L'Assyrie
qui m'avait déjà beaucoup appris m'en apprit plus encore:
elle fut une première bonne illustration du dicton devenu célèbre:
«ce que tu fais aujourd'hui en pressurant le vaincu, demain
te retombera dessus.»
Ainsi, alors que, durant trois siècles, les tribus d'Assyrie,
d'accord entre elles depuis le début, avaient été
libres de décider chacune de la conduite de leurs razzias,
le jour vint où, face à la concurrence étrangère
qu'elles avaient excitée en menant la grande vie, elles ressentirent
le besoin de resserrer les liens qui les tenaient ensemble, d'occuper
collectivement le terrain de leurs divers protégés en
vue de veiller au grain sur place, d' organiser la conquête
devenue nécessaire des étendues céréalières,
et finalement de s'unir autour d'un roi. Et après quoi, fidèles
à l'esprit de la méthode qui leur avait déjà
valu tant de succès, elles organisèrent leurs annexions
«sur le principe de la guerre totale, avec le pillage pour
but et la terreur comme moyen de conquérir» - une
technique qui s'avéra d'une efficacité parfaite durant
les premiers temps, au point que, la rumeur précédant
les soldats, les villes se rendirent quasi l'une après l'autre
rien qu'à les voir venir.
«Sous Adadnarari II (911-891) l’Assyrie imposa (ainsi)
sa suzeraineté à Babylone;
«Sous Assourbanipal II (884-859) elle atteignit la Méditerranée
et soumit les villes phéniciennes à son protectorat».
Le tout avec l'idée de protéger ceux dont ils pompaient
la substance contre le danger de se la faire pomper par d'autres-
comme de nos jours les Grands sur le terrain s'affrontent dans tous
les coins (Somalie, Bosnie, Rwanda, que sais-je?) chacun avec ses
protégés dans des camps opposés.
Cela dit, les conquêtes se poursuivaient.
«En 722, poursuit Pirenne, ils (les anciens
racketteurs promus aux rangs de généraux d'Empire) conquerraient
et détruisaient Samarie, la Capitale du Royaume d'Israël;
ses habitants furent déportés et remplacés par
des Babyloniens, des Arabes et des Hittites. Et de la même manière
tous ceux qui se défendaient (refusant son "protectorat")
furent exécutés, leurs États annexés»,
et confiés à des vice-rois (féodaux), tous assyriens
bien sûr.
Si bien que le genre de paix qui régnait dans l'Empire ne faisant
le bonheur de personne, «le système de terreur fut
maintenu tout au long comme principe de gouvernement».
Lequel gouvernement se condamnant du coup à se faire éternellement
haïr. Avec pour résultat qu'au sein de chaque tribu soumise,
aux petits Pétain qui assuraient le nécessaire contact
avec l'Assour, correspondaient partout des petits de Gaulle en quête
d'appui hors des frontières du bloc. Et comme Ninive aura sans
cesse besoin de nouvelles troupes, le jour où mes Assyriens
se retrouveront tous sous les drapeaux, ils en seront réduits
à se trouver des soldats dans les rangs de leurs propres victimes,
à devoir compter sur la fidélité de mercenaires,
de collabos et de pourris plus détestés encore qu'ils
ne l'étaient eux-mêmes.
Arrive l'an moins 648 : «des révoltes ne cessant
de déchirer l'empire, Assourbanipal se vit contraint pour les
réprimer de saccager Babylone et de raser Suse. Mais en les
détruisant, il détruisait son propre empire.»
C'était le bout du rouleau.
«En 612, Ninive succomba devant les armées babyloniennes
et mèdes coalisées. Sa destruction, poursuivie avec
acharnement fut saluée dans l'Orient entier par un immense
cri de joie et de délivrance, dont la Bible nous a rapporté
l'écho» - comme le seront le départ des SS
et de la Francisque à l'arrivée des Alliés en
1944.
Le rideau tombe sur l'Assour.
Mais l'Histoire continue, légitimée cette fois par les
vaincus eux-mêmes.
Lesquels s'imaginaient maintenant que le monde n'aurait pu exister
sans un ordre militaire, et se contentaient seulement de croire qu'il
y aurait de bonnes et de mauvaises troupes, certaines plus protectrices
et plus humaines que d'autres.
C'est de ce point de vue que le fait d'apprendre (par les Ecritures)
que des armées avaient été ovationnées
dans tout le Proche-Orient - comme le sont aujourd'hui des Casqués
triomphants applaudis le long des grands boulevards par des millions
de pointeurs d'horloges - m'est apparu comme une défaite cinglante
pour Cro-Magnon et mon coureur des bois, comme une première
légitimation de la gendarmerie par les terrorisés eux-mêmes
- de belles carrières en perspective pour les futurs fauteurs
de troupes !
Exit
l'Assour et ses Soldats, je repris ma route vers l'an 2000, en me
promettant de m'arrêter un peu partout et de voir comment les
Sieur Talon, Adams et autres Ishakkus des différentes époques
allaient neutraliser leur âme damnée, le Coureur des
Bois, cet éternel revenant.
Et après consultation de mon Pirenne je mis le cap sur les
Spartiates, casqués de première classe, chauds partisans
eux aussi de la manière forte et du tortionnariat, mais qui
allaient prendre le contre-pied de Ninive quant aux méthodes
d'application.
J'avais atteint le début du sixième siècle sous
Zéro (égal JC) lorsque je pris pied dans le Péloponnèse,
juste au moment où l'annonce de l'écrasement de ma Ninive
y était parvenu.
Je tombais bien. C'était juste le moment où les Spartiates,
en pleine réorganisation, s'apprêtaient à prendre
des décisions vitales concernant leur avenir - bien décidés
à ne pas reproduire les mêmes erreurs que celles qui
furent fatales à l'Assourbanipal.
Doriens d'origine, ils avaient de qui tenir et ils régnaient
sur une population composée par 25.000 d'entre eux «dont
dépendaient 100.000 hilotes, paysans asservis, et 250.000 Périèques,
Messéniens qui ne possédaient pas de droits politiques
mais jouissaient d'une entière liberté économique
et sociale.»
Ils ne redoutaient rien des 100.000 hilotes qui, obligés de
nourrir tout le monde, étaient chaque soir morts de fatigue;
mais ils «se sentaient, par contre, menacés d'être
submergés par les 250'000 périèques» dont
ils n'auraient pu se passer car ils en avaient besoin pour assurer
leur armement.
C'était là leur problème.
Et je suis arrivé juste au moment où un certain Chilon
(l'un des Sept Sages de la Grèce, selon le guide «Larousse
pour tous sème à tous vents " ) qui leur tenait
ce discours que je cite de mémoire :
«Pour sauver notre hégémonie ne nous mettons pas
à la merci de ces maudits commerçants, cessons de conquérir,
cessons de nous agrandir. Car si nous dispersons ainsi nos forces,
nous devrons fatalement partager le pouvoir un jour. Ainsi, soyons
gendarmes plutôt que conquérants et le périèque
l'aura éternellement dans le baba.»
Le Sage fut écouté, entendu et suivi.
Viendront alors divers décrets d'application sur ce qu'allait
être l'éducation spartiate, la formation spartiate, l'esprit
spartiate, la discipline spartiate: mise à mort des infirmes,
camps de jeunesse de sept à vingt ans, préparation sportive,
entraînement aux armes, service militaire pour tous de vingt
à soixante ans, grand air, bonne santé, bon pied, bon
œil, nourriture saine et abondante, austérité sans
faille, foin des arts, des lettres, du luxe et du reste: «Chilon
voulait des Spartiates 'égaux'; chacun pourvu d'une terre civique
équivalente, et faire de sa Ville l'antithèse d'une
cité commerciale». Bref, un paradis pour Baden-Powell
et ses louveteaux, sans bibliothèque municipale ni jardins
suspendus ni botaniques ni zoologiques, sans saloons ni bière
ni french-cancan : tout l'opposé de Ninive en somme.
Chilon le Sage avait pensé à tout afin que sa tribu
«maintienne sous sa domination, sans se souiller par leur
contact, les populations sur lesquelles elle régnait.»
À tout sauf à une chose: que les Spartiates, privés
de conquêtes, de saccages et d'aventures, allaient se morfondre
sous le Casque, submergés par l'Ennui! L'Ennui au cul verdâtre
comme la Poisse, qui les minera de l'intérieur. Et qui, en
fin de compte, ayant raison de leur Raison d'État, les fera
rêver d'autre chose et finira par les contraindre à «se
laisser absorber par l'organisation économique de la Grèce
afin de s'enrichir.» (Pirenne toujours)
Ainsi, théoriquement, selon le Chilon, tous auraient dû
être des égaux, mais pratiquement, il yen aura qui rapidement
le seront plus que d'autres, comme les Cochons d’Orwell et de
l'Animal Farm.
Au point même que «certains - ceux qui précisément
constituaient l'oligarchie des gérontes (autrement dit,
les Porcs de Georges Orwell) - possédaient d'immenses domaines
en Messénie; et si les Spartiates ne pouvaient s'adonner au
commerce ni posséder de métaux précieux, afin
de conserver une simplicité de mœurs qui en fit seulement
des soldats, leurs femmes possédaient en leur nom, et les temples
d:Achaïe (le Vatican spartiate) devaient bientôt
regorger richesses que les gouvernants de Sparte retireraient de la
guerre (razzias) et du commerce clandestin de l'argent.»
L'origine
des mains sales, des «affaires" , j'avais le doigt dessus.
Prête-noms, fausses factures et caisses noires, dessous-de-table,
sociétés bidons, comptes en Temples (Suisse) et délits
d'initiés, rien ne manquait, tous hors-la-loi de leurs propres
lois, blancs dehors et noirs dedans, baiseurs puritains et puritains
baiseurs, chacun se demandant à quoi bon des hilotes à
sa botte si ce n'était que pour survivre ? À quoi bon
le pouvoir si ce n'était que pour le conserver, et non pas
pour en jouir aussi ?
Après le Barbare et sa franchise, je voyais poindre ici l'
homo à double face et double jeu qui finira sous le Chapeau
Boule de la City et la Voilette Queen Victoria.
Telle sera Sparte, sa particularité: submergés par leur
propre nature, désarçonnés par leur propre Coureur
des Bois, ce sont les Maîtres qui, ayant trop présumé
de leur capacité de sérieux, allaient être obligés
de se révolter contre leur propre régime - seule manière
pour eux, en somme, d'encore pouvoir se supporter eux-mêmes.
Le Cro-Magnon de leurs entrailles les contraignit de changer de cap,
mais se laissa tout de même piéger, leurrer, distraire,
détourner de ses fins naturelles (le buffle et le reste) vers
des fins culturelles (bacchanales, ripailles et parties fines, bien
à l'abri des murs du Temple) - preuve étant faite que
le Pouvoir à l'état pur ne fut jamais plaisir en soi
comme de courir le lièvre ou de «filtrer la vase»,
et que pour le supporter il exigera de ses détenteurs qu'ils
s'approprient de quoi s'en distraire, et donc de s'attacher aux choses
plutôt qu'aux êtres qui les faisaient. Ainsi, n'en déplaise
au Chilon (premier des Méthodistes), si les Spartiates ont
pu rester d'attaque, ils ne le devront pas à l'ascétisme
préconisé par ce dernier, mais au contraire à
toutes les choses leur permettant de mener grand train auxquelles
ils s'étaient mis à tenir, et qu'ils auraient pu perdre
par faiblesse.
Telle est la leçon que j'ai tirée de mon séjour
à Spartes. Après quoi, gagné par l'ennui qui
régnait malgré tout en ces lieux hypocrites, je décidai
de me rendre à Athènes. Athènes où des
Grecs moins doriens que mes Gérontes produisaient les richesses
qu'enviaient ces derniers. Athènes qui, justement, vers cette
fin de cinquième siècle où j'étais finalement
parvenu, se faisait déchirer de l'intérieur par d'incessantes
dissensions entre monarchistes, aristocrates et démocrates.
Des dissensions dont la nouvelle parvint à Spartes, faisant
tout aussitôt dresser l'oreille de ceux qui étaient alors
encore mes hôtes. Lesquels, cédant (merde à Chilon
I) au vieux syndrome babylono-mafioso-ninivien toujours vivace, ne
firent ni une ni deux : ils mobilisèrent la troupe et se mirent
en campagne avec l'idée de profiter du bordel politique l'Attique
pour mettre le grappin sur tout ce qu'ils pourraient. Et quant à
moi, je profitai de l'aubaine pour prendre place dans les fourgons
de l'armée et me rendre ainsi sans bourse délier sur
les lieux de la future Acropole.
À peine sur place, les choses ne traînèrent pas:
mes Gérontes s'entendirent avec les aristos et se mirent en
ordre de bataille en compagnie de ceux-ci. Puis, sonnant la charge,
ils boutèrent sans coup férir les monarchistes dehors.
Lesquels, leur Roi Hippias en tête, s'encoururent chez les Perses
obtenir un statut de réfugiés politiques.
La place était donc libre, et mes compagnons de route en profitèrent
pour faire ce qu'ils faisaient le mieux : installer illico.un régime
de terreur. Et dès que la terreur régna, les Gérontes,
en manque depuis le Chilon, s'éclatèrent comme jamais.
Ce fut au point qu'à en croire le Pirenne, le régime
«s'effondra bientôt devant le soulèvement du
peuple. Les démocrates s'emparèrent du pouvoir et Clisthène,
leur chef, dota Athènes ( en 508) d'une constitution qui marqua
le premier triomphe de la démocratie.»
La démocratie! Je me sentais dans le Versailles du «ça
ira! ça ira! ça ira!» : la belle mécanique
spartiate se débanda sous la vague populaire, perdit de sa
superbe et je vis mes Gérontes rescapés s'en retourner
chez eux tout déconfits, un verre dans le nez et les jambes
en flanelle.
Bref, ce fut le changement que j'espérais pour faire mes premiers
pas dans un monde devenu enfin républicain.
Et ayant ouvert mon Pirenne sur l'Athènes afin de m'orienter,
la première nouvelle sur laquelle je tombai, la voici :
«Les Athéniens inventèrent la démocratie,
en même temps que la liberté économique et le
libre échange.»
Liberté économique, libre échange, démocratie:
les trois pistons d'une même machine à pomper le temps
des citoyens soi-disant libres :
- - la liberté économique impliquant des moyens de production
privatisés (esclaves, terres et autres ressources naturelles),
et non plus tribalisés;
- -le libre échange signifiant que l'ère du chacun pour
soi était inaugurée;
- - et la démocratie assurait l'unité politique nécessaire
au traitement de vaincus par des vainqueurs qui, sur le plan économique,
se faisaient concurrence.
Pour résoudre ce dilemme, seule solution: un régime
d'assemblées, un système de conventions - l'autorité
de l'Ishakku remplacée par celle de Majorités changeantes
au gré des événements.
Oyez d'ailleurs mon guide :
«L'attique fut divisée en cent dèmes, sorte
de communes possédant chacune son assemblée, son démarque
élu, son budget, et veillant à l'établissement
du cadastre et de l'état civil. Les cent dèmes territoriaux
étaient groupés en dix tribus administratives. Chaque
tribu élisait un archonte parmi les candidats de la première
classe du cens (autrement dit les possédants). Les
dix archontes gouvernaient la ville d’Athènes. Et une
fois sortis de charge, ils formaient l'aréopage, c'est à
dire une cour suprême, gardienne de la constitution».
Démarques,
Archontes, Énarques, Clinton, Chirac, Adams et Cour Suprême,
Aréopage, Constitution et Première classe du cens, unanimes
pour décider, comme le précisera d'ailleurs mon guide
que «chaque tribu allait devoir lever un régiment
et l'entretenir en permanence».
Il ne m'en fallut pas plus pour formuler l'Esprit des Lois de mon
Athènes : «qui ne possédera rien à défendre
que sa vie, sera considéré comme n'ayant rien à
défendre du tout, et n'aura donc rien à dire.»
Ou encore :
«la pauvreté même des pauvres étant la preuve
d'une incapacité congénitale à conduire leurs
propres affaires, il serait irresponsable de leur accorder la moindre
crédit dans la conduite de celles des autres et à fortiori
dans les affaires publiques.»
Avançant à grands pas dans le sujet, je replongeai dans
le Pirenne, pour voir comme les choses allaient se passer après
le Clisthène.
«Après sa victoire contre les Perses (à Mycale
en 479) Athènes, devenue grande puissance maritime et économique,
fait du Pirée l'un des plus beaux ports de la Méditerranée,
largement ouvert aux marchandises et aux étrangers«Dès
476, grand congrès des cités maritimes. La Ligue de
Délos est constituée, laquelle comptera bientôt
deux cents cités adhérentes, répandues dans toute
la Mer Égée et la Mer Noire.
«Centre de cette vaste fédération maritime, Athènes
devient un marché international de première importance.
«De grosses fortunes se créent.
«Une classe de capitalistes se constitue.
«En application de la théorie du "laisser faire,
laisser passer: les étrangers prennent une importance égale
à celle des citoyens dans le domaine des affaires
«La démocratie triomphe.
«Et, en 459, la constitution démocratique athénienne
est imposée à toutes les cités de la Ligue -
dont tout le trésor est du coup transféré à
Athènes» Ce dernier événement eut
lieu sous Périclès, et finança le Parthénon.
Démocratie obligatoire, liberté obligatoire (du commerce,
cela va de soi), concurrence institutionnalisée dans tous les
domaines et dans toute la Ligue, course aux rendements, j'étais
en droit de conclure, faits à l'appui, comment les Athéniens
se motivèrent réellement au travail: tout simplement
en se menaçant en permanence les uns les autres de faillite,
en même temps que de l'éventualité pour chacun
de finir ses jours dans la misère.
Surtout que, pour encore mieux se donner du cœur à l'ouvrage,
ils n'avaient rien trouvé de mieux que d'inventer des sortes
de colonies pénitentiaires pour citoyens ruinés. Ils
appelèrent cela les «clérouquies», lesquelles
étaient des établissements militaires «établis
par Athènes sur le territoire de ses alliés récalcitrants»
- des établissements qui, comme le précisera le Mossé,
Claude, un guide vivement intéressé par ‘Le Travail
en Grèce et à Rome’ que je venais de me procurer,
allaient «grandement contribuer à réduire
le nombre des citoyens de la dernière classe du cens, celui
des thètes.»
Ainsi, en inventant les clérouquies, les Athéniens de
la première classe allaient faire d'une pierre deux coups:
ils allaient conforter leur domination sur les villes concurrentes,
et du même coup se débarrasser de leurs concitoyens ruinés
- une nécessité dont le Platon m'a donné la raison
dans ses Lois: " il est hors de question, disait en
effet l'auteur de Cratyle (Kratulos), que des citoyens puissent
être placés sur le même pied que les esclaves.»
«Hors
de question», vu que dans l'esprit de ce modèle de philosophe
- conscient déjà de ses devoirs envers le Pouvoir qui
le finance comme le seront ses innombrables successeurs - un Athénien
raté ne pouvait qu'être un lamentable exemple aux yeux
de la main-d'œuvre servile, et devait donc être casqué
pour rester présentable -le prestige de l'uniforme et des pouvoirs
y afférent palliant le manque de prestige personnel.
D'où cette kouchnérienne pré-onusienne idée
de l'envoyer faire la police dans le tiers-monde égéen
contre les inévitables Che Guevarra qui, troublant l'ordre
des affaires, risquaient de priver l'Histoire de «l’extraordinaire
prospérité d’Athènes», du Parthénon,
et de ce «miracle grec» qui servira de modèle à
tous les travailleurs assimilables à de non-êtres citoyens.
Sachant maintenant tout des citoyens de l'Attique, de leur division
en classes, du pauvre en clérouquie jusqu'au nanti de l'archontat
en passant par les démarques - je suis passé au second
volet de mon enquête platonicienne: qu'était devenu le
rapport maître-esclave?
Et premièrement je m'aperçus qu'à des citoyens
ayant cessé de penser tribalement leur survie, correspondaient
des esclaves se retrouvant, eux aussi, individualisés. Ils
s'achetaient à la pièce au marché comme des ponceuses
ou des aspirateurs.
Et la raison pour laquelle les Athéniens de première
et de deuxième classe préféraient une main-d'œuvre
importée aux Athéniens de souche (fussent-ils de troisième
classe) c'est encore le Platon qui me l'a fournie: de la même
manière, disait-il, qu'il ne saurait être question de
placer les esclaves sur le même pied que les citoyens, il importait
que «les citoyens reçoivent une ration forte et les
esclaves, une ration faible.»
Or, comptablement, chez les Grecs, précisait le Lengellé
de qui je tenais l'information91, l'une était grosso modo la
moitié de l'autre.
Ce qui signifiait une différence du simple au double dans les
frais d'entretien) et le calcul des prix de vente.
Ainsi, indépendamment du fait que les citoyens n'avaient aucun
désir de prendre la place d'esclaves «à qui étaient
confiées les besognes les plus rebutantes: exploitation des
mines) travaux agricoles) etc.», il y avait une motivation économique
militant dans le même sens et qui exigeait des entrepreneurs
gérant leurs affaires «en bons pères de famille»
qu'ils engagent des esclaves de préférence à
des concitoyens (comme ils s'implantent aujourd'hui en Corée
plutôt que dans l'Europe des Six ou Douze). Et cela, même
pour des tâches qui réclamaient une formation spéciale
et dont l'accomplissement n'aurait pas déshonoré en
soi un Athénien de souche mais qu'il aurait fallu payer trop
cher pour des raisons de bienséance platonicienne.
Cela dit, le besoin d'esclaves sera tel à Athènes que
le moindre artisan se devra d'en avoir quelques-uns, et que ce sera
pitié d'en être à dire, comme l'invalide de Lysias
:
«J'ai un métier qui me fournit de modestes ressources
et je l'exerce moi-même, dans l'impossibilité où
je suis de me procurer un esclave à qui je pourrais le confier.» (Maurice Lengellé, L'Esclavage)
C'était déjà le problème des PME, des
Petites et Moyennes Entreprises: en imposant ses règles, le
jeu de la concurrence assurera de l'emploi à un nombre toujours
plus grand d'esclaves, mais fera seulement la fortune de ceux qui,
ayant de quoi en faire travailler le plus, auront des prix compétitifs
et accumuleront du capital - spirale d'enrichissement d'un côté,
d'appauvrissement de l'autre.
Et cela, pour ainsi dire, tout naturellement, sans qu'intervienne
d'autre facteur que la logique interne du «libre échange».
J'approchais là de la notion de «praxis» :
- - de cette évolution globale à laquelle tous travaillent
sans même s'en rendre compte, rien qu'en faisant chacun chaque
jour le nécessaire, avec plus ou moins de bonheur, pour la
survie de ses affaires comme s'il s'agissait là de sa propre
survie ;
- - une nécessité que la complète disparition
du buffle dans la région d'Athènes rendait apparemment
inéluctable au point de la faire considérer comme allant
de soi, comme naturelle, comme inhérente à la nature
de la survie en Société ;
- - une identification de l'être à l'avoir qui fera de
l'Athénien sous Périclès, un personnage talonné
par ses concitoyens et menacé de se retrouver en clérouquie,
exactement comme les indépendants le sont de nos jours
par leurs diverses échéances et par l'éventualité
de se retrouver un jour pointant au chômage et faisant la queue
devant le resto du cœur.
Bref, je ne me sentais plus vraiment dépaysé au pied
de l' Acropole, mais simplement en train de diagnostiquer l'origine
platonicienne de l'infarctus du myocarde.
Surtout qu'en ces lieux, (et je ne parle encore ici que des «hommes
libres» ) c'était déjà comme à Paris,
Londres ou N ew-York où rien ne sera plus déconsidéré
que les mains sales et les relents de transpiration, marques infamantes
de l'échec et de la pauvreté.
Honte à la boue, à la sueur abjecte comme aux arrière-boutiques
malodorantes, voilà ce que le Xénophon m'apprit en prêtant
au Socrate, dans son Économique, des paroles ne laissant
planer aucun doute à ce propos: «Les métiers
que l'on appelle d'artisans, dira ce fils de Sophronisque, ancien
élève de l'Anaxagore, ruinent le corps des ouvriers
qui les exercent et de ceux qui les dirigent en les confinant dans
une vie casanière - au point que les âmes elles-mêmes
deviennent lâches.» Une profession de foi à
rapprocher de l'épithète dont le Cicéron se servira
trois siècles plus tard, dans son De Officiis, pour
qualifier d'un seul mot les métiers d'artisans: ils sont carrément
sordidi.
Cela dit, sordidi ou non, lesdits métiers produisaient
malgré tout les accessoires dont le Cicéron et le Xénophon
eux-mêmes n'auraient pu se passer dans l'exercice du leur. Leurs
jugements de valeur sont typiques d'intellos méprisant le domestique
précisément parce qu'il leur cire les bottes, mais qui
n'en veulent pas moins des bottes cirées.
En fait, constatait le Mossé, Claude, dont je me servais de
plus en plus, le discrédit jeté sur les mains sales
«ce n'était pas tellement le travail en soi qui le
suscitait, mais un sentiment de mépris pour le lien de dépendance
qui s'établissait entre l'artisan et l'usager du produit qu'il
fabriquait. Travailler pour l'autrui, contre un salaire, ou sous quelque
forme que ce soit, apparaissait (au "sage", à
"l'honnête homme") comme dégradant, car
qui dépendait d'un autre pour subsister avait cessé
d'être libre.»
On ne saurait mieux dire que pour être libre y a qu'à
ne pas être esclave.
Mais je dois à la vérité d'ajouter qu'en dépit
du dégoût qu'ils avaient de l'ouvrage, une forme de travail
échappait à l'opprobre des penseurs de haut vol, précurseurs
de l'Hegel: le travail de la terre !
«Les plus vaillants ne pourraient vivre, s'il n y avait
personne pour travailler la terre» écrira en effet
le Xénophon, faisant ainsi comprendre à ses contemporains
que, faute de buffle, on a besoin de pain.
Trois siècles passèrent et le Cicéron fera l'écho
: «nihil est agricultura melius, dixit, nihil uberius,
nihil dulcius, nihil homine libero dignius.» Comme quoi,
à lucidité égale, truisme égal.
Et quant à l'Aristote, il renchérira ibidem: «La
meilleure classe est celle des agriculteurs» - ce même
Aristote qui, par ailleurs, prônait l'oisiveté comme
forme suprême de la sagesse.
Passant outre ces jugements de valeurs propres à la spéculation
philosophique) je me replongeai dans le réel avec l'idée
de m'initier aux secrets des travaux sordidi tels que la nouvelle
donne économique voulait qu'ils s'organisent - et cela pour
aussitôt me rendre compte que cette dernière allait induire
des rapports maîtres-esclaves différents de ceux que
j'avais vus jusqu'alors.
Ce n'était plus des relations de tribus à tribus (les
vainqueurs fIXant des objectifs et les vaincues prenant soin de les
atteindre sans être surveillées directement) mais des
rapports techniques, précis, professionnels) de Grand Homme
à petit homme, de Grand H à petit h, entrant dans les
détails de la production elle-même - et exigeant une
formation spécialisée des exploités, chacun la
sienne, chacun doté d'un mode d'emploi particulier, chacun
pouvant s'acheter ou se vendre comme une foreuse en quincaillerie,
et devant de même être entretenu en tant que capital,
le résultat étant, comme le fera judicieusement remarquer
mon Lengellé95, que «la condition des esclaves qui
peuplaient chantiers, ateliers et grands magasins n'était pas
insupportable. 1/ en était même dans le nombre qui arrivaient
à une certaine indépendance. . . Car les anciens se
rendaient compte que les esclaves constituaient au fond le secret
de leur richesse. Ceux-ci occupaient une certaine place dans la Société.
Il arrivait même que les citoyens libres aient à se plaindre
d'une certaine arrogance de leur part». Une inconvenance
que n'auront pas les robots-coupe.
Mais, chaque chose en son temps.
Je me trouvais alors sous le Périclès, à l'époque
même où la nouvelle donne exigera des rapports maître/esclave
plus personnalisés que jamais, réclamant de la part
du premier de la compréhension, de l' intelligence et de l'
esprit à l'égard du second - des rapports binaires et
semi-conducteurs, du type parent-enfant, maître-élève,
mais néanmoins d'une familiarité n'ayant encore jamais
été ziggouratiquement requise.
Jamais, à l'exception bien sûr des services domestiques
qui impliquaient forcément des relations personnelles, pour
ne pas dire intimes, entre l'H et l'h.
Ces services, m'apprendra en substance le Lengelle-, Maurice, avaient
été dès Sumer réclamés par les
Ishakkus de certains de leurs esclaves, afin de les distraire, les
pomponner, les aduler, les talquer- «l'utilisation de l'esclave
du sexe féminin se faisant tout naturellement (cela va
de soi) sous forme de prostitution» - une forme d'exploitation
que mon présent guide qualifiera d'esclavage symbiotique
en précisant qu'il s'agissait d'une servitude plus douce que
dure car fondée «sur une base exclusivement patriarcale,
les nouveaux venus (et les nouvelles venues) se joignant
aux membres de la grande famille antique, gagnant leur place auprès
d'un foyer, et se liant à leur maître d'affection mutuelle».
J'en étais presqu'ému.
Un esclavage si doux!
C'était déjà l'Hegel et son cireur de botte,
le Clinton et son beurreur de toasts. Mais comme de tels rapports
ne faisaient pas partie de la Grande Histoire qui m'occupait, je réintégrai
l'arrière-boutique des Athéniens afin de voir ce qui
déterminait ceux-ci à faire faire tout ce que je voyais
sortir de là.
Ce fut le Lengellé9qui, en 431, éclaira ma lanterne.
L'Athènes comptait alors 30.000 citoyens possédant un
total d'environ 210.000 esclaves «que l'on rencontrait aussi
bien dans les champs que dans les ateliers, aux tables des banquiers,
dans les arsenaux, sur les docks et les chantiers de travaux publics»
toutes espèces confondues, des symbiotiques aux arracheurs
d'ivraie.
Soit sept fois plus que de citoyens, et qui attendaient tous leur
demi-portion de blé (la moitié de celle du citoyen libre)
dans une région ne permettant pas d'en faire suffisamment.
Il fallut en trouver ailleurs.
Rouvrant mon Lengellé, je vis en gros comment les choses allaient
se passer.
Après un résumé de la situation – «En
Grèce, les ressources agricoles étant devenues progressivement
insuffisantes, les commerçants de I~ttique se mirent à
l'œuvre et organisèrent la première division internationale
du travail» - le Lengellé mettait l'accent sur une
double exigence : - disposer de voies et de moyens de communication,
- et posséder de quoi échanger.
D'où le Pirée, le port de l'Athènes d'où
rayonneront les marchandises.
De là aussi le fait que «l’Athènes occupera
une place qui sera plus tard celle de Rome, de Byzance, de Venise,
de Londres: ses ateliers mus à bras d'hommes inonderont les
pays barbares d'amphores, de riches étoffes, de parfums, de
produits manufacturés (la bimbeloterie de Délos).
Protégés des pirates par les rapides trières
(mues à bras de chiourme fouettée), les gros navires
commerçants ramèneront, au retour, dans leurs flancs,
les grains, les fruits, la viande, pour la population laborieuse des
Villes.»
Et comme disait le Périclès, faisant l'éloge
des citoyens morts pour la patrie athénienne ( en clérouquie,
ruinés pour la plupart) : «Les pays les plus fertiles
payent à la grandeur de notre ville le tribut de leurs productions,
si bien que les fruits les plus rares dans chaque contrée sont
aussi communs chez nous que $' ils poussaient sur notre sol.»
D'où le cri d'orgueil du Xénophon, dixit le Lengellé
: «Sans rien tirer de la terre, je me procure tout de la
mer.»
Et voilà mes artisans réhabilités en bloc, à
défaut de l'être chacun personnellement, par les Penseurs
et les Sages qui par ailleurs les méprisaient -les travaux
d'arrière-boutiques trouvant ainsi une noble raison d'être
en raison de ce qui en sortait: sans ces gens-là, pas une amphore
n'eût existé pour commercer, et pas un fruit ne se serait
retrouvé en macédoine dans le menu des Xénophon.
Car, comme dira mon Lengellé encore, pour commercer, «le
talent ne suffit pas, encore faut-il une monnaie d'échange.
Ainsi, le négoce ‘Athènes et de ses concurrents
allait-il être celui de pays industriels qui, à la matière
brute, ajoutaient la valeur de sa transformation.»
Et, comme cette valeur ajoutée (cette V.A. de la T.V.A.) n'était
ni plus ni moins que de la sueur esclave fossilisée dans des
produits, ce sera cette sueur même qui, prenant forme d'amphores
et de bimbeloterie, sera l'homo-dollar des Grecs.
Aussi n'ai-je pas manqué de souligner cette implicite confirmation
: «Les ateliers et les chantiers constituaient le capital
irremplaçable de la Cité. Un capital dont la main-d'œuvre
importée des mêmes régions que les matières
premières se chargeait d'assurer le plein emploi» et
faisait donc partie elle-même. Un capital de chair et d'os,
voila ce qu'étaient les esclaves grecs.
Et c'est pourquoi ils eurent la chance d'être entretenus et
respectés comme des machines-outils. De là aussi, rapporte
encore mon Lengellé, que «la Cité antique
mettra un point d'honneur à ne pas transformer cette main d'œuvre
précieuse en un prolétariat misérable, comme
le fera la société capitaliste européenne du
XIXe siècle» - une société où
des machines spécialisées sans états d'âme
allaient dévaloriser le robot pur muscle.
J'avançais. Ils ne me restait plus qu'à fréquenter
les derniers des esclaves, le muscle non-spécialisé,
le geste toujours le même et répété l'année
durant, ceux du Pirée, les dockers, les galères, les
champs de blé, mines de cuivre, mines de fer, le muscle-bulldozer,
le fouet pédale de gaz, le boulet pédale de frein, l'aboiement
démarreur, l'esclavage pur et dur, «l'homme cheptel ",
de l'Aristote de son ouvrage La Politique :
«L'utilité des animaux privés et celle dts
esclaves sont à peu près les mêmes : les uns comme
les autres nous aident par le secours de leur force corporelle à
satisfaire les besoins de l'existence…
«La guerre est un moyen naturel de faire la chasse aux esclaves
qui, nés pour obéir, refusent de se soumettre…
«L'esclave est une ressource naturelle faisant partie de l'économie
domestique. Laquelle doit le trouver tout .fait ou le créer,
sous peine de ne point amasser ces moyens de subsistance indispensables
à l'existence de l'État comme à celle de la famille.»
Ces considérations d'ordre général, applicables
à tous les types d'esclaves, une fois rapportées à
l'homme cheptel, aux esclaves-purs-muscles attelés plusieurs
à de mêmes tâches, prenaient toute leur force,
leur véritable dimension anthropologique.
Et pour me faire une idée du pilotage correct de ce genre d'équipage,
j'ai retrouvé mon Xénophon et son Économique.
Il avait pris pour modèle un certain lschomaque, propriétaire
d'un domaine de l'Attique suffisamment vaste pour n'avoir pas lui-même
à traire les vaches.
L'lschomaque partageait ses esclaves en deux groupes:
«d'une part ceux plus particulièrement voués
aux tâches domestiques (les doux), des femmes généralement;
«et d'autre part les esclaves ouvriers agricoles (les durs)
qui se partageaient les travaux des champs, semaient, moissonnaient,
engrangeaient la récolte, sarclaient la vigne, préparaient
le vin, tous étaient nourris, vêtus et logés par
le maître… Lequel se procurait des vêtements de
qualités diverses, les meilleurs destinés aux ouvriers
les plus capables, les moins bons aux autres…» Bref,
l'école primaire, bons points et mauvais points, les esclaves
se laissaient déjà prendre au jeu du su-sucre ou du
coup de botte aux fesses.
Quant à la maison des esclaves, poursuivait le guide, «elle
comportait deux pièces affectées au logement: un dortoir
pour les hommes, un dortoir pour les femmes. Pas question de se mettre
en ménage». L'lschomaque, ses fIls et leurs amis
fécondant les femelles et se chargeant ainsi personnellement
de la nécessaire reproduction du capital sans que le Xénophon
ait d'ailleurs eu besoin de leur conseiller de le faire.
Et le Mossé qui enchaîne: «De l'ensemble des
esclaves du domaine se détachaient deux personnages qui auront
à jouer un rôle important: l'intendante pour surveiller
le travail des femmes et l'intendant pour le travail des hommes, les
deux étant de condition servile».
Des exploités déjà complices de leur propre exploiteur,
La Boétie me fit un nouveau clin d'œil.
Et quant à ce qui incitait l'Ischomaque lui-même à
déléguer ainsi une part de ses pouvoirs, le Xénophon
l'explique:
«Souvent appelé à se rendre en ville pour
ses affaires ou pour participer à quelque réunion de
l’Assemblée ou bien du Tribunal; Ischomaque ne pouvait
être partout en même temps» fut forcé
de se faire remplacer - et donc représenter. Et s'il se choisissait
des représentants dans son cheptel plutôt que dans les
rangs de ses concitoyens, c'était tout à la fois pour
les payer moins cher et parce qu'il pouvait mieux compter sur la fidélité
d'esclaves promus que sur celle de citoyens déchusune politique
qui sera commune à celle de tous les Ischomaque en train de
se concurrencer, et donc à tous les Athéniens de quelqu'importance.
Ainsi, à la division du Temple grec par le système du
«laisser-faire, laisser-passer» correspondront les premières
délégations de pouvoir, l'esclave représentant
son maître, pensant pour lui, pensant comme lui, incarnant le
rapport maître-esclave en sa propre personne.
Aucun de mes informateurs ne m'a, évidemment, parlé
en ces termes du télescopage «petit h - Grand H»
auquel ils assistaient pourtant comme moi. Tous ont parlé du
‘miracle grec’, non pas comme une défaite subie
par Cro-Magnon et le coureur des bois (la pire depuis le début
de l'Histoire), mais comme une victoire contre la barbarie. D'où
cette «extraordinaire prospérité d’Athènes,
ce réel équilibre social qu'exprimera le splendide épanouissement
de la civilisation athénienne.» (Le Mossé102)
D'où «l'harmonieux équilibre entre l'intérêt
de l'État et les intérêts des individus qui le
composaient et qui assura un essor politique, économique, intellectuel
et artistique sans précédent de la cité.»
(Le Pirenne103)
Mais, nul ne constatera qu'à ces réalisations soi-disant
confondantes inscrites dans le marbre de la statuaire acropolitaine,
correspondait la plate réalité de vaincus s'étant
laissé prendre au jeu de leurs vainqueurs. Nul ne dira un mot
de ce que les autres esclaves ont pu penser de voir ainsi certains
des leurs dialoguer avec les maîtres, de voir des collabos faire
leur rapport à l'ennemi, et ce dernier dicter ses ordres en
conséquence. Une collusion qui a pourtant dû être
d'autant plus durement ressentie que, justement, à en croire
le Mossé lui-même, «il est permis de penser
que, pour maintenir l'ordre, l'intendant n'hésitait pas à
recourir aux sévices et aux coups, et que les esclaves avaient
bien plus à redouter de ce .frère en servitude que du
maître qui ne les surveillait que d'assez loin.»
Comme quoi ce dernier l'avait déjà fort bien compris:
déléguer du pouvoir revient à distribuer des
fouets.
Et quant à moi, je tenais ici, en la personne de l'Intendant
l'ancêtre du Sieur Talon, celui-là même qui allait
un jour traquer le Coureur des Bois jusqu'au plus profond des forêts
et le faire pendre haut et court au nom de son Maître trônant
à Buckingham, au Louvre ou à Versailles. Car, comme
dira le Mossé, Claude, «parmi les tâches de
l'intendant, la plus importante consistera à organiser de la
façon la plus rationnelle le travail des esclaves et l'ordre
dans lequel se dérouleront les différentes oPérations
de production. De fait, beaucoup plus que de la découverte
de quelque procédé apparemment ingénieux pour
cultiver la terre, c'est cette organisation rationnelle qui permettra
au grand propriétaire d'obtenir de ses terres les rendements
les meilleurs.»
Ainsi furent posées les fondations du Parthénon et de
ce monument d'absurdité qui a fini par m'obliger de porter
des langes.
Surtout qu'à ce premier pas vers la corruption généralisée
d'esclaves par les maîtres, allait s'ajouter la contamination
de tous par le petit esprit: la perspective d'affranchissement! La
possibilité offerte aux plus serviles «de se constituer
un petit Pécule, et peut-être même d'acheter leur
liberté».
Une «liberté» qui se payait en unités de
servitude! Comment mieux motiver la base à s'intégrer
volontairement dans l'organisation de l'oppression dont elle
faisait elle-même l'objet! Ainsi, le maître avait déjà
compris que bien des esclaves ne songeaient plus à sortir du
monde de l'histoire, mais seulement de leur condition dans ce monde;
en essayant de grimper à l'échelle du Pouvoir, en acquérant
des fouets, le plus possible de fouets.
Si bien que le miracle grec pour moi, c'est d'avoir réussi
cela: mettre un système au point permettant d'intégrer
petit à petit l'esclave au maître, l'exploité
à l'organisation de sa propre exploitation - et de jeter ainsi
les bases de cette «anthropologie de la sujétion»
qui allait me faire maintenant visiter Rome.