Echec
au Roi - Révolution bourgeoise
Les
villes et l'argent. Thermodynamique sociale. Le pauvre honteux, l'église,
le riche et le mendiant. Marco Polo et l'invention de la bombarde.
Les bourgeois fomentent la guerre. L'Europe à feu et à
sang. La terre fait son entrée sur les marchés. Les
valeurs mobilières mettent en échec l'immobilier. L'Auguste
court-circuité finit sur l'échafaud. L'argent le remplace.
«Un
navet planté dans un cimetière reste un navet.»
(Georges
Darien)
«Le
sol était tellement hérissé de souches.qu'on aurait
dit l'enfer. Vision d'abattoir dont l'horreur n'apparaissaIt pas àces
bucherons de la Frontière, pionniers impassibles et pragmatiques
qui entretenaient avec les arbres et la nature les relations du boucher
avec les animaux.»
(Michel
Oriano, Les Travailleurs de la Frontière, bûcherons, cow-boys,
cheminots américains au XlXème siècle)
«Le
marchand; dit Cotrugli, doit se gouverner, lui et ses affaires,
d'une façon rationnelle pour atteindre son but qui est la fortune.
Depuis les Florentins peints par Dante comme 'une gent cupide, envieuse,
orgueilleuse~ amoureuse du florin, cette Jleur maudite qui a fourvoyé
les brebis et les agneaux ';jusqu'aux marchands toulousains et rouennais
du XP siècle, tous pensent comme un marchand florentin du XIV'
siècle: "Ton aide, ta défense, ton honneur, ton
profit, c'est l'argent.» Et mon Le Goff de conclure, non
sans mépris, que le marchand du Moyen Âge aimait r argent
passionnément, oubliant d'ajouter que les Finchal, risquant
tous de finir sur la paille, étaient repoussés par la
misère au moins autant qu'attirés par l'argent, et qu'étant
marchands grossistes, ils étaient déjà comme
nos banques actuelles: ou bien ils en brassaient des tonnes, ou ils
étaient faillis.
En fait, les Dante, les Cotrugli, les Le Goff interprétaient
comme «amour de l'argent» un naturel dégoût
de la misère -la fonction sociale des miséreux étant
de servir de repoussoirs. Ainsi, les Finchal s'en approchaient-ils,
leurs enfants par la main. Ils leur en faisaient renifler la .frasse,
en apprécier de visu les effets dégradants.
Et ils leur faisaient ainsi entendre la valeur rédemptrice
de l'effort et de l'étude, le seul devoir du riche étant
de le rester et de servir d'exemple pour tous - une interprétation
de la misère et de son râle motivant confirmée
par le Vivès.
Doux lettré, théoricien précoce de «la
pédagogie par la joie» (sic), le Vivés en question
avait en effet une peur viscérale, un dégoût insurmontable
du pauvre, de son odeur, de son regard, de sa violence marginale.
Voici comment il vit les choses dès le 15e siècle: «Doit-on,
s'interrogeait le Vivès, doit-on admettre qu'on ne puisse entrer
dans un temple autrement qu'entre deux rangs, deux escadrons de maladies,
de tumeurs pourries, de plaies et autres maux, intolérables
à nommer seulement, et que ce soit le seul chemin par où
puissent passer les enfants, les demoiselles, les vieillards et les
femmes gravides ? qu'à jeun en généra4 puisqu'ils
vont à confesse, ils aient à supporter pareil spectacle,
et que, non content d'exposer ces ulcères à leurs yeux,
qu'au passage encore on leur colle cela au nez, à la bouche,
aux mains, au corps! Car tel est bien le dévergondage de la
mendicité.» (Les marginaux et les exclus dans l’histoire)
La pauvreté qui attendait les incapables allait ainsi se retrouver
«au cœur de la doctrine et de la civilisation du Christ», anti-modèle et pilier de la religion. Comme le confirmera,
lui aussi, en 1545, (c'est à dire à la date même
où Etienne de La Boétie était en train d'écrire
son fantastique Discours de la Servitude Volontaire) un certain Domingo
de Soto, qualifié par le Vilar de très grand Père
Dominicain : «Quel châtiment, affirmait-il, pourriez-vous
donc infliger au pauvre qui soit plus sévère que celui
qu'il subit; gent rejetée à la rive du monde, sans honneur,
sans jouissance, nue, sans lit, sans maison, supportant le perpétuel
combat contre le gel et contre l'été; et contre la faim,
ce fauve de tous le plus cruel?»
Pauvreté-châtiment! Le pauvre n'aurait que ce qu'il mérite,
incitant à l'effort, poussant les autres à gagner de
l'argent. Une dynamique s'enclenchait là sous mes yeux, où
les contraires participaient ensemble au fonctionnement d'une Société
qui me faisait irrésistiblement songer (c'est ici ma séquence
ingénieur146) au moteur à piston, moteur qui, en conformité
avec le second principe de la thermodynamique, ne fonctionne en effet
que par l'action conjuguée du chaud et du froid. Cela pour
dire que sans pauvreté il n'y aurait pas eu de fortune, que
la réciproque était vraie, et qu'il m'apparaissait aussi
stupide de déclarer- comme le Vivès, le Vilar ou le
Soto faisaient - que les pauvres auraient été en marge
de la société, que de croire qu'un diesel sans radiateur
ou une loco sans échappement aurait pu fonctionner.
Bref, les années douze-treize cents furent celles où
les éléments moteurs du monde moderne étaient
en train de se mettre en place et de s'institutionnaliser dans les
centres urbains, en marge du féodal, générant
simultanément riches et pauvres, certains l'étant plus
que d'autres d'un côté comme de l'autre, et le résultat
étant qu'entre les deux extrêmes, dénuement complet
et richesse colossale, un grouillant ensemble de fortunes et d'infortunes
diverses allait se mettre en place.
Pour m'y retrouver, j'ai commencé par le bas. Et la première
chose que j'y ai vu, c'est que la misère y avait inspiré
deux types de réactions fort différentes dont sont issues
deux sortes de pauvres: le «pauvre honteux» et
le «mendiant» - deux manières contradictoires
d'affronter le même état. Et ne pouvant les observer
ensemble, je commençai par les premiers qui, en cette fin du
Moyen Âge, abondaient dans toute l'Europe - une Europe qui,
selon le guide Vilar, se trouvait alors «au tournant de
la mondialisation des échanges - une Europe industrieuse qui
commençait à ne plus supporter le marginal économique
qui, non seulement la dégoûtait et lui faisait peur,
mais en qui elle reconnaissait tout à coup un ‘bétail
vacant sans maître’ et une force de travail ‘libre’
à ne pas gaspiller.» Et cela d'autant plus nécessairement
que, dans le même temps, «le vieil idéal millénariste
de la communauté des choses» trouvait un peu partout
un regain de vigueur, avec des considérations attractives sur
«l'innocence communautaire de l'âge d'or,
ou sur l'économie collectiviste des premiers groupes chrétiens»,
autant de déviations auxquelles étaient sensibles les
marginaux et contre lesquelles il convenait, ziggouratiquement et
finchalement, de réagir.
D'où la mise au point par le Vivès d'une stratégie
- d'une politique de fabrication en série de pauvres honteux
(lesquels étaient textuellement considérés par
le Vilar comme «les meilleurs des pauvres bien sûr»),
une fabrication dont le procédé m'a été
révélé par le guide en question: «après
l'avoir ôté de la vue du public, examiné, trié,
fiché, classé, le pauvre sera d'abord soigné,
nourri, éduqué, catéchisé, afin de pouvoir
ensuite se présenter à Bruges, ou Armentières,
partout où des artisans se plaignaient de manquer d'ouvriers.»
Grâce à quoi, concluait le Vivès, «les
villes tireront incomparable lucre et gain impondérable»
étant donné que les forces du pauvre, ainsi récupérées,
allaient être utilisées «au mieux de ce profit
et ce lucre: enfants, femmes, aveugles et manchots pouvant chacun
se rendre utiles (pensée émue ici pour les handicapés
de la médecine moderne qui ont la chance d'être eux aussi
mis sous tension) - un fin réseau de précautions
devant toutefois être mis en place afin de les dissuader de
s'évader, tel que: circulation limitée, épargne
plafonnée) éducation technique réduite à
l'élémentaire, etc.»
Bref, le pauvre honteux, c'était le géniteur, la génitrice
de l'actuel coureur d'emploi s'offrant, curriculum vitre dans ur1e
main, chapeau dans l'autre, devant le bureau d'embauche de Rhône-
Poulenc, c'était l'ancêtre de l' étudiant, du
technicien, la graine de l'ingénieur qui n'attendait que la
mondialisation du grand commerce pour nous sortir son bulldozer et
l'envoyer raser le reste du monde.
En conclusion, le pauvre honteux aura sa place historique dans le
lieudit de l'objectivité, domaine qui se trouvait
à l'opposé de celui qu'occupera le mendiant avec lequel
j'allais maintenant faire connaissance.
Travailleur «libre» sans travail, ou chômeur sans
sécu, le mendiant vendait aux riches non pas de la force physique
mais de la bonne conscience. Le pauvre honteux et lui avaient les
mêmes clients, mais ne vendaient pas le même produit.
L'exploitation du premier, en faisant la fortune du riche, générait
chez le riche une conscience (plus ou moins) tourmentée dont
le second profitera pour écouler sa marchandise -laquelle
aura ainsi sa place dans le lieu-dit de la subjectivité
et de l'impondérable.
Sur ce marché juteux - mais «qui n'était,
néanmoins, pas extensible à l'infini» -l'Eglise,
avec ses Baiseurs de Tarmacs, avait déjà pris position
et occupait une place de choix. Elle était aux mendiants ce
que le commerce en gros est au marché de détail, le
résultat étant qu'elle s'arrogeait la part du lion.
Ainsi, selon le Le Goff, «dans la pratique même de
ses affaires, le marchand faisait une part à Dieu et aux pauvres,
selon l'inspiration de l'Église. À côté
du grand coffre-fort où il tenait son argent, une caisse plus
petite renfermait la menue monnaie qui servait aux aumônes.
En Italie d'ailleurs, Dieu recevait, lors de la constitution d'une
société commerciale, une part dans l'entreprise. Associé,
Dieu avait un compte ouvert, recevait sa part des bénéfices
portés sur les livres au nom de "Messer le Bon Dieu"
- et, en cas de faillite, il était payé en priorité
lors de la liquidation… Mais c'est surtout à la fin de
leur vie et au moment de la mort que les riches marchands éprouvaient
du remords. C'était le moment du repentir, celui de la restitution
à leurs victimes de ce qu'ils avaient indûment acquis.»
Entendant cela, on pourrait croire que ces marchands auraient songé
aux «ongles bleus» et autres «pauvres honteux»
sur le dos desquels ils amassaient de quoi se montrer charitables.
Mais l'«ongle bleu» ne vendait que du travail et non des
indulgences. Si bien que c'est à l'Eglise que les marchands
restitueront- sous forme de legs et donations diverses -le fruit du
sacrifice de leurs victimes.
Fort bien mais les mendiants, avec un tel concurrent sur le marché,
qu'allaient-ils faire pour fabriquer de la bonne conscience ?
Ils allaient se présenter comme vitrines dont pourront profiter
les Baiseurs de Tarmacs. Mendiant et Curé, loin de s'opposer
l'un à l'autre, étaient directement complémentaires.
En effet, si le premier pouvait se permettre de fustiger le profit
et de condamner l'avarice des possédants, ce n'était
évidemment pas en se référant au pauvre honteux
(qui était tout à la fois la base de toute fortune et
la discrétion même), mais à des pauvres qui, pouvant
se voir en haillons affichés dans les rues sur le parvis de
l'Église au sortir de la Messe, faisaient le pendant de la
pute en vitrine.
Sans l'affligeant spectacle d'un dénuement total, le Baiseur
local n'aurait jamais pu vendre au prix fort les paquets d'indulgences
jetées sur le marché par l'Entiaré de la Ziggourat
romaine. En fait, ce que le mendiant qui étalait ses plaies
et faisait une mise en scène soignée des effets de la
pauvreté dans le pauvre, offrait à l'Entiaré
c'était la matière première lui permettant de
fabriquer de la mauvaise conscience dans le riche, matière
sans laquelle les indulgences n'auraient pu se retrouver qu'aux poubelles
de l'histoire.
Cela pour dire que mes mendiants n'étaient tolérés
(ne bénéficiaient de l'indulgence curiale) qu'à
condition de jouer vraiment le pauvre (ce qui n'impliquait d'ailleurs
pas qu'ils !e soient réellement). A la limite s'ils gagnaient
bien leur vie en le jouant, l'Eglise ne pouvait que s'en réjouir:
ce n'était pas pour elle un manque à gagner, mais le
prix à payer pour faire sa propre pub - les millions que rapportaient
les Indulgences valant bien les quelques sous tombant dans l'escarcelle
des fondateurs de la Cour des Miracles.
Bref, c'est clair: lesdits mendiants étaient à l'opposé
du pauvre honteux.
Ce qui ne signifie nullement qu'ils ne travaillaient pas. Car jouer
le pauvre, c'était tout le contraire d'une sinécure.
J'ajouterai même que, pour se tailler une place à cette
époque sur ce marché peu extensible, ils eurent bien
du mérite - car avant d'attendrir un Finchal sur le sort d'un
pouilleux alors que tout le monde avait des poux, déféquait
dans les rues, mangeait avec les mains, se mouchait dans les doigts,
et que nul n'aurait pris de bébé en pitié pour
quelques crottes dans le nez ou quelques mouches dans l'œil,
il fallut à mes chasseurs d'aumônes de l'imagination
et de la pugnacité à revendre pour réussir à
le faire.
Surtout compte tenu de la concurrence qui était telle, selon
le Chartier «qu'une répartition réglée
des emplacements et des manières de mendier s'avéra
nécessaire en bien des villes au partage de l'aumône
- une situation similaire à celle actuellement observable dans
le tiers-monde où, comme par exemple à Brasilia en 1973,
des associations de mendiants se sont constituées pour régulariser
la profession d'autant que l'union fait la force et délimiter
les zones de chacun afin d'éviter les bagarres.»
Cela dit, le caractère très particulier de la production
"mendiante ne permettant pas d'en normaliser les procédures
comme c'était possible pour les savetiers et autres artisans
de la courtepointe, la créativité de chacun était
nettement moins brimée, et je dois reconnaître que ce
que j'ai vu faire là méritait vraiment le détour.
Je m'en suis particulièrement rendu compte à Lyon, dans
les années 1500, en fréquentant un certain Pechon de
Ruby, gentilhomme breton «ayant esté avec des gueux,
mercelots et bohémiens en ses jeunes ans où il avoit
exercé le beau Mestier de mendiant» et qui, dans
ses souvenirs sur «La Vie Généreuse», me
rapporta des détails croustillants sur les diverses façons
de «suivre la vertu» - c'est à dire de
solliciter l'aumône.
Ainsi, par exemple, je vous le demande: lequel de nos actuels assistés
sociaux songerait encore à mériter ses allocations en
s'employant de l'une ou l'autre des façons que voici :
«mettre à la place de son bras celui d'un pendu afin
de simuler une gangrène,
«ou se mettre sur la jambe une vessie de porc remplie de pâte
et de sang afin de faire croire à des ulcères,
«ou mettre en scène un .faux médecin qui, pour
mieux duper un vrai malade, guérit sous ses yeux un mendiant
qui s'était affligé d'une fausse maladie ( en l'occurrence
une effrayante enflure des parties génitales),
«ou offrir en spectacle une fausse lèpre, de fausses
épilepsies, de faux chancres à la mamelle, un faux mal
de Saint-Fiacre, une fausse grossesse monstrueuse»
Cela, sans même parler d'«enfants volontairement
rendus infirmes et, par là même, meilleurs mendiants.»
Et la collusion du mendiant et de l'Église était patente.
Ainsi, selon Il Vagabondo, près de la moitié
des vagabonds de la fin des années quinze cents ont-ils joué
sur le registre du faux prêtre ou du faux sorcier, «afin,
sous le voile de la misère, de dérober le pain aux pauvres
honteux» (Ce qui faisait dire à certains, comme
Ambroise Paré «que, comme fainéants, ils devraient
être bannis hors du pays, ou contraints à quelque métier
nécessaire au public.» Dire qu'un mendiant est fainéant,
prouve qu’on pouvait fort bien être chirurgien attitré
de la Cour de France et n'avoir rien compris à ce métier
de mendiant).
Bref, attendrir un Finchal, se nourrir du pauvre honteux en faisant
«honte» au riche d'être riche, ce n'était
pas de la petite bière. Au point que le mendiant m'est apparu
comme un artiste, comme une critique vivante, le contrepoids du pauvre
honteux et grâce à qui la pauvreté jouait un double
rôle: le chômeur cherchait du travail, le mendiant l'aumône,
et le Finchal sollicité des deux côtés avait ainsi
le sentiment de nourrir tout le monde, et que tout le monde avait
besoin de lui. Et il s'en trouvait bien, persuadé d'être
pour tous un instrument de la Providence. Il y avait déjà
du Méthodisme et du Calvin sous roche.
Surtout que ces rustres devenus riches, ces gens de rien devenus»quelqu'un»,
et qui avaient réussi cela sans le Prince, à force d'ambition
et de persévérance, il est allé quasiment de
soi qu'ils servent de modèles pour les pauvres eux-mêmes
- signal de départ d'une formidable course à cette réussite
sociale dont la destination finale était dès alors prévisible:
motivée par un naturel besoin de fuir la repoussante odeur
du pauvre, elle ne pouvait aller que dans le sens de toujours plus
d' hygiène et de désinfection: honte
à la crasse. Et je voyais se pointer là, dans l'ombre,
l'esprit du torchon, du cache-poussière, du tapis-plain et
de la couche-culotte, la terre nue considérée comme
sale, à couvrir au plus vite.
Car la terre sentait alors le paysan et rappelait la campagne, source
du blé. La campagne dont la ville dépendait comme le
salarié de l'employeur qui le paye.
Si bien que mes Finchal étaient entre deux chaises: par rapport
aux Auguste, ils étaient dominés; par rapport aux «ongles
bleus», ils étaient dominants. Contrôlés
d'un côté, contrôlant de l'autre, la position ziggouratiquement
la plus inconfortable qui soit était leur lot.
Et ils n'eurent donc de cesse que d'en avoir fini avec les vieilles
coutumes, celles, féodales, qui, en leur interdisant de s'approprier
des terres, les tenaient à l'écart de la source du blé
et les empêchaient par la même occasion de décider
seuls, arbitrairement, en tant que Bourgeois, du bon usage à
faire de leur propre main-d'œuvre, de leurs propres inventions
et de leur propre industrie.
Et puisque je savais qu'ils allaient réussir, que toutes les
terres allaient aboutir finalement entre les mains des Finchal jour
où ils allaient s'appeler Liebig, Nestlé ou American
Fruit, je me plongeai à corps perdu dans le dossier de la propriété
foncière afin d'en suivre l'évolution jusqu'à
la révolution bourgeoise.
Et voici mon rapport de visite.
En ce temps-là le seigneur possédait son domaine, le
serf sa tenure, le tenancier des Villes-Neuves la sienne, chacun tenait
son bien de la génération précédente et
le transmettait' à la suivante, tant et si bien que l'argent
ne se trouvait au coeur des préoccupations de personne, vu
que la terre, source du blé, était et restait attachée
aux familles qui en vivaient.
Ou plus exactement à leur Nom Propre.
En héritant d'un Nom, chacun héritait de la terre attachée
à ce Nom.
De sorte que l'acte de naissance (authentifié. par témoins,
notarié) comptait bien plus que le nouveau-né lui-même.
Ainsi, par exemple, n'importe quel débile sorti d'une quelconque
Fabiola de l'époque héritait d'un royaume, tandis qu'un
autrui issu d'une tenure héritait de la tenure.
Tant qu'il n'y eut pas d'errants, tout marchera sans problème
à ce niveau.
Mais dès l'apparition des Villes, il y aura des gens sans terres
avec des Noms sans terres qui se transmettront de pères en
fils comme une tare.
D'où l'ambition chez les Bourgeois de trouver le moyen de s'approprier
de la terre autrement qu'en l'héritant.
Et particulièrement chez les Finchal qui, avec tout l'or qu'ils
encoffraient, ne rêvaient que de terrains à vendre et
acheter comme tout le reste.
Et si la chose les attirait ce n'était certes pas avec l'idée
de profiter du miroitement de l'eau ni de la fraîcheur de
l'air (pour parler comme Seattle), mais avec celle de posséder
la source du blé, après quoi ils auraient les mains
libres.
Tous obligés de passer par la station -service du Prince, las
de ne pouvoir rien inventer sans se demander d'abord ce que ce dernier
pensera de la chose, s'il allait être tenté de l'avoir,
et s'il allait lâcher du blé pour elle, mon Finchal obsédé
par l'Altesse dépérissait-il de dépit et de rage
contenue.
Surtout que tout lui rappelait l'Auguste; tout, jusqu'au moindre denier
sur lequel l'effigie de ce dernier lui rappelait que même son
or de bourgeois dépendait de l'aristo, de ses terres et de
son blé.
C'est dire si, entre ces deux homos, la situation était tendue.
L'Auguste se sentait maître de l'État.
Le Finchal rêvait d'un coup d'État.
Avec de la patience, il allait le réussir.
Tout est parti du principe que voici: s'arranger pour que le Prince
ait vitalement besoin d'une chose que le Finchal seul pouvait fournir
-la condition de réussite du plan étant que la chose
soit suffisamment sophistiquée, compliquée, industrieuse,
et efficace, pour que l'Altesse soit personnellement incapable d'en
assurer la production elle-même du fait de son incompétence
notoire.
Tel fut le raisonnement grâce auquel mes Finchal allaient prendre
une éclatante revanche.
Eux qui s'ulcéraient depuis des siècles à courir
les marchés, qui s'étaient engagés dans des recherches
incessantes, qui s'étaient épuisés à inventer
mille choses et les faire fabriquer, ils allaient enfin pouvoir entuber
ces Augustes qui n'avaient jamais fait que se marrer à leurs
dépens, qui avaient chanté tout l'été,
mais pour qui la bise allait maintenant venir.
Pour sortir de l'ombre, les Bourgeois devaient donc inventer des choses
dont les Altesses n'auraient plus pu se passer concernant leur survie
personnelle, choses sans lesquelles ils n'auraient plus pu soutirer
de blé, ou plus pu se défendre contre leurs pairs et
leurs égaux en altesserie.
Ainsi, la stratégie fut claire: la réussite du plan
Finchal exigera de fabriquer des armes obligeant les Auguste à
mettre à la casse l'antique rapière héritée
de leurs pères, ou grossièrement forgée dans
les sous-sols de leurs châteaux. Et c'est ainsi que j'ai pu
voir les Bourgeois se lancer à corps perdu dans la sidérurgie,
et se présenter dans l'antichambre des Éminences avec
des moyens de plus en plus raffinés de trouer la panse de n'importe
quel autrui.
Le résultat étant que, peu à peu, une dynamique
de recherche allait se mettre en branle et animer les tout premiers
bureaux d'études (écoles gardiennes pour l'Oppenheimer
et pour l'Einstein) et entamer la reconversion des «ongles bleus»
de l'industrie drapière vers celle des arsenaux, les Grands
chantiers de La Ruhr et Silicon Valley , passant par paliers successifs
du lancement de la navette des métiers à tisser les
tenues militaires à celui de la navette spatiale.
Et c'est pour assister aux balbutiement de cette modernité
touchant aux équipements des arts martiaux, que je me suis
pour un temps installé à Venise- c'est à dire
en ces lieux mêmes d'où la «révolution bourgeoise»
allait partir pour finalement gagner l'Europe entière. Certes
le plan Finchal était en gestation un peu partout depuis la
constitution même des villes, ainsi que je venais de voir, mais
les choses ne se sont réellement emballées qu'après
qu'un certain Marco Polo eut ramené de Chine place Saint-Marc
la recette de la poudre à lancer des pétards.
C'était pour Leurs Altesses une catastrophe latente. Car il
était couru d'avance que l'un ou l'autre Finchal allait avoir
l'idée de mettre ladite poudre dans des tubes de différents
calibres pour en faire de la poudre à escopette ou de la poudre
à canon.
Suite à quoi cet inventif Finchal n'allait avoir aucune peine
à placer sa marchandise.
Ce fut au point que je me serais déjà cru à l'époque
où la General Motor allait proposer des SS 20 tout à
la fois à l'Iran, l'Irak, Israël, le Koweit, l'Égypte
et Khadafi - avec l'idée de jouer lesdits États les
uns contre les autres et de les neutraliser de la sorte, tout en s'en
mettant plein les pipelines et les bateaux-citernes.
Ainsi firent mes Bourgeois: décidant les Princes de divers
lieux à se procurer de la poudre en même temps que du
matériel permettant de s'en servir, ils allaient les jouer
au bowling.
Et ce fut du grand sport.
Chacune assurée de la victoire, lesdites Altesses s'empressèrent
toutes de faire la guerre à ceux de leurs voisins dont elles
s'imaginaient qu'ils manquaient d'artillerie, alors que tous s'en
étaient procurée sous le manteau. Toute l'Europe fut
bientôt à feu et à sang - et les premiers services
d'espionnage et de contre-espionnage firent leur apparition dans les
différentes Cours. Le résultat étant que quantité
de Seigneurs de modeste envergure allaient inévitablement se
faire larguer, faute de moyens. Succombant sous le nombre et la modernité
des bombardes adverses, ils se retrouvèrent valets de Cour
dans le palais de leur vainqueur.
Lesquels, tous obligés d'entrer en possession d'une quantité
croissante des tout derniers modèles du charcutage de l'h par
l'H, se verront de plus en plus souvent contraints de faire appel
à ceux des Finchal qui s'étaient investis dans l'industrie
de la canonnade.
Bref, une formidable course aux armements était lancée
dans un esprit de compétition dont la «sportivité»
me faisait songer aux Jeux de Berlin de 1936.
Mes Finchal, profitant de la remarquable incompétence de leurs
augustes clients, allaient rouler ceux-ci dans la farine. S'appropriant
les sciences, finançant de leurs deniers la recherche, mettant
partout le grappin sur les matières premières, circonvolutionnant
la planète de leurs bateaux pleins à craquer, faisant
de la matière grise une marchandise ordinaire, et se servant
de forts en thèmes et de «petits génies»
pour faire progresser l'art de trouer les panses à des distances
de plus en plus impressionnantes, ils fabriquaient de la mort en série,
et devenaient de plus en plus incontournables par la même occasion.
Aussi, n'allaient-ils pas tarder à négocier des contrats
fabuleux, ni à se mettre à caresser l'idée de
se faire anoblir - et du même coup acquérir ce Nom qui
leur manquait pour posséder une terre.
Exploitant l'état d'urgence dont ils avaient réussi
à faire l'état normal et proposant aux différentes
Altesses et autres Éminences, la jouissance immédiate
des produits désirés - escopettes, canons, poudres et
boulets gagés sur de prochaines récoltes, et avalisés
par l'une ou l'autre terre à blé en cas de sécheresse
persistante et donc d'insolvabilité princière. Inventant,
dans la foulée, le crédit à la consommation,
le fù à la patte et la lettre de change, ils réussirent
à communiquer à l'Auguste lui-même la hantise
des fins de mois. Uniquement guérissable par des cessions de
terrain, sanctionnées par des Noms à charnières
et des titres de Noblesse.
Ce résultat atteint, mes Finchal exultèrent.
Ils tenaient leur vengeance.
Ils n'allaient plus être seuls à se donner la migraine.
Tôt ou tard, la météorologie aidant, les Auguste
allaient craquer de partout.
Au point qu'une fois le processus déclenché, rien n'allait
plus empêcher le dépouillement complet de l'Augusterie
par la Haute Bourgeoisie, au profit de sa Grosse Bertha, son Industrie,
ses aspirines, ses Guerres Mondiales, sa Croix Rouge et, last
but not least, de ses gendarmes, ses James Bond, ses polices
et, pour s'étendre à travers tout, ses Tuniques Bleues,
ses Corps Expéditionnaires et ses GI's.
Barons à la campagne, industriels en ville, paysans à
leur botte d'un côté, ouvriers de l'autre, carburant
à un bout, matériel à l'autre bout, les Finchal
allaient finalement se retrouver aux deux bouts de la chaîne
à empaqueter le monde et rattraper n'importe qui, fût-il
hors des Frontières, faisant de l'Europe et du Monde «Libre»
cette énorme machine dont la croissance impossible à
freiner développera les appétits de leur Classe (dite
possédante), et réussira à faire entrer des continents
entiers dans l'ère du cheval-vapeur, de la technologie tous
azimuts, des théories à tous propos, des sciences appliquées
à n'importe quoi, des infarctus du myocarde et du kilowattheure
pour actionner l'ensemble des affaires. Le résultat étant
qu'une fois coupé le cordon qui, durant la féodalité,
reliait encore les villes à la terre par le truchement du Prince
- coupure théâtralement marquée entre autres par
la spectaculaire décollation de Charles 1 er en Angleterre
et de Louis XVI en France -les transactions immobilières allaient
se multiplier dans des proportions astronomiques, l'Europe entière
devenant à vendre en permanence, par petits morceaux, après
avoir été dépecée, livrée aux géomètres,
transposée sur plan, chacune de ses moindres parcelles identifiée,
encodée, inventoriée, minutée, cadastrée,
abornée, notariée, avant de se retrouver à double
tour, sous la forme perpétuellement monnayable de titres de
propriété, aux côtés de lingots d'or dans
des coffres en banques -les mille millions d'hectares que comptait
le Vieux Continent se voyant ainsi possédés par les
dizaines de millions de particuliers qui allaient s'empresser de dresser
entre eux des murs partout - en application du principe servile «ta
liberté finit où commence celle des autres», principe
à la gloire duquel les (francs) maçons allaient d'ailleurs
dédicacer leurs Temples, triomphe de la «loge»
et du «secret», du confinement et des odeurs moisies sur
«la fraîcheur de l'air et le miroitement de l'eau».
Cela pour dire que, en 1854, quand les délégués
de l'Adams proposèrent de l'or aux Sioux pour leur terre, la
chose allait pour eux vraiment de soi. C'est à dire que ces
lointains descendants de latifundia qui s'auto-marchandaient sans
vergogne, ignoraient en effet tout de l'incroyable parcours par lequel
leurs ascendants étaient passés pour en arriver à
croire que de l'or en poche pouvait vraiment valoir la terre que les
Sioux avaient sous les pieds et qui les nourrissait depuis toujours
sans leur avoir jamais demandé quoi que ce soit en échange,
sinon le plaisir de courir les bois comme elle exigeait des oies cendrées
de «filtrer la vase».
Et c'est ainsi que le Vénitien Marco Polo avec son Voyage en
Chine avait efficacement contribué à la victoire finale
«des imbéciles aveugles et sourds et sanguinaires»
sur la fraîcheur de l'air et le miroitement de l'eau.
Comme quoi, les choses se tenaient: les ordres venus d'en haut, le
goût du pain venu de l'enfance, les winchesters venus de Chine,
l'abrutissement venu de l'école, le Nom de chacun venu de son
père, la force faisant le droit, le Grand H fusillant le déserteur,
des contrôles surgissant de partout et une police omniprésente,
tout cela faisait que, sans argent, tout se fermait, à commencer
par les entrées du garde-manger. Tant et si bien que, pour
de l'argent, il s'en trouvait toujours, des pauvres, prêts à
jouer les chasseurs de primes et a poursuivre n’importe où
n’importe qui.
Bref, le coup d'Etat que j'avais annoncé avait parfaitement
réussi: ce qui s'attachait maintenant au Nom de chacun venu
de son père> c'était de l'argent dans des coffres
plutôt que de la terre au grand jour. Triomphe de l'anonymat,
des futures Société Anonymes. Ainsi, l'Argent avait
pris le Pouvoir et avantageusement remplacé les fers et le
fouet pour stimuler l'homo à s'enchaîner à l'ouvrage
et s'empêcher de s'enfuir: l'exploitation de l'h par l'H étant
du coup autogérée et servocommandée.
J'en étais là de mes réflexions quand j'eus la
chance de mettre la main sur deux excellents guides: «La
Civilisation des Mœurs» dont j'ai déjà
fait mention, dû à un certain Elia, Norbert, ainsi que
«L'enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime»
d'un dénommé Ariès, Philippe.
Des implications effarantes du «tu es seul, tu ne l'oublieras
pas» servile s'y trouvaient en effet excellemment décrites,
donnant une idée fort précise de la manière dont
le nouvel homo allait réussir à se faire peur
à lui-même. Une incroyable réussite qui allait
être à l'origine de ce Pouvoir diffus que la -cratie
devenue démo allait exercer sur les Individus qui
la composent, d'autant plus effrayant qu'il donnera l'impression d'être
insaisissable. Mon anthropologie de l'aliénation allait bientôt
trouver son achèvement.
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