Où il s’avère qu’une fois faussé, le monde donne des idées qui le faussent toujours plus

Rome, son Cirque et ses Latifundia. Faux jeton jusqu'à la moelle, l'Auguste magouille,fait de l'Égypte son domaine privé, invente l'homo politicus.

" Les panégyristes célèbrent comme un haut fait que Constantin, ayant capturé des chefs francs, les jette aux betes pour amuser le peuple de Trêves.»


Je fis donc rame pour Ostie sur une galère de l'Attica Sea Lines, et, après une bonne quinzaine passée à voir souquer dur la chiourme, je me retrouvai sur le forum pour constater d'emblée que, par comparaison, Rome était à Athènes ce que Paris est à Fourchambault, Londres à Spalding ou NewYork à Cedar Rapids: même système, même république - maxi échelle !
Et la raison de ce boom se trouvera dans le fait que les Romains de première classe ont eu l'idée de profiter des dissensions entre les nombreuses cités portuaires que leurs homologues grecs (ligue de Délos et Cie) avaient fondées sur le pourtour de la Grande Bleue, pour les jouer les unes contre les autres, monnayer leur appui, et les assimiler les unes après les autres, moins en les occupant à la manière des Assyriens, qu'en assimilant leurs habitants, en les naturalisant purement et simplement Romains, une politique qu'ils pratiquèrent «avec une suprême habileté, dixit le Pirenne, certaines populations étant même intégrées en bloc et obtenant droit de cité, un droit qui était également accordé à diverses personnalités appartenant à la classe dirigeante dans les pays conquis, tels que les magistrats locaux» et autres Sieurs Talon de l'époque qui, étant en bisbrouille avec l'Athènes ou autres mères patries, telles que la Tyr ou la Carthage, étaient tout heureux de pouvoir se faire assimiler sans perdre leurs acquis par «la démocratie romaine dont le libéralisme s'avérait ainsi tel que les Grecs ne l'avaient jamais imaginé» - le résultat étant que le nombre des naturalisés venant s'installer à Rome avec leur droit de cité en main sera de plus en plus grand et que les dimensions de la Ville atteindront des proportions encore jamais atteintes.
Cela dit, avant de m'intéresser aux conséquences pratiques (et notamment céréalières) de cette vague d'immigration massive, je me suis demandé comment les citoyens romains de première classe allaient faire accepter ces nouveaux venus par la plèbe, c'est à dire par la masse des Romains de pure souche mais de troisième catégorie qui n'auraient certainement pas manqué de ressentir douloureusement et lepennistiquement cette concurrence sans de solides garanties ni de substantielles compensations.
La solution fut originale. Les plus futés de la preI1Tière classe feront entendre à ceux de la troisième que, quoiqu'il arrive, ils seraient toujours plus Romains que les autres. Et pour concrétiser leurs dires, lesdits futés vont accorder un droit sans précédent historique: celui de manger sans être forcés de travailler - une promesse qui allait valoir à ceux qui eurent l'idée de la faire d'être bombardés Empereurs. Et, le meilleur c'est qu'elle sera tenue! Une promesse tenue par des politiciens, la chose valait que je cherche à voir comment l'affaire allait se passer. J'ai donc pris place dans le train-train quotidien des Romains ordinaires alors qu'ils venaient de franchir le cap de l'an Zéro (égal J.C.), en me laissant guider par le Ferdinand Lot. Lequel, parlant de l'Empereur et de sa base politique, (dans La fin du monde antique et le début du Moyen Âge) me fit aussitôt remarquer qu'en effet «celui-ci n'était tout-puissant que parce qu'il incarnait en sa personne l'autorité du peuple romain (res-publica), laquelle était absolue, son pouvoir à lui, n'étant donc pas personnel et encore moins héréditaire, mais une délégation». Bref, il était littéralement plébiscité en ce sens que son autorité viendra de la plèbe.
«Certes, c'était seulement aux jeux, surtout à ceux du cirque, que le contact s'établissait entre le maître et le peuple. Là, les rapports étaient directs, brutaux ; louangeur ou agressif le dialogue s'engageait. Le peuple se montrait exigeant, capricieux ( comme les sondages). En somme c'étaient les deux maîtres de l'Empire (en face l'un de l'autre), et pour la tranquillité de l'un et pour la satisfaction de l'autre, le reste était mis dans la servitude.»
Cela dit, la plèbe ainsi politiquement valorisée à ses propres yeux, de même qu'à ceux des équivalents bougnoules de ce temps-là, qu'allait devenir la promesse du droit de manger sans rien faire ?
Elle fut tenue, et si elle le fut, c'est parce qu'elle n'était pas seulement électoraliste mais correspondait à une nécessité vraie d'un point de vue impérial : celle d'assurer le plein emploi de la main d'œuvre servile dont il importait de tuer le temps et de dilapider le blé, ainsi que l'exige toute politique ziggouratiquement correcte d'exploitation de l'h par l'H -l'idée de juguler le chômage dû à la croissance par accroissement de la consommation étant donc vieille comme les Empereurs romains.
À l'époque où je me trouvais, c'était exactement ce qui se passait. Les conquêtes bourraient la Ville de forces de travail à ne plus savoir qu'en faire; et la dissipation nécessaire de celles-ci n'a pu s'obtenir qu'en chargeant la plèbe de passer son temps à ne rien faire que consommer, en mettant les Romains sur les gradins du Cirque comme le Ford, John, un jour mettra son Amérique sur roues !
À une différence près toutefois, une différence de taille: alors que les Romains en ne faisant rien assuraient le plein emploi des esclaves, l'automobile, elle, assurera le plein-emploi de ses propres conducteurs, lesquels cumuleront donc les deux fonctions: celle du Romain de souche, en tant que consommateur, et celle de l'esclave en tant que producteur, le résultat étant que fusionnant les deux fonctions en son unique personne, l'homo motorisé, ne sachant sur quel pied danser, allait littéralement devenir un permanent problème en soi, un objet d'étude à fortuner les psys et une curiosité anthropologique, celle de la sujétion, que d'autres seront chargés d'examiner en se disant Sociologues.
Ce point acquis, je poursuivis ma randonnée dans la Rome impériale afin d'y côtoyer le citoyen ordinaire dans le rôle de chômeur à perpète que son devoir civique l'obligeait de jouer, le condamnant ainsi à devoir en permanence se distraire de l'ennui de ne rien faire.
Amuser le peuple, tel sera le prix à payer par les Empereurs pour garder le pouvoir :
- d'une part, ils se rendaient compte «qu'inoccupée ou presque, grâce aux distributions gratuites de vivres, la population romaine pouvait être dangereuse et que la distraire était donc une nécessité politique primordiale
- d'autre part, pour assurer le plein emploi des esclaves, ils devaient pousser à la consommation,
- conclusion, l'avenir de Rome reposait entièrement entre les mains des différents Ministres de la Culture et des Sports qui vont se succéder - le devoir de ceux-ci étant d'inventer des jeux en permanence.
Et le moins qu'on puisse dire est qu'ils furent à la hauteur des espoirs 1mpenaux zlggouratlquement mis en eux.
Au point même que, très rapidement, les jeux allaient «constituer l'un des services publics les plus importants de l'État.»
Ce qui fera d'ailleurs dire à mon Lot que «la multiplication des jeux allait entretenir la population des villes dans une fainéantise incurable.»
Victoire totale par conséquent. Les jeux «opium du peuple», dépendance assurée, accoutumance, l'overdose d'un jour devenant dose normale du lendemain. En raison de quoi les Lang, Jack, en exercice, ayant reçu carte blanche de l'Empereur, portèrent «le nombre des jours fériés qui n'était encore que de 65 sous la RéPublique, à 135 sous Marc Aurèle, puis à 175 un peu plus tard.»
Avec toujours le même succès.
Au point que les jeux, dira le Lot, «l'empereur lui-même se sentira bientôt tenu d’y assister. Et de ne point faire le dégoûté. Faute de quoi, la populace témoignait son mécontentement. Ainsi sera-ce pour gagner de la popularité que Commode descendra dans l'arène.»
Avec les Commode et les Néron, c'est le cuculisme dans toute sa splendeur qui faisait son entrée dans l'arène politique. Ce n'étaient pas encore les majorettes mais déjà les gladiateurs.
Avec déjà d'application, le principe de base: qu'importent les paroles, pourvu qu'en se laissant voir, on puisse se faire bien voir- ovations ou bien huées, sondages pour ou contre, applaudimètre et audimat, UBU-Commode, UBU-Clinton : à ridicule égal, popularité de même. Car, comme Georges Darien le dira un jour on ne peut plus pertinemment: «Le Peuple a des Amis ? Fort bien. Qu'il les garde! Ils sont généralement dignes de lui.»
Bref, succès complet des jeux, avec des festivals partout l'année durant.
Au point «qu'à partir de Marc Aurèle, on peut dire que la population passera sa vie au théâtre, à l'amphithéâtre, au cirque.» Et que, comme me le confirmera le Lot citant un certain Ammien Marcellin (celui-là même qui sous le Dioclétien se tailla une place de choix dans l'Église catacombique avant de finir dans l'arène où il tiendra personnellement, en direct et pour de vrai, le rôle d'un pape dévoré par les lions), au point, disais-je, que, selon ledit Ammien, «le cirque allait devenir un véritable temple pour la population de Rome -le reste du temps celle-ci ne vivant plus que du souvenir des fêtes passées ou de l'espoir des fêtes prochaines.»
Cela dit, après la forme, le contenu de la programmation. Et par comparaison l'RTL et les autres font plutôt triste figure.
«Les candidats aux honneurs cherchaient partout bêtes curieuses, bêtes féroces, gladiateurs, prisonniers» du fait que les jeux ne distrayaient de l'ennui qu'à la condition d'être orgiaques ou violents. «Leur pire malfaisance, commentait le Lot, venait peut-être de leur nature. Ils provoquaient et développaient le goût de la cruauté et de la luxure. Le peuple se délectait surtout aux combats sanglants, non seulement de bêtes contre bêtes, mais d'hommes contre hommes (gladiateurs), ou d'hommes contre bêtes. Et même au théâtre, le public n'était pas content si, dans la représentation, la fiction ne faisait pas place à la réalité sanglante.»
Comme quoi, contre l'ennui, pour l'audimat, le pire c'était déjà le meilleur. À tel point, poursuit le Lot, que le public «ne supportait la tragédie d'Hercule au Mont Oeta, que si, à la fin, le héros était réellement brûlé vif» et pour la même raison «le mime Laureolus sera mis en croix, non pour rire, mais effectivement.»
Dans le reality show, ce n'était pas encore la Guerre du Golfe sur CNN, mais avec les petits moyens d'alors, le Bush lui-même n'aurait pas pu faire mIeux.
Cela dit, mon guide se lamentait: «Tous les écrivains, de Sénèque à Libanius, ont témoigné de l'attrait terrible, quasi irrésistible, qu'exerçaient ces spectacles sanglants ou voluptueux, mais bien peu parmi les Anciens ont eu l'intuition de l'effroyable danger que font courir à la société ces aberrations psychiques.»
Bien peu, hormis les Papes qui ont de suite compris que sans la Croix, sans un Barbu planté d'épines et de clous, sanguinolent, stigmatisé, sans Pilate, Bourreaux, Calvaire, sans le sang de la Messe, sans la chair du Zéro suçotée par la foule, le «Merveilleux Chrétien» ne serait que de la petite bière.
Et, je laissai mon Lot commenter: «Il peut paraître extravagant qu'un État ait cultivé pendant de nombreux siècles une névrose aussi pernicieuse.» Or, ce n'était pas extravagant: c'était logique et cohérent.
Ce qui était extravagant, c'était l'ensemble du système.
Car si les Romains de souche s'investissaient dans le gaspillage, c'est que les autres Romains faisaient de même dans le travail.
Abandonnant les arènes, je m'installai pour un temps dans la Rome laborieuse. L'essor démographique stimulait tout à la fois l'agriculture, l'industrie et le commerce, en même temps que les guerres et l'annexion de nouvelles terres - le blé s'obtenant indifféremment ainsi par culture, échange ou simplement razzia. Et, bien évidemment, dans un cas comme dans l'autre, que ce soit à produire du blé, des armes ou des monnaies d'échange, le besoin d'esclaves ne pourra lui aussi que s'intensifier. Ainsi, «en même temps que Rome étendait son territoire et le nombre de ses citoyens, l'esclavage allait-il se répandre dans toute l1talie.»
En d'autres termes, en passant d'Athènes à Rome, j'étais passé d'un esclavage artisanal à l'esclavage industriel: «Seule peut-être 11talie des deux derniers siècles de la République, soulignait en effet le Mossé, connaîtra vraiment le plein épanouissement du système esclavagiste, quand les guerres de conquête jetteront sur les marchés italiens des millions d'hommes dont il était tentant d'utiliser sur une grande échelle la force de travail.»
Des millions de déracinés, sans le moindre point de repère sur le terrain leur permettant d'envisager une quelconque évasion et, par conséquent, entièrement à la merci de leurs acquéreurs, la traite des nègres avait ici un précédent notoire.
Ainsi avais-je le blues en tête quand je pris position sur les lieux de production, nommés latifundia, où des Romains s'étaient laissés tenter par l'utilisation massive de la force importée. Des équivalents-Rockefeller, domiciliés dans Rome et chez qui je me suis promis de me rendre dès que j'en aurais fini avec les problèmes de production qui me retenaient présentement en province.
M'étant ainsi précisé le programme, je décidai de creuser le sujet.
Le Mossé, après m'avoir introduit dans les latifundia, m'apporta ces premières précisions: il s'agissait en fait «d'immenses domaines, comprenant des centaines, voire des milliers d'hectares» domaines qui furent associés à une forme d'économie qui (je m'en serais douté) s'est appelée latifundiaire, et qui dérivait directement de l'énorme afflux d' homos qui submergea l'Italie puis tout l'Occident à partir du deuxième siècle sous Zéro (égale J.C.).
«Il est à peine besoin de dire, disait mon guide, que les possesseurs de tels domaines, souvent dispersés dans plusieurs provinces, ne résidaient pas sur leurs terres mais se contentaient d'en percevoir les revenus que leur versaient leurs intendants, lesquels étaient des personnages infiniment plus importants que le régisseur de Xénophon» - une graine de PDG agissant pour le compte d'équivalents-banquiers domiciliés à deux pas d'un Forum équivalent-Wall Street.
Quant aux esclaves qui travaillaient (sur) ces milliers d'hectares, ils «ne se comptaient plus par dizaines, mais par centaines et par milliers, pour la plupart orientaux, captifs de guerre, véritable bétail humain, achetés sur les marchés égéens, à Délos en particulier, où, au dire d'un certain Strabon, on en vendait jusqu'à 10.000 par jour». Du bétail qui se distinguait de la vache en ce sens qu'il pouvait traire les vaches sans que la réciproque soit vraie
«À leur égard, poursuivait l'imperturbable Mossé, plus question d'être humain, attentif ou sévère avec justice, ni de leur faire miroiter l'espoir d'un affranchissement en récompense de leurs loyaux services.»
La seule façon pour l'Intendant de les rendre obéissants sera de les traiter «comme des vaincus».
Non pas qu'ils étaient craints, mais parce qu'on pouvait les jeter - «la relative facilité avec laquelle on se les procurait à l'éPoque, avait fait chuter les prix, et donc achevé de leur ôter toute valeur personnelle. C'était un bétail, et tous étaient traités comme tels.»
Ainsi, pas de latifundium sans ergastule, sans un lieu «où les récalcitrants se faisaient enfermer, enchaîner, châtier et torturer de mille manières allant du marquage au fer rouge jusqu'à la crucifixion» - en ces temps d'analphabétisme généralisé, laisser des traces visibles sur le corps des mutilés, était les seuls textes lisibles par les analphabètes eux-mêmes, le fer rouge tenant à la fois lieu d'imprimante et d'explication de texte. C'est de cette manière que l'essentiel du Droit Romain fut enseigné sur les lieux de travail.
Or, les intendants seuls n'auraient jamais pu suffire à prodiguer cet enseignement. Une solide organisation latifundiaire interne devra les assister, futures compagnies de CRS encadrant les pelleteurs, rythmant les cadences, remplissant les gamelles, entretenant l'ergastule, forgeant les chaînes, plantant les croix, emmurant, charcutant, poinçonnant les détenus -le tout au mieux des intérêts des détenteurs de titres qui, à l'ombre du Capitole, «s'étaient laissés tenter par l'utilisation sur une grande échelle de la force de travail.»
Et comme le latifundium n'avait plus rien d'autre à m'apprendre, je profitai d'un char à bœufs de blé pour me rendre chez son destinataire, qui n'était autre que le propriétaire du domaine où je venais de faire mes études. Non sans avoir noté au passage, le long de la via Apia, quelques centaines de crucifiés plantés là sur décision sénatoriale à titre d'aide-mémoire à l'adresse des forces errantes qui n'auraient pas saisi le sens exact de certains articles du code cicatrisés sur le corps des vétérans de l'ergastule.
Le char me déposa en plein quartier résidentiel, là où vivaient les Ishakkus romains, aristocrates, propriétaires des fonds latifundiaires. Et qui le resteront, selon le Mossé, jusqu'à la guerre civile qui - César, Brutus, Octave, Antoine et Cléopâtre - ébranlera la capitale aux alentours de l'an Zéro (égal JC), guerre dont le vainqueur sera l'Auguste. Lequel Auguste profitera de sa victoire pour confisquer le tout et se faire «élire» à la tête de l'État, avec le titre d'empereur- de sorte que les latifundia, toujours selon le Mossé, constitueront jusqu'à la fin le fondement même de la puissance impériale.
Je n'aurais pas pu mieux tomber.
Car qui était l'Auguste au juste ?
Et, d'abord, quelle était sa fortune ?
J'ouvris l'Engel, Jean-Marie, page 6 de son Empire romain,, où je pus lire les précisions suivantes : «Lorsqu'il meurt le 19 août 14, (l')Auguste lègue à son successeur quelque 100 millions de sesterces, un patrimoine impérial constitué pour l'essentiel par l’Égypte (voir la Cléopâtre pharaonne et les confiscations ci-dessous) aux revenus annuels de 120 millions de sesterces, et une bonne part des recettes publiques (évaluées à plus de 450 millions de sesterces par an). Le tout tombant dans ses "corbeilles" (fisci) . . . D'où cette situation chronique et un peu paradoxale d'un prince fort richt: dans un État au budget difficile.»
Fort bien, mais qu'y avait-il là de si paradoxal?
Que l'Auguste et l'État ne fassent qu'un?
Que le premier prêtait au second, et que le second remboursait le premier avec les intérêts de sa dette ? Et que, par conséquent, l'Empereur aurait
roulé son monde en ne faisant pas, comme dit Engel, de «distinction entre fortune privée, patrimoine impérial, fisc et Trésor public» ?
Ce qui serait «sans clarté pour nous», commente-t-il!
Alors que moi je trouvais, tout au contraire, que cette situation était limpide comme de l'eau de roche comparativement à celle d'aujourd'hui avec nos Ishakkus de la ziggouratique Banque Mondiale passés maîtres dans l'art de brouiller les cartes. De sorte que la chose qui interloquait l'Engel, ce n'était pas le manque de clarté mais justement le fait que l'Auguste faisait tout au grand jour, n'avait manifestement pas besoin de prête-nom, de fausses factures, de sociétés-bidons ni de paradis fiscaux (fisci) pour gérer ses affaires, et ne se gênait pas pour confondre ouvertement ses propres intérêts avec ceux de l'État (et vice versa). Servant à lui tout seul de banque nationale, étant l'unique créancier de l'État, il le fut pionnier du genre, avec les embrouilles en moins.

Cette mise au point faite, il y avait encore à me demander par quelle sorte de fabuleuse manœuvre mon Auguste avait pu réussir à se mettre ainsi au-dessus de tout le monde.
Ce qui m'amena au second point de savoir qui était vraiment l'Auguste, au juste ?
L'Engel me précisera la chose: l'Empereur, me dira-t-il était plus qu'un simple monarque, mais «un patron, ou mieux un Père» qui, en tant que tel, «devait assistance à chacun et à tous, ce qui revient à dire qu'il devait donner : du blé et des spectacles à la plèbe, des gratifications à l'armée> une aide pécuniaire aux sénateurs appauvris, des indemnités aux victimes des catastrophes naturelles et, au besoin, combler le déficit du Trésor public.»
Bref, après la machine à phynance appropriée, une machine politique d'avant-garde; dirigeant une fois de plus la manœuvre, voilà mon Auguste, premier Petit Père des Peuples, qui invente d'un seul coup le paternalisme et l'État Providence.
Et avec quels moyens, autres que financiers, réussira-t-il à le faire ?
La brève énumération que voici de ses pouvoir clarifie la question :
«Il a la tutelle de la plèbe, dont il assure le ravitaillement
«Tous les fonctionnaires sont placés sous son autorité.
«La carrière et la sécurité des sénateurs est à sa discrétion - tous devant lui jurer fidélité dans toutes les classes et dans toutes les cités de l'Empire.
«Il décide en toute liberté de la paix et de la guerre.
«Il peut abroger à sa guise les lois antérieures.
«Il choisit à son gré ses légats.
«Il peut nommer des patriciens, accorder le droit de cité; fonder de nouvelles colonies romaines.
«Il se réserve la frappe de l'or et de l'argent.
«Bref, dans les trois domaines du législatif, de l'exécutif et du judiciaire, toutes ses interventions sont souveraines."

Et, last but not least, comme il devait être pris très au sérieux pour que tout cela lui soit réellement accordé, l'Auguste, en cas de contestation, aura un argument solide à faire valoir: avec l'Égypte qu'il possédait (au détriment de la Cléopâtre), il avait de quoi «entretenir de ses seuls deniers toutes les forces militaires pendant un an (270 millions de sesterces -latifundo-dollars), ce qui faisait de lui, virtuellement, le maître de tout.»


Mais, sur ce point, une question me restait sans réponse: il était parfaitement clair qu'une fois l'Auguste en place, il aurait été difficile de le déloger. Mais qu'est-ce qui, au départ, lui avait permis de s'arroger tous les pouvoirs, et donc d'en déposséder les autres sans que ceux-ci ne l'en empêchent ?
Ce qui est vrai de nos jours, avait déjà dû l'être à Rome. Les Romains de haut niveau, embarqués comme l'Athènes dans une logique de libre échange, ont tous eu besoin d'une possibilité de se protéger les uns des autres, et à cette fin eurent besoin d'une instance supérieure, dominante, au-dessus des factions, des partis, désintéressée parce que possédant tout, impartiale parce qu'ayant tout pouvoir, bref, impersonnelle comme l'Administration est encore supposée l'être aujourd'hui, et que l'Auguste aura l'art d'incarner au point de réussir à se faire considérer par ses contemporains comme «le divin Auguste» -la différence avec l'Athènes étant une formidable différence d'échelle, la taille même de Rome et de ses possessions ne s'accommodant plus d'un système d'assemblées et des querelles intestines inhérentes à ce dernier.
Fort bien, il fallait un Auguste, mais pourquoi celui-là? Pourquoi l'Octave plutôt que l'Antoine ou que tout autre parmi les candidats au poste ? question posée à mon Engel qui me répondit ceci :
«La nouveauté de l'Auguste, résidait dans sa manière de commander. Ainsi a-t-il tout de suite compris que la forme de l'autorité importait plus que son contenu, et il a dès lors joué deux personnages, celui d'Octave, implacable jusqu'à la cruauté; et celui d'Auguste, bienfaisant et clément. (Cet avatar Dr Jeckyll & Mr Hyde faisant de l'Auguste, toutes proportions gardées, un pré-Chirac tout sourire dans le poste et faisant péter Mururoa le même jour.) Pour masquer sa toute-puissance, il vivait simplement, comme un citoyen: pas de palais, de statues, de mobilier somptueux, ni de festins magnifiques; il circulait paifois à pied en public, observait tous les devoirs de politesse, se fâchait quand on lui donnait du ‘maître’; se moquait de ceux qui l'abordaient avec timidité laissait courir les pamphlets hostiles et se mêlait aux amusements de la foule. Bref, un comportement de simple citoyen (civile ingenium) érigé en système politique.» Or, concrètement, que faisait ainsi l'Auguste, sinon tout simplement jouer la Plèbe contre l'Aristocrate. L'armée dans l'Octave, le prolo (et le cirque) dans l'Auguste, il squeezait ses concurrents entre ces deux images de lui.
Ou, comme disait l'Engel, l'Auguste prenant ses bains de populace «se faisait promoteur des vertus civiques, de sorte que ceux qui auraient protesté contre le regnum s'en seraient pris aussi à un homme irréprochable. Irréprochable, Auguste l'était jusque dans sa maison où il imposait à sa famille (sa tante Yvonne) une discipline sans faille. Il respectait le genre de vie traditionnel et voulait donner un modèle, pour ses contemporains et la postériti On murmurait bien que tout n'était pas si pur dans sa vie et certains scandales étaient patents. Mais ces discordances étaient couvertes par un concert de louanges qui disaient son courage, sa clémence, sa justice, sa pietas surtout. Les "vertus d:Auguste" devinrent ainsi les "vertus augustes "pour s'attacher au pouvoir impérial.»


Fortune, puissance, paternalisme et tartuferie: l'Auguste fut le premier à pratiquer la mise en boîte de l'h par l'H, schizos baisés par paranos.
Une nouveauté aux retombées anthropologiques qui allaient être considérables. Comme, par exemple, le fait que mon Auguste, en s'étant fait passer pour Père, popularisait ipso facto cette idée (zérotiquement récupérée) que tous les hommes seraient Frères.
Ou encore, cet autre fait qu'une fois reconnu comme pacificateur des conflits .fratricides, il allait être en mesure de faire comprendre à tous, toutes les classes confondues, que, son devoir auguste e,t paternel étant de défendre «bien commun», il sera aussi de défendre l'Etat contre les coups d'Etat, et vu que l'État c'était lui-même, il sera aussi de rendre inattaquable et intouchable sa personne, et donc logique pour lui de s'auto-sacraliser. Ce qu'il fera précisément en se nommant Auguste. Comme tous les Chefs d'État se feront oindre à sa suite d'une manière ou d'une autre, des Gorilles tout autour cocoonant leur Grandeur .
Ce tour rapide bouclé sur le plan politique, je repris pied dans le peuple, sachant, comme je l'ai dit, qu'à Rome - cent fois moins qu'aujourd'hui mais déjà cent fois plus qu'à Athènes -la survie de chacun reposait sur des bases dites libérales, système où il ne suffisait pas (comme à Sumer, Ninive et Sparte) de gérer le conflit qui opposait tout naturellement les vainqueurs aux vaincus (les maîtres aux esclaves), mais où il fallait par surcroît tenir compte de ceux qu'il engendrait parmi les citoyens eux-mêmes - une mécanique qui était maintenant à l'ceuvre sur tout le pourtour d'une Méditerranée dont Rome occupait le centre de gravité (tant politique que géographique) et qui n'excluait pour personne l'éventualité de finir sur la paillela paille n'ayant d'ailleurs pas une même consistance pour tout le monde sous le ciel du Colisée, «des milliers de pauvres vivant avec 2 as par jour (1/6 de sesterce) et se contentant d'un grabat, d'un sayon et d'un morceau de pain dur ,. tandis que le riche Apicius se suicidait par peur de mourir de faim, parce que sa fortune dilapidée ne lui laissait plus que 10 millions de sesterces.»
Que rêver de mieux pour un Auguste que cette situation à faire aujourd'hui même dresser l'oreille des Responsables de la Lloyds Ltd? Une situation faite d'insécurité générale - suscitant le besoin d'Assurances -, de craintes individuelles - justifiant les cotisations réclamées par la Lloyd ou l'impôt par l'Etat -, et qui résultait de la liberté (du droit) de commercer égale pour tous les citoyens.
Une liberté qui se traduisait par l'obligation (le devoir) de pratiquer l'échange - laquelle obligation se traduisant à son tour par celle d'avoir chacun quelque chose à vendre - tous à la fois libres et forcés de le faire.
Et c'est, partant de là, que j'ai vu des Romains équivalents des Athéniens clérouquisables, mais qui, n'étant pas de souche et n'ayant pas de pain gratuit, ne pouvaient rien mettre sur le marché, sinon leur propre personne leur force, leur savoir-faire - libres, certes, de choisir qui les achetait, mais néanmoins forcés de se choisir un acheteur. De sorte que, si je m'étais fait naturaliser Romain à cette époque, j'aurais concurrencé le marché de Délos en ouvrant, face au Colisée, le premier bureau de placement, à l'enseigne de I'«esclave-maître», ou du «vendeur-vendu».
Des esclaves vendus d'un maître à l'autre, la chose pouvait se comprendre étant donné le rapport de forces, mais que des hommes libres se voient contraints de se vendre eux-mêmes et de s'auto-valoriser comme marchandises, c'est à ce moment que les choses allaient se mettre à prendre leur tour définitif et le monde romain se montrer résolument moderne.
Car quiconque en sera réduit à cette extrémité allait devoir songer à s'auto-surveiller, à se méfier de ses propres pulsions, à refouler le coureur des bois au plus profond de lui, tout ça dans l'intérêt de sa survivance et pour se faire «bien voir» d'éventuels acheteurs.
Bref, voilà mon homo gêné de son être propre, déconsidérant sa vraie nature à ses propres yeux, et, comble de contrainte, retournant contre ses propres tripes un viscéral besoin de se déchaîner contre l'Auguste (avec tout ce qu'il représente) et de retrouver le Grand Esprit sauvage au milieu de ses buffles et de ses forêts.
Et comme un tel retournement, une telle révolution de l'ordre naturel en soi, n'aurait pas pu manquer de déboussoler ses victimes, je m'attendais à en voir de belles dans le domaine des esprits, et c'est pourquoi j'ai décidé de rester dans Rome et dans l'Empire pour assister à la joyeuse entrée des Papes dans les Catacombes et les fosses aux lions. À des fins anthropologiques, cela va de soi.

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