochain à des formes d'évasion hors du commun,
du genre de celles dont je parlerai en terminant ce voyage.
Un terminus que je sentais tout proche, mais que je n'aurais jamais
pu atteindre sans une dernière escale; une escale dans le domaine
des mœurs, domaine dont je venais justement de voir l'une des
manifestations les plus spectaculaires précisément avec
l'automobile. L'automobile grâce à laquelle le tout nouvel
homo se sent chez lui même dans la rue.
Et ce qui était vrai pour un chauffeur, l'était pour
tous les autres. La vie privée de tous avait envahi le domaine
précédemment public, au point que ce dernier avait cessé
d'exister en tant que tel, pour n'être plus qu'un lieu de transits.
Et cela non seulement pour les petits mais aussi pour les Grands.
Or, justement, étant donné l'automobile et son énorme
impact, j'étais forcé de conclure que, si tous l'avaient
adoptée malgré le fait de devoir chacun travailler dur
pour réunir de quoi s'en offrir une, c'est qu'elle correspondait
à des besoins devenus vitaux pour eux.
Des besoins qui n'étaient pas seulement liés à
la griserie de la vitesse, mais également, sans doute, à
la fierté d'être aux commandes d'une compagnie de chevaux-vapeur
et d'être ainsi devenu l'égal des Augustes eux-mêmes.
La griserie du pouvoir aux commandes d'une 2CV! Victoire totale du
bahut et de l'esprit bahut; triomphe correspondant de l'industrie:
j'ai voulu savoir d'où venait que les plus minables en étaient
arrivés à défendre leur usine comme s'ils faisaient
partie d'elle et qu'elle faisait partie d'eux - comme Seattle sa terre.
Et c'est pourquoi je suis entré dans mon Elias, Norbert, et
dans sa Civilisation des Mœurs.