Le blé réclame une organisation de tous les instants – et pousse à l’invention du clepsydre pointeur

En suivant le Childe dans les dédales de l'administration ziggouratique, mes derniers doutes furent définitivement levés quant à l'origine céréalière des sciences dont les applications de proche en proche allaient finir par métamorphoser des forêts entières en couches-culottes jetables.


Ainsi, le rapide détour que je venais de faire par l'Hegel, l'Adams et le Waterhouse, m'avait appris qu'au niveau de son contenu, l'Histoire, n'allait pas avoir d'histoire, et qu'en fait il s'agira d'un éternel recommencement, comme on me l'avait toujours dit (en oubliant toutefois de préciser que ladite éternité s'arrêtait à Sumer). Aussi, chaque fois que, durant le voyage, j'allais entendre parler de la nécessité de s'emparer du Temple (de prendre le Pouvoir), je savais d'avance que ça n'allait jamais changer significative ment la vie de personne - hormis dans une certaine mesure celle des nouveaux locataires ainsi que celle des anciens qui allaient éventuellement se retrouver chauffeurs de bus parisien après avoir occupé le Kremlin comme il advint des Romanoff et autres Trotzkards (certains de ces derniers ayant déjà été chauffeurs avant l'Octobre, et retrouvant donc leur poste après un stage dans les hautes sphères).
De sorte que si la Raison dans l'Histoire fut réellement unique, je savais, moi, qu'elle ne fut jamais «divine et absolue», mais au contraire toujours particulière et relative. Tel sera le fil rouge qui allait me guider de l'âge de bronze jusqu'à l'ère du béton précontraint.

Tout étant parti de là, je décidai de rester à Sumer où les pionniers du processus historique (purement formel comme je viens de dire) s'étaient déjà interposés entre la ville et la campagne pour contrôler la production et la distribution du blé, ainsi que sa transformation en Ziggourats par des tailleurs de pierres - mon idée étant de voir comment les éléments de base d'une organisation de ce genre allaient se mettre en place - et, tout particulièrement, comment allait s'installer le calendrier ainsi que le cadran solaire pointeur, réglementeur d'emploi du temps socio.
Certes, je n'ignorais plus que le principe de base d'une telle organisation était de ne jamais laisser de vaincus à ne rien faire étant donné que, comme dira Smohalla de la Tribu des Nez-Percés, «qui travaille ne peut rêver, que la sagesse nous vient du rêve», et que la sagesse pour les vaincus en l'occurrence n'aurait pu être que de s'entendre et de chercher à en finir avec toute cette affaire.
Et la toute première chose que je vis, c'était que la mise en application dudit principe de l'occupation maximale des vaincus, exigeait de remplir deux conditions: s'assurer le monopole des armes ET parler tous la même langue en vertu du fait qu'il serait par exemple vain d'espérer se faire obéir en espagnol par des piocheurs n'entendant que le swahili.
Bien sûr, un tel langage n'aura pas le moindre rapport avec la poésie d'un Smohalla ou Seattle. Il s'agira en fait seulement de communication à sens unique, sans discussion, par oui ou par non, d'un système binaire et semi-conducteur entre les donneurs et les receveurs d'ordres, d'une façon de parler proprement historique, incompréhensible des forêts et des buffles, et qui, se retrouvant intacte dans le robot aux commandes des machines, finira même par licencier tous ceux que je retrouverai faisant la queue devant le resto du cœur. Bref, une langue de bois (du genre pidgin) qui n'apprendra jamais rien de neuf à personne au niveau de l'essentiel et qui, soutenue par les armes en tant qu'argument sans réplique, allait pouvoir servir à lancer toute l'affaire.
Mais, ce double monopole des armes et du langage, encore fallait-il réellement l'exercer, et je me suis donc installé dans le camp des vainqueurs afin d'y voir comment les choses allaient se passer entre eux.
A peine sur place, je fus surpris de la différence. Ma tribu initialement sauvage était devenue méconnaissable, réorganisée de fond en comble. Et cela en raison du fait que contrairement au buffle qui faisait de la viande sans surveillance, les vaincus dans le Delta n'auraient jamais fait de blé sans être tenus à l'œil.
Or, surveiller des pelleteurs, c'était nécessaire, tous pouvaient le comprendre, mais ce n'était dans tous les cas le rêve d'aucun. Si bien que les volontaires à ce poste ne se pressaient pas au portillon. Et qu'il fallut par conséquent que la tribu se résigne à mettre en place une procédure de désignation impérative, du type service civil ou militaire, obligatoire pour certains. Ce qui impliquait l'existence d'une Autorité Majuscule en mesure de se faire respecter {craindre) des surveillants eux-mêmes. Et comme la seule manière possible d'obtenir ce résultat impliquait la création de postes de surveillance des surveillants eux-mêmes, j'avais déjà devant moi le sergent, avec la notion de grade, de carrière et de plan de carrière. Car il va de soi que les surveillants de surveillants pouvant se tenir à l'ombre sous le palmier faisaient envie à ceux des pelleteurs forcés, pour leur part, de se tenir en plein soleil le jour durant. Et dans ces conditions, les candidats sergents ne risquaient pas de manquer. Or, comme il yen avait dix fois plus que de postes à pourvoir, il fallait forcément faire un choix. Lequel impliquait des sélectionneurs faisant eux-mêmes autorité. Tant et si bien que, de proche en proche, je me suis retrouvé dans la Ziggourat elle-même, en compagnie d'un véritable état-major, avec à sa tête un Chef qui n'était autre que mon Ishakku de service. Lequel se retrouvait donc à la charnière entre les dieux accapareurs du Blé dont il était l'Ambassadeur, et le Quartier Général dont il était le Patron, ce qui faisait de lui l'égal d'un Roi, comme le disait le Gordon.
Bref, j'avais là, sous les yeux, l'organigramme d'un monde déjà capable d'urtiquer plein de gens: des ordres circulant de haut en bas, des informations {des délations) de bas en haut, la preuve était faite que, pour vaincre la répugnance innée des vaincus à se laisser manipuler, les manipulateurs eux-mêmes étaient contraints de s'obliger les uns les autres à surmonter leurs propres répugnances à prendre un autre pli que sauvage. Le Buffle mort, finies les «choses simples et non altérées» de La Boétie. «Ce que tu fais à la terre, tu le fais à toi-même» disait Seattle - et ce que tu fais au vaincu, tu dois te l'imposer aussi…
Et c'est, songeant à cela, que j'ai mis le doigt sur un autre point qui, lui aussi, allait marquer l'Histoire de l'intérieur: je constatais que plus je montais dans la hiérarchie et moins les protagonistes étaient encore libres dans leur tête.
Ainsi, alors que les vaincus n'avaient jamais à s'occuper personnellement de leur propre réduction à l'état de robot - pas plus qu'un cheval à se mettre lui-même le harnais - et étaient donc irresponsables de leur état et par conséquent libres de détester le système, ceux qui les harnachaient n'auraient pas pu se permettre d'en faire autant. Au point que même les matons de deuxième classe avaient l'esprit coincé. Abhorrés des pelleteurs qu'ils fouettaient, leur seule issue, leur seule ressource, était de s'entendre avec leurs chefs. Tous obligés de penser comme eux, par eux, pour eux.
Et je m'aperçus que, plus j'approchais la Ziggourat, moins il était permis de douter du bien-fondé de toute l'affaire. Les moins libres d'esprit étant l'État-Major, ceux qui étaient en permanence forcés de penser les choses avant de les dire et de les ordonner, de les concevoir et d'en imaginer l'usage et le mode d'emploi -le tout sans autre finalité concrète que d'épuiser le peuple et le vampiriser. Aussi, à ce plus haut niveau, tous espéraient donner un sens à leur pouvoir de tout faire faire, un sens non objectif, subjectivement satisfaisant, une bonne Raison, en somme, qui, à leurs propres yeux, aurait justifié leur existence essentiellement parasitaire.
Et c'est à quoi j'ai vu que la graine des chercheurs de sens était semée, et que l'Hegel était déjà dans le Temple de Sumer, justifiant le Ministère de la Culture, son existence comme celle de l'Ishakku en personne. Sacré problème, c'est le cas de le dire, pour mon Hegel en formation que de rassurer son souverain sur le sens même de ses devoirs - que de lui faire entendre que s'il avait le pouvoir, il ne pourra le garder qu'à condition de lui aliéner en permanence sa propre liberté! ~Qu’il le fallait, qu'il pouvait tout - hormis être lui-même ?
En fait, cet Ishakku me faisait déjà penser à l'Élisabeth II coincée lors d'un «Présentez armes!» à Buckingham Palace.
Surtout que, concrètement, il y avait aussi la question du harnais. Les pelleteurs du Delta, les casseurs de cailloux de la cité, le recevaient d'en haut comme les chevaux de leur lad, sans harnacher eux-mêmes personne. Les sergents et les Talon intermédiaires, recevaient le leur d'au-dessus et harnachaient le dessous. Mais l'Ishakku, l' homo de la pointe, celui qui, toute forme d'expression anale censurée par des tapis qu'il s'était déjà fait mettre sous le pied, celui qui faisait faire tous les harnais, de qui recevait-il le sien ? «De qui, Sire Majesté, sinon des dieux que tu incarnes» lui fit savoir son Hegel de service!
Et c'est alors que j'ai compris que, pour croire l'Hegel parlant ainsi, un Ishakku ne pouvait qu'être parano. Et que l'éducation d'un Ishakku nouveau ne pouvait être réussie qu'à condition de le prendre au berceau et de lui instiller à lui aussi la parano. Et à cette fin de l'urtiquer en conséquence. Et c'est ainsi que la première graine de couche-culotte jamais semée, le fut dans le berceau des nouveau-nés de souche royale. La première fesse en feu sera princière. Ce n'est pas le Roi Baudouin des Belges qui m'aurait contredit.
D'où ce plan grossier de la toute première machine à tuer le temps jamais construite: à la base, tout en bas, une masse de transpirateurs harnachés en pelleteurs ou casseurs de cailloux sur laquelle reposait une section tronconique composée de schizos-sados-masos du genre Talon ou Tuniques Bleues, surmontée en son sommet d'un terminal pyramidal de type paranoïde (les tenanciers de la Ziggourat) et le tout coiffé d'un central de caractère John Quincy ou Führer, l'ensemble déjà capable de sortir des tapis et d'installer le virus du feu au fesse dont nous serons tous victimes - ordres (et menaces) d'exécution s'enchaînant sur le mode binaire de haut en bas, tous suspendu aux lèvres de l'Ishakku comme un PPDA à celle de son Chirac, le tout se tenant inextricablement, s'engrenant comme une machine de guerre, et exigeant pour fonctionner que la Tribu fasse bloc quoi qu'il arrive sur le dos des vaincus pour soutirer le Blé d'un côté et la Ziggourat de l'autre. Une nécessité qui, faisant Loi, dictera l'article UN de la Constitution ziggouratique : toute tentative de division, considérée comme crime de lèse- Ishakku, sera punie de mort - formule parue so~ le titre: «une Tribu, un Temple, un Ishakku» et à laquelle feront écho, entre autres, les non moins célèbres «Travail, Famille, Patrie» ou «ein Volk, ein Reich, ein Führer» qui réussiront un jour à faire vibrer et s'entre-tuer des millions d'intégristes parmi les plus Cultivés et les plus Civilisés de la planète.
Bref, outre tout ce que je venais de voir, une conclusion pouvait encore s'induire: la servitude volontaire, c'est la Tribu des Sumériens qui fut la première à la pratiquer et à la réclamer de ses membres, de l'Ishakku jusqu'au dernier maton - celle des vaincus n'étant pas dans le coup dans la mesure où, précisément, tout était pensé pour les empêcher de prendre la moindre initiative.
De sorte que tout le poids de la gestion, toute la responsabilité de l'ensemble reposera sur les vainqueurs, et particulièrement sur les Ishakku successifs qui, ayant tout à dire, seront pour ainsi dire les seuls à faire l'Histoire Ge veux parler de ce qui s'en dit et s'en raconte) et à s'y faire un nom, et donc à m'urtiquer depuis l'école primaire avec les dates de leurs exploits, sans que nul maître n'ait jamais songé à me les présenter, eux et leurs tribus, comme de parfaites crapules irresponsables, assoiffées de temps homo, jamais fatiguées de faire construire du neuf, de le faire détruire ensuite, de le reconstruire après, et ainsi de suite, les ruines s'additionnant aux ruines jusqu'à devenir des tells à ne plus savoir où se mettre.

Songeant à cela, je n'ai pas voulu quitter Sumer sans avoir vu ce qu'une telle nécessité de tout refaire chaque fois que tout sera détruit allait exiger comme organisation. Toutes les matières premières qu'il leur faudra, tous les métiers, le savoir-faire, la science et l'art, dont ils allaient sans cesse avoir besoin.
De la même manière qu'une nouvelle bagnole pour tous, tous les cinq ans, est aujourd'hui nécessaire à la prospérité de la Métallurgie, les éléments de base d'une dynamique de la nouveauté étaient en place dès Sumer, nécessaires à la survie du Temple. Sumer où, comme me le confirmait le Gordon, «le nouvel ordre économique ne transformait pas seulement le pouvoir du chef barbare en une royauté qui s'exerçait sur tout un État territorial, mais fut aussi un excellent moyen de diffusion des expériences humaines (le Childe confondant ici expériences humaines avec celles du Pouvoir de l’homo ziggourat sur l'homo casse-cailloux) et de faire naître de nouvelles sciences exactes…»
Ordre nouveau, nouveau pouvoir et sciences nouvelles, tout était neuf, forcément, vu que tout partait de là.
Et je ne fus pas surpris de voir ainsi que la première chose à laquelle l'Ishakku de service songea pour asseoir son primat sur sa propre tribu fut de faire du Savoir son domaine réservé, et donc de penser ce dernier en termes de Pouvoir. D'un Pouvoir à constituer et exercer tout à la fois contre la nature et contre le coureur des bois, l'idée étant d'emblée, pour contrôler le tout, de le diviser méthodiquement, afin de maîtriser séparément chacune de ses parties -l'inverse par conséquent de la pensée sauvage et de l'art de vivre en liberté en compagnie de tout ce qui vit aussi en liberté. Je subodorais déjà le Descartes sous la Ziggourat, le fondement même des «sciences exactes» comprises comme politique d'exploitation de la nature par l'Homme - exploitation qui dérivait directement et logiquement de celle du basic homo par l'homo elitis via les organes de transmission tenus en main par les Talon de l'époque.
Tant et si bien que «science politique» et «politique scientifique» m'apparurent dès Sumer comme les deux faces d'un même Temple. Une évidence dont les révolutionnaires qui attendront un jour de l'une qu'elle les délivre de l'autre et qui rêveront ainsi «de socialisme scientifique» et «de science socialiste», auraient bien fait de se pénétrer pour éviter de perdre leur temps et de faire s'égarer celui des autres dans de vaines espérances.
Comme s'il était possible de se servir de sciences pensées en termes d'exploitation pour en finir avec l'exploitation!
Ou, me faisait dernièrement remarquer Max Stirner : comme si, même en la réformant, on pouvait jamais faire d'une absurdité un chose sensée !
D'ailleurs, aujourd'hui même, pourquoi les Scientifiques (comme les Politiciens et leurs différents partis, chacun le sien, sa clientèle et son point de vue) avaient-ils leur domaine réservé - avec chacun sa Discipline, son Ordre, ses Références, ses Pouvoirs et ses propres Grands Prêtres ?
Pourquoi ce lotissement du Savoir et ce partage des Sciences, sinon parce qu'ayant ainsi chacun des besoins particuliers, lesdits scientifiques auront tous également besoin d'un Centre, d'une Capitale et d'un État. De sorte que tous étaient partie constitutive-constituante d'un même ordre général qui exigeait précisément de chacun qu'il s'en tienne à sa partie, sous peine d'être disqualifié.
Disqualifié comme je l'étais moi-même en me mêlant de tout ce qui ne me regardait pas. De là que j'ai pu voir tout l'intérêt que l'Ishakku pouvait tirer de ce lotissement des Sciences -les différents scientifiques s'amenant séparément devant lui pleurer pour des subsides, en blé bien entendu, vu qu'il en était le distributeur. Si bien que nul n'était mieux placé que lui pour orienter l'ensemble des recherches. Ce qu'il fera nécessairement dans le sens des intérêts de la Ziggourat qui assurait sa protection.

Cela dit, j'y reviens, pour que les affaires marchent en général, encore fallait-il, disais-je, alternativement détruire et reconstruire les choses.
Ce qui impliquait d'avoir de quoi le faire. Et comme les matières premières étaient disséminées, ils durent fonder plusieurs cités éparpillées sur les différents sites, chacune disposant de ressources dont les autres manquaient, chacune avec son Ishakku, le résultat étant qu'en plus du service que ceux-ci se rendaient mutuellement en s'entre-démolissant les Ziggourats, ils faisaient de même en se les entre-reconstruisant.
Ainsi, plusieurs États coexisteront d'emblée comme le dira le Gordon en parlant des Cités du Delta. «La boue alluviale ne contenait ni pierre, ni silex, et il fallait aussi importer le bois d'a!uvre et la pierre de construction. Heureusement donc que les fleuves permettaient aux bateaux (à fabriquer avec tout ce que cela suppose) de transporter aisément les produits venus des montagnes situées en amont et des pays au-delà du golfe Persique. Et puisqu'il était absolument nécessaire d'importer des matières premières pour la fabrication des haches et des couteaux, on saisit pourquoi ils jugèrent plus économique de faire venir du cuivre, qui était plus solide que les pierres et les silex.»

Bref, l'autonomie sauvage avait vécu. Cockerill-Sambre était déjà présente, cuivre et chantiers navals et ce qui s'ensuit, gros trafic entre plusieurs établissements urbanisés: ceux d'où venait le blé, ceux d'où venait le reste, tous se développant l'un par l'autre, aucun ne pouvant survivre sans pratiquer d'échanges.
Lesquels n'étaient donc pas un luxe mais une nécessité vitale pour tous les Temples concernés. Sans échanges, pas de pelles, sans pelles pas de pelleteurs, sans pelleteurs pas de blé et sans blé pas d'Histoire: c'est assez dire la place que le commerce allait prendre dans une tête d'Ishakku.
Et quelles seront déjà ses exigences à une époque où la Civilisation n'en était encore qu'au stade ziggouratique?
Pour commencer, il demandera de tenir des comptes. «Les prêtres, dira le Gordon, avaient la lourde tâche d'administrer les immenses trésors des Temples et de rendre compte de leur gestion (au sein de l'État-Major, bien entendu), un système de notations personnelles n'aurait été d'aucune utilité. Les symboles représentant les quintaux d'orge reçus, la quantité et la qualité de la bière fournie devaient avoir le même sens pour tout le monde.» Et pour attester du fait qu'il ne s'agissait pas là rien que d'affaires intérieures mais d'affaires entre Temples, le Childe (après avoir précisé que «l'écriture et la numération réclamant de longues études, des écoles devinrent rapidement les annexes indispensables des Temples» ) ajoutera aussitôt «qu'à partir de la Période Jemdet Nasr, les conventions et les signes utilisés dans les Temples des diverses cités étaient uniformisés, attestant ainsi d'une cooPération des prêtres sur une échelle internationale.» Première Internationale donc des Travailleurs, d'État-Major en l'occurrence.
Et je n'allais dès lors pas être surpris qu'aux mêmes questions stupides allaient correspondre les mêmes réponses stupides que de nos jours, ni donc de constater que tout ce qui s'enseigne aujourd'hui dans nos écoles primaires s'inscrivait déjà au tableau noir des Universités de l'an 3000 sous Zéro, sachant que Zéro égale JC «L'activité commerciale, relevait le Childe, exigea d'emblée l'unification des poids et des mesures. Les barbares utilisaient les moyens rudimentaires de comparaison que leur fournissait la nature: la longueur du doigt ou de l'avant-bras, le poids d'une jarre pleine. Si le système pouvait servir à un fermier qui avait à couper à bonne longueur des chevrons pour faire le toit de sa grange, il était inapplicable quand une centaine d'ouvriers travaillaient à la toiture d'un Temple sumérien. Les avant-bras des hommes n'avaient pas la même longueur, et les poutres eussent été inégales! La coudée, mesure individuelle, devait être remplacée par une autre coudée idéale et conventionnelle; une unité de mesure jùt reproduite sur des pièces de bois ou de métal qui constituèrent des unités-étalons… De la même façon, des grains et des charges précises servirent à mesurer les céréales et les autres marchandises. Pour utiliser ces symboles, remarquons-le, il fallait qu'on eût inventé la balance.»
Cela dit, la pratique des échanges exigera de produire quantité de choses dont les Ishakkus n'auront besoin que pour en obtenir d'autres. D'où la nécessité d'organiser une production de masse. Laquelle impliquera de standardiser non seulement les mesures de longueur, de poids, mais aussi celle du temps. «La coopération d'une population urbaine exigeait en effet des divisions du temps plus précises que celles utilisées dans les villages.» Et ils se sont se pliés à cette obligation «en divisant le jour et la nuit en deux fois douze heures ( d'où notre jour de vingt-quatre heures) et en inventant des instruments de mesure, du cadran solaire à la clepsydre qui fonctionnait sur le principe du sablier.» Ce n'était pas la montre suisse, mais c'était déjà le cadran solaire pointeur, la seule différence entre une Oméga de Genève et la clepsydre antique se trouvant seulement dans plus de rigueur et des contraintes accrues, mais à ce détail près je savais qu'en cela aussi notre an plus deux Mil était déjà dans le moins trois Mil.
Surtout que je suis tombé sur plus flagrant encore.
Le cycle primaire à peine en place, le secondaire s'annonçait: «Les sciences exactes, dit Gordon Childe, dérivent des conventions sociales que nous venons d'énumérer. Le système économique en vigueur exigeait que par l'arithmétique et par la géométrie on puisse prévoir des résultats quantitatifs. Les clercs sumériens ne s'intéressaient ni aux propriétés des nombres ni à la mesure de l'espace abstrait. Ce qu'ils voulaient savoir, au moins approximativement, c'était quelle quantité de semence ils réserveraient aux champs du dieu, combien de briques ils commanderaient pour bâtir le mur du Temple, quel volume de terre ils feraient extraire pour construire une ziggourat, ou une digue et combien d'ouvriers ils mettraient en chantier pour que l'ouvrage soit terminé en temps voulu.»
L'ingénieur (que j'allais moi-même, devenir en + 1950 pour l'envoyer dinguer en + 1960) avait déjà son poste dans le Temple, formulant ainsi (dès les alentours de -2500) «les règles mathématiques et géométriques qui sont à l'origine des lois quantitatives de la science moderne, et qui réduisaient à des formules générales des observations faites sur des séries d'objets concrets, et résultaient des nouveaux besoins et des nouvelles facultés créées dans la société par la révolution urbaine.»
Nouvelles facultés, nouveaux besoins, parmi lesquels la rigueur nécessaire aux échanges - rigueur qui n'exigeait pas seulement des standards de poids, de longueurs et de temps, mais en plus tout un système d'équivalences entre le blé et le reste, faute de quoi les échanges eussent été impossibles. Aussi, «la révolution urbaine fut-elle à l'origine d'une autre convention qui précisa les notions de généralisation, d'uniformisation et d'évaluation. Les échanges de marchandises et de services ayant pris une extension considérable, il fallait une mesure commune pour les évaluer. Elle serait en même temps monnaie d'échange pour payer les produits aussi bien que les salaires. Et la première mesure commune semble avoir été l'orge, nécessaire à tous.»

Nécessaire à tous: le buffle disparu, le blé plutôt que la Terre sera au centre de toute pensée ziggouratée. Et si le blé, pour d'évidentes raisons pratiques, s'abandonnera en tant que monnaie courante au profit de l;un ou l'autre métal, il n'en restera pas moins la référence de base puisqu'une monnaie qui permettrait de tout avoir hormis du pain aurait autant d'intérêt qu'une bagnole sans carburant. (Dans ce Système, cela va de soi, car pour ce qui était des sauvages, un buffle friand de dollars n'ayant jamais vu le jour, rien de tout cela n'avait de sens.)

Aussi ne sera-ce que dans la mesure où il vaudra du blé, et pour nulle autre raison, que du métal (l'or, l'argent, le cuivre ou le nickel) pourra tenir lieu de commune mesure aux marchandises qui étaient d'ailleurs, elles aussi, . et au même titre que leurs propres fabricants, indistinctement toutes des sous-produits du blé. Et c'est ainsi que «l'adoption d'une monnaie métallique conventionnelle marqua le passage d'une économie naturelle à une économie monétaire. Dans la première, les objets s'échangeaient les uns contre les autres; dans la seconde, tous les produits s'évalueront par rapport à une unité conventionnelle (le sicle d'argent} et pourront ainsi se comparer quantitativement. De sorte que la richesse ne s'évaluera plus en denrées alimentaires, en esclaves ou en produits divers que l'on peut consommer, employer et utiliser, mais en quantité de métal, le produit par excellence, monnaie abstraite qui s'échangera contre n'importe quel article de consommation, ou contre du travail.»


En réalité, si, sur ce point précis, je me suis un moment de plus attardé à Sumer, c'était que l'un des plus extravagants malentendus de l'histoire allait sortir de là. Car en disant que le blé «vaut ,) de l'argent au lieu de dire que l'argent «vaut» du blé, cela revenait à faire de l'argent (et non du blé) la finalité de tout échange - ce qui, de toute évidence, ne sera jamais le point de vue de l'artisan mais seulement celui de la Ziggourat. Car il va de soi que si le premier transforme du pain en marchandise, c'est pour racheter du pain après sa vente. Tandis que le Temple raisonne tout autrement vu que sa manière d'avoir du blé est de l'extorquer et que son premier besoin est donc d'acheter des armes avec lesquelles il l'extorquait. Des armes à se procurer chez l'artisan qui, ayant besoin de pain, entre autres matières premières, pour fabriquer ses armes, réclamera de l'argent. Si bien que plus mon Ishakku aura de l'argent, mieux il pourra s'armer, plus il pourra extorquer de blé, et ainsi de suite, l'argent faisant de l'argent, et le banquier faisant déjà son apparition, comme dira le Childe : «la nouvelle richesse gardait la propriété naturelle que possédaient les formes de richesses primitives, le blé et le bétail, c'est-à-dire le pouvoir de se reproduire et de se multiplier, en l'augmentant, en en tirant un bénéfice, en faisant payer des intérêts sur les prêts (en semant de l'argent pour récolter de l'argent qui permettait de récolter du blé). Ainsi, dans la société mésopotamienne, la nouvelle classe des marchands - en grande partie des Sémites - exploita-t-elle avec intelligence les possibilités nouvelles qui lui étaient offertes grâce à l'argent et ses richesses ne cessèrent-elles d'augmenter depuis le temps de Sargon. Cette évolution eut des conséquences révolutionnaires : elle acheva de ruiner l'organisation des gentils,fut à l'origine d'une nouvelle classe moyenne et facilita le fonctionnement des rouages de la production.»
Amen.
L'essentiel était dit.
Pour Sumer, je m'en suis tenu là.
Des images de Wintu et de ruée vers l'or me revenant à l'esprit, en même temps que des hallucinations de Dollars, je décidai de quitter le pays et de me plonger sans plus attendre dans les guerres qui allaient maintenant bouleverser l'Asie Mineure de fond en comble, jusqu'à la Grèce, la Crète, l'Égypte - un voyage que j'étais pressé de faire et qui allait enfin, entre autre, m'apprendre que le cours d'Histoire de l'Antiquité - qui m'avait urtiqué dans le Secondaire sous prétexte de Culture Générale - n'avait en fait jamais été qu'une matière première à reconstitutions CécilBéDemillesque, juste bonne à faire la propagande des productions hollywoodiennes.

table des matières