La
servitude volontaire contamine les planteurs mêmes
Naissance de Jéhovah.
Un
nouveau guide, le Pirenne-Jacques, me fait visiter 2000 ans d'Asie Mineure.
Il me fait voir tout l'intérêt d'avoir des chevaux là
où d'autres font du blé. Je découvre grâce
à lui les ancêtres d'Al Capone: les Assyriens de Ninive,
inventeurs du racketting systématique, de l'art de tout faire
faire par la terreur, y compris n'importe quoi. L'enquête s'actualise.
La
guerre n'est que la continuation de la politique mais par d'autres moyens.
(Clausewitz)
… et vice-versa. (moi-même)
Pendant
que je me trouvais à Sumer, le monde en dehors du Delta était
en train lui aussi de se faire secouer par le blé. Ainsi, lorsque
je m'y suis aventuré, aux alentours de moins deux mille cinq
cents, je me suis aussitôt rendu compte que là non plus
rien n'était encore comme du temps de Cro-Magnon et que de
nombreuses tribus, ayant cédé à la tentation
céréalière, se faisaient malmener sans ménagement
par la logique hégélienne du plantage, du récoltage
et du stockage toujours à recommencer.
Certes, à la différence de ce que je venais de voir,
lesdites tribus n'avaient pas de quoi s'adonner à des techniques
d'irrigation et ne pouvaient donc compter que sur la pluie et la pomme
d'arrosage. Ce qui était une autre manière de se faire
suer mais ne m'apprenait rien que je ne sache déjà.
Mais autre chose m'a frappé: le fait qu'à côté
des tribus qui avaient cédé à la tentation du
blé en le cultivant, d'autres tribus avaient fait de même
mais, au lieu de semer pour récolter, elles se sont organisées
pour faire main basse sur des récoltes déjà faites
et des richesses déjà accumulées un peu partout
par les premières.
C'était là une forme d'organisation - je parle des pillards
- des plus intéressantes pour moi. Et c'est pourquoi j'ai décidé
de faire étape dans leurs campements le temps de me familiariser
avec leurs manières particulières d'envisager le «rapport
au monde».
Engagé dans cette voie, j'abandonnai le Childe au profit d'un
certain Pirenne, Jacques (le fils de l'Henri qui me servira de guide
pour un séjour dans le Moyen Age que je me proposais de faire
plus tard).
Et ce que j'apprendrai du Jacques en question c'est que les premières
esquisses d'une forme d'exploitation qui fera fureur jusqu'aujourd'hui
étaient en train de se mettre en place: l'extorsion par razzia.
Elle remonte «au début du 3ème millénaire,
lorsqu'une vague d'envahisseurs semblait s'être étendue
progressivement sur la Mer Égée, venant d’Asie
Mineure.» À partir de quoi toute cette région
du monde qu'il est convenu d'appeler le Proche-Orient allait être
le théâtre de mille et une péripéties dont,
par exemple, l'invasion du Koweit par l'Irak et de la bande de Gazah
par l'Hébreu sont parmi les tout derniers rebondissements.
En fait, les choses sérieuses auraient, selon le Pirenne Jacques,
commencé «vers le milieu du 3ème millénaire,
lorsque les Aryens venus des steppes russes et asiatiques franchirent
l'Hellespont en détruisant la première Troie»,
c'est-à-dire en s'y appropriant ce qu'ils désiraient
(les richesses portatives et autres ziggourato-dollars) et en saccageant
le reste, probablement pour bien marquer leur différence et
leur mépris envers l'engeance locale.
Surtout que mesdits Aryens étaient effectivement «à
cheval et pourvus d'armes de fer, deux choses que ne connaissaient
pas les Orientaux. Profitant de quoi, ils poursuivirent vers le Sud,
envahissant la Grèce, passant le détroit de l'Hellespont,
franchissant le Caucase et se laissant glisser à l'est de la
mer Caspienne.» Bref, une efficacité et une mobilité
extrême prouvant qu'ils ne s'encombraient pas de tonnes de blé
pour se nourrir en route, et qu'ils disposaient en plus de tout leur
temps pour voyager et faire quantité de choses telles que des
armes qu'aucune tribu d'agriculteurs ni aucune tribu de sauvages n'aurait
pu se permettre, la première attachée à ses champs
et la seconde à ses buffles.
Ni planteurs ni chasseurs, mes Aryens allaient se faire qualifier
de barbares par nos académies d'Histoire, en guise d'explication
de leur mode de vie hors du commun - sur les recommandations expresses
du Ministère de la Culture et de la Propagande ishakkouillenne.
Mais comme je pouvais, quant à moi, me permettre d'être
sérieux, je n'ai pas hésité à me poser
la question: comment diable ces soi-disant barbares se sont-ils arrangés
pour survivre en se permettant tout ce qu'ils faisaient?
Faute de l'apprendre par mon Pirenne, Jacques, je dus recourir à
deux autres guides: le Bloch, Marc et le Bernard, Henri (pas le Lévi,
le Militaire d'Etat-Major).
Le premier me parla des Hongrois de l'ancienne Europe de l'Est qui,
dans le cours des années huit-neuf cents au-dessus de Zéro
(égal JC), étaient apparus dans le Paysage Politique
comme de satanés pirates de pleine-terre, particulièrement
en rapport avec les planteurs du Middle- et du Far-West européen
de leur temps dont ils appréciaient le travail au point de
le piller et de le saccager régulièrement, les Hongrois,
dis-je, qui, selon le Bloch, «appartenaient au monde, si
bien caractérisé, des nomades de la steppe asiatique,
(même point de départ que mes Aryens) peuples souvent
très divers de langage, mais étonnamment semblables
par le genre de vie et qui, surtout, considéraient les laboureurs
du pourtour comme étant leurs ennemis naturels»
- ce qui était selon moi une saine vision des choses (ne fût-ce
que d'un point de vue écologique), les Hongrois préférant
vivre à cheval à tous les vents qu'à genoux dans
les champs.
Et quant au Bernard, Henri, il parlait, lui, des Mongols dont chacun
sait qu'en vingt ans, dynamisés par Gengis Kahn, ils conquerront
un Empire à donner le vertige à Chirac, Jacques lui-même,
au point d'apparaître dans les annales militaires comme un grand
maître la guerre de mouvement, résultat obtenu grâce
à «une organisation de cavaliers, souple, articulée,
extraordinairement rapide, chaque homme montant l'infatigable petit
cheval mongol et disposant de jusqu'à cinq montures de rechange.»
Bref, Hongrois comme Mongols avaient fait du pillage leur activité
centrale, et de quoi se nourrissaient-ils : «du lait de
leurs juments ou des produits de leur chasse et de leur pêche»
informait le Bloch dans La Société Féodale;
à quoi le Bernard ajoutait dans Guerre totale et Guerre révolutionnaire:
«de rations de réserve qu'ils emportaient emballées
dans des outres de cuir.»
De sorte qu'en plus du lait, les Mongols transportaient du chachlik
à se griller sur feu de bois dans le bivouac pendant que les
chevaux paissaient l'herbe de la steppe, restaurant ainsi leurs forces
et reconstituant du même coup le stock de lait en train de se
consommer - bref, un modèle économique complet, entièrement
portatif.
Celui-là même dont mes Aryens vécurent, sans aucun
doute, dans le cours des moins 2000. Surtout qu'en plus, ils avaient
(comme les Hongrois et les Mongols) du blé de leurs rapines
pour se faire des galettes les soirs de victoire, à la mémoire
des Ishakkus dont ils venaient de raser les ziggourats. Du blé
qu'ils se faisaient donc sans en planter - et sans même en faire
planter - rien qu'en profitant de la malencontreuse idée que
certains avaient eue d'en faire leur ordinaire.
Aussi, une fois au courant de toutes ces choses, n'eus-je aucune peine
à m'imaginer que tous ceux qui purent se procurer des chevaux
en profitèrent pour mépriser le travail, en se nourrissant
comme les Hongrois et en agrémentant le menu de fruits plantés
par d'autres - en l'occurrence tous ceux qui n'avaient pas eu leur
chance, et qui leur apparaissaient du coup comme devenus leurs «ennemis
naturels», ainsi que l'avait bloc-noté le Marc Bloch.
A tel point que je ne savais quasi plus où donner de la tête,
les choses bougeant dans tous les coins et les actualités de
l'époque regorgeant de faits divers plus juteux les uns que
les autres relatant les exploits de valeureux pillards.
Comme ce peuple dorien qui, «vers la fin du 13' siècle,
émigra tout entier vers la Grèce» - un événement
dont Pirenne me parlait comme d'une «effroyable invasion».
Effroyable, certes, pour les planteurs, selon les comptes de l'historien,
mais, selon mes compte à moi, n'en déplaise au Kouchner,
Bernard lui aussi, le bilan était équilibré par
la joie des pillards tout heureux de profiter de la déconvenue
de leurs ennemis naturels.
Lesquels périssaient victimes de la disparition du gibier qu'ils
avaient eux-mêmes provoquée pour sauver leurs semis,
comme si le Grand Esprit du Buffle leur faisait payer ce crime par
le glaive des Doriens.
Et ce qui, en tous cas, était sûr, selon le Pirenne toujours,
c'était que ce furent ces derniers «qui, organisés
en une féodalité guerrière (c'est à
dire par tribus alliées agissant de manière relativement
autonomes), détruisirent tout sur leur passage (la
guerre nourrissant donc la guerre), tandis que d'autres bandes
aryennes franchissant l'Hellespont descendirent vers le Sud le long
des côtes, massacrant les populations de Mysie, de Lydie et
de Phrygie qui fuirent en masse devant elles (abandonnant leurs
réserves à leurs envahisseurs), et que, de leur côté
les Achéens du Péloponnèse (emportant tout ce
qu'ils pouvaient manger) prirent la mer sur leurs flottes et émigrèrent
vers les nouvelles colonies qu'ils avaient récemment installées
en Libye où ils furent rejoints par des populations maritimes
fuyant l:1sie Mineure -le tout pendant que les incursions des Aryens
menaçaient la population hittite de famine en détruisant
ses récoltes. Memeptah, qui en 1232 avait succédé
à Ramsès II comme pharaon d'Égypte, secourut
son allié hittite en lui envoyant du blé par la mer.
Mais ce fut en vain (ce blé se faisant subtiliser en route,
à la guerre comme à la guerre), surtout que cette
intervention ne réussit pas à s'opposer à l'immigration
égéenne qui ne cessait d'amener en Libye des Achéens
de Grèce, des Étrusques venus de l'île de Lesbos,
des Sicules de Pisidie, des Shardanes et des Lyciens d’Asie
Mineure et des îles. Assailli au Nord par les Aryens, au Sud
par les populations égéennes qui se repliaient elles-mêmes
devant l'envahisseur, menacé par les soulèvements de
peuples vassaux qui {songeant aux plantureux pillages auxquels
ils allaient maintenant se livrer) faisaient cause commune avec
ses ennemis, l'Empire hittite se décomposa…»
Et je ne vous parle même pas ici «des Philistins venus
de Carie et de Crète, et qui, apparaissant en Syrie, constituèrent
dans le pays dL1lep le noyau d'une coalition dL1chéens, Crétois,
Cariens, Lydiens, Mysiens et Ciliciens dirigée contre l'Egypte
qui détruisit les escadres achéennes et égéennes
coalisées dans une grande bataille navale livrée dans
la bouche orientale du Nil; en 1227, tandis que l'armée de
Ramsès III tailla en pièces les armées d'envahisseurs
à la frontière syrienne. . .»
J'arrête !
Cela me sembla d'abord énorme, toutes ces nouvelles, puis je
me suis dit qu'au fond, quantitativement, j'avais là juste
de quoi remplir aujourd'hui un numéro du TIMES.
Mille ans pour le contenu d'une semaine de nos jours, tout allait
encore fort lentement avant que le monde entier ne soit dans le coup,
déstabilisé de fond en comble, des chars d'assaut à
la place des chevaux.
Mais, à part cela, même si, quantitativement, les Achéens,
Crétois, Cariens, Lydiens, Mysiens et autres Ciliciens n'avaient
pas de quoi faire la Une de la presse actuelle, il n'en restait pas
moins qu'à l'échelle des petits moyens dont ils disposaient,
ils faisaient déjà de la politique moderne, et que j'étais
en droit de conclure que son esprit y était déjà
présent - aux antipodes du Grand Esprit de Cro-Magnon.
Je fis alors un pas de plus.
Pour aussitôt m'apercevoir que l'aversion qu'éprouvaient
l'un pour l'autre les détenteurs et les non-détenteurs
de chevaux - et que le terme «goï» (racine du mot
«goujat» ) utilisé par les Hébreux servait
à qualifier - était déjà de même
nature que celle dont s'imprègnent les actuels rapports Nord-Sud
: «pot de fer» contre «pot de terre» - General
Fruit d'un côté, cueilleurs du Chiapas de l'autre.
Un parallèle qui m'a en plus permis de comprendre comment,
malgré les massacres, les pillages et les humiliations, les
planteurs continuèrent de fonctionner. Et cela en dépit
de leur coureur des bois les incitant à tout laisser tomber,
à ne plus rien planter, à rendre la terre aux prairies,
au buffle, aux fraises des bois, au Grand Esprit. Tout serait revenu,
plus rien à piller, plus de pillards.
Malheureusement, le problème était qu'ils étaient
là, sur place, sans jamais pouvoir s'enfuir, tout à
la fois tenaillés par la faim et harcelés par les chevaux
de l'Aryen, du Dorien et des autres comme des péons par le
Gringo et ses blindés, empêchés de prendre le
large, forcés de continuer de planter en spéculant sur
l'éventualité d'être épargnés -
une situation semblable à celle décrite dans Les
Sept Mercenaires où des bandits à cheval tenaient
à leur merci des paysans piétons.
Conscient de ces choses, j'ai alors eu la chance, pour compléter
le tableau, de faire la connaissance des Assyriens dont les méthodes
d'exploitation du piéton par le Cheval et de la pelle par le
Glaive furent le premier modèle du genre.
Leur ambition, aux Assyriens, n'était plus tout à fait
celle de leurs prédécesseurs dans la branche. J'entends
par là qu'ils n'allaient plus vraiment considérer les
planteurs comme étant leurs «ennemis», mais se
laisser tenter par les richesses que ces derniers, tels les
Sumériens et les Babyloniens, avaient déjà ziggouratées.
Disons qu'ils eurent, pour Babylone surtout, les yeux du Bourgeois
pour Versailles. Ainsi, je n'eus qu'à faire le tour de Ninive,
leur Capitale, avec mon Pirenne en main, pour en être assuré
de visu. «À Ninive, devenue une grande capitale impériale,
renseignait mon guide, des jardins botanique et zoologique furent
créés; une vaste bibliothèque réunit toutes
les œuvres babyloniennes que Sargon (l'empereur) fit
rechercher. Le palais royal fut construit en style babylonien. L'administration
fut confiée à des scribes babyloniens. Et Sargon reprit
à Babylone son calendrier, son système de poids et mesures,
sa science et son droit.»
Un résultat qui fut atteint sans que mes Assyriens aient dû
s'organiser sur le modèle ziggouratique : «Maton dans
le Delta/Talon dans l'entredeux/Ishakku dans la Ziggourat.»
Là se trouvait la grande nouveauté.
L'Assyrien en n'adoptant pas le modèle ci-dessus, continuait
de vivre tribalement. Il était resté barbare. Mais il
se distinguera du barbare ordinaire en ce sens qu'il se nourrira plutôt
de blé que du lait de ses juments. Et qu'au lieu de massacrer
les planteurs, il allait les protéger.
Telle sera son hégélienne Idée: protéger
ses victimes comme on le ferait de «la poule aux œufs d'or»
- en comprenant l'obligation de leur laisser des semences
et de quoi se sustenter de rapine en rapine. Mes Assyriens, devenus
des pillards prévoyants, inauguraient sous mes yeux
le système colonial planétaire en vigueur aujourd'hui,
avec des colonisés indépendants sans moyens d'en sortir
- stratégie formulable en une ligne: «À quoi bon
massacrer quand on peut rançonner!» Et dont les modalités
d'application tiennent en une autre ligne: «Qui sème
la terreur aujourd'hui récoltera du blé demain!»
- l'Al Capone faisant le tour des bistrots protégés
par ses soins.
Cette sorte de culture de «l'homo minuscule par l'Homo Majuscule»,
du «petit h par le Grand H», ou plus simplement encore
«de l'h par l'H», a reçu d'un certain Lengellé,
Maurice, dans son livre L'Esclavage, le nom de «servitude
ancienne» qu'il appellera aussi «servitude douce»
en précisant que celle-ci «constituait en fait une
atténuation du sort des captifs, ceux-ci ayant la possibilité
d'échapper à la mort en se donnant à des maîtres,
pour ce que nous appellerions aujourd'hui le minimum vital»
Quelque chose qui annonçait l'alternative: «La bourse,
ou la vie!»
Mais là où le Lengellé allait surpasser tout
ce que j'avais entendu jusqu'alors, c'était dans le commentaire
: «La 'corde au cou’ pour la ‘franche lippée’
a ainsi heureusement supplanté l'anthropophagie, poursuivait
mon Maurice. Et c'est pourquoi l'institution fit si longtemps
figure de progrès (sic). Système éminemment utile
aux deux parties (re-sic), que la servitude douce, le serviteur échappant
à la mort et le maître augmentant son cheptel vif d'un
travailleur dont la consommation réduite allait lui permettre
d'améliorer la sienne.»
Parler d'anthropophage pour qualifier l'ancêtre des Chirac et
autres Ishakkus modernes, j'aimais l'entendre dire -l'idée
de pomper le temps de l'autrui pour faire son beurre étant
effectivement voisine de celle de pomper le sang de la truie pour
se faire du boudin.
Ce détour fait par le PUF et ses Que sais-je ?, je me replongeai
dans mon Asie Mineure avec le Pirenne sous le bras, enrichi du concept
«esclavage doux» dont les Assyriens furent les initiateurs.
Ils seront en effet les premiers à exploiter sans réserve
les énormes ressources «humaines» que procure le
terrorisme à tous ceux qui l'exercent.
Fascinés par la Culture babylonienne et conquis par la bière
(dont j'ai oublié de dire> malgré le goût que
j'en ai, qu'elle se brassait depuis longtemps dans la ziggourat, selon
mon Childe), ils passèrent du hold-up au racket organisé
et s'affirmèrent ainsi comme les ancêtres directs de
nos grands «animaux politiques» : «du 12e au
9ème siècle, confirmait le Pirenne, I'Assyrie féodale,
dont la guerre était la raison d'être, n'a cessé
d'opérer des razzias au-delà de ses frontières.»
Ainsi, l'une des particularités notoires du racket (servitude
douce), c'était que d'un point de vue mental, il était
beaucoup moins astreignant pour ses bénéficiaires que
l'exploitation des pelleteurs hydrauliques dans le Delta. J'entends
par là qu'un Sargon dans Ninive risquait beaucoup moins la
migraine qu'un Ishakku dans sa Ziggourat. Disons, pour fIXer les idées,
que l'organisation des razzias assyriennes était à la
gestion des affaires sumériennes, ce que le Kriegspiel pourrait
être au calcul du budget des Finances Nationales. Les Temples
étaient forcés de penser à tout, les Assyriens
pouvaient se permettre d'abandonner à leurs victimes elles-mêmes
le soin d'organiser leur propre servitude, la seule obligation de
mes Sargon étant d'en faire annuellement le tour, d'emporter
les surplus, de mettre à mort tous ceux dont la récolte
leur semblera correspondre hn certain relâchement dans l'effort,
et de motiver ainsi tous les autres à l'ouvrage. Inutile d'avoir
fait l'ENA pour planifier de telles opérations (dont la moralité,
soit dit entre parenthèses, était bibliquement irréprochable
vu que le bon travailleur conservait la vie sauve contrairement au
paresseux qui se faisait massacrer).
Bref, les Assyriens assuraient le plein-emploi (et donc leur propre
paix) sans même devoir être présents. Avec le blé
qu'ils récoltaient par la terreur, ils avaient le temps de
s'organiser et de s'armer pour faire régner celle-ci. Et, par
dessus le marché, grâce à ces armes et à
cette organisation, il leur était loisible d'assiéger
les Ziggourats en pleine activité, de s'emparer de leur contenu,
d'attaquer les convois en tous genres s'échangeant le long
des fleu. ves, bref, de métamorphoser le blé
de leurs rapines d'été en or de leurs rapines d'hiver
- véritable alchimie grâce à quoi, disait le Pirenne,
«toutes les richesses des pays du pourtour furent drainées
vers Ninive qui devint rapidement la ville la plus riche du monde.»
Ma comparaison entre l'Assyrie et la Flibuste se trouvait là
totalement confirmée: Ninive ne fut jamais autre chose qu'un
repère de Brigands, l'équivalent des îles Sous-le-Vent
à l'usage des Pirates des Antilles, «l'armée
restant l'institution essentielle grâce à laquelle Ninive
exploitait ses provinces en faisant converger vers elle toutes ses
richesses.»
Sans rien produire elle-même.
Seulement voilà, pendant les trois siècles de razzias
et d'enrichissement assuré sans occuper le terrain, une aussi
bonne affaire ne manqua pas de faire des jaloux et de susciter des
vocations de «protecteurs» parmi tous ceux qui, telle
l'Égypte, se trouvaient hors de portée des coups directs
de Ninive.
À tel point qu'à l'obligation de terroriser leurs protégés,
les armées de celle-ci allaient voir s'ajouter celle de repousser
les incursions de ces candidats libérateurs sur leurs terres
nourricières. Le résultat étant que, pour ne
pas être victimes de leur propre invention, les partisans de
l'esclavage «doux» se virent contraints de prendre position
en permanence sur les terres en question, et par conséquent
de les annexer. Cette opération fut menée à bien
«au début du 9ème siècle, date où
la monarchie donna plus de cohésion au pays, les razzias se
transformèrent en conquêtes.» Et Pirenne d'ajouter
que «les souverains qui résistaient étaient
mis à mort, et leurs peuples massacrés… Tandis
que les rois locaux qui se soumettaient sans se défendre, étaient
maintenus comme vassaux de Ninive.»
Comme quoi, à la différence du Chicago des années
vingt, le racket organisé par l'Assyrie ne s'exerçait
pas directement sur des particuliers, mais sur des tribus entières.
Ninive ne traitait qu'avec des rois. Lesquels rois étaient
libres de s'arranger avec leur propre tribu pour produire et collecter
les surplus réclamés.
Et c'est alors qu'allait se produire un phénomène étrange:
les victimes de l'Assour, les tribus soumises, toutes dans une situation
exactement pareille, toutes sans grands moyens, piétonnières,
impuissantes, empêchées de s'entendre, allaient chacune,
sur cette base, se faire une certaine vision du monde. Toutes du même
ordre mais parallèles entre elles. Toutes rêvant
bien sûr de se sauver, mais chacune convaincue de ne pouvoir
le faire que seule et pour son propre compte. L'équivalent
tribal de l'individualisme et du chacun pour soi. Surtout que Ninive,
veillant au grain (c'est le cas de le dire) veillait aussi à
entretenir les divisions: «Des transplantations de populations
étaient ( en effet) pratiquées méthodiquement
pour briser toute résistance chez les peuples vaincus.»
Et comme aucun de ces peuples n'aurait pratiquement pu envisager ni
d'attaquer ni de s'évader, comme tous étaient (chacun
de son côté) condamnés à ne pouvoir que
se défendre, quel autre espoir de salut auraient-ils encore
pu caresser, sinon celui d'une intervention miraculeuse, divine, exactement
celle imaginée par les Hébreux et leur Messie ?
Or, que pouvaient faire ceux-ci en attendant ce dernier, sinon continuer
de survivre sous le joug de Ninive, et donc de s'entendre et s'arranger
pour refouler le coureur des bois qui s'agitait en chacun d'eux en
réclamant de vivre ici et maintenant, sans entrave ni délai.
Et à cette fin, ils durent se contrôler les uns les autres
(comme je l'avais déjà vu faire au plus haut niveau
au sein de l'État-Major dans la Ziggourat des Ishakkus), et
s'entre-discipliner pour empêcher que le «ça»
bouge (Le «ça» comme je le conçois se distinguant
du «ça» freudien qui n'était pas chasseur,
ni même «filtreur de vase», mais se cantonne dans
le touche-pipi.)
Et je fus bien sûr curieux de voir à quels problèmes
les membres des différentes tribus de l'Israël allaient
chacun être confrontés alors qu'obligés de souquer
ensemble dans cette galère que Ninive commandait à distance,
ils allaient devoir cohabiter. Mais il m'a suffi de me référer
aux Dix Commandements pour connaître la réponse, car
ils n'étaient rien d'autre qu'un mode d'emploi de la vie exploitée
en commun, le fondement même d'un Code permettant à chacun
de s'insérer dans un monde pour lequel nul n'est fait. Et c'est
ici exactement que La Boétie me fit le clin d'œil que
j'attendais de sa part : j'avais là, sous les yeux, des exploités
fixant uex-mêmes et en commun des règles leur permettant
d'assurer (et d'assumer) avec succès leur propre asservissement
et organisant ainsi volontairement leur propre servitude - et cela
non plus seulement dans le camp des Vainqueurs mais également
dans celui des vaincus.
Et ce n'était pas tout.
Il y avait le caractère de la divinité telle que ces
malheureux se la sont imaginée: un parangon d'intolérance
et d'autorité tout à la fois vindicative, duplice et
vénéneuse (quoi de plus tordu et de plus vicieux que
ce scénario de la Pomme, de l'Eve et du Serpent!?).
Or, à quoi me faisait songer cela, sinon précisément
au caractère des racketteurs eux-mêmes. Ce n'était
pas là une coïncidence, mais au contraire la preuve que
les rackettés avaient pensé (leur) Dieu, sa toute-puissance
tout à la fois hostile et protectrice, à l'image
même des Assyriens qu'ils exécraient tout en étant
forcés de s'en faire «bien voir». La preuve aussi
qu'ils avaient tous perdu jusqu'au souvenir de Cro-Magnon, ses buffles
et ses silex.
Et c'est ainsi que je fus témoin de la naissance de Jéhovah.
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