La servitude volontaire contamine les planteurs mêmes
Naissance de Jéhovah.

Un nouveau guide, le Pirenne-Jacques, me fait visiter 2000 ans d'Asie Mineure. Il me fait voir tout l'intérêt d'avoir des chevaux là où d'autres font du blé. Je découvre grâce à lui les ancêtres d'Al Capone: les Assyriens de Ninive, inventeurs du racketting systématique, de l'art de tout faire faire par la terreur, y compris n'importe quoi. L'enquête s'actualise.

La guerre n'est que la continuation de la politique mais par d'autres moyens. (Clausewitz)
et vice-versa. (moi-même)


Pendant que je me trouvais à Sumer, le monde en dehors du Delta était en train lui aussi de se faire secouer par le blé. Ainsi, lorsque je m'y suis aventuré, aux alentours de moins deux mille cinq cents, je me suis aussitôt rendu compte que là non plus rien n'était encore comme du temps de Cro-Magnon et que de nombreuses tribus, ayant cédé à la tentation céréalière, se faisaient malmener sans ménagement par la logique hégélienne du plantage, du récoltage et du stockage toujours à recommencer.
Certes, à la différence de ce que je venais de voir, lesdites tribus n'avaient pas de quoi s'adonner à des techniques d'irrigation et ne pouvaient donc compter que sur la pluie et la pomme d'arrosage. Ce qui était une autre manière de se faire suer mais ne m'apprenait rien que je ne sache déjà.
Mais autre chose m'a frappé: le fait qu'à côté des tribus qui avaient cédé à la tentation du blé en le cultivant, d'autres tribus avaient fait de même mais, au lieu de semer pour récolter, elles se sont organisées pour faire main basse sur des récoltes déjà faites et des richesses déjà accumulées un peu partout par les premières.
C'était là une forme d'organisation - je parle des pillards - des plus intéressantes pour moi. Et c'est pourquoi j'ai décidé de faire étape dans leurs campements le temps de me familiariser avec leurs manières particulières d'envisager le «rapport au monde».
Engagé dans cette voie, j'abandonnai le Childe au profit d'un certain Pirenne, Jacques (le fils de l'Henri qui me servira de guide pour un séjour dans le Moyen Age que je me proposais de faire plus tard).
Et ce que j'apprendrai du Jacques en question c'est que les premières esquisses d'une forme d'exploitation qui fera fureur jusqu'aujourd'hui étaient en train de se mettre en place: l'extorsion par razzia.
Elle remonte «au début du 3ème millénaire, lorsqu'une vague d'envahisseurs semblait s'être étendue progressivement sur la Mer Égée, venant d’Asie Mineure.» À partir de quoi toute cette région du monde qu'il est convenu d'appeler le Proche-Orient allait être le théâtre de mille et une péripéties dont, par exemple, l'invasion du Koweit par l'Irak et de la bande de Gazah par l'Hébreu sont parmi les tout derniers rebondissements.
En fait, les choses sérieuses auraient, selon le Pirenne Jacques, commencé «vers le milieu du 3ème millénaire, lorsque les Aryens venus des steppes russes et asiatiques franchirent l'Hellespont en détruisant la première Troie», c'est-à-dire en s'y appropriant ce qu'ils désiraient (les richesses portatives et autres ziggourato-dollars) et en saccageant le reste, probablement pour bien marquer leur différence et leur mépris envers l'engeance locale.
Surtout que mesdits Aryens étaient effectivement «à cheval et pourvus d'armes de fer, deux choses que ne connaissaient pas les Orientaux. Profitant de quoi, ils poursuivirent vers le Sud, envahissant la Grèce, passant le détroit de l'Hellespont, franchissant le Caucase et se laissant glisser à l'est de la mer Caspienne.» Bref, une efficacité et une mobilité extrême prouvant qu'ils ne s'encombraient pas de tonnes de blé pour se nourrir en route, et qu'ils disposaient en plus de tout leur temps pour voyager et faire quantité de choses telles que des armes qu'aucune tribu d'agriculteurs ni aucune tribu de sauvages n'aurait pu se permettre, la première attachée à ses champs et la seconde à ses buffles.
Ni planteurs ni chasseurs, mes Aryens allaient se faire qualifier de barbares par nos académies d'Histoire, en guise d'explication de leur mode de vie hors du commun - sur les recommandations expresses du Ministère de la Culture et de la Propagande ishakkouillenne.
Mais comme je pouvais, quant à moi, me permettre d'être sérieux, je n'ai pas hésité à me poser la question: comment diable ces soi-disant barbares se sont-ils arrangés pour survivre en se permettant tout ce qu'ils faisaient?
Faute de l'apprendre par mon Pirenne, Jacques, je dus recourir à deux autres guides: le Bloch, Marc et le Bernard, Henri (pas le Lévi, le Militaire d'Etat-Major).
Le premier me parla des Hongrois de l'ancienne Europe de l'Est qui, dans le cours des années huit-neuf cents au-dessus de Zéro (égal JC), étaient apparus dans le Paysage Politique comme de satanés pirates de pleine-terre, particulièrement en rapport avec les planteurs du Middle- et du Far-West européen de leur temps dont ils appréciaient le travail au point de le piller et de le saccager régulièrement, les Hongrois, dis-je, qui, selon le Bloch, «appartenaient au monde, si bien caractérisé, des nomades de la steppe asiatique, (même point de départ que mes Aryens) peuples souvent très divers de langage, mais étonnamment semblables par le genre de vie et qui, surtout, considéraient les laboureurs du pourtour comme étant leurs ennemis naturels» - ce qui était selon moi une saine vision des choses (ne fût-ce que d'un point de vue écologique), les Hongrois préférant vivre à cheval à tous les vents qu'à genoux dans les champs.
Et quant au Bernard, Henri, il parlait, lui, des Mongols dont chacun sait qu'en vingt ans, dynamisés par Gengis Kahn, ils conquerront un Empire à donner le vertige à Chirac, Jacques lui-même, au point d'apparaître dans les annales militaires comme un grand maître la guerre de mouvement, résultat obtenu grâce à «une organisation de cavaliers, souple, articulée, extraordinairement rapide, chaque homme montant l'infatigable petit cheval mongol et disposant de jusqu'à cinq montures de rechange.»
Bref, Hongrois comme Mongols avaient fait du pillage leur activité centrale, et de quoi se nourrissaient-ils : «du lait de leurs juments ou des produits de leur chasse et de leur pêche» informait le Bloch dans La Société Féodale; à quoi le Bernard ajoutait dans Guerre totale et Guerre révolutionnaire: «de rations de réserve qu'ils emportaient emballées dans des outres de cuir.»
De sorte qu'en plus du lait, les Mongols transportaient du chachlik à se griller sur feu de bois dans le bivouac pendant que les chevaux paissaient l'herbe de la steppe, restaurant ainsi leurs forces et reconstituant du même coup le stock de lait en train de se consommer - bref, un modèle économique complet, entièrement portatif.
Celui-là même dont mes Aryens vécurent, sans aucun doute, dans le cours des moins 2000. Surtout qu'en plus, ils avaient (comme les Hongrois et les Mongols) du blé de leurs rapines pour se faire des galettes les soirs de victoire, à la mémoire des Ishakkus dont ils venaient de raser les ziggourats. Du blé qu'ils se faisaient donc sans en planter - et sans même en faire planter - rien qu'en profitant de la malencontreuse idée que certains avaient eue d'en faire leur ordinaire.
Aussi, une fois au courant de toutes ces choses, n'eus-je aucune peine à m'imaginer que tous ceux qui purent se procurer des chevaux en profitèrent pour mépriser le travail, en se nourrissant comme les Hongrois et en agrémentant le menu de fruits plantés par d'autres - en l'occurrence tous ceux qui n'avaient pas eu leur chance, et qui leur apparaissaient du coup comme devenus leurs «ennemis naturels», ainsi que l'avait bloc-noté le Marc Bloch.
A tel point que je ne savais quasi plus où donner de la tête, les choses bougeant dans tous les coins et les actualités de l'époque regorgeant de faits divers plus juteux les uns que les autres relatant les exploits de valeureux pillards.
Comme ce peuple dorien qui, «vers la fin du 13' siècle, émigra tout entier vers la Grèce» - un événement dont Pirenne me parlait comme d'une «effroyable invasion».
Effroyable, certes, pour les planteurs, selon les comptes de l'historien, mais, selon mes compte à moi, n'en déplaise au Kouchner, Bernard lui aussi, le bilan était équilibré par la joie des pillards tout heureux de profiter de la déconvenue de leurs ennemis naturels.
Lesquels périssaient victimes de la disparition du gibier qu'ils avaient eux-mêmes provoquée pour sauver leurs semis, comme si le Grand Esprit du Buffle leur faisait payer ce crime par le glaive des Doriens.
Et ce qui, en tous cas, était sûr, selon le Pirenne toujours, c'était que ce furent ces derniers «qui, organisés en une féodalité guerrière (c'est à dire par tribus alliées agissant de manière relativement autonomes), détruisirent tout sur leur passage (la guerre nourrissant donc la guerre), tandis que d'autres bandes aryennes franchissant l'Hellespont descendirent vers le Sud le long des côtes, massacrant les populations de Mysie, de Lydie et de Phrygie qui fuirent en masse devant elles (abandonnant leurs réserves à leurs envahisseurs), et que, de leur côté les Achéens du Péloponnèse (emportant tout ce qu'ils pouvaient manger) prirent la mer sur leurs flottes et émigrèrent vers les nouvelles colonies qu'ils avaient récemment installées en Libye où ils furent rejoints par des populations maritimes fuyant l:1sie Mineure -le tout pendant que les incursions des Aryens menaçaient la population hittite de famine en détruisant ses récoltes. Memeptah, qui en 1232 avait succédé à Ramsès II comme pharaon d'Égypte, secourut son allié hittite en lui envoyant du blé par la mer. Mais ce fut en vain (ce blé se faisant subtiliser en route, à la guerre comme à la guerre), surtout que cette intervention ne réussit pas à s'opposer à l'immigration égéenne qui ne cessait d'amener en Libye des Achéens de Grèce, des Étrusques venus de l'île de Lesbos, des Sicules de Pisidie, des Shardanes et des Lyciens d’Asie Mineure et des îles. Assailli au Nord par les Aryens, au Sud par les populations égéennes qui se repliaient elles-mêmes devant l'envahisseur, menacé par les soulèvements de peuples vassaux qui {songeant aux plantureux pillages auxquels ils allaient maintenant se livrer) faisaient cause commune avec ses ennemis, l'Empire hittite se décomposa…» Et je ne vous parle même pas ici «des Philistins venus de Carie et de Crète, et qui, apparaissant en Syrie, constituèrent dans le pays dL1lep le noyau d'une coalition dL1chéens, Crétois, Cariens, Lydiens, Mysiens et Ciliciens dirigée contre l'Egypte qui détruisit les escadres achéennes et égéennes coalisées dans une grande bataille navale livrée dans la bouche orientale du Nil; en 1227, tandis que l'armée de Ramsès III tailla en pièces les armées d'envahisseurs à la frontière syrienne. . .»
J'arrête !
Cela me sembla d'abord énorme, toutes ces nouvelles, puis je me suis dit qu'au fond, quantitativement, j'avais là juste de quoi remplir aujourd'hui un numéro du TIMES.
Mille ans pour le contenu d'une semaine de nos jours, tout allait encore fort lentement avant que le monde entier ne soit dans le coup, déstabilisé de fond en comble, des chars d'assaut à la place des chevaux.
Mais, à part cela, même si, quantitativement, les Achéens, Crétois, Cariens, Lydiens, Mysiens et autres Ciliciens n'avaient pas de quoi faire la Une de la presse actuelle, il n'en restait pas moins qu'à l'échelle des petits moyens dont ils disposaient, ils faisaient déjà de la politique moderne, et que j'étais en droit de conclure que son esprit y était déjà présent - aux antipodes du Grand Esprit de Cro-Magnon.
Je fis alors un pas de plus.
Pour aussitôt m'apercevoir que l'aversion qu'éprouvaient l'un pour l'autre les détenteurs et les non-détenteurs de chevaux - et que le terme «goï» (racine du mot «goujat» ) utilisé par les Hébreux servait à qualifier - était déjà de même nature que celle dont s'imprègnent les actuels rapports Nord-Sud : «pot de fer» contre «pot de terre» - General Fruit d'un côté, cueilleurs du Chiapas de l'autre.
Un parallèle qui m'a en plus permis de comprendre comment, malgré les massacres, les pillages et les humiliations, les planteurs continuèrent de fonctionner. Et cela en dépit de leur coureur des bois les incitant à tout laisser tomber, à ne plus rien planter, à rendre la terre aux prairies, au buffle, aux fraises des bois, au Grand Esprit. Tout serait revenu, plus rien à piller, plus de pillards.
Malheureusement, le problème était qu'ils étaient là, sur place, sans jamais pouvoir s'enfuir, tout à la fois tenaillés par la faim et harcelés par les chevaux de l'Aryen, du Dorien et des autres comme des péons par le Gringo et ses blindés, empêchés de prendre le large, forcés de continuer de planter en spéculant sur l'éventualité d'être épargnés - une situation semblable à celle décrite dans Les Sept Mercenaires où des bandits à cheval tenaient à leur merci des paysans piétons.
Conscient de ces choses, j'ai alors eu la chance, pour compléter le tableau, de faire la connaissance des Assyriens dont les méthodes d'exploitation du piéton par le Cheval et de la pelle par le Glaive furent le premier modèle du genre.
Leur ambition, aux Assyriens, n'était plus tout à fait celle de leurs prédécesseurs dans la branche. J'entends par là qu'ils n'allaient plus vraiment considérer les planteurs comme étant leurs «ennemis», mais se laisser tenter par les richesses que ces derniers, tels les Sumériens et les Babyloniens, avaient déjà ziggouratées.
Disons qu'ils eurent, pour Babylone surtout, les yeux du Bourgeois pour Versailles. Ainsi, je n'eus qu'à faire le tour de Ninive, leur Capitale, avec mon Pirenne en main, pour en être assuré de visu. «À Ninive, devenue une grande capitale impériale, renseignait mon guide, des jardins botanique et zoologique furent créés; une vaste bibliothèque réunit toutes les œuvres babyloniennes que Sargon (l'empereur) fit rechercher. Le palais royal fut construit en style babylonien. L'administration fut confiée à des scribes babyloniens. Et Sargon reprit à Babylone son calendrier, son système de poids et mesures, sa science et son droit.»
Un résultat qui fut atteint sans que mes Assyriens aient dû s'organiser sur le modèle ziggouratique : «Maton dans le Delta/Talon dans l'entredeux/Ishakku dans la Ziggourat.»
Là se trouvait la grande nouveauté.
L'Assyrien en n'adoptant pas le modèle ci-dessus, continuait de vivre tribalement. Il était resté barbare. Mais il se distinguera du barbare ordinaire en ce sens qu'il se nourrira plutôt de blé que du lait de ses juments. Et qu'au lieu de massacrer les planteurs, il allait les protéger.
Telle sera son hégélienne Idée: protéger ses victimes comme on le ferait de «la poule aux œufs d'or» - en comprenant l'obligation de leur laisser des semences et de quoi se sustenter de rapine en rapine. Mes Assyriens, devenus des pillards prévoyants, inauguraient sous mes yeux le système colonial planétaire en vigueur aujourd'hui, avec des colonisés indépendants sans moyens d'en sortir - stratégie formulable en une ligne: «À quoi bon massacrer quand on peut rançonner!» Et dont les modalités d'application tiennent en une autre ligne: «Qui sème la terreur aujourd'hui récoltera du blé demain!» - l'Al Capone faisant le tour des bistrots protégés par ses soins.
Cette sorte de culture de «l'homo minuscule par l'Homo Majuscule», du «petit h par le Grand H», ou plus simplement encore «de l'h par l'H», a reçu d'un certain Lengellé, Maurice, dans son livre L'Esclavage, le nom de «servitude ancienne» qu'il appellera aussi «servitude douce» en précisant que celle-ci «constituait en fait une atténuation du sort des captifs, ceux-ci ayant la possibilité d'échapper à la mort en se donnant à des maîtres, pour ce que nous appellerions aujourd'hui le minimum vital»
Quelque chose qui annonçait l'alternative: «La bourse, ou la vie!»
Mais là où le Lengellé allait surpasser tout ce que j'avais entendu jusqu'alors, c'était dans le commentaire : «La 'corde au cou’ pour la ‘franche lippée’ a ainsi heureusement supplanté l'anthropophagie, poursuivait mon Maurice. Et c'est pourquoi l'institution fit si longtemps figure de progrès (sic). Système éminemment utile aux deux parties (re-sic), que la servitude douce, le serviteur échappant à la mort et le maître augmentant son cheptel vif d'un travailleur dont la consommation réduite allait lui permettre d'améliorer la sienne.»
Parler d'anthropophage pour qualifier l'ancêtre des Chirac et autres Ishakkus modernes, j'aimais l'entendre dire -l'idée de pomper le temps de l'autrui pour faire son beurre étant effectivement voisine de celle de pomper le sang de la truie pour se faire du boudin.
Ce détour fait par le PUF et ses Que sais-je ?, je me replongeai dans mon Asie Mineure avec le Pirenne sous le bras, enrichi du concept «esclavage doux» dont les Assyriens furent les initiateurs. Ils seront en effet les premiers à exploiter sans réserve les énormes ressources «humaines» que procure le terrorisme à tous ceux qui l'exercent.
Fascinés par la Culture babylonienne et conquis par la bière (dont j'ai oublié de dire> malgré le goût que j'en ai, qu'elle se brassait depuis longtemps dans la ziggourat, selon mon Childe), ils passèrent du hold-up au racket organisé et s'affirmèrent ainsi comme les ancêtres directs de nos grands «animaux politiques» : «du 12e au 9ème siècle, confirmait le Pirenne, I'Assyrie féodale, dont la guerre était la raison d'être, n'a cessé d'opérer des razzias au-delà de ses frontières.»
Ainsi, l'une des particularités notoires du racket (servitude douce), c'était que d'un point de vue mental, il était beaucoup moins astreignant pour ses bénéficiaires que l'exploitation des pelleteurs hydrauliques dans le Delta. J'entends par là qu'un Sargon dans Ninive risquait beaucoup moins la migraine qu'un Ishakku dans sa Ziggourat. Disons, pour fIXer les idées, que l'organisation des razzias assyriennes était à la gestion des affaires sumériennes, ce que le Kriegspiel pourrait être au calcul du budget des Finances Nationales. Les Temples étaient forcés de penser à tout, les Assyriens pouvaient se permettre d'abandonner à leurs victimes elles-mêmes le soin d'organiser leur propre servitude, la seule obligation de mes Sargon étant d'en faire annuellement le tour, d'emporter les surplus, de mettre à mort tous ceux dont la récolte leur semblera correspondre hn certain relâchement dans l'effort, et de motiver ainsi tous les autres à l'ouvrage. Inutile d'avoir fait l'ENA pour planifier de telles opérations (dont la moralité, soit dit entre parenthèses, était bibliquement irréprochable vu que le bon travailleur conservait la vie sauve contrairement au paresseux qui se faisait massacrer).
Bref, les Assyriens assuraient le plein-emploi (et donc leur propre paix) sans même devoir être présents. Avec le blé qu'ils récoltaient par la terreur, ils avaient le temps de s'organiser et de s'armer pour faire régner celle-ci. Et, par dessus le marché, grâce à ces armes et à cette organisation, il leur était loisible d'assiéger les Ziggourats en pleine activité, de s'emparer de leur contenu, d'attaquer les convois en tous genres s'échangeant le long des fleu. ves, bref, de métamorphoser le blé de leurs rapines d'été en or de leurs rapines d'hiver - véritable alchimie grâce à quoi, disait le Pirenne, «toutes les richesses des pays du pourtour furent drainées vers Ninive qui devint rapidement la ville la plus riche du monde.»
Ma comparaison entre l'Assyrie et la Flibuste se trouvait là totalement confirmée: Ninive ne fut jamais autre chose qu'un repère de Brigands, l'équivalent des îles Sous-le-Vent à l'usage des Pirates des Antilles, «l'armée restant l'institution essentielle grâce à laquelle Ninive exploitait ses provinces en faisant converger vers elle toutes ses richesses.»
Sans rien produire elle-même.
Seulement voilà, pendant les trois siècles de razzias et d'enrichissement assuré sans occuper le terrain, une aussi bonne affaire ne manqua pas de faire des jaloux et de susciter des vocations de «protecteurs» parmi tous ceux qui, telle l'Égypte, se trouvaient hors de portée des coups directs de Ninive.
À tel point qu'à l'obligation de terroriser leurs protégés, les armées de celle-ci allaient voir s'ajouter celle de repousser les incursions de ces candidats libérateurs sur leurs terres nourricières. Le résultat étant que, pour ne pas être victimes de leur propre invention, les partisans de l'esclavage «doux» se virent contraints de prendre position en permanence sur les terres en question, et par conséquent de les annexer. Cette opération fut menée à bien «au début du 9ème siècle, date où la monarchie donna plus de cohésion au pays, les razzias se transformèrent en conquêtes.» Et Pirenne d'ajouter que «les souverains qui résistaient étaient mis à mort, et leurs peuples massacrés… Tandis que les rois locaux qui se soumettaient sans se défendre, étaient maintenus comme vassaux de Ninive.»
Comme quoi, à la différence du Chicago des années vingt, le racket organisé par l'Assyrie ne s'exerçait pas directement sur des particuliers, mais sur des tribus entières. Ninive ne traitait qu'avec des rois. Lesquels rois étaient libres de s'arranger avec leur propre tribu pour produire et collecter les surplus réclamés.
Et c'est alors qu'allait se produire un phénomène étrange: les victimes de l'Assour, les tribus soumises, toutes dans une situation exactement pareille, toutes sans grands moyens, piétonnières, impuissantes, empêchées de s'entendre, allaient chacune, sur cette base, se faire une certaine vision du monde. Toutes du même ordre mais parallèles entre elles. Toutes rêvant bien sûr de se sauver, mais chacune convaincue de ne pouvoir le faire que seule et pour son propre compte. L'équivalent tribal de l'individualisme et du chacun pour soi. Surtout que Ninive, veillant au grain (c'est le cas de le dire) veillait aussi à entretenir les divisions: «Des transplantations de populations étaient ( en effet) pratiquées méthodiquement pour briser toute résistance chez les peuples vaincus.»
Et comme aucun de ces peuples n'aurait pratiquement pu envisager ni d'attaquer ni de s'évader, comme tous étaient (chacun de son côté) condamnés à ne pouvoir que se défendre, quel autre espoir de salut auraient-ils encore pu caresser, sinon celui d'une intervention miraculeuse, divine, exactement celle imaginée par les Hébreux et leur Messie ?
Or, que pouvaient faire ceux-ci en attendant ce dernier, sinon continuer de survivre sous le joug de Ninive, et donc de s'entendre et s'arranger pour refouler le coureur des bois qui s'agitait en chacun d'eux en réclamant de vivre ici et maintenant, sans entrave ni délai. Et à cette fin, ils durent se contrôler les uns les autres (comme je l'avais déjà vu faire au plus haut niveau au sein de l'État-Major dans la Ziggourat des Ishakkus), et s'entre-discipliner pour empêcher que le «ça» bouge (Le «ça» comme je le conçois se distinguant du «ça» freudien qui n'était pas chasseur, ni même «filtreur de vase», mais se cantonne dans le touche-pipi.)
Et je fus bien sûr curieux de voir à quels problèmes les membres des différentes tribus de l'Israël allaient chacun être confrontés alors qu'obligés de souquer ensemble dans cette galère que Ninive commandait à distance, ils allaient devoir cohabiter. Mais il m'a suffi de me référer aux Dix Commandements pour connaître la réponse, car ils n'étaient rien d'autre qu'un mode d'emploi de la vie exploitée en commun, le fondement même d'un Code permettant à chacun de s'insérer dans un monde pour lequel nul n'est fait. Et c'est ici exactement que La Boétie me fit le clin d'œil que j'attendais de sa part : j'avais là, sous les yeux, des exploités fixant uex-mêmes et en commun des règles leur permettant d'assurer (et d'assumer) avec succès leur propre asservissement et organisant ainsi volontairement leur propre servitude - et cela non plus seulement dans le camp des Vainqueurs mais également dans celui des vaincus.
Et ce n'était pas tout.
Il y avait le caractère de la divinité telle que ces malheureux se la sont imaginée: un parangon d'intolérance et d'autorité tout à la fois vindicative, duplice et vénéneuse (quoi de plus tordu et de plus vicieux que ce scénario de la Pomme, de l'Eve et du Serpent!?).
Or, à quoi me faisait songer cela, sinon précisément au caractère des racketteurs eux-mêmes. Ce n'était pas là une coïncidence, mais au contraire la preuve que les rackettés avaient pensé (leur) Dieu, sa toute-puissance tout à la fois hostile et protectrice, à l'image même des Assyriens qu'ils exécraient tout en étant forcés de s'en faire «bien voir». La preuve aussi qu'ils avaient tous perdu jusqu'au souvenir de Cro-Magnon, ses buffles et ses silex.
Et c'est ainsi que je fus témoin de la naissance de Jéhovah.

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