Derniers jours de Ninive, séjour à Sparte, Athènes, l’Acropole
Ou les dessous du «miracle» grec

Nabuchodonosor rase Babylone. Le racket ting fait boomerang: Ninive succombe. Le Pirenne m'embarque pour Spartes. Chilon le Sage, ou le terrorisme tranquille. Les Spartiates s'ennuient ferme. Moi aussi. l'entre dans l'Athènes. Rencontre de plusieurs guides. Introduction chez l'Aristote, le Xénophon, le Platon. L'esclavage privatisé. Libre échange,faillites et Clérouquie. Premiers intendants, premiers affranchis, premiers esclaves-flics.

«Il n'est pas nécessaire d'être aimable avec les esclaves, il faut seulement prendre soin qu'ils ne souffrent ni du froid ni de la faim.» (Caton l’ancien)

«Lefebvre-Desnouettes a soutenu que la disparition du travail servile tenait à deux découvertes techniques: l'attelage moderne et le gouvernail d'étambot à charnière.» (Maurice Lengellé)


L'Assyrie qui m'avait déjà beaucoup appris m'en apprit plus encore: elle fut une première bonne illustration du dicton devenu célèbre: «ce que tu fais aujourd'hui en pressurant le vaincu, demain te retombera dessus.»
Ainsi, alors que, durant trois siècles, les tribus d'Assyrie, d'accord entre elles depuis le début, avaient été libres de décider chacune de la conduite de leurs razzias, le jour vint où, face à la concurrence étrangère qu'elles avaient excitée en menant la grande vie, elles ressentirent le besoin de resserrer les liens qui les tenaient ensemble, d'occuper collectivement le terrain de leurs divers protégés en vue de veiller au grain sur place, d' organiser la conquête devenue nécessaire des étendues céréalières, et finalement de s'unir autour d'un roi. Et après quoi, fidèles à l'esprit de la méthode qui leur avait déjà valu tant de succès, elles organisèrent leurs annexions «sur le principe de la guerre totale, avec le pillage pour but et la terreur comme moyen de conquérir» - une technique qui s'avéra d'une efficacité parfaite durant les premiers temps, au point que, la rumeur précédant les soldats, les villes se rendirent quasi l'une après l'autre rien qu'à les voir venir.
«Sous Adadnarari II (911-891) l’Assyrie imposa (ainsi) sa suzeraineté à Babylone;
«Sous Assourbanipal II (884-859) elle atteignit la Méditerranée et soumit les villes phéniciennes à son protectorat»
. Le tout avec l'idée de protéger ceux dont ils pompaient la substance contre le danger de se la faire pomper par d'autres- comme de nos jours les Grands sur le terrain s'affrontent dans tous les coins (Somalie, Bosnie, Rwanda, que sais-je?) chacun avec ses protégés dans des camps opposés.
Cela dit, les conquêtes se poursuivaient.
«En 722, poursuit Pirenne, ils (les anciens racketteurs promus aux rangs de généraux d'Empire) conquerraient et détruisaient Samarie, la Capitale du Royaume d'Israël; ses habitants furent déportés et remplacés par des Babyloniens, des Arabes et des Hittites. Et de la même manière tous ceux qui se défendaient (refusant son "protectorat") furent exécutés, leurs États annexés», et confiés à des vice-rois (féodaux), tous assyriens bien sûr.
Si bien que le genre de paix qui régnait dans l'Empire ne faisant le bonheur de personne, «le système de terreur fut maintenu tout au long comme principe de gouvernement». Lequel gouvernement se condamnant du coup à se faire éternellement haïr. Avec pour résultat qu'au sein de chaque tribu soumise, aux petits Pétain qui assuraient le nécessaire contact avec l'Assour, correspondaient partout des petits de Gaulle en quête d'appui hors des frontières du bloc. Et comme Ninive aura sans cesse besoin de nouvelles troupes, le jour où mes Assyriens se retrouveront tous sous les drapeaux, ils en seront réduits à se trouver des soldats dans les rangs de leurs propres victimes, à devoir compter sur la fidélité de mercenaires, de collabos et de pourris plus détestés encore qu'ils ne l'étaient eux-mêmes.
Arrive l'an moins 648 : «des révoltes ne cessant de déchirer l'empire, Assourbanipal se vit contraint pour les réprimer de saccager Babylone et de raser Suse. Mais en les détruisant, il détruisait son propre empire.»
C'était le bout du rouleau.
«En 612, Ninive succomba devant les armées babyloniennes et mèdes coalisées. Sa destruction, poursuivie avec acharnement fut saluée dans l'Orient entier par un immense cri de joie et de délivrance, dont la Bible nous a rapporté l'écho» - comme le seront le départ des SS et de la Francisque à l'arrivée des Alliés en 1944.
Le rideau tombe sur l'Assour.
Mais l'Histoire continue, légitimée cette fois par les vaincus eux-mêmes.
Lesquels s'imaginaient maintenant que le monde n'aurait pu exister sans un ordre militaire, et se contentaient seulement de croire qu'il y aurait de bonnes et de mauvaises troupes, certaines plus protectrices et plus humaines que d'autres.
C'est de ce point de vue que le fait d'apprendre (par les Ecritures) que des armées avaient été ovationnées dans tout le Proche-Orient - comme le sont aujourd'hui des Casqués triomphants applaudis le long des grands boulevards par des millions de pointeurs d'horloges - m'est apparu comme une défaite cinglante pour Cro-Magnon et mon coureur des bois, comme une première légitimation de la gendarmerie par les terrorisés eux-mêmes - de belles carrières en perspective pour les futurs fauteurs de troupes !

Exit l'Assour et ses Soldats, je repris ma route vers l'an 2000, en me promettant de m'arrêter un peu partout et de voir comment les Sieur Talon, Adams et autres Ishakkus des différentes époques allaient neutraliser leur âme damnée, le Coureur des Bois, cet éternel revenant.
Et après consultation de mon Pirenne je mis le cap sur les Spartiates, casqués de première classe, chauds partisans eux aussi de la manière forte et du tortionnariat, mais qui allaient prendre le contre-pied de Ninive quant aux méthodes d'application.
J'avais atteint le début du sixième siècle sous Zéro (égal JC) lorsque je pris pied dans le Péloponnèse, juste au moment où l'annonce de l'écrasement de ma Ninive y était parvenu.
Je tombais bien. C'était juste le moment où les Spartiates, en pleine réorganisation, s'apprêtaient à prendre des décisions vitales concernant leur avenir - bien décidés à ne pas reproduire les mêmes erreurs que celles qui furent fatales à l'Assourbanipal.
Doriens d'origine, ils avaient de qui tenir et ils régnaient sur une population composée par 25.000 d'entre eux «dont dépendaient 100.000 hilotes, paysans asservis, et 250.000 Périèques, Messéniens qui ne possédaient pas de droits politiques mais jouissaient d'une entière liberté économique et sociale.»
Ils ne redoutaient rien des 100.000 hilotes qui, obligés de nourrir tout le monde, étaient chaque soir morts de fatigue; mais ils «se sentaient, par contre, menacés d'être submergés par les 250'000 périèques» dont ils n'auraient pu se passer car ils en avaient besoin pour assurer leur armement.
C'était là leur problème.
Et je suis arrivé juste au moment où un certain Chilon (l'un des Sept Sages de la Grèce, selon le guide «Larousse pour tous sème à tous vents " ) qui leur tenait ce discours que je cite de mémoire :
«Pour sauver notre hégémonie ne nous mettons pas à la merci de ces maudits commerçants, cessons de conquérir, cessons de nous agrandir. Car si nous dispersons ainsi nos forces, nous devrons fatalement partager le pouvoir un jour. Ainsi, soyons gendarmes plutôt que conquérants et le périèque l'aura éternellement dans le baba.»
Le Sage fut écouté, entendu et suivi.
Viendront alors divers décrets d'application sur ce qu'allait être l'éducation spartiate, la formation spartiate, l'esprit spartiate, la discipline spartiate: mise à mort des infirmes, camps de jeunesse de sept à vingt ans, préparation sportive, entraînement aux armes, service militaire pour tous de vingt à soixante ans, grand air, bonne santé, bon pied, bon œil, nourriture saine et abondante, austérité sans faille, foin des arts, des lettres, du luxe et du reste: «Chilon voulait des Spartiates 'égaux'; chacun pourvu d'une terre civique équivalente, et faire de sa Ville l'antithèse d'une cité commerciale». Bref, un paradis pour Baden-Powell et ses louveteaux, sans bibliothèque municipale ni jardins suspendus ni botaniques ni zoologiques, sans saloons ni bière ni french-cancan : tout l'opposé de Ninive en somme.
Chilon le Sage avait pensé à tout afin que sa tribu «maintienne sous sa domination, sans se souiller par leur contact, les populations sur lesquelles elle régnait.»
À tout sauf à une chose: que les Spartiates, privés de conquêtes, de saccages et d'aventures, allaient se morfondre sous le Casque, submergés par l'Ennui! L'Ennui au cul verdâtre comme la Poisse, qui les minera de l'intérieur. Et qui, en fin de compte, ayant raison de leur Raison d'État, les fera rêver d'autre chose et finira par les contraindre à «se laisser absorber par l'organisation économique de la Grèce afin de s'enrichir.» (Pirenne toujours)
Ainsi, théoriquement, selon le Chilon, tous auraient dû être des égaux, mais pratiquement, il yen aura qui rapidement le seront plus que d'autres, comme les Cochons d’Orwell et de l'Animal Farm.
Au point même que «certains - ceux qui précisément constituaient l'oligarchie des gérontes (autrement dit, les Porcs de Georges Orwell) - possédaient d'immenses domaines en Messénie; et si les Spartiates ne pouvaient s'adonner au commerce ni posséder de métaux précieux, afin de conserver une simplicité de mœurs qui en fit seulement des soldats, leurs femmes possédaient en leur nom, et les temples d:Achaïe (le Vatican spartiate) devaient bientôt regorger richesses que les gouvernants de Sparte retireraient de la guerre (razzias) et du commerce clandestin de l'argent.»

L'origine des mains sales, des «affaires" , j'avais le doigt dessus.
Prête-noms, fausses factures et caisses noires, dessous-de-table, sociétés bidons, comptes en Temples (Suisse) et délits d'initiés, rien ne manquait, tous hors-la-loi de leurs propres lois, blancs dehors et noirs dedans, baiseurs puritains et puritains baiseurs, chacun se demandant à quoi bon des hilotes à sa botte si ce n'était que pour survivre ? À quoi bon le pouvoir si ce n'était que pour le conserver, et non pas pour en jouir aussi ?
Après le Barbare et sa franchise, je voyais poindre ici l' homo à double face et double jeu qui finira sous le Chapeau Boule de la City et la Voilette Queen Victoria.
Telle sera Sparte, sa particularité: submergés par leur propre nature, désarçonnés par leur propre Coureur des Bois, ce sont les Maîtres qui, ayant trop présumé de leur capacité de sérieux, allaient être obligés de se révolter contre leur propre régime - seule manière pour eux, en somme, d'encore pouvoir se supporter eux-mêmes. Le Cro-Magnon de leurs entrailles les contraignit de changer de cap, mais se laissa tout de même piéger, leurrer, distraire, détourner de ses fins naturelles (le buffle et le reste) vers des fins culturelles (bacchanales, ripailles et parties fines, bien à l'abri des murs du Temple) - preuve étant faite que le Pouvoir à l'état pur ne fut jamais plaisir en soi comme de courir le lièvre ou de «filtrer la vase», et que pour le supporter il exigera de ses détenteurs qu'ils s'approprient de quoi s'en distraire, et donc de s'attacher aux choses plutôt qu'aux êtres qui les faisaient. Ainsi, n'en déplaise au Chilon (premier des Méthodistes), si les Spartiates ont pu rester d'attaque, ils ne le devront pas à l'ascétisme préconisé par ce dernier, mais au contraire à toutes les choses leur permettant de mener grand train auxquelles ils s'étaient mis à tenir, et qu'ils auraient pu perdre par faiblesse.
Telle est la leçon que j'ai tirée de mon séjour à Spartes. Après quoi, gagné par l'ennui qui régnait malgré tout en ces lieux hypocrites, je décidai de me rendre à Athènes. Athènes où des Grecs moins doriens que mes Gérontes produisaient les richesses qu'enviaient ces derniers. Athènes qui, justement, vers cette fin de cinquième siècle où j'étais finalement parvenu, se faisait déchirer de l'intérieur par d'incessantes dissensions entre monarchistes, aristocrates et démocrates. Des dissensions dont la nouvelle parvint à Spartes, faisant tout aussitôt dresser l'oreille de ceux qui étaient alors encore mes hôtes. Lesquels, cédant (merde à Chilon I) au vieux syndrome babylono-mafioso-ninivien toujours vivace, ne firent ni une ni deux : ils mobilisèrent la troupe et se mirent en campagne avec l'idée de profiter du bordel politique l'Attique pour mettre le grappin sur tout ce qu'ils pourraient. Et quant à moi, je profitai de l'aubaine pour prendre place dans les fourgons de l'armée et me rendre ainsi sans bourse délier sur les lieux de la future Acropole.
À peine sur place, les choses ne traînèrent pas: mes Gérontes s'entendirent avec les aristos et se mirent en ordre de bataille en compagnie de ceux-ci. Puis, sonnant la charge, ils boutèrent sans coup férir les monarchistes dehors. Lesquels, leur Roi Hippias en tête, s'encoururent chez les Perses obtenir un statut de réfugiés politiques.
La place était donc libre, et mes compagnons de route en profitèrent pour faire ce qu'ils faisaient le mieux : installer illico.un régime de terreur. Et dès que la terreur régna, les Gérontes, en manque depuis le Chilon, s'éclatèrent comme jamais. Ce fut au point qu'à en croire le Pirenne, le régime «s'effondra bientôt devant le soulèvement du peuple. Les démocrates s'emparèrent du pouvoir et Clisthène, leur chef, dota Athènes ( en 508) d'une constitution qui marqua le premier triomphe de la démocratie.»
La démocratie! Je me sentais dans le Versailles du «ça ira! ça ira! ça ira!» : la belle mécanique spartiate se débanda sous la vague populaire, perdit de sa superbe et je vis mes Gérontes rescapés s'en retourner chez eux tout déconfits, un verre dans le nez et les jambes en flanelle.
Bref, ce fut le changement que j'espérais pour faire mes premiers pas dans un monde devenu enfin républicain.
Et ayant ouvert mon Pirenne sur l'Athènes afin de m'orienter, la première nouvelle sur laquelle je tombai, la voici :
«Les Athéniens inventèrent la démocratie, en même temps que la liberté économique et le libre échange.»
Liberté économique, libre échange, démocratie: les trois pistons d'une même machine à pomper le temps des citoyens soi-disant libres :
- - la liberté économique impliquant des moyens de production privatisés (esclaves, terres et autres ressources naturelles), et non plus tribalisés;
- -le libre échange signifiant que l'ère du chacun pour soi était inaugurée;
- - et la démocratie assurait l'unité politique nécessaire au traitement de vaincus par des vainqueurs qui, sur le plan économique, se faisaient concurrence.
Pour résoudre ce dilemme, seule solution: un régime d'assemblées, un système de conventions - l'autorité de l'Ishakku remplacée par celle de Majorités changeantes au gré des événements.
Oyez d'ailleurs mon guide :
«L'attique fut divisée en cent dèmes, sorte de communes possédant chacune son assemblée, son démarque élu, son budget, et veillant à l'établissement du cadastre et de l'état civil. Les cent dèmes territoriaux étaient groupés en dix tribus administratives. Chaque tribu élisait un archonte parmi les candidats de la première classe du cens (autrement dit les possédants). Les dix archontes gouvernaient la ville d’Athènes. Et une fois sortis de charge, ils formaient l'aréopage, c'est à dire une cour suprême, gardienne de la constitution».

Démarques, Archontes, Énarques, Clinton, Chirac, Adams et Cour Suprême, Aréopage, Constitution et Première classe du cens, unanimes pour décider, comme le précisera d'ailleurs mon guide que «chaque tribu allait devoir lever un régiment et l'entretenir en permanence».
Il ne m'en fallut pas plus pour formuler l'Esprit des Lois de mon Athènes : «qui ne possédera rien à défendre que sa vie, sera considéré comme n'ayant rien à défendre du tout, et n'aura donc rien à dire.»
Ou encore :
«la pauvreté même des pauvres étant la preuve d'une incapacité congénitale à conduire leurs propres affaires, il serait irresponsable de leur accorder la moindre crédit dans la conduite de celles des autres et à fortiori dans les affaires publiques.»
Avançant à grands pas dans le sujet, je replongeai dans le Pirenne, pour voir comme les choses allaient se passer après le Clisthène.
«Après sa victoire contre les Perses (à Mycale en 479) Athènes, devenue grande puissance maritime et économique, fait du Pirée l'un des plus beaux ports de la Méditerranée, largement ouvert aux marchandises et aux étrangers«Dès 476, grand congrès des cités maritimes. La Ligue de Délos est constituée, laquelle comptera bientôt deux cents cités adhérentes, répandues dans toute la Mer Égée et la Mer Noire.
«Centre de cette vaste fédération maritime, Athènes devient un marché international de première importance.
«De grosses fortunes se créent.
«Une classe de capitalistes se constitue.
«En application de la théorie du "laisser faire, laisser passer: les étrangers prennent une importance égale à celle des citoyens dans le domaine des affaires
«La démocratie triomphe.
«Et, en 459, la constitution démocratique athénienne est imposée à toutes les cités de la Ligue - dont tout le trésor est du coup transféré à Athènes» C
e dernier événement eut lieu sous Périclès, et finança le Parthénon.
Démocratie obligatoire, liberté obligatoire (du commerce, cela va de soi), concurrence institutionnalisée dans tous les domaines et dans toute la Ligue, course aux rendements, j'étais en droit de conclure, faits à l'appui, comment les Athéniens se motivèrent réellement au travail: tout simplement en se menaçant en permanence les uns les autres de faillite, en même temps que de l'éventualité pour chacun de finir ses jours dans la misère.
Surtout que, pour encore mieux se donner du cœur à l'ouvrage, ils n'avaient rien trouvé de mieux que d'inventer des sortes de colonies pénitentiaires pour citoyens ruinés. Ils appelèrent cela les «clérouquies», lesquelles étaient des établissements militaires «établis par Athènes sur le territoire de ses alliés récalcitrants» - des établissements qui, comme le précisera le Mossé, Claude, un guide vivement intéressé par ‘Le Travail en Grèce et à Rome’ que je venais de me procurer, allaient «grandement contribuer à réduire le nombre des citoyens de la dernière classe du cens, celui des thètes.»
Ainsi, en inventant les clérouquies, les Athéniens de la première classe allaient faire d'une pierre deux coups: ils allaient conforter leur domination sur les villes concurrentes, et du même coup se débarrasser de leurs concitoyens ruinés - une nécessité dont le Platon m'a donné la raison dans ses Lois: " il est hors de question, disait en effet l'auteur de Cratyle (Kratulos), que des citoyens puissent être placés sur le même pied que les esclaves.»

«Hors de question», vu que dans l'esprit de ce modèle de philosophe - conscient déjà de ses devoirs envers le Pouvoir qui le finance comme le seront ses innombrables successeurs - un Athénien raté ne pouvait qu'être un lamentable exemple aux yeux de la main-d'œuvre servile, et devait donc être casqué pour rester présentable -le prestige de l'uniforme et des pouvoirs y afférent palliant le manque de prestige personnel.
D'où cette kouchnérienne pré-onusienne idée de l'envoyer faire la police dans le tiers-monde égéen contre les inévitables Che Guevarra qui, troublant l'ordre des affaires, risquaient de priver l'Histoire de «l’extraordinaire prospérité d’Athènes», du Parthénon, et de ce «miracle grec» qui servira de modèle à tous les travailleurs assimilables à de non-êtres citoyens.
Sachant maintenant tout des citoyens de l'Attique, de leur division en classes, du pauvre en clérouquie jusqu'au nanti de l'archontat en passant par les démarques - je suis passé au second volet de mon enquête platonicienne: qu'était devenu le rapport maître-esclave?
Et premièrement je m'aperçus qu'à des citoyens ayant cessé de penser tribalement leur survie, correspondaient des esclaves se retrouvant, eux aussi, individualisés. Ils s'achetaient à la pièce au marché comme des ponceuses ou des aspirateurs.
Et la raison pour laquelle les Athéniens de première et de deuxième classe préféraient une main-d'œuvre importée aux Athéniens de souche (fussent-ils de troisième classe) c'est encore le Platon qui me l'a fournie: de la même manière, disait-il, qu'il ne saurait être question de placer les esclaves sur le même pied que les citoyens, il importait que «les citoyens reçoivent une ration forte et les esclaves, une ration faible.»
Or, comptablement, chez les Grecs, précisait le Lengellé de qui je tenais l'information91, l'une était grosso modo la moitié de l'autre.
Ce qui signifiait une différence du simple au double dans les frais d'entretien) et le calcul des prix de vente.
Ainsi, indépendamment du fait que les citoyens n'avaient aucun désir de prendre la place d'esclaves «à qui étaient confiées les besognes les plus rebutantes: exploitation des mines) travaux agricoles) etc.», il y avait une motivation économique militant dans le même sens et qui exigeait des entrepreneurs gérant leurs affaires «en bons pères de famille» qu'ils engagent des esclaves de préférence à des concitoyens (comme ils s'implantent aujourd'hui en Corée plutôt que dans l'Europe des Six ou Douze). Et cela, même pour des tâches qui réclamaient une formation spéciale et dont l'accomplissement n'aurait pas déshonoré en soi un Athénien de souche mais qu'il aurait fallu payer trop cher pour des raisons de bienséance platonicienne.
Cela dit, le besoin d'esclaves sera tel à Athènes que le moindre artisan se devra d'en avoir quelques-uns, et que ce sera pitié d'en être à dire, comme l'invalide de Lysias :
«J'ai un métier qui me fournit de modestes ressources et je l'exerce moi-même, dans l'impossibilité où je suis de me procurer un esclave à qui je pourrais le confier.» (Maurice Lengellé, L'Esclavage)
C'était déjà le problème des PME, des Petites et Moyennes Entreprises: en imposant ses règles, le jeu de la concurrence assurera de l'emploi à un nombre toujours plus grand d'esclaves, mais fera seulement la fortune de ceux qui, ayant de quoi en faire travailler le plus, auront des prix compétitifs et accumuleront du capital - spirale d'enrichissement d'un côté, d'appauvrissement de l'autre.
Et cela, pour ainsi dire, tout naturellement, sans qu'intervienne d'autre facteur que la logique interne du «libre échange».
J'approchais là de la notion de «praxis» :
- - de cette évolution globale à laquelle tous travaillent sans même s'en rendre compte, rien qu'en faisant chacun chaque jour le nécessaire, avec plus ou moins de bonheur, pour la survie de ses affaires comme s'il s'agissait là de sa propre survie ;
- - une nécessité que la complète disparition du buffle dans la région d'Athènes rendait apparemment inéluctable au point de la faire considérer comme allant de soi, comme naturelle, comme inhérente à la nature de la survie en Société ;
- - une identification de l'être à l'avoir qui fera de l'Athénien sous Périclès, un personnage talonné par ses concitoyens et menacé de se retrouver en clérouquie, exactement comme les indépendants le sont de nos jours par leurs diverses échéances et par l'éventualité de se retrouver un jour pointant au chômage et faisant la queue devant le resto du cœur.

Bref, je ne me sentais plus vraiment dépaysé au pied de l' Acropole, mais simplement en train de diagnostiquer l'origine platonicienne de l'infarctus du myocarde.
Surtout qu'en ces lieux, (et je ne parle encore ici que des «hommes libres» ) c'était déjà comme à Paris, Londres ou N ew-York où rien ne sera plus déconsidéré que les mains sales et les relents de transpiration, marques infamantes de l'échec et de la pauvreté.
Honte à la boue, à la sueur abjecte comme aux arrière-boutiques malodorantes, voilà ce que le Xénophon m'apprit en prêtant au Socrate, dans son Économique, des paroles ne laissant planer aucun doute à ce propos: «Les métiers que l'on appelle d'artisans, dira ce fils de Sophronisque, ancien élève de l'Anaxagore, ruinent le corps des ouvriers qui les exercent et de ceux qui les dirigent en les confinant dans une vie casanière - au point que les âmes elles-mêmes deviennent lâches.» Une profession de foi à rapprocher de l'épithète dont le Cicéron se servira trois siècles plus tard, dans son De Officiis, pour qualifier d'un seul mot les métiers d'artisans: ils sont carrément sordidi.
Cela dit, sordidi ou non, lesdits métiers produisaient malgré tout les accessoires dont le Cicéron et le Xénophon eux-mêmes n'auraient pu se passer dans l'exercice du leur. Leurs jugements de valeur sont typiques d'intellos méprisant le domestique précisément parce qu'il leur cire les bottes, mais qui n'en veulent pas moins des bottes cirées.
En fait, constatait le Mossé, Claude, dont je me servais de plus en plus, le discrédit jeté sur les mains sales «ce n'était pas tellement le travail en soi qui le suscitait, mais un sentiment de mépris pour le lien de dépendance qui s'établissait entre l'artisan et l'usager du produit qu'il fabriquait. Travailler pour l'autrui, contre un salaire, ou sous quelque forme que ce soit, apparaissait (au "sage", à "l'honnête homme") comme dégradant, car qui dépendait d'un autre pour subsister avait cessé d'être libre.»
On ne saurait mieux dire que pour être libre y a qu'à ne pas être esclave.
Mais je dois à la vérité d'ajouter qu'en dépit du dégoût qu'ils avaient de l'ouvrage, une forme de travail échappait à l'opprobre des penseurs de haut vol, précurseurs de l'Hegel: le travail de la terre !
«Les plus vaillants ne pourraient vivre, s'il n y avait personne pour travailler la terre» écrira en effet le Xénophon, faisant ainsi comprendre à ses contemporains que, faute de buffle, on a besoin de pain.
Trois siècles passèrent et le Cicéron fera l'écho : «nihil est agricultura melius, dixit, nihil uberius, nihil dulcius, nihil homine libero dignius.» Comme quoi, à lucidité égale, truisme égal.
Et quant à l'Aristote, il renchérira ibidem: «La meilleure classe est celle des agriculteurs» - ce même Aristote qui, par ailleurs, prônait l'oisiveté comme forme suprême de la sagesse.
Passant outre ces jugements de valeurs propres à la spéculation philosophique) je me replongeai dans le réel avec l'idée de m'initier aux secrets des travaux sordidi tels que la nouvelle donne économique voulait qu'ils s'organisent - et cela pour aussitôt me rendre compte que cette dernière allait induire des rapports maîtres-esclaves différents de ceux que j'avais vus jusqu'alors.
Ce n'était plus des relations de tribus à tribus (les vainqueurs fIXant des objectifs et les vaincues prenant soin de les atteindre sans être surveillées directement) mais des rapports techniques, précis, professionnels) de Grand Homme à petit homme, de Grand H à petit h, entrant dans les détails de la production elle-même - et exigeant une formation spécialisée des exploités, chacun la sienne, chacun doté d'un mode d'emploi particulier, chacun pouvant s'acheter ou se vendre comme une foreuse en quincaillerie, et devant de même être entretenu en tant que capital, le résultat étant, comme le fera judicieusement remarquer mon Lengellé95, que «la condition des esclaves qui peuplaient chantiers, ateliers et grands magasins n'était pas insupportable. 1/ en était même dans le nombre qui arrivaient à une certaine indépendance. . . Car les anciens se rendaient compte que les esclaves constituaient au fond le secret de leur richesse. Ceux-ci occupaient une certaine place dans la Société. Il arrivait même que les citoyens libres aient à se plaindre d'une certaine arrogance de leur part». Une inconvenance que n'auront pas les robots-coupe.
Mais, chaque chose en son temps.
Je me trouvais alors sous le Périclès, à l'époque même où la nouvelle donne exigera des rapports maître/esclave plus personnalisés que jamais, réclamant de la part du premier de la compréhension, de l' intelligence et de l' esprit à l'égard du second - des rapports binaires et semi-conducteurs, du type parent-enfant, maître-élève, mais néanmoins d'une familiarité n'ayant encore jamais été ziggouratiquement requise.
Jamais, à l'exception bien sûr des services domestiques qui impliquaient forcément des relations personnelles, pour ne pas dire intimes, entre l'H et l'h.
Ces services, m'apprendra en substance le Lengelle-, Maurice, avaient été dès Sumer réclamés par les Ishakkus de certains de leurs esclaves, afin de les distraire, les pomponner, les aduler, les talquer- «l'utilisation de l'esclave du sexe féminin se faisant tout naturellement (cela va de soi) sous forme de prostitution» - une forme d'exploitation que mon présent guide qualifiera d'esclavage symbiotique en précisant qu'il s'agissait d'une servitude plus douce que dure car fondée «sur une base exclusivement patriarcale, les nouveaux venus (et les nouvelles venues) se joignant aux membres de la grande famille antique, gagnant leur place auprès d'un foyer, et se liant à leur maître d'affection mutuelle».
J'en étais presqu'ému.
Un esclavage si doux!
C'était déjà l'Hegel et son cireur de botte, le Clinton et son beurreur de toasts. Mais comme de tels rapports ne faisaient pas partie de la Grande Histoire qui m'occupait, je réintégrai l'arrière-boutique des Athéniens afin de voir ce qui déterminait ceux-ci à faire faire tout ce que je voyais sortir de là.
Ce fut le Lengellé9qui, en 431, éclaira ma lanterne. L'Athènes comptait alors 30.000 citoyens possédant un total d'environ 210.000 esclaves «que l'on rencontrait aussi bien dans les champs que dans les ateliers, aux tables des banquiers, dans les arsenaux, sur les docks et les chantiers de travaux publics» toutes espèces confondues, des symbiotiques aux arracheurs d'ivraie.
Soit sept fois plus que de citoyens, et qui attendaient tous leur demi-portion de blé (la moitié de celle du citoyen libre) dans une région ne permettant pas d'en faire suffisamment.
Il fallut en trouver ailleurs.
Rouvrant mon Lengellé, je vis en gros comment les choses allaient se passer.
Après un résumé de la situation – «En Grèce, les ressources agricoles étant devenues progressivement insuffisantes, les commerçants de I~ttique se mirent à l'œuvre et organisèrent la première division internationale du travail» - le Lengellé mettait l'accent sur une double exigence : - disposer de voies et de moyens de communication, - et posséder de quoi échanger.
D'où le Pirée, le port de l'Athènes d'où rayonneront les marchandises.
De là aussi le fait que «l’Athènes occupera une place qui sera plus tard celle de Rome, de Byzance, de Venise, de Londres: ses ateliers mus à bras d'hommes inonderont les pays barbares d'amphores, de riches étoffes, de parfums, de produits manufacturés (la bimbeloterie de Délos). Protégés des pirates par les rapides trières (mues à bras de chiourme fouettée), les gros navires commerçants ramèneront, au retour, dans leurs flancs, les grains, les fruits, la viande, pour la population laborieuse des Villes.»
Et comme disait le Périclès, faisant l'éloge des citoyens morts pour la patrie athénienne ( en clérouquie, ruinés pour la plupart) : «Les pays les plus fertiles payent à la grandeur de notre ville le tribut de leurs productions, si bien que les fruits les plus rares dans chaque contrée sont aussi communs chez nous que $' ils poussaient sur notre sol.»
D'où le cri d'orgueil du Xénophon, dixit le Lengellé : «Sans rien tirer de la terre, je me procure tout de la mer.»
Et voilà mes artisans réhabilités en bloc, à défaut de l'être chacun personnellement, par les Penseurs et les Sages qui par ailleurs les méprisaient -les travaux d'arrière-boutiques trouvant ainsi une noble raison d'être en raison de ce qui en sortait: sans ces gens-là, pas une amphore n'eût existé pour commercer, et pas un fruit ne se serait retrouvé en macédoine dans le menu des Xénophon. Car, comme dira mon Lengellé encore, pour commercer, «le talent ne suffit pas, encore faut-il une monnaie d'échange. Ainsi, le négoce ‘Athènes et de ses concurrents allait-il être celui de pays industriels qui, à la matière brute, ajoutaient la valeur de sa transformation.»
Et, comme cette valeur ajoutée (cette V.A. de la T.V.A.) n'était ni plus ni moins que de la sueur esclave fossilisée dans des produits, ce sera cette sueur même qui, prenant forme d'amphores et de bimbeloterie, sera l'homo-dollar des Grecs.
Aussi n'ai-je pas manqué de souligner cette implicite confirmation : «Les ateliers et les chantiers constituaient le capital irremplaçable de la Cité. Un capital dont la main-d'œuvre importée des mêmes régions que les matières premières se chargeait d'assurer le plein emploi» et faisait donc partie elle-même. Un capital de chair et d'os, voila ce qu'étaient les esclaves grecs.
Et c'est pourquoi ils eurent la chance d'être entretenus et respectés comme des machines-outils. De là aussi, rapporte encore mon Lengellé, que «la Cité antique mettra un point d'honneur à ne pas transformer cette main d'œuvre précieuse en un prolétariat misérable, comme le fera la société capitaliste européenne du XIXe siècle» - une société où des machines spécialisées sans états d'âme allaient dévaloriser le robot pur muscle.
J'avançais. Ils ne me restait plus qu'à fréquenter les derniers des esclaves, le muscle non-spécialisé, le geste toujours le même et répété l'année durant, ceux du Pirée, les dockers, les galères, les champs de blé, mines de cuivre, mines de fer, le muscle-bulldozer, le fouet pédale de gaz, le boulet pédale de frein, l'aboiement démarreur, l'esclavage pur et dur, «l'homme cheptel ", de l'Aristote de son ouvrage La Politique :
«L'utilité des animaux privés et celle dts esclaves sont à peu près les mêmes : les uns comme les autres nous aident par le secours de leur force corporelle à satisfaire les besoins de l'existence…
«La guerre est un moyen naturel de faire la chasse aux esclaves qui, nés pour obéir, refusent de se soumettre…
«L'esclave est une ressource naturelle faisant partie de l'économie domestique. Laquelle doit le trouver tout .fait ou le créer, sous peine de ne point amasser ces moyens de subsistance indispensables à l'existence de l'État comme à celle de la famille.»

Ces considérations d'ordre général, applicables à tous les types d'esclaves, une fois rapportées à l'homme cheptel, aux esclaves-purs-muscles attelés plusieurs à de mêmes tâches, prenaient toute leur force, leur véritable dimension anthropologique.
Et pour me faire une idée du pilotage correct de ce genre d'équipage, j'ai retrouvé mon Xénophon et son Économique. Il avait pris pour modèle un certain lschomaque, propriétaire d'un domaine de l'Attique suffisamment vaste pour n'avoir pas lui-même à traire les vaches.
L'lschomaque partageait ses esclaves en deux groupes:
«d'une part ceux plus particulièrement voués aux tâches domestiques (les doux), des femmes généralement;
«et d'autre part les esclaves ouvriers agricoles
(les durs) qui se partageaient les travaux des champs, semaient, moissonnaient, engrangeaient la récolte, sarclaient la vigne, préparaient le vin, tous étaient nourris, vêtus et logés par le maître… Lequel se procurait des vêtements de qualités diverses, les meilleurs destinés aux ouvriers les plus capables, les moins bons aux autres…» Bref, l'école primaire, bons points et mauvais points, les esclaves se laissaient déjà prendre au jeu du su-sucre ou du coup de botte aux fesses.
Quant à la maison des esclaves, poursuivait le guide, «elle comportait deux pièces affectées au logement: un dortoir pour les hommes, un dortoir pour les femmes. Pas question de se mettre en ménage». L'lschomaque, ses fIls et leurs amis fécondant les femelles et se chargeant ainsi personnellement de la nécessaire reproduction du capital sans que le Xénophon ait d'ailleurs eu besoin de leur conseiller de le faire.
Et le Mossé qui enchaîne: «De l'ensemble des esclaves du domaine se détachaient deux personnages qui auront à jouer un rôle important: l'intendante pour surveiller le travail des femmes et l'intendant pour le travail des hommes, les deux étant de condition servile».
Des exploités déjà complices de leur propre exploiteur, La Boétie me fit un nouveau clin d'œil.
Et quant à ce qui incitait l'Ischomaque lui-même à déléguer ainsi une part de ses pouvoirs, le Xénophon l'explique:
«Souvent appelé à se rendre en ville pour ses affaires ou pour participer à quelque réunion de l’Assemblée ou bien du Tribunal; Ischomaque ne pouvait être partout en même temps» fut forcé de se faire remplacer - et donc représenter. Et s'il se choisissait des représentants dans son cheptel plutôt que dans les rangs de ses concitoyens, c'était tout à la fois pour les payer moins cher et parce qu'il pouvait mieux compter sur la fidélité d'esclaves promus que sur celle de citoyens déchusune politique qui sera commune à celle de tous les Ischomaque en train de se concurrencer, et donc à tous les Athéniens de quelqu'importance.
Ainsi, à la division du Temple grec par le système du «laisser-faire, laisser-passer» correspondront les premières délégations de pouvoir, l'esclave représentant son maître, pensant pour lui, pensant comme lui, incarnant le rapport maître-esclave en sa propre personne.
Aucun de mes informateurs ne m'a, évidemment, parlé en ces termes du télescopage «petit h - Grand H» auquel ils assistaient pourtant comme moi. Tous ont parlé du ‘miracle grec’, non pas comme une défaite subie par Cro-Magnon et le coureur des bois (la pire depuis le début de l'Histoire), mais comme une victoire contre la barbarie. D'où cette «extraordinaire prospérité d’Athènes, ce réel équilibre social qu'exprimera le splendide épanouissement de la civilisation athénienne.» (Le Mossé102)
D'où «l'harmonieux équilibre entre l'intérêt de l'État et les intérêts des individus qui le composaient et qui assura un essor politique, économique, intellectuel et artistique sans précédent de la cité.» (Le Pirenne103)
Mais, nul ne constatera qu'à ces réalisations soi-disant confondantes inscrites dans le marbre de la statuaire acropolitaine, correspondait la plate réalité de vaincus s'étant laissé prendre au jeu de leurs vainqueurs. Nul ne dira un mot de ce que les autres esclaves ont pu penser de voir ainsi certains des leurs dialoguer avec les maîtres, de voir des collabos faire leur rapport à l'ennemi, et ce dernier dicter ses ordres en conséquence. Une collusion qui a pourtant dû être d'autant plus durement ressentie que, justement, à en croire le Mossé lui-même, «il est permis de penser que, pour maintenir l'ordre, l'intendant n'hésitait pas à recourir aux sévices et aux coups, et que les esclaves avaient bien plus à redouter de ce .frère en servitude que du maître qui ne les surveillait que d'assez loin.»
Comme quoi ce dernier l'avait déjà fort bien compris: déléguer du pouvoir revient à distribuer des fouets.
Et quant à moi, je tenais ici, en la personne de l'Intendant l'ancêtre du Sieur Talon, celui-là même qui allait un jour traquer le Coureur des Bois jusqu'au plus profond des forêts et le faire pendre haut et court au nom de son Maître trônant à Buckingham, au Louvre ou à Versailles. Car, comme dira le Mossé, Claude, «parmi les tâches de l'intendant, la plus importante consistera à organiser de la façon la plus rationnelle le travail des esclaves et l'ordre dans lequel se dérouleront les différentes oPérations de production. De fait, beaucoup plus que de la découverte de quelque procédé apparemment ingénieux pour cultiver la terre, c'est cette organisation rationnelle qui permettra au grand propriétaire d'obtenir de ses terres les rendements les meilleurs.»
Ainsi furent posées les fondations du Parthénon et de ce monument d'absurdité qui a fini par m'obliger de porter des langes.
Surtout qu'à ce premier pas vers la corruption généralisée d'esclaves par les maîtres, allait s'ajouter la contamination de tous par le petit esprit: la perspective d'affranchissement! La possibilité offerte aux plus serviles «de se constituer un petit Pécule, et peut-être même d'acheter leur liberté».
Une «liberté» qui se payait en unités de servitude! Comment mieux motiver la base à s'intégrer volontairement dans l'organisation de l'oppression dont elle faisait elle-même l'objet! Ainsi, le maître avait déjà compris que bien des esclaves ne songeaient plus à sortir du monde de l'histoire, mais seulement de leur condition dans ce monde; en essayant de grimper à l'échelle du Pouvoir, en acquérant des fouets, le plus possible de fouets.
Si bien que le miracle grec pour moi, c'est d'avoir réussi cela: mettre un système au point permettant d'intégrer petit à petit l'esclave au maître, l'exploité à l'organisation de sa propre exploitation - et de jeter ainsi les bases de cette «anthropologie de la sujétion» qui allait me faire maintenant visiter Rome.

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