Après
que les Ostrogoths, Wisigoths, Francs, Burgondes, Angles, Saxons et
autres tribus germaniques, organisées à la manière
des Assyriens, des Doriens, des Hongrois, eurent mis en déroute,
une à une, les armées impériales, elles n'eurent
qu'à faire le tour des grands domaines pour se fournir en blé.
Ce qui fera dire au Lot, parlant en l'occurrence des Mérovingiens,
que «les services de la royauté franque ont été
nuls, à moins qu'on ne qualifie ainsi les exPéditions
de pillage.»
Le Lot s'égarait. Car les Clovis et autres rois «barbares»
ne faisaient en réalité que remplacer l'Auguste. Et
s'ils prélevaient leurs impôts d'une manière plus
brutale, c'était en raison de l'antipathie qu'ils inspiraient
en tant qu'armée d'occupation. Et d'ailleurs, les seigneurs
étaient des petits Pétain pour la plupart. Ils ne tardèrent
donc pas à reconnaître dans le Clovis leur nouveau suzerain.
Il suffira que celui-ci soutienne le colonat et se convertisse à
la religion correspondante pour que le tour soit joué - ce
qui fut chose faite à Reims en 496 des mains de Rémy,
l'Évêque.
Cela pour dire que le système en place depuis Nicée
et consolidé par l'Ephèse fonctionnait parfaitement
quel que soit le Despote - la seule condition étant pour lui
de laisser la vache brouter, le blé pousser, le serf planter,
le Curé sermonner et le Baron sévir. Une mécanique
rodée que les Francs ont parfaitement assimilée puisque,
comme me le fit encore savoir le Lot, «la vie économique,
en Gaule comme ailleurs, continua sans changements appréciables
celle du Bas Empire. La tourmente du Vème siècle, l'installation
des Barbares sur le sol de l'Empire, n'en ont pas modifié les
traits essentiels. Elles précipitèrent seulement le
retour à l'économie naturelle (Naturelle! Lot fait
évidemment ici confondre par ses lecteurs culture avec nature,
blé avec buffle, la vie à la campagne avec la vie en
brousse, et le tout à l'avenant), faisant de la terre la
richesse par excellence, la richesse presque unique.» Richesse,
certes, mais que du travail devait néanmoins concrétiser.
En raison de quoi, dira le Lot, «la classe des serfs, sur
laquelle reposait toute la société était profondément
méprisée, ne jouait aucun rôle dans l'État
et n'était pas admise à l'honneur de porter les armes»
- ce qui constituait tout de même une singulière remarque
de la part d'un guide qui ne pouvait ignorer que lesdites armes étaient
précisément tournées contre les serfs eux-mêmes.
Comment, dans ces conditions, auraient-ils pu avoir l'honneur de les
porter ?
En fait, il me faudra attendre le 20e siècle avant de voir
un tel honneur rendu aux asservis de la base. Et j'en ai conclu que
la quinzaine de siècles qui me séparaient de cette date
allait m'en apprendre de belles en matière d'anthropologie
de la sujétion. Car réussir à transformer les
serfs en patriotes tombant au champ d'honneur en défendant
jusqu'à la mort leur servitude comme si c'était leur
liberté, il n'y a pas à dire, mais je voulais le savoir.
Aussi, ma décision fut prise: je m'installai dans les tenures,
curieux de voir ce qui allait s'y mettre en place qui m'aurait déjà
fait présager le Verdun et autres belles batailles.
Et ce fut clair. Car, en fait, le servage se distinguait de l'esclavage
sur un point essentiel: alors que l'esclavage avait tenu ses victimes
hors de portée de toute réserve alimentaire, le servage
enfermait tout au contraire les siennes à l'intérieur
de leur propre garde-manger. Et obtenait ainsi que chacune, en défendant
ses poules, ses carottes et son blé
pour l'hiver, en vienne à ne plus considérer son
mur d'enceinte comme les esclaves considéraient leurs chaînes,
mais comme un droit acquis de se défendre contre l'autrui faisant
de même.
Constatant cela, le pire était à craindre.
Car la petite famille servile, comment songerait-elle encore à
s'évader, ne fût-ce que mentalement, d'une prison considérée
maintenant comme garantie d'un droit à l'existence? Et bien
évidemment, cela étant, l'idée d'encore s'entendre
à la manière de Spartacus et de ses 70.000 complices
allait tous les abandonner, au point que ce qui s'est appelé
«conscience de classe» prenait d'emblée un fameux
coup dans l'aile.
Surtout que chaque clôture était à double face.
Si bien que chaque famille, en défendant la sienne, ne faisait
pas que défendre ses poules et ses quintaux de blé:
par la même occasion, elle défendait une séparation
(une frontière) qui n'avait été posée
là ni par elle ni par son équivalent de l'autre côté
du mur, mais par le seigneur local qui l'avait un jour cadastralement
tracée par terre. Or, comme les serfs faisaient partout en
permanence exactement pareil, chacun de son côté du mur
avec ses voisins de l'autre, c'était en fin de compte tout
le réseau des interdits ziggouratiquement imaginés par
l'Église et le Château qui se trouvait défendu,
et, du même coup, légitimé, par ceux-là
même contre lesquels le tout avait été pensé
et qui s'empêchaient mutuellement de «dépasser
les bornes».
C'est en ces lieux, dans chacune des tenures, que le discours d'Ephèse,
avec son eschatologie du sauvetage à la pièce plutôt
qu'en gros, avait puisé son inspiration: il ne faisait en réalité
qu'officialiser ce qu'une forêt de clôtures avait déjà
inscrit sur le terrain, dictant sa Loi ~ emmurés et faisant
entendre à chacun d'eux, dans un langage concret de pierres
et de verrous, qu'il était seul avec sa faim et sa famille,
.et qu'il ferait bien de se le tenir pour dit - une Loi radicalement
contraire à celle qu'inspirait la forêt primitive et
qui faisait dire par la tribu à chacun de ses jeunes gens lors
de leur initiation: «tu es des nôtres, et tu ne l'oublieras
pas.»
En matière de tournage en bourrique, je n'avais encore rien
vu d'aussi tordu depuis le début de l'histoire. Des prisonniers
devenus leurs propres matons avec la complicité de leurs propres
exploiteurs, ce n'était pas banal!
Et toute la perversité de la nouvelle donne dérivait
de là: plus la misère était grande, plus la loi
était fréquemment violée, plus la base avait
besoin du Château, plus le Château avait besoin de sbires,
plus il avait du coup besoin de blé, et mieux il pouvait justifier
les corvées imposées à des serfs devenus ses
protégés.
La misère de leur sort, loin d'unir les serfs entre eux, les
incitait à se faire bien voir des sbires et des curés
plutôt que de leurs égaux en servitude !
Et comme cette même misère offrait aux Princes l'occasion
de jouer leurs victimes les unes contre les autres tout en renforçant
leur position d'arbitre, il est allé de soi que leurs Altesses
non seulement ne songent pas à la combattre, mais songent plutôt
à l'entretenir au mieux.
Et à cette fin ziggouratique, l'Église sera d'un grand
secours: fourrant son nez dans chaque famille, elle ne se fera pas
prier pour s'installer sur les paillasses, entre les draps, pour y
condamner le coït interruptus et s'opposer de la sorte au contrôle
des naissances que pratiquaient depuis toujours les Cro-Magnon sur
tous les continents vierges, l'idée étant d'obliger
les pauvres à se reproduire comme des lapins afin de pouvoir
manquer éternellement de tout - de sorte que les services SOS
Sbires ne risqueront pas de manquer de clients et que le couple Château-Église
en sera consolidé d'autant.
Et comme ce qui était vrai pour un seigneur, l'était
pour tous les autres, ce qui devait arriver arriva: la population
de l'Europe Occidentale, peu avant la fin du premier millénaire,
«amorça un mouvement ascensionnel qu'il est impossible
de chiffrer de façon précise, mais dont on constatera
clairement les résultats au siècle suivant, lorsque
l'organisation domaniale cessa de pouvoir assimiler l'excédent
des naissances sur les décès, au point que des individus
de plus en plus nombreux seront obligés d'abandonner les tenures
paternelles pour al1er chercher ailleurs des ressources nouvelles.»
Et du coup les jeunes gens afflueront sur les routes, en pleine contradiction
avec le statut du serf attaché à sa glèbe du
premier au dernier jour.
Le statut du servage aurait par conséquent voulu que le Château
fasse illico intervenir ses sbires pour juguler l'hémorragie.
Or, les faits sont là, violant sa propre loi, il a partout
fermé les yeux. La politique d'une grossesse à chaque
coup avait donné des résultats dépassant les
plus folles espérances. Le cadre des tenures ne pouvait plus
contenir les siens. Le servage battait de l'aile et si les Auguste
locaux avaient empêché les aînés de quitter
les lieux, le Biafra aurait été le sort de tous - avec,
pour le Château comme pour l'Église, des retombées
négatives considérables, l'exécution des corvées
ne pouvant être assurée par des moteurs sans carburant.
Bref, l'abondance de blé aurait donné des serfs trop
gras, mais le manque donnait des serfs trop maigres: un juste milieu
s'imposait donc et le bon sens voulut que les excédents de
muscles s'en aillent chercher ailleurs de nouvelles stations-service.
Bon débarras !
Et l'occasion pour moi de voir si l'enseignement des lois par les
pierres et les burins, les briques et les truelles, les scies et les
marteaux, allait se poursuivre et de quelle manière, sous quelle
influence et selon quelle logique il allait évoluer.
Je pris donc position parmi le trop-plein des produits de coïts
non interrupti qui se mettaient en mouvement sur des routes inconnues,
comme le feront plus tard les excédents de Manchester pour
New Haven ou de Ouagadougou pour Marseille via l'un ou l'autre boat
people.
Et mon excitation était d'autant plus grande que c'était
la première fois que des serfs allaient courir en liberté
hors des domaines civilisés proprement dits, «immenses
régions composées de bruyères, marécages,
forêts, qui étaient jusqu'alors demeurées en dehors
de toute forme d'appropriation privée». Une situation
assez semblable à celle des coureurs des bois du Québec
des années dix-sept cents. Surtout que, comme disait le Pirenne,
l'Henri, le père du Jacques déjà maintes fois
cité, «les seigneurs s'étaient tous arrangés
non seulement pour vivre de leur réserve et des prestations
de leurs paysans, mais encore pour pouvoir se procurer chez eux, puisqu'ils
n'auraient pu se les procurer ailleurs, les ustensiles et les vêtements
indispensables à la culture de leurs terres et à l'habillement
de leurs domestiques. De là l'établissement de ces ateliers
ou de ces "gynécées" si caractéristiques
de l'organisation domaniale du Haut Moyen Âge, et qui n'ont
d'autre but que pallier à la carence du commerce et de l'industrie»
(Histoire économique et sociale du Moyen Âge) - le résultat
étant qu'entre les îlots de civilisation, la circulation
était quasiment nulle et qu'il y avait donc là, en pleine
Europe, une sorte d'Amérique sauvage où se trouvaient
encore quelques aurochs, des lièvres et des rivières
pour jouer le Cro-Magnon ou le Robin des Bois.
Et le fait est qu'ils furent nombreux à se reconvertir au Grand
Esprit. Au point qu'il n'est pas exagéré de penser que
les choses seraient rentrées dans l'ordre naturel s'il n'y
avait eu les Sieur Talon de l'époque, à l'œuvre
dans chaque Château – «le pouvoir justicier
des seigneurs territoriaux» disait le Pirenne - qui patrouillaient
à cheval! le glaive au poing pour démontrer que ces
terres appartenaient d'avance au monde civilisé, et que cette
Amérique, c'était déjà l'Europe.
Le maquis, c'était trop beau, trop dangereux pour l'Auguste
et le Saint-Père. Il fallait le détruire sans attendre.
Bien sûr, nul ne saura jamais combien de ces affranchis de la
charrue paternelle ont dû être pendus pour éviter
la contagion d'une bonne santé retrouvée; mais le fait
est qu'aucun tableau de l'époque ne montre un paysage sans
quelques pendus à l'intérieur. Et je n'avais d'ailleurs
aucune raison de penser que les affranchis des tenures auraient été
moins déterminés que ne le seront les coureurs des bois
cinq siècles plus tard en Amérique - la seule différence
étant qu'à l'époque où je me trouvais,
à défaut d'indiens pour les accueillir, les fuyards
n'eurent d'autre possibilité que celle de se rentabiliser eux-mêmes.
Or, c'est justement là, sur ce point précis, qu'ils
allaient se montrer vulnérables.
Tous nés de parents non libres, la plupart étaient cérébrale
ment handicapés et auraient eu besoin d'une thérapie
de choc qu'en l'absence d'authentiques Sauvages ils n'ont pu recevoir.
Surtout qu'à leurs problèmes de réadaptation
à la nature et à l'aurochs s'ajoutaient ceux posés
en permanence par les troupes du Talon de service qui, au nom du «pouvoir
justicier de l'Auguste local», ne cessaient de les harceler
et de les empêcher de repenser sereinement leur retour aux sources
-le résultat étant qu'au lieu de redevenir sauvages
en toute sérénité, ils ne purent que devenir
brigands, hors-la-loi - continuellement traqués et
perpétuellement inquiets. Au point que beaucoup allaient craquer
et se mettre à rêver d'une tenure bien à eux où
se remettre à l'ouvrage, tous ayant conservé la mémoire
des bornes - murs dans la tête et plantage dans les bras.
Comme quoi, l'exploitation de l'h par l'H, via l'esclavage d'abord
et le servage ensuite, avait réussi à sortir du moule
cet incroyable hybride, croisement de l'ilote et du curé, stérile
de toute pensée, qui s'est appelé «travailleur
libre» et dont «tout indique qu'en bien des cas, ils
se sont mis spontanément à défricher, à
essarter et à dessécher, à la manière
des colons dans les pays neufs. Ainsi, dès le commencement
du XIIème siècle, par exemple, des immigrants libres
se sont établis dans les vastes espaces de la Forêt de
Theux" relevant du prince-évêque de Liège,
sans y avoir été appelés par celui-ci.»
Ce que voyant, les princes se surent sauvés: plutôt que
d'encore les traquer et les pendre, ils laissèrent les migrants
s'installer, en prenant soin toutefois de ne pas abandonner la «mise
en valeur» des friches à la seule initiative populaire.
Pas question de rendre leurs propres serfs jaloux, d'exciter en eux
la tentation de fuir pour se mettre à leur compte, loin des
corvées, dans l'une ou l'autre forêt de Theux.
Il n'y aura donc pas trente-six solutions: procéder au lotissement
de ce qui s'appelait les «solitudes», distribuer les parcelles,
laisser les migrants s'y implanter, avec autorisation de travail,
permis d'exploitation, statut d'immigrant, et quelques devoirs d'ordre
public à remplir pour le compte du Château - une politique
explicitée par le Pirenne :
«Le mode primitif d'occupation sauvage, dit-il, n'a pu durer
bien longtemps. Les détenteurs de toutes les terres vierges
qui existaient en dehors des communia domaniaux ne tardèrent
pas a profiter de l'avantage que présentait la croissance de
plus en plus grande de la main-d'œuvre. L'idée très
simple d’y attirer des hôtes et de les y établir
moyennant redevance ne pouvait pas ne pas se présenter aux
Princes. Lesquels employèrent en somme mutatis mutandis la
méthode de peuplement dont le Far West américain a fourni
tant d'exemples au XIXème siècle. La ressemblance des
"villes neuves" du XIème et du XIIème siècle
avec les towns dessinés à l'avance par les entrepreneurs
américains le long d'une ligne de chemin de fer est en effet
frappante jusque dans le détail. Des deux côtés,
on cherche à attirer l'immigrant par les conditions matérielles
et personnelles les plus favorables et, des deux côtés,
on a recours à la publicité pour l'allécher.
La charte de la ville neuve à créer est promulguée
par le pays, de même que de nos jours (le Pirenne écrivait
ces lignes en 1930) la presse publie les plus mirobolants prospectus
sur l'avenir, les ressources et l'agrément du town en formation.
Le nom de "ville neuve" n'est pas moins significatif que
celui d’,ôtes: auxquels elle est destinée. Il indique
nettement qu'elle est faite pour des nouveaux venus, pour des étrangers,
pour des immigrants et, pour tout dire d'un mot, des colons.»
C'était sans précédent: des rejetés, des
exclus d'un système d'exploitation quémandant la permission
de s'installer sous une autre forme d'exploitation et tout heureux
de l'obtenir de ceux-là même qui allaient en profiter
pour continuer de profiter d'eux, c'était du grand art en matière
d'entubage. Aussi ubuesquement grotesque que le seraient des lions
sortant de leur brousse pour nous demander de les mettre en cage.
Car, c'était bien de cela qu'il s'agissait, d'une mise en cage
revendiquée, voulue. Des gens se plaignant d'un manque de cage!
Tout se passant comme s'ils avaient pris goût au fait d'être
bornés, limités, identifiés sur le terrain à
des champs de blé, des murs pour seul horizon et du travail
en perspective -le tout gardé jalousement, religieusement,
par leurs soins propres - non seulement contre le doryphore, l'herbe
folle et le renard en quête de poules, mais contre leurs semblables
en quête de pain. Et c'est ainsi qu'à mesure que les
villes neuves grandiront, les derniers lieux où les derniers
aurochs trouvaient encore refuge vont disparaître à jamais
vu que c'est au Moyen Age que les buffles d'Europe se sont effectivement
éteints, préfigurant le sort qui attendait tous leurs
semblables du monde entier.
Séjournant
à cette époque dans les «villes neuves»,
je me suis demandé de suite pourquoi les «hôtes»
se dépensaient au travail bien plus encore que je n'avais vu
les serfs le faire auparavant, et cela malgré fait que, comme
dit le Pirenne, d'un «point de vue agraire, ce qui caractérisait
avant tout leur statut, c'était le fait qu'ils pouvaient travailler
librement, que le servage personnel leur était complètement
épargné; et qu'il en allait des corvées comme
du servage» - le Pirenne insistant même sur ce point
pour remarquer que «les corvées qui servaient à
la culture de la réserve seigneuriale n'avaient plus de sens
dans les villes neuves vu qu'il ne sy trouvait aucune réserve
de cette sorte -le résultat étant que tout le sol était
recouvert par les tenures des paysans eux-mêmes et que chacun
pouvait donc concentrer sur sa terre tout son labeur.»
Ledit homo avait par conséquent le choix entre travailler moins
et avoir du temps à lui, ou travailler autant et avoir des
surplus.
Or, non seulement il a choisi la seconde solution, mais encore j'ai
pu le voir travailler plus que jamais auparavant.
Certes, ils n'étaient pas exempts de tout impôt et devaient
s'acquitter de redevances, de la taille, du cens, de certaines banalités,
et même d'un service militaire, d'un service d'host (d'hôte)
pour le compte du Château, mais le tout réuni n'équivalait
pas, loin s'en faut, à ce que ce même Château réclamait
de ses serfs. Dès lors, s'ils travaillaient comme ils le faisaient,
j'en ai conclu qu'ils étaient motivés par l'idée
de faire, d'accumuler et de gérer des surplus pour eux-mêmes.
Préférer avoir des choses plutôt qu'avoir le temps,
à première vue, je trouvais ce comportement absurde,
mais, vu de plus près, je me rendis compte que, coincés
comme ils l'étaient dans leurs enclos, seuls avec leur famille,
chacun pour soi, je voyais mal à quoi ils auraient pu passer
leur temps et dépenser leurs forces autrement qu'en essayant
de mettre leur coin de terre «en valeur». Obligés
de s'y tenir, qu'auraient-ils pu faire d'autre (ou de mieux) que de
s'y investir complètement et s'arranger pour que «ça
leur rapporte» ? Et que ça leur rapporte quoi, sinon
des choses qu'ils n'auraient pu trouver chez eux ? Et comme ils ne
pouvaient eux-mêmes faire que du blé, ils firent le plus
possible de blé en sachant que celui-ci manquait aux gens sans
terre - et allait donc pouvoir servir de monnaie d'échange
auprès de ces derniers.
Partant de là, tout allait s'enchaîner sous mes yeux
on ne peut plus logiquement.
Ainsi, pour commencer, une fois la décision prise de faire
un maximum de blé, les forçats volontaires du râteau
et de la pelle allaient se rendre compte que du blé en réserve
avait des exigences propres, et qu'ils se retrouvaient maintenant
avec des obligations du même ordre que celles qui, depuis Sumer,
avaient obsédé les Ishakkus -la toute première
étant de ne pas se le faire prendre - une préoccupation
majeure qui ne sera pas seulement à l'origine du piège
à souris et de la mort-aux-rats, mais également du chien
de garde, du grillage barbelé et de mille autres dispositifs
de dissuasion s'adressant aux migrants de passage, le tenancier des
villes neuves et des towns se mettant à ziggouratiquement penser
ses murs et ses installations propres.
Si bien que les tas de blé qu'ils avaient amassés à
grand peine dans les champs exigèrent de chacun de leurs propriétaires
qu'ils en destinent une partie substantielle à se procurer
les moyens d'assurer la défense du restant.
Or, ces moyens, auprès de qui auraient-ils pu les obtenir,
sinon auprès de ceux-là mêmes contre la faim desquels
lesdits moyens devaient être imaginés? Et c'est ainsi
que j'ai pu voir certains affamés se laisser engager pour faire
et poser des verrous contre les autres affamés - certains cessant
ainsi de l'être afin que d'autres le restent -la fortune des
pionniers de la yale s'érigeant d'emblée sur
base de ventres creux. Comme quoi le Marx, Karl, soit dit en passant,
au lieu d'«unissez-vous!», aurait bien fait de dire :
«Prolétaires de tous les pays, fin des verrous!»
pour que le mot d'ordre ait véritablement un sens pratique.
Cela dit, lesdits verrous une fois posés, la possibilité
de voler du blé réduite au minimum, qu'allaient devoir
faire les autres déracinés, sinon inventer des choses
capables d'attirer le blé du Château et de la Ville-Neuve
? Et c'est ce qu'ils eurent l'idée de faire si bien que j'allais
voir surgir les embryons de Paris, de Londres et autres centres d'attraction,
ou mieux encore, de distraction - autant de lieux où je partis
m'installer pour découvrir d'emblée combien ils différaient
de ce que furent Ninive et Sparte, Athènes et Rome.
Ainsi, alors que les cités antiques avaient toutes à
l'origine été pensées par les Auguste et autres
Ishakkus en vue de contrôler et de défendre les campagnes
environnantes, de rester maîtres de leurs sources alimentaires,
~t donc d'être autonomes, les villes où je me trouvais
en ce milieu du Moyen Age avaient toutes été fondées
par des homos coupés de la campagne et qui allaient avoir pour
préoccupation constante la recherche de moyens de constituer
des liens avec les maîtres de la terre et autres tenanciers
du blé. Une nécessité d'autant plus impérieuse
qu'à la différence des villes du temps de l'Auguste,
celles où j'étais présentement en train de me
promener s'implantaient sur un sol qui ne leur appartenait même
pas, qui ne leur avait été que concédé,
octroyé par des chartes, de vulgaires parchemins, «le
domaine éminent continuant d'appartenir au seigneur local»
- de sorte que mes bourgeois en gestation se trouvaient là
comme sur des terres vendues en France à des Allemands mais
qui n'en restaient pas moins françaises. Cela pour dire qu'au
départ lesdites villes étaient tout sauf autonomes et
qu'il «serait absolument inexact, comme me le précisera
le Pirenne, de se représenter les premières agglomérations
urbaines comme des centres d'habitation à demi-ruraux et capables
de pourvoir eux-mêmes à leur alimentation.»
Bref, c'était clair et net: les futurs grands centres étaient
constitutivement inaptes à se nourrir eux-mêmes.
En raison de quoi, les Bourgeois, leurs habitants, se mirent à
penser et fabriquer plein de choses en fonction de besoins qui n'étaient
pas les leurs, mais ceux des détenteurs de blé, qu'il
s'agisse de l'Auguste des Châteaux, ou du colon bien loti des
Villes-Neuves, tous également soucieux de se démarquer
des miséreux et de les tenir à distance. Un vaste domaine
de recherche s'ouvrit ainsi: celui de nouveaux moyens d'intimider,
d'imposer le respect l'habit, le trône, l'encens, les
grandes orgues protégeant les Auguste et le Saint-Père
des malfrats aussi bien que les sbires.
Vaste domaine donc que celui qui s'ouvrait de l'emplumage, de l'amidonnage
et de l'encravatement, domaine où l'imagination créatrice
(artistique) allait réussir à drainer des campagnes
vers les centres urbains les farines permettant de faire de la galette.
De là d'ailleurs, très concrètement, ces merveilles
que seront ces draps, ces frocs, ces fracs, ce fric, ces fringues,
ces armes ciselées et ces peintures à remplir les musées
et générer les Manuels d'histoire de l'Art -l'idéal
bourgeois étant à la limite de donner le jour à
des produits dont leurs acheteurs ne pourront plus se passer, allant
d'armes nouvelles, bombardes et arquebuses, aux grandes tenues de
cérémonies, le tout pensé pour inspirer le respect
- bref, de faire en sorte que la campagne finisse par avoir besoin
de la ville au moins autant que le contraire.
Et c'est ce qui adviendra. Une compétition va s'engager et
se poursuivre en permanence entre la ville et la campagne - le résultat
étant que, pour chaque pain mangé en ville, deux travaux
correspondront: celui qui, de l'ensemencement à la sortie des
fours allait servir à faire le pain proprement dit; et celui
qui, dans les ateliers, allait permettre de gagner le pain en question
; le travail de ses producteurs plus le travail de ses consommateurs
- d'un côté, la production de la farine; de l'autre,
celle des diverses monnaies d'échange.
Du temps doublement mort, car doublement tué. Ou, pour parler
comme ont parlé les physiocrates du XVIIIe siècle, cités
par le Pirenne, qu'est-ce que la bourgeoisie, sinon «une
classe stérile puisqu'elle ne produit rien qui puisse directement
servir à l'entretien de la vie et dont l'existence journalière,
le pain quotidien, dépendent des paysans qui l'entourent -
lesquels n'avaient jusqu'alors labouré et récolté
que pour eux-mêmes et pour leur seigneur et se voyaient maintenant
sollicités, et sollicités dans une mesure croissante
avec le nombre et l'importance des villes, à produire un surplus,
un excédent, pour a consommation des bourgeois, le blé
sortant des greniers, entrant dans la circulation», et
faisant circuler de plus en plus de choses sur de plus en plus de
routes avec de plus en plus de charrois, les pistes s'élargissant,
se pavant, annonçant l'autoroute.
C'était sans précédent. Une dynamique s'enclenchait
là qui allait tout emporter.
Des exploités s'échangeant des commandes, s'envoyant
mutuellement des ordres, exigeant les uns des autres qu'ils s'épuisent
au maximum, Villes et Villes-Neuves se neutralisant entre elles et
l'ensemble de leurs habitants se rendant du même coup inoffensifs
pour les tenants de la Ziggourat elle-même: c'était tout
simplement inespéré pour les Auguste, du plus petit
des Barons au plus grand des Grands-Ducs.
Aussi, les Châteaux, loin de s'opposer à ces mouvements
de populations et ces remaniements démographiques, prirent
soin tout au contraire de les favoriser.
Surtout qu'en plus de se neutraliser mutuellement, Villes et Villes-Neuves
faisaient cause commune sur un point capital concernant le maintien
de l'ordre historique: elles ne combattront ni l'une ni l'autre la
pauvreté proprement dite, mais elles l'entretiendront tout
au contraire -les nantis se défendant des victimes de celle-ci,
se protégeant des misérables, des souffreteux, des crève-la-faim,
des va-nu-pieds, des bons-à-rien et des jean-foutre. Au point
que la fracture sociale, loin de s'estomper, s'entretiendra d'elle-même
et que pour la suite de cette histoire c'était une garantie
de continuité dont les Auguste avaient tout lieu de se réjouir.
Du moins c'est ce qu'ils ont cru.
Car, en réalité les vrais conflits prenaient maintenant
place dans les villes, entre les murs derrière lesquels chacune
se protégeait des errants - et par la même occasion,
mine de rien, de l'Auguste lui-même qui ne pouvait que l'accepter.
Ainsi, étant de passage à Gand, j'ai vu comment les
choses se déroulaient.
Faute de commandes, il arrivait souvent que les métiers à
tisser cessent de battre, le résultat étant «qu’on
voyait alors des bandes de sans-travail, mendiant leur pain, se répandre
dans les rues et les campagnes avoisinantes.»
Et aussitôt, c'était l'angoisse pour qui avait de quoi
se faire voler. Surtout, comme dit le Pirenne, que ces affamés
«ressemblaient d'assez près aux prolétaires
modernes, reconnaissables à leurs ongles bleus, à leur
costume, et à la brutalité de leurs mœurs.»
Résultat: les ‘bons’ pour se défendre
des ‘mauvais’, jouaient régulièrement les
Clémenceau (cette fière crapule qui en 1906 tira dans
le tas du populo, ses propres électeurs). Et c'est ainsi que
dans «les Pays-Bas, on a pu voir depuis 1242 se conclure
des ligues urbaines stipulant l'extradition des ouvriers fugitifs,
suspects ou coupables de conspiration, toute tentative de soulèvement
punie de bannissement ou de la peine de mort.»
C'est à partir de là que mon anthropologie de la sujétion
prit sa tournure définitive: les nantis des villes, d'anciens
serfs, faisaient preuve sous mes yeux de leur capacité de s'entendre
et de faire régner l'ordre plus durement et plus sûrement
que Leurs Altesses n'auraient pu le faire elles-mêmes. Cela
dit, ces dernières n'avaient pas lieu de s'en féliciter
étant donné qu'elles se trouvèrent ainsi dans
une situation semblable à celle du Nabuchodonosor incendiant
Babylone pour tenter de sauver sa Ninive: confrontés avec l'explosion
démographique qu'ils avaient eux-mêmes provoquée
en installant le Curé entre les draps sur les paillasses, les
Princes se faisaient maintenant marginaliser, spectateurs impuissants,
par ces grands mouvements de blé et de travail, par cette circulation
forcenée des choses qui pratiquement servaient à empêcher
les gens de bouger, le résultat étant qu'ils durent
se rendre à l'évidence: leur vieux domaine, son gynécée,
ses banalités et son indépendance, tout cela était
bon pour la casse.
«L'ancienne organisation domaniale, disait le Pirenne, devait
nécessairement s'effondrer lorsque les marchands permanents
se mirent à assurer l'écoulement régulier des
produits du sol. Or c'est ce qui est arrivé du jour où
les villes commencèrent à aspirer, si l'on peut ainsi
dire, la production des campagnes qui garantissait leur subsistance."
Comment dès lors les Nobles n'auraient-ils pas préféré
les travaux raffinés des villes aux ouvrages grossiers de leur
gynécée ? Ils libérèrent donc
leurs serfs-artisans et, se servant des nourritures ainsi récupérées
comme d'une monnaie d'échange, ils s'approvisionnèrent
en ville.
Résultat:
«Comme il arrive toujours, l'aristocratie voulut s'entourer
de luxe, ou tout au moins du confortable qui convenait à son
rang. Les propriétaires recevaient sans doute de leurs hommes
de quoi continuer à vivre comme on avait toujours vécu
jusqu'alors, mais pas comme ils souhaitaient maintenant le faire.
La tradition leur interdisait jusqu'à l'idée même
d'augmenter les prestations de leurs tenanciers. Et comme ils étaient
aussi incapables de résister à leurs besoins nouveaux
que de trouver de quoi y satisfaire, quantité de nobles en
furent réduits à s'endetter tout d'abord; à se
ruiner ensuite.»
Seuls
les tout grands, laïcs et ecclésiastiques, s'en sortiront.
Voyant venir les temps modernes, je m'y suis invité pour une
nouvelle escale.