Ecce Zéro égal J.C. !
En attendant le Messie, l’Auguste à genoux…

L'Empire à son apogée,fin des captures, pénurie d'esclaves, l'élevage s'impose. L'Auguste fonde la famille corvéable et servile. Zéro se propose comme surveillant. J'enquête dans les catacombes. L'asservissement des esprits s'opère complotée par les Pères. Du messianique Grand Soir, de I'Apocalypse Now, à la Messe du «bosser d'abord, mourir ensuite avant d'être libre enfin», trois siècles d'entubage s'écoulent.

Concile de Nicée ( +325) : Zéro contremaître !

" L'immense multitude des gens timorés, flairant la défaite dans le camp des révoltés, fera le vide autour d'eux. " (Georges Darien)


Selon le Thucydide, «vingt mille esclaves qui travaillaient au Laurion où se trouvaient les mines d’Athènes s'enfuirent à la fin de la guerre du Péloponnèse» et de ces vingt mille fuyards, nul n'entendra jamais plus parler. Comme quoi, cinq siècles sous Zéro (égal]C), le Coureur des Bois trouvait encore des bois où se mettre à l'abri du «miracle grec».
Par contre, quatre siècles plus tard, lorsque de grandes révoltes serviles éclatèrent dans le sud de l'Italie, région truffée de latifundia> les hommes de Spartacus, pourtant au nombre de 70.000, ne purent quitter la péninsule. Comme quoi, cette fois, l'État de Droit, romain en l'occurrence - celui-là même qui s'enseignait et s'imprimait en ergastule - avait bien eu raison du buffle.
La défaite de Spartacus et de ses complices fut pour tous ceux qui subsistaient en esclavage comme la révélation d'un fait cataclysmique : celui de l'impossibilité de fuir l'empire et donc d'être à jamais condamnés à devoir endurer que l'invivable soit leur vie.
De là qu'ils se soient mis à croire que seul un miracle pourrait un jour les sauver tous, il n'y avait qu'un pas.
C'est ce dont un illustre inconnu, Zéro (égal ].C.), allait profiter pour prendre la parole. Et s'il a finalement réussi à mettre l'Auguste à genoux, en l'occurrence le Constantin Premier - celui-là même qui, «ayant capturé des chefs francs, les jeta aux bêtes pour amuser le peuple de Trêves», n'était pasparticulièrement sujet à des accès de sensiblerie - je me suis dit que ce ne pouvait être que pour des raisons touchant à l'esclavage et inhérentes à la pratique de ce système, raisons que j'ai bien sûr voulu connaître.
Et c'est pourquoi je me suis fait inviter dans la Rome de l'an Zéro par les esclavagistes mêmes.
Pour aussitôt m'apercevoir que mes hôtes avaient en effet un grand souci à se faire: propriétaires de leur main-d'œuvre, ils n'avaient pas la latitude de licencier purement et simplement les parasites, comme la Renault Vilvorde et les Forges Clabecquoises peuvent le faire maintenant. Si bien que, la concurrence aidant, l'esclavagiste surchargé de main-d'œuvre se retrouvait en banqueroute.
Seules solutions pour éviter le pire: les laisser crever, ou bien les affranchir, les libérer pour en être quitte. Le résultat étant que les vieux, les éclopés, les malades et autres mutilés se retrouveront libres mais mourants par milliersdans les rues. Encombrant ces dernières au point que, ziggouratiquement chargé de l'évacuation des corps, l'Auguste de service en prit ombrage et édicta des lois visant à contrer la tendance.
«Mais son effort n'a guère abouti qu'à multiplier les sous-catégories : affranchis Augustales, affranchis complets, affranchis latins, affranchis Pérégrins, affranchis juniens» Au point que le Lévi-Strauss lui-même se serait perdu dans le dédale des structures de parenté servile.
Exit donc les vieux et le reste.
Restait alors la question des tout jeunes, des enfants dont personne ne voulait sur les lieux de travail - pas plus d'ailleurs que nos responsables actuels ne souhaiteraient les voir se jouer des machines à écrire dans les bureaux de la Générale. Et la seule manière d'éviter cela de ce temps-là sera de n'acheter que des esclaves tout faits, nouveaux captifs, et de ne préférer le produit d'élevage que sous la forme de spécialistes, prévus pour des utilisations sophistiquées telles que la forge, le tissage et le gratte-papier, et formés en conséquence par des éleveurs qui en faisaient un commerce de luxe. Pour le reste, le tout-venant de la colonisation pourvoyait largement aux besoins.
D'où un soutien massif des citoyens romains de vieille souche à la politique d'expansion grâce à laquelle «le marché du travail se trouvait engorge: les amiraux et généraux l'alimentant constamment de forces fraîches. Au point que l'hyper-mortalité des esclaves (voir plus haut les malades) ne parvenait même pas à dépasser le nombre important des nouveaux captifs, traînés derrière les chariots des vainqueurs. Un million de Gaulois furent ainsi emmenés en Italie. Démétrius de Phalère estimait à quatre cent mille le nombre d'esclaves pour nourrir vingt mille citoyens romains» - des proportions exactement pareilles à celles qui m'avaient naguère été fournies pour l'Athènes, et dont j'ai conclu que pour produire un homme libre à l'époque il fallait 20 esclaves, ce qui me donnait une idée du prix et de la singulière nature d'une liberté de ce genre.
Ainsi, poursuivait le guide, «lorsque la guerre ou la traite fournissaient des esclaves à bon compte, ils n'étaient pas entretenus avec soin et surtout ne pouvaient élever de famille puisqu'il en coûtait moins cher d'acheter des hommes que de les élever, si bien que, dans ces circonstances, les nouveau-nés étaient le plus souvent tués ou exposés» - la forme d'affranchissement la plus expéditive qui soit.
Bref, tant que de nouvelles conquêtes furent possibles, tout pouvait fonctionner sans trop de mal pour les maîtres, et ils s'en tiraient à peu près aussi bien que la Shell aujourd'hui.
En fait ce sera seulement deux siècles après le Néron (mort en 67) que les premières difficultés véritablement graves surgiront, c'est à dire lorsque l'Empire, à la limite du gigantisme, cessera de s'étendre et de trouver en dehors de ses frontières la force de travail qu'il consommait à l'intérieur.
A ce moment, plus question de s'en tenir au Xénophon faisant entendre qu'il fallait «prendre soin d'éviter que des ménages d'esclaves ne se constituent, et qu'à cette fin la maison du maître devait comporter un dortoir pour les hommes et un autre pour les femmes.»
Plus question non plus de «faire-valoir direct», de ces latifundia où l'ambiance n'était propice ni aux accouplements ni à la procréation: «une fois la Période de conquête terminée, faisait remarquer le Lot, il n'a en effet plus été possible de jeter sur le marché des troupeaux de captifs. D'où la nécessité de recourir à l'élevage des esclaves qui était dispendieux: jusqu'à treize ans, pour le moins, l'esclave coûtait et ne rapportait rien. Et comme, par surcroît, il s'usait vite et mourait jeune, la nature même de cette force de travail ne permettait pas de compenser les pertes.»
C'était ziggouratiquement l'état d'urgence.
Surtout que là n'était pas l'unique point faible du système défendu par l'Auguste: en plus du fait qu'il n'était approprié qu'aux razzias d'esclaves tout faits, il ne convenait ni au baby-sitting ni au nursing devenus maintenant nécessaires, il souffrait d'une carence, dixit une nouvelle fois le Lot : «vu la faible productivité du travail non libre, l'économie agraire esclavagiste exigeait des terres riches. Or, comme, dès le lIe siècle de notre ère, les terres riches seront épuisées, le travail agricole esclavagiste deviendra dès ce moment une spéculation tout à fait désastreuse.»
C'était la déconfiture complète au niveau de l'équivalent-pétrole pour la machine à bras.
C'est pour en sortir que l'Auguste allait finalement devoir se résoudre à partager l'Empire en de vastes domaines et en répartir la propriété entre ses proches, chacun de ceux-ci amené à faire du sien deux parts :
- l'une, la majeure partie des terres labourables, vignes et prés, répartie en tenures conférées à des tenanciers - hommes «libres» déchus ou esclaves promus, colons ou serfs,
- l'autre, la réserve domaniale, avec château, une partie des terres labourables, un peu de prés et la totalité des forêts, pâturages, landes, c'est à dire le monopole du gibier survivant et donc susceptible de titiller le Coureur Robin des Bois du colon ou du serf.
J'étais de plain-pied dans le féodal, le serf cultivant sa tenure pour élever sa famille, en servant son Seigneur et s'occupant «gratis des labours, semis, hersages, moissons, fauchaisons, fenaisons, clôtures, réparations en tous genres sur la réserve domaniale.»
Mais cela dit, le Lot m'apprit qu'il y avait un hic: il y avait le fait que «dans ce système de l'exploitation parcellaire, la cheville ouvrière, c'était le colon. S'il désertait le fonds, le domaine perdait de sa valeur au prorata du nombre de tenanciers qui le quittaient» -le résultat étant que «la terre, richesse unique à condition d'être cultivée, si les colons s'en allaient, il arrivait souvent que les propriétaires, n'en trouvant pas d'autres, se retrouvaient ruinés et que, ne pouvant dès lors plus payer l'impôt», ils perdaient du même coup la protection de l'Auguste et se retrouvaient ainsi faute de blé dans le pétrin eux-mêmes.
Et ces dires de mon Lot m'en disaient encore plus: les colons, quoiqu'empêchés, comme je venais de voir, de braconner ou de fuir l'empire, et d'échapper ainsi au système d'exploitation en tant que tel, auraient tout de même eu, dans un premier temps, la latitude de changer de maître - une liberté qui dans les villes, avec les artisans, ne prêtait guère à conséquence, mais qui, s'agissant des terres à blé, risquait de compromettre dangereusement la production globale de l'énergie vitale.
En raison de quoi, en 371, le Valentinien 1er prit la parole en son Conseil et déclara ceci: «Nous ne pensons pas que les colons aient la liberté de quitter le champ où les attache leur condition et leur naissance… S'ils s'en éloignent et passent chez un autre, qu'ils soient ramenés, enchaînés, punis… Point de ménagement, point de pitié: chacun doit subir sa destinée!»
Amen.
Et c'est ainsi que l'angoissant problème de la main d'œuvre se trouvera résolu, les futurs exploités se faisant élever par ceux qui étaient en exercice, et cela sans que les Seigneurs n'aient à jouer les bonnes d'enfants. Et, par dessus le marché, en ce qui concernait la garde des esclaves devenus serfs, ces mêmes seigneurs allaient pouvoir compter pour l'assurer sur l'attachement de ceux-ci à leur famille ainsi qu'à leur carottes en train de pousser et dont ils n'auraient pour rien au monde voulu perdre le bénéfice de les avoir plantées. Le résultat étant que mes colons, qui en plus de leurs maîtres avaient maintenant à charge l'entretien de leur jardin et de leurs proches, n'avaient quasiment plus une seconde à eux et ne savaient plus où donner de la tête. Une existence à ce point nulle et contraire aux plus élémentaires désirs de leur coureur des bois qu'elle leur posa de graves problèmes existentiels.
Ce dont le Zéro va profiter pour s'emparer du Trône et le transférer dans le Ciel.
D'où le second volet de mon enquête: l'histoire de ce transfert. Laquelle n'attendit pas le Valentinien 1er pour prendre son cours mais remontait à l'an Zéro, une ère nouvelle ainsi que son nom l'indique. Et comme ladite histoire fut à l'origine de la mayonnaise réussie dont je parlais tout à l'heure, je fus naturellement désireux d'en déceler la logique.
Tout est parti du premier siècle, époque où les esclaves pullulaient à ne plus savoir où se les mettre. Ils n'avaient alors ni famille, ni enfants ni carottes à garder. Rien ne les attachant à rien, ils étaient désemparés. Tous rêvaient de s'enfuir mais étaient convaincus de ne pouvoir le faire seuls suite à l'échec de Spartacus et à celui des crucifiés exposés dans tous les coins de l'Empire à titre dissuasif. Ainsi étaient-ils mentalement préparés à entendre n'importe quelle parole leur annonçant qu'un miracle allait avoir lieu qui les sortirait de leur enfer.
Tout est parti de là, de cette idée d'une Rédemption qui, «à partir de Saint Paul (1er siècle), sera l'essence même du christianisme» comme dira le Lot.
La Rédemption! le message attendu: une attente dont les Paul, Luc, Marc, Pierre et les autres allaient se servir.
Magistralement.
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit de la Trinité, ils prophétiseront purement et simplement la fin du monde de la souffrance et l'avènement du monde de la félicité, le passage de l'un à l'autre s'obtenant par une apocalypse, fantastique événement durant lequel les Justes (morts et vivants) allaient bientôt se rassembler tous ensemble sous la bannière triomphante d'un Messie, pour aussitôt anéantir les Injustes (morts et vivants) et les vouer en bloc à d'éternels supplices - la soif vengeresse des victimes s'étanchant à l'idée d'un Auguste tortillé dans les flammes d'un enfer magnifique.
Et bien évidemment ledit Auguste, au courant de ces manigances et de ces projets (je me trouvais toujours au premier siècle) se fera un plaisir d'engraisser ses lions de ces Ammien Marcellin et autres piliers d'Églises, d'entretenir la terreur, d'interdire tout rassemblement, refoulant les enragés au plus profond de l'underground, et ré-alimentant par la même occasion la haine farouche dont il faisait l'objet.
Aussi me suis-je rendu dans le fin fond des catacombes, auprès de ces gens qui refusaient le malheur, afin d'y voir comment la théorie de l'Apocalypse allait se traduire dans la pratique, et surtout comment les Pères de l'Église allaient réussir à se faire reconnaître en tant qu'autorités morales et profiter de ceux qui, espérant piéger l'Auguste, allaient massivement et baptismalement se faire inscrire au tout premier des Syndicats Chrétiens.
Et la chose qui me frappa d'emblée c'est qu'en s'étant fait appeler Pères, les permanents du Syndicat avaient réussi un coup de bluff sans précédent : obtenir de leurs fidèles eux-mêmes le droit de les traiter comme des enfants et de les sermonner.
Résultat: au sein même de cette Ziggourat catabombique, le rapport maître-esclave, plutôt que d'être aboli, s'était mué en des rapports Pères-fils, Pères-filles -le torchon pour les unes, la truelle pour les autres - fils et filles se mettant à parler l'un de l'autre en termes de frères et de sœurs. J'assistais là, en direct, parmi les ossements, à la naissance de cette notion de fraternité homo fondatrice de ce discours humanitaire qui inspirera l'Adams et le Waterhouse pour justifier le massacre des Sauvages sans Foi ni Loi, et les interventions de Casques Bleus dans le reste du monde.
Pères, Fils, Filles, Frères et Sœurs, pour compléter la Sainte Famille il ne manquait plus que la Mère - Mère dont le rôle sera tenu par la Sainte Mère l'Église. En raison de quoi d'ailleurs les femmes seront exclues du grand corps ecclésiastique - vu que la Féminité, se confondant aux murs des Cathédrales, ne pouvait être tout à la fois le contenant et le contenu de la Chose.
Je n'exégèterai pas là-dessus.
Tous les acteurs étant en place, je me répandis dans les paroisses de l'underground dans le courant du deuxième siècle, avec l'intention d'apprendre comment les Pères allaient expliquer à leurs ouailles que la Rédemption apocalyptiquement prévue tardait à se manifester. Surtout que «les enfants du Bon Dieu» étaient soixante-huitardement pressés de pendre part à la lutte finale et de pouvoir, encore de leur vivant, «filtrer la vase» comme «des canards sauvages». Or, cela faisait maintenant quasi cent ans que le syndicat parlait de l'imminence de l'événement. Cela commençait à bien faire. L'impatience gagnant les convertis, les Pères avaient là un problème stratégique d'envergure.
En fait il y avait, dans ce problème, deux choses. Il y avait d'abord à donner du Messie un certificat d'existence en dépit de son absence. Et il y avait ensuite à expliquer ce qu'Il attendait pour intervenir et mettre un terme à tout Auguste.
En ce qui concernait son existence proprement dite, les Pères faisaient état du fait qu'ils n'inventaient rien mais que c'était écrit et que c'était donc vrai, comme tout ce qui s'écrit dans le Journal. Ainsi, lisant le Journal devant tout le monde - en l'occurrence les livres prophétiques de l'Ancien Testament - ils prétendaient ne faire qu'informer. Et que faisaient les Livres en question ? «Ils décrivaient en effet une immense catastrophe cosmique qui devait avoir lieu et dont émergera un monde qui ne sera rien de moins qu'un nouvel Éden, un Paradis retrouvé» (Information fournie par Norman Cohn et les Fanatiques de l’Apocalypse). En confirmation de quoi, lisant plus avant, ils faisaient savoir qu'un certain Daniel - dont toute la vie démontre qu'il n'était pas un farfelu - avait même vu en songe que les Saints de Dieu allaient incessamment se dresser pour abattre l'Auguste et libérer tous ceux qui «n'ayant jusqu'alors cessé de gémir sous le joug de l'oppresseur, allaient hériter à leur tour du pouvoir: ce sera alors l'apogée de l'Histoire et le royaume des Saints qui surpassera la gloire de tous les règnes antérieurs.»
Et les Pères, refermant le Journal, en déduisaient que le Messie existait bel et bien, et que s'il tardait à se manifester dans toute sa splendeur, ce n'était pas faute d'exister mais en raison d'autre chose. «Si Dieu tarde, clamaient-ils en substance, c'est en raison de l'impatience de certains, attestant de leur peu de Foi. Des Judas trop pressés, sèment ici la panique et le doute dans l'esprit des justes eux-mêmes. Hypocrites, fourbes, traîtres ils jettent le discrédit sur la Parole du Père, du Fils, du Saint-Esprit, et font ainsi le jeu de I~uguste et du Diable en personne. Les démasquer, mes bien chers Fils, mes bien chères Filles, décidera le Sauveteur à venir nous sauveter.»
Amen!
Voilà ce que les Pères diront à leurs Enfants - laissant ainsi entendre que la non-délivrance de tous avait pour cause la mauvaise foi de quelques-uns.
Résultat: les fidèles s'entre-accusèrent d'être responsables, tandis que les Pères tiraient parti de la discorde pour se faire les champions d'une Foi hors de laquelle il n'y aurait point de Salut, les champions de la réconciliation qu'attendait le Sauveteur pour se manifester.
Et c'est ainsi qu'en implorant à genoux ce dernier de les réconcilier, les esclaves, les sans-grade, les minables se retrouvèrent dans l'Église exactement pareils que devant le Maître en dehors de celle"-t:i. Un résultat obtenu sans coup de fouet, par de simples coups de gueule -les Pères tirant parti du décervellement assuré par l'Auguste pour prendre possession des esprits égarés de l'underground.
Voilà en gros où les choses en étaient en cette fin de deuxième siècle, en attendant le Messie qui se faisait attendre: l'Auguste asservissait le muscle, l'Eglise asservissait l'esprit, et l'esclave, dépossédé de ses forces d'une part et de sa cervelle de l'autre, se retrouvait en fin de compte non plus à la merci d'un seul mais de deux maîtres à la fois: chef temporel, chef spirituel bras séculier, bras régulier - Seigneur du Lieu, Seigneur des Cieux - et continuant de faire ce qu'ON lui disait, les chaînes aux pieds transposées dans leur tête.
Tels étaient les éléments d'une nouvelle donne, mais encore fallait-i1 que l'ensemble fonctionne. Et à cette fin que les deux sortes de chefs s'entendent et coordonnent leurs actions.
Certes, aussi longtemps que l'esclavage pur et dur avait pu être pratiqué, c'est à dire aussi longtemps que les conquêtes avaient pu remplacer la main d'œuvre avariée par de la main d'œuvre fraîche, l'Auguste, autonome sur le plan de la survivance, avait pu prendre plaisir, comme les Caligula, les Néron et les Commode, à ridiculiser le chrétien dans l'arène pour la plus grande joie d'une plèbe ku-klux-klanesque et lepenniste; mais maintenant que les conquêtes avaient pris fin, qu'il avait fallu se mettre à élever des esclaves, instituer le colonat et faire son entrée dans le Moyen Âge, ce même Auguste fut obligé de perdre un peu de sa superbe et de négocier de ziggouratiques accords avec les Pères: l'Etat apporterait à ces derniers des nourritures matérielles pour la construction et l'entretien de leur Église, en échange de quoi celle-ci fournirait à l'État les nourritures spirituelles nécessaires au maintien de l'ordre dans la tête des exploités eux-mêmes.
En réalité, selon des informations puisées dans le Lot, les choses se seraient, en quelques mots, passées comme suit: c'est à l'initiative de l'Auguste lui-même, le Constantin en l'occurrence, le pourvoyeur de chefs francs aux lions, que les premières négociations ont eu lieu, à Nicée, en 325. Et la raison pour laquelle notre Auguste convoqua ce Concile, à cette date et en ce lieu, c'est que, contraint d'instituer officiellement le servage dans les plus brefs délais (les décrets d'installation officielle datent de 332, sept ans plus tard), il voyait dans le Zéro et son Eglise l'instrument providentiel qui apporterait à sa politique les bonnes volontés serviles qui lui manquaient. Aussi, ce qu'il voulait, c'était surtout faire acte de présence, se faire tirer le portrait, lui l'Antéchrist de l'eschatologie, en train de donner l’accolade au Saint-Père en personne, et, du même coup, mettre en bloc l'Eglise de son côté aux yeux de la chrétienté tout entière. Ainsi, comme le fera remarquer mon guide, «c'est un fait significatif, inquiétant, que le premier grand concile tenu par l'Eglise ait délibéré et voté sous la pression d'un homme, païen St peu de temps auparavant.»
Aussi je n'aurais voulu pour rien au monde manquer ce Concile.
Qui fut décisif sous deux aspects: théorique et pratique.
Sous l'aspect théorico-théologique, l'Arius, qui contestait la divinité de Zéro, et l'Athanase, qui l'affirmait, le débat se termine par la condamnation du premier, l'Auguste ayant pris le parti du second. Et cela pour l'évidente raison que tant qu'à faire d'être détrôné devant son public, mieux valait l'être par le Fils de Dieu que par celui d'un charpentier. Surtout que pendant que la théorie s'élaborait ainsi, des décisions étaient en train de se prendre dans les coulisses, qui furent en gros celles-ci : faire sortir la chrétienté de l'underground, l'installer au grand jour dans des Cathédrales, y faire entrer l'Auguste en grande pompe, le mettre à genoux au nom du Saint-Esprit, le faire couronner via le Saint-Père comme Seigneur de la Terre par le Seigneur du Ciel, et procéder de la sorte, à la face du monde, au mariage solennel de l'Épée et du Goupillon, le tyran attestant de sa bonne volonté et de la sincérité de sa conversion en ôtant leurs chaînes aux tyrannisés, en leur permettant de vivre en famille et en les priant d'écouter le sermon du curé chaque dimanche à la Messe, dans le recueillement et le plus grand silence.
Voilà, grosso modo, ce que les Pères ont obtenu de l' Auguste au concile de Nicée en 325.
En échange de quoi, ils répondirent des travailleurs, de leur l'obéissance, de leur bonne volonté La Boétienne, et se mirent séance tenante à condamner comme hérétique toute référence au messianisme, le mot d'ordre étant maintenant: la Messe, oui, le Messie, non!
Les retombées du Concile furent carabinées.
À peine avais-je quitté Nicée que je pus voir pousser comme des champignons des églises dans tous les coins de l'empire, à deux pas de chaque Château, à portée de voix du corps de garde. J'entendis la chrétienté tout entière se faire sonner les cloches chaque dimanche sur le coup de dix heures.
C'était impressionnant.
La réforme était profonde.
Le centre du maintien de l'ordre public avait en effet quitté le salon de l'Auguste pour prendre place devant l'autel de chaque paroisse en grande tenue sacerdotale, le seigneur et le curé établissant ensemble dans le courant de la semaine le sermon du dimanche. Et c'est ainsi que le fouet ne fut plus utilisé qu'à la demande des pères eux-mêmes (d'où la proximité du corps de la gendarmerie), contre tous ceux qui, ne se laissant paS"Sermonner sans réagir, ne respectaient pas le Seigneur comme il se devait et semaient la zizanie dans les rangs des fidèles.
Or, vous pensez bien qu'au début ils furent nombreux à ne pas apprécier ce virage à droite - comme aujourd'hui, chaque fois que des accords en haut lieu font rentrer les grévistes dans l'usine, en mettant fin aux rêves les plus fous.
Surtout qu'en l'occurrence, le changement de cap était de 180 degrés. Se retrouver avec la perspective de devoir bêcher l'année durant dans le domaine des Princes après avoir rêvé de Messie et de paradis, ce ne fut pas du goût de tout le monde. J'ai vu quantité de pères se faisant rire au nez par des fils et des filles préférant écouter la voix de leur coureur des bois plutôt que celle de la Raison d'État. Au point que les Pères, après Nicée, ont eu du fil à retordre. Pour être repris au sérieux, ils s'approprièrent sans attendre les arguments qui avaient naguère encore servi contre eux : «l'Église, dit le Lot, appuyée sur l'État, disposant de l'État, deviendra avec une extrême rapidité intolérante et persécutrice, déclarera hérétique qui dérangeait ses plans, assimilera l'hérésie au crime, usera de la torture et des supplices contre les chrétiens eux-mêmes, luttera contre toute opinion indépendante, voudra tuer toute pensée libre, et dès Je concile d:1rles ( août 314 ), offrira même d'excommunier tous ceux des siens qui se refuseraient au service militaire…»
Ainsi, 11 ans AVANT Nicée, les Pères s'intéressaient déjà plutôt au Salut de l'Auguste qu'à celui de leurs propres fidèles, le résultat étant que l'Eglise perdra du coup énormément de son pouvoir de conviction, qu'elle «s'accoutumera à user du bras séculier pour assurer les conversions, qu'elle ne cherchera plus à faire des recrues qu'en captant la confiance des Princes et de leur entourage, de sorte que, ceux-ci une fois acquis, les Pères se serviront d'eux pour imposer la foi à leurs sujets par une pression douce ou violente» - la parole du Seigneur étant plus percutante avec des fouets en soutien par derrière - la technique missionnaire appliquée aux petits blancs avant de l'être aux païens, aux sauvages dans le reste du monde.
Cela dit, une poignée d'irréductibles ne devait pas me faire oublier la masse moutonnière des suiveurs, de ceux qui saluèrent comme une victoire l'entrée du Tyran dans l'Église et ses génuflexions devant l'objet (en croix) de leur culte. Debout dehors, à genoux dedans: l'Auguste, croyaient-ils, avait fait la moitié du chemin vers eux. Et ils en étaient fiers comme s'il y avait lieu de se réjouir qu'à défaut pour eux d'avoir gagné leur liberté, le Tyran avait gagné un peu de leur servitude.
Restait un point obscur: l'Antéchrist d'hier devenu chrétien lui-même, où était passée la Rédemption, le credo sans lequel toute cette histoire de Père, de Mère, de Messe, d'Église, n'aurait pas eu le moindre sens ?
Elle allait simplement prendre une autre direction, les Pères faisant de la théorie d'une faute originelle, commune à tous Grands et petits, le pilier même de leur discours. Car, faisait remarquer le Saint Éloi qui n'aimait pas voir Dagobert la culotte à l'envers, si «Dieu, qui aurait pu faire tous les hommes riches, ne l'a pas fait, c'est qu'il voulut qu'il y ait des pauvres en ce monde, afin que les riches aient une occasion de racheter leurs péchés.» Bref, riches et pauvres ensemble ne font qu'un, pile et face d'une seule pièce, tous également pécheurs.
Or, comme un même lieu -la Terre - n'aurait pu être tout à la fois un espace de servitude et un espace de liberté, la seule façon d'encore imaginer un monde de félicité (une terre promise pour les élus) était de l'installer dans le Ciel, un Ciel conçu comme étant là où vont les flammes quand elles s'éteignent…
C'était ziggouratiquement parlant fort bien trouvé. Car plus question, dès lors, du dérangeant «ici et maintenant» des apocalypsiens, mais seulement d'un «plus tard, ailleurs» conforme aux exigences du colonat (servage). Et, comme nul ne vit jamais quiconque quitter la Terre de son vivant, ni de cadavre s'envoler vers le Ciel, l'Église parlera fort à propos de résurrection sans corps - et se lancera du même coup dans le vaste domaine des âmes accrochées aux vivants, décrochées des cadavres, s'élançant dans l'éther, voyageant dans «l'au-delà». Para-pata-méta-physique se jouant des lois de la pesanteur - la mort étant ou bien «lutte finale» et «grand soir» pour le «juste», ou bien verdict et sanction pour l'«injuste». Une théorie qui arrangeait d'autant mieux les affaires de l'Auguste et des Pères que l'idée même d'un sauvetage collectif, dans de telles conditions, n'avait plus aucun sens.
Cette théorie d'un sauvetage au coup par coup plutôt que collectif était sur le chantier depuis le troisième siècle. Époque à laquelle, à en croire le guide Cohn, «eut lieu la première tentative visant à discréditer les doctrines apocalyptiques: Origène, le plus influent peut-être des théologiens de l'Église à l'éPoque, assure en effet que l'avènement du Royaume se situera non pas dans l'espace et le temps, mais uniquement dans l'âme des fidèles. Ainsi, à une eschatologie millénariste collective, substitue-t-il une eschatologie de l'âme individuelle, son imagination s'enflammant à l'idée d'un progrès individuel qui commencerait en ce monde pour aboutir dans l'autre.»
Mais ce sera surtout après Nicée, précise le Cohn que, le christianisme devenu religion d'Etat, l'Eglise devenue responsable «prendra de plus en plus ses distances à l'égard des théories messianigues, ses responsables n'ayant, en effet, aucune envie de voir les chrétiens se cramponner au rêve démodé et trompeur d'un nouveau paradis terrestre…»
Bref, l'eschatologie nouvelle n'avait que des avantages pour les Pères : chacun devenant responsable de son propre destin soi-disant éternel, ce n'était plus qu'une question de foi; foi dans l'Église, foi dans le dogme du péché qui voulait que chacun travaille volontairement (volontiers) au salut de son âme, pour le bien de l'État.
Résultat: dès le 5ème siècle la thèse de l'Origène deviendra officielle et l'Augustin, Saint, dans sa Cité de Dieu, mettra le point final aux «faux espoirs» des équivalents de la gauche communiste révolutionnaire : «L’apocalypse, fera entendre l'Augustin, Saint, doit être interprété comme une allégorie spirituelle. Quant au Millenium, ajoutera-t-il, la naissance même du christianisme en marqua l'avènement, et l'Église en est la réalisation sans faille…
«Cette théorie prit rapidement valeur de dogme. Au point que le concile d'Éphèse (431) condamna la croyance au Millenium comme une superstition aberrante.»

Amen.
La réorganisation s'achevait là. Aux tortures physiques que l'Auguste pratiquait maintenant pour le bien de l'Église, s'ajouteront les tortures morales que l'Église cultivera pour le bien de l'Auguste - et l'ensemble fonctionnera sur la base renforcée d'une servitude qui, considérée comme juste et méritée suite au péché de l'Ève et de l'Adam, allait être voulue par les vaincus eux-mêmes.
Mais, avant de partir pour d'autres aventures, j'ai tout de même voulu voir comment les révolutionnaires d'alors s'imaginaient le monde après que le Messie serait venu les sauver.
Et je dois avouer que c'était pire que tout ce que je craignais d'entendre.
À titre indicatif, j'ai retenu le discours du Révérend Papias (né, semblet-il, vers 60 après Jésus-Christ) et dont la légende rapporte qu'il se serait entretenu avec l'apôtre Jean lui-même. C'est dire si la vision qu'il a donnée de ses espérances post-apocalyptiques (dont certains disent même qu'elles auraient été celles du Zéro en personne) vaut son pesant de clous de la vraie Croix : «Le jour viendra, prophétisait Papias, où surgiront des vignes munies chacune de mille pieds; chaque pied portera dix mille sarments et chaque sarment dix mille tiges et chaque tige dix mille grappes et chaque grappe produira vingt-cinq métrates de vin. Et lorsque l’un ou l’autre saint se saisira d'une grappe, une autre s'écriera: 'Je suis meilleure, bénis à travers moi le Seigneur!»
Voilà pour l'apéro, voici le plat de résistance: «De même le Seigneur a dit qu'un grain d'orge donnera dix mille épis et chaque épi dix mille grains et chaque grain dix livres de fleur de farine limpide et pure. Le rendement des pommes, des graines et des herbes sera du même ordre et tous les animaux se nourriront exclusivement des produits de la terre; ils deviendront doux et paisibles entre eux, et se soumettront totalement à l’homme. Or, les fidèles prêtèrent foi à ceci. Seul Judas, traître et mécréant, demanda: "Comment fera donc le Seigneur pour faire venir une telle récolte ?" A quoi le Seigneur répondit: Qui vivra verra.»
Abondance, liberté, vie sans entrave, rien que des maîtres et plus d'esclaves, un monde d'où tout Judas serait exclu, où l'animal serait soumis, où le quotidien tiendrait en trois mots: jouissons, jouissons, jouissons, Papias s'imaginait le Seigneur comme une bonne à tout faire à qui il suffisait de dire les choses pour qu'aussitôt elles s'exécutent. Ce même Papias aurait vécu de nos jours, qu'il aurait cru en l'électricité, la robotique, la télématique, la Science en général, comme autant de clés offertes vers le meilleur des mondes - car, à l'instar de tous ses successeurs, il ne comprit jamais rien aux oies cendrées ni au plaisir de «filtrer la vase», rien aux sauvages ni au coureur les bois, rien à la terre, au buffle, aux pieds nus ni aux fêtes du Grand Esprit.
Bref, la théorie de l'appropriation des moyens de production par le Seigneur ou par le Prolétariat, c'est du même ordre, c'est la même utopie: rêve de serviteur désireux d'être servi sans abolir la servitude en tant que telle.
Mais, comme l'a dit le Pierre, premier des Papes, dans. sa deuxième épître, en 150 : «Par charité; il se pourrait que le Christ attende que tous aient trouvé la voie du repentir avant d'intervenir.» (2, Pierre, 3, 9)
Ne serait-ce pas plutôt le Buffle qui attendrait avant de revenir que nous nous repentions de l'avoir détruit en travaillant?
C'était de plus en plus ma conviction. Mais comme j'en voulais confirmation, je quittai Rome et me rendis en Gaule.

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