L’esclave n’est plus à vendre, mais il est à louer

Finchal, Godric, pionnier de la Banque. Blé qui roule amasse fric.


J 'avais atteint la fin du XIème siècle lorsque je fus introduit par le Pirenne, Henri, père du Jacques, dans le Licolnshire, auprès d'un certain Finchal, Godric, qui fonctionnait déjà sur le principe de la Générale de Banque.
«Né de pauvres paysans, et forcé sans doute d'abandonner la tenure de ses parents, il dut s'ingénier à gagner sa vie. Comme beaucoup d'autres miséreux de tous les temps (c'est mon Pirenne qui parle) ce fut un batteur de grèves, à l'affût des épaves rejetées par les îlots. Les naufrages étaient nombreux et un heureux hasard lui fournit un beau jour l'aubaine qui lui permit de s'improviser une pacotille de colporteur. Il avait ramassé quelques sous quand l'occasion s'offrit à lui de se joindre à une troupe de marchands. Les affaires prospérèrent si bien qu'il disposa bientôt de gains assez considérables pour s'associer à des compagnons, fréter en commun un bateau avec eux et entreprendre le cabotage le long des côtes de l'Angleterre, de l'Écosse, de la Flandre et du Danemark. La société réussit à souhait. Ses opérations consistaient à transporter à l'étranger des denrées qu'elle savait y être rares et à s'y approvisionner en revanche de marchandises qu'elle exportait aux endroits où la demande était la plus forte et où elle pouvait en conséquence compter sur les bénéfices les plus avantageux.»
Et le Pirenne de commenter: «La carrière de Godric a certainement été ce/le de beaucoup d'autres. À une époque où les famines locales étaient continuelles - tous les neuf ou douze ans c'était cataclysmique, selon le Fourastié - "il suffisait de se procurer une très faible quantité de grain à bon compte là où il abondait pour réaliser des gains fabuleux qu'il était ensuite facile de multiplier en suivant la même méthode.»
«Il suffisait», disait mon guide, mais pour que les affaires marchent sur le terrain - grâce aux moyens de transport qui sont la clé de cette réussite - encore fallait-il remplir une condition impérative: empêcher que les villes n'ensilent du blé sur place à l'occasion de bonnes récoltes, en prévision de mauvaises.
Les Finchal en étaient bien conscients.
Aussi, sous prétexte de défendre les consommateurs et de parer aux dangers de l'accaparement et de la hausse arbitraire des prix, s'arrangèrent-ils pour faire promulguer partout des lois interdisant de telles pratiques. «Et on peut dire que dès le XIIIème siècle les textes abondent dont les stipulations minutieuses nous permettent de saisir sur le vif les procédés employés pour atteindre au but: interdiction d'acheter les vivres au paysan avant qu'il n'ait atteint la ville,. défense faite aux bouchers de conserver de la viande en cave, aux boulangers de se procurer plus de grain qu'il n'est nécessaire pour leur propre cuisage'; à chaque bourgeois, enfin, d'acheter au-delà de ses besoins et de ceux de sa famille.» Bref, impossible de légalement stocker quoi que ce soit sur place! Tant et si bien que les Finchal ne faisaient, somme toute, que respecter la loi en évacuant le trop-plein ailleurs - et en faisant fortune par la même occasion. Car, comme dira Guy de Dampierre, en 1297, «la Flandre et ses grandes villes n'aurait pu se suffire, si d'ailleurs ne lui venait.»
Et ce qui était vrai pour la Flandre, l'était pour toutes les autres régions. Une occurrence qui fera dire au Thomas de Cobbam, au début du 13e siècle, selon le Le Goff dont je venais de me procurer un exemplaire, «qu'il y aurait une grande indigence en beaucoup de pays si les marchands n'apportaient pas ce qui abonde en un lieu dans un autre où ces mêmes choses font défaut. Aussi, ils peuvent à juste titre recevoir le prix de leur travail.» Le prix en question se calculant comme suit: vendant au juste prix d'un lieu (c'est à dire très cher) des grains achetés au juste prix d'un autre lieu (c'est à dire pour trois fois rien), tout était juste - et le Finchal mettait la différence en poche - tout se passant comme si un même blé, en circulant de manque en manque, n'arrêtait pas de faire de l'argent, et de remplir les finchalesques caisses.
Et ce qui était vrai pour le blé l'était pour toutes les autres marchandises, car où qu'ils aillent et quels que soient les fournisseurs, les Finchal avaient du fret en retour.
Et c'est pourquoi je fus ramené à fréquenter les «ongles bleus reconnaissables à leur costume, et à la brutalité de leurs meurs ainsi qu'à la précarité de leur condition» - groupe que le Pirenne qualifiait en bloc de «travailleurs pour l'exportation» en prenant soin de le distinguer "des artisans-entrepreneurs qui n'étaient, pour leur part, alimentés que par le marché local.» Une distinction que mon guide justifiait en me faisant remarquer «qu'au lieu de ne produire que pour la clientèle restreinte de la ville et de sa banlieue, les ongles bleus étaient les pourvoyeurs des marchands en gros adonnés au commerce international. C'était d'eux qu'ils recevaient la matière première, pour eux qu'ils la travaillaient, à eux qu'ils la remettaient sous la forme d'objets fabriqués, et, vis-à-vis desquels, ils apparaissaient donc comme de simples salariés. Telle était à Lucques la situation des ouvriers de la soie, à Dinant, celle des batteurs de cuivre, à Gand à Ypres, à Douai, à Bruxelles, à Louvain, à Florence, bref, dans tous les centres de cette industrie drapière qui a été par excellence la grande industrie du Moyen Âge, celle des tisserands, des foulons et des teinturiers.»
De là ces villes coupées en deux : - d'un côté ce qui tournait autour des marchés locaux; - et de l'autre ce qui tournera autour des coffres des banquiers et se trafiquera dans toute l'Europe, alimenté par des loqueteux «habitant dans des ruelles quelque chambre (paillasse) louée au jour le jour, qui n'avaient d'autre propriété que leurs vêtements et qui allaient de ville en ville se louer aux patrons. Le lundi matin, on les rencontrait sur les places, autour des églises, attendant anxieusement qu'un maître les embauchât pour huit jours. La journée de travail commençait à l'aube, pour finir à la nuit tombante. La paie était distribuée le samedi soir et quoique les règlements municipaux ordonnassent qu'elle fût faite en argent, les abus du truck system (paiement en nature) étaient nombreux.» Une parenté indéniable avec les prolétaires modernes reconnue par le Pirenne : «dès le milieu du XIIIe siècle, ils vont organiser des grèves. La plus ancienne que l'on connaisse est signalée à Douai en 1245, sous le nom de takehand. En 1274, les tisserands et les foulons de Gand allèrent jusqu'à quitter la ville en masse pour se retirer en Brabant où, d'ailleurs, les échevinages, avertis à temps de cette sécession de la plèbe industrielle, refusèrent de les recevoir. Dans les Pays-Bas, on voit depuis 1242 se conclure des Ligues urbaines stipulant l'extradition des ouvriers fugitifs, suspects ou coupables de conspiration. - toute tentative de soulèvement entraînant le bannissement ou la peine de mort.»
Comme quoi, depuis Délos, l'esclavage avait fait un très sérieux bond en avant. Il s'était fort perfectionné dans ses modalités d'application. Plus besoin d'affranchir! Plus question d'acheter qui que ce soit mais seulement de le louer - chacun restant propriétaire de sa force de travail.
Et cela, juste au moment où Étienne de la Boétie allait naître à Bordeaux : toute la matière de son Discours de la Servitude Volontaire était déjà présente sous une forme qui annonçait Renault-Vilvorde et les licenciements économiques.

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