Mes premiers pas dans le monde des spécialistes de la "nécessité"

Le guide Childe, Gordon, des universités de Londres et d'Édimbourg, me fait visiter Sumer, les marais du delta de l'Euphrate, m'introduit dans les ziggourats et me fait faire la connaissance des Ishakkus d'Uruk, Akkad et autres lieux où je reniflais déjà le sel de l'esprit de l'Hegel, Friedrich.

"Vous me demandez ce que vous devez être ? Vous ne l'êtes donc pas! " (Max Stirner, L'Unique et sa Propriété)


N'étant pas plus archéologue que psy et le reste, la question de savoir où et quand l'Histoire aurait réellement commencé ne m'intéressait pas. Le fait de savoir que ce fut là où pour la première fois des réserves de blé constituées par des agriculteurs avaient été subtilisées par des chasseurs suffisait à me contenter. D'ailleurs, nos Sociétés aujourd'hui encore ne fonctionnent que sur la base de paysans gendarmés par des non-paysans.
Curieux de voir comment les choses se sont vraiment passées, je décidai de retracer le chemin allant des origines jusqu'à nos jours, avec l'idée de déceler les points faibles de ce système poseur de tapis. But de l'opération : voir comment il serait possible de mettre un terme à cette Histoire qui aujourd'hui est en passe de réussir le lamentable exploit d'emmailloter la terre entière en plus des nouveau-nés, et qui ne sait même plus où fourguer ses déchets et ses crottes sans aussitôt se remettre les pieds dedans.
C'est à cette fin que, me référant (avec toutes les réserves d'usage que me permettait ma qualité de non-historien) au Gordon Childe et à son guide De la Préhistoire à l'Histoire, je me suis retrouvé dans le fin fond de ce qui n'était pas encore l'Europe en compagnie d'homos sapiens sapiens qui s'étaient déjà sérieusement mis sous le signe du blé, du râteau et de la bêche, et qui «emmagasinaient dans des réserves des récoltes suffisantes pour leur permettre d'attendre la récolte suivante» - la chose étant attestée par des greniers que j'ai retrouvés, sur les indications de mon Gordon, «dans tous les villages barbares, même dans les plus anciens.»
Cela dit, attention: «tous les villages» ne voulait pas dire tout le monde. Des tribus chasseurs n'ayant pas besoin de silos ont disparu sans laisser de traces, mais n'en étaient pas moins toujours présentes, ainsi que mon Gordon allait d'ailleurs bientôt me le confirmer de façon indirecte. Ainsi, me dira-t-il, tant que chaque groupe (d'agriculteurs bien entendu) se contenta de faire du blé pour l'hiver, «aucune communauté n'eut besoin d'excédents pour subsister.» Toutes vivaient en autarcie et aussi longtemps qu'elles le pourront, elles seront «pacifiques» - la preuve étant, ajoutait le guide, «que leurs villages n'avaient pas de fortifications, et qu'il n’y avait pas d'armes dans leurs tombes.»
Les choses en restèrent là, jusqu'au jour où un problème surgit (c'est ici que je devais me méfier de ce qu'allait dire le Childe) : «la révolution néolithique, précisait-il, s'était accompagnée d'un accroissement démographique des cultivateurs. . . lesquels, pour augmenter leur espace vital et cultiver de nouveaux champs, furent amenés à devoir s'emparer par la violence de nouvelles terres sur lesquelles vivaient des peuples sauvages restés chasseurs.»
La démographie pour justifier l'Histoire, le Childe se faisait l'écho du John-Quincy expliquant au May Flower la nécessité de se débarrasser de l'Indien, pour exactement la même raison -la différence étant qu'en l'occurrence le Childe postulait que des planteurs sans armes se seraient emparés de terres défendues par des chasseurs nécessairement armés. Mais ça ne tenait pas debout! C'était forcément tout le contraire - surtout que, comme le Childe lui-même venait précisément de le dire, lesdits planteurs n'avaient même pas de fortifications autour de leurs silos. Si bien que si le Gordon raisonnait à contresens, ce ne pouvait être que sous l'influence de son Ministre de la Culture qui l'avait chargé de présenter l'Histoire sous un jour favorable aux planteurs, de glorifier le râteau, la bêche et le silo, et non de laisser entendre que les premiers Grands Tapissiers de l'Histoire n'auraient que des pillards sans pelles, sans tapis ni rien que ce soit de mettable dans un Musée!
Bref, les faits confirmaient bien mon hypothèse: des sauvages, sur un coup de tête, avaient pris le pouvoir, et allaient être du même coup confrontés à une nécessité sans précédent: celle de devoir exploiter de manière continue des homos qui exploitaient eux-mêmes du blé de manière continue. Et c'est partant de là que j'ai mis le cap sur les toutes premières grandes réserves de «blé» connues, curieux de jeter un coup d'œil sur l'utilisation qui allait en être faite. Et je fis bien, car je fus, grâce à cela, mis d'emblée dans le ton et le sens de l'histoire.
L'affaire se passait dans l'antique Sumer, sur le delta du Tigre et de l'Euphrate. «Les alluvions apportées par ces deux fleuves, me faisait savoir le Childe, avaient fait surgir des eaux du go!fe Persique un territoire neuf aux vastes marécages couverts de roseaux immenses, coupés d'arides bandes de boue et de sable, Périodiquement inondé.
«Au milieu du désert aride qui l'entourait, cette jungle parut aux hommes un vrai paradis ,. il suffisait de canaliser et de maîtriser les inondations, de drainer les marécages et d'irriguer les zones arides pour en faire un véritable Éden ( sic !)… Les fermiers allaient ainsi pouvoir produire des récoltes excédentaires.»
Décidément le voyage en compagnie de Gordon s'annonçait plein d'embûches. Ce dernier voyait tout dans une optique ministérielle. Ainsi, par exemple, cette jungle qu'il qualifiait de «vrai paradis», ce n'était pas pour ce qu'elle était et offrait gratuitement, mais pour l'eau de ses fleuves qu'il «suffisait de canaliser, de maîtriser et de drainer pour irriguer les zones arides et transformer le désert voisin en un véritable Éden.» Si bien qu'à entendre mon guide, ces fermiers que je voyais mariner dans le Delta, j'aurais fini par les croire tout contents d'enfin pouvoir servir à quelque chose de supérieur à eux-mêmes, quelque chose que leurs vainqueurs auraient incarné et dont je fus curieux de savoir comment ils allaient s'y prendre pour réussir ce coup.
Le Childe, qui survolait le problème du haut de ses dix mille ans de Culture, m'en offrit une vue (très) aérienne: «Les plus anciens villages connus, me fit-il voir, possédaient au départ de minuscules sanctuaires qui furent si souvent reconstruits et agrandis que les sites initiaux devenaient des tells (monticules) surmontés de temples -les couches de chaque tell représentant autant de reconstructions successives du village…
«Ainsi, entre les civilisations El Obeid et la première civilisation historique, celle des premières dynasties, les archéologues distinguent au moins deux phases, désignées sous le nom de Uruk et de Jemdet Nasr.
«À la fin de la phase d'Uruk, le tell d'Erech atteignait dix-huit mètres. À son sommet, la grande place d'une ville épiscopale a remplacé l'ancienne place du village. Un temple immense, de soixante-seize mètres sur trente, plus tard consacré à la déesse Inanna, se dresse au premier plan. Derrière, tout contre le temple d~nu, s'élève une colline artificielle, la ziggourat, de plus de dix mètres de haut, construite en boue et en brique et que renforcent des milliers de gobelets en terre cuite enfoncés dans les murs abrupts avant que la brique ne soit sèche. Un escalier donne accès au sommet, plate-forme couverte d'asphalte, où s'élève un temple en miniature de vingt-deux mètres sur dix-sept, qui se compose d'une longue salle avec de petites chambres étroites sur les côtés, et à l'extrémité un autel et une idole. Les murs faits de brique blanchie à la chaux et de bois importé sont décorés de niches et de contreforts et percés de petites fenêtres.»
Le temple d'Innana, la ziggourat d'Anu, le temple «miniature» de 22 x 17 m2, la plate-forme, les murs, le plomb, le cuivre, l'ornementation de l'ensemble, le tout planté sur 18 mètres de ruines, je ne voyais là pour ma part qu'une formidable montagne de blé, une incroyable masse de temps littéralement lapidifié, fossilisé. Et dans ces tombeaux de Rois et de Grands Tapissiers qui émerveillaient le touriste Childe, tout ce que je voyais pour ma part, c'étaient des tribus entières sacrifiées dans le caillou.
Et je me disais que ces entassements, apparemment gratuits, ne pouvaient que correspondre à une stratégie de vainqueurs visant à s'assurer les services de vaincus.
Il en était sûrement ainsi, mais je ne voyais toujours pas le rapport entre un tel urbanisme et l'exploitation des Fermiers dans le Delta -lesquels, comme disait le Childe, «fournissaient l'excédent nécessaire pour nourrir la main-d'œuvre abondante que réclamait l'édification des collines artificielles et des temples monumentaux, la fabrication des briques et des gobelets de terre cuite, l'importation des sapins, du lapis-Iazuli, de l'argent, du plomb et du cuivre qui servaient à l'ornementation.»
Bref, s'il était évident que, pour faire fabriquer des temples, les vainqueurs ont eu besoin de surplus, je me demandais pourquoi, pour avoir des surplus, ils eurent besoin de temples. Pour y loger des dieux, certes, mais à quoi bon ces dieux?
Tout simplement parce que le blé, il ne suffisait pas de le planter ni de travailler pour en avoir en suffisance, en temps voulu, et à coup sûr. Une sécheresse ou une inondation, trop de soleil ou pas assez, une invasion de fourmis, un nuage de sauterelles, une attaque de pucerons, de mildious, de doryphores, et tout était réduit à rien. Si bien qu'à la différence de Cro-Magnon qui n'avait qu'à laisser faire son gibier pour ne jamais manquer de rien, le nouvel homo ne contrôlait pas seul sa subsistance.
Il était à la merci de mille imprévus. Une part considérable, déterminante de la nature échappait même à son contrôle.
Si bien que le nouvel homo ne dépendait pas que du blé, mais également de tout ce qui s'en prenait au blé. Pour le manger, le piétiner, le détruire ou l'empêcher de pousser.
Et à la tête de cette armée d'ennemis possibles il va s'imaginer trouver des dieux. De mauvais dieux en l'occurrence, qu'il opposera à de bons dieux. Des dieux à se concilier pour se défendre contre les autres. Ainsi, pendant que le Fermier, le Vaincu, traquait le chiendent dans le Delta, j'allais voir le Vainqueur officier dans le Temple, pourfendant le dieu du chiendent, s'appuyant sur ceux du blé, et convainquant tout le monde que lui aussi faisait le nécessaire pour le bien de ses victimes elles-mêmes. Et la première des choses que les dieux réclamèrent en échange de leur aide, ce fut que les récoltes leur soient intégralement dédiées.
Ce dont le Childe m'offrit la pleine confirmation en m'annonçant que «pour que l'excédent de blé soit réparti entre les ouvriers, encore fallait-il que les dieux s'en emparent et le répartissent entre leurs adorateurs actifs» - et, afin de rendre les choses opérationnelles, ajoutait le guide, il importait que «les dieux prennent vie, raison pour laquelle ils engagèrent des serviteurs de chair et d'os capables d'interpréter leurs oracles et de prévenir leurs désirs. D'où la présence des temples qui en effet supposent des Prêtres.»
Les Prêtres, donc! Ceux qui, comme par hasard, avaient appris, par les «oracles» bien entendu, leur nomination au poste d'Ambassadeurs du Ciel. Et, outre cela, que le premier désir des Dieux était de posséder une maison où pouvoir stocker leur blé et installer leur Ambassadeur. «Le temple sera en effet considéré comme la "maison" divine, précisait le Childe, dont l'organisation garantissait l'exploitation rationnelle de la terre, l'entretien des canaux, et un excédent de production qui subvenait aux besoins d'une population en forte augmentation.»
Bref, la question était réglée; voilà ce qu'était devenu le Grand Esprit : une population mythologique surplombant celle de Sumer, et partagée comme dans le Delta entre le blé et le chiendent, les bons et les mauvais. Et je savais maintenant pourquoi la société des vainqueurs, qui avait besoin de surplus pour obtenir des temples, avait eu besoin de temples pour avoir des surplus. Et aussi pourquoi le Prêtre s'imposera dans l'histoire comme sujet principal, ancêtre commun des Rois et des John Quincy Adams, et qui, «dès le quatrième millénaire, allait assumer la charge lucrative qui consistera à gérer les biens divins et à diriger les travaux auxquels, lui et ses pairs, allaient consacrer le surplus des richesses. Ainsi, tous ceux qui ne participeront plus directement à la production de nourriture, seront-ils nourris sur l'excédent fourni par les "locataires du dieu" et amassé dans les greniers divins.»
Nourris, certes, mais pas pour ne rien faire, car maintenant que les dieux avaient leur Ambassade, ils aimeront s'y voir fêter, honorer dignement et donc mener grand train.
«Le roi ( ou Ishakku) devait sans doute son autorité à une identification magique avec le principal dieu de la cité; il est probable qu'il jouait déjà le rôle de la divinité dans le jeu de la fertilité, mais ce dont nous sommes certains c'est que, plus tard, il incarnera le dieu lors des grandes fêtes annuelles.»
Et comme il était impossible pour ledit roi de représenter le dieu dont il était l'ambassadeur et le chargé d'affaires sur terre, sans majesté, ni décorum, la «maison divine» deviendra le premier théâtre, la première scène de l'Histoire, avec tous les besoins que cela supposait.
En raison de quoi, m'expliqua le Childe, «l'artisan sPécialisé trouvera facilement place dans la nouvelle organisation du temple. Mais si logement et nourriture lui étaient alors assurés, il y perdra, en même temps que sa liberté; le prestige que lui valait son art chez les barbares. Il dépendra maintenant du chef de la maison qui lui fournissait ses matières premières et à qui il devra abandonner sa production. Un même sort attendra les nouveaux artisans qui apparaîtront à cette époque: les verriers, les bijoutiers et les fabricants de sceaux» - la présence de fabricants de sceaux attestant ici du fait que le dieu, en déléguant ses pouvoirs au roi, n'avait pas manqué de lui confier sa signature.
Cela dit, les maisons divines regorgeant de richesses, il alla de soi qu'elles réclament d'être défendues en conséquence. Une obligation qui n'a pas échappé à mon guide alors qu'il prendra soin de noter qu'il arrivait «parfois que les habitants des villes aient à repousser les attaques de barbares affamés, qui arrivaient des confins du désert et regardaient avec envie les richesses accumulées par des siècles de labeur.»
(Sous une plume d'historien, les barbares sont toujours «affamés» et fascinés par «les richesses accumulées par des siècles de labeur», alors que, par ailleurs, ces mêmes penseurs n'arrêtent pas de s'indigner de voir que ces mêmes barbares passaient leur temps à tout saccager, tout raser et tout détruire sur leur passage, prouvant par là que leurs intentions ne furent jamais de tapisser la terre ni d'urtiquer leur progéniture.)
Cela dit, quoi qu'il en soit, les maisons des dieux eurent besoin d'être solidement armées en vue de soutenir des sièges, raison pour laquelle "construites sur des plates-Jormes artificielles et dominées par la ziggourat, elles comprenaient des greniers, des réserves, des ateliers" et occupaient le creur de la cité qui, par surcroît de précaution, «était entourée d'une enceinte de briques et d'un fossé derrière lesquels l'homme (le vrai, pas le "barbare") trouve, pour la première fois, un monde bien à lui, relativement protégé des dangers immédiats de la nature.»
Somme toute, par comparaison avec l'obligation sauvage de courir les bois en quête de buffles, celle de devoir vivre à genoux aux pieds des rois apparaissait à mon Childe comme un grand pas en direction de l'homo digne de ce nom. Et pourtant, 8 pages plus loin à peine, lui-même constate que «la condition des prêtres administrateurs et celle des fermiers, ouvriers et esclaves, n'avaient rien de commun. Les premiers ne recevaient qu'une part infime du produit de leur travail,. et sur l'excédent recueilli par le temple, les brasseurs, les boulangers, les autres artisans et les esclaves ne recevaient que juste de quoi ne pas mourir de faim. Alors que les prêtres, pour leur part, traitaient la terre, le bétail, le matériel et les serviteurs des dieux comme s'ils eussent été leurs biens personnels et leurs esclaves… Bref nous entrevoyons là un véritable conflit de classes.»
Ainsi donc, dans ces lieux même où «pour la première fois mes homos auraient trouvé un monde bien à eux», c'était aussi la première fois qu'un gros paquet d'entre eux se faisaient traiter par quelques autres comme des pioches ou des pelles télécommandées. Et n'étant pas historien, rien ne m'empêchait de douter du fait que jamais mon homo ne s'était senti aussi étranger à lui-même que dans ce monde bien à lui.
Cela dit, étant à Sumer, l'opportunité me fut offerte d'éclaircir un autre point. Je veux parler de la raison des guerres que les sumériens n'arrêtaient pas de se livrer entre eux. «Bien que toutes les cités de Sumer et d’Akkad aient possédé la même civilisation, et que leur sort fût lié aux mêmes fleuves - ou peut-être précisément pour cette raison - chacune d'elles préservait en effet son indépendance politique et combattait ses voisines. Ainsi, par exemple, les plus anciens documents déchijfrables relatent les guerres qui opposèrent les cités de Lagash et d'Umma pour la possession d'une bande de terrain sur la .frontière.»
A m'en tenir à cette explication, j'ai d'abord cru que ces conflits étaient de même nature que ceux qui opposèrent les tribus sauvages visant à définir leurs territoires respectifs. Mais en réalité, sans contester que des considérations de ce genre ont certainement joué un rôle, le fait était qu'à la différence des guerres sauvages qui étaient décidées collectivement, celles dont il sera question dans le Delta l'étaient par les rois seuls. Ce qui m'était une claire indication du fait que la tribu des vainqueurs elle-même avait cessé d'être égalitaire, qu'il s'y trouvait maintenant des plus et des moins que d'autres.«Le pouvoir de l'lshakku ne pouvait être que renforcé par son rôle de chef guerrier. Le roi vainqueur qui .frappe ses ennemis est l'un des thèmes favoris de l'art des premières dynasties, m'apprenait le Childe qui précisait aussitôt que «en tant que chef de guerre, le roi commandait l'armée de la ville, mais que c'étaient les dieux des cités qui, dans l'esprit des habitants, partaient pour la guerre et remportaient les victoires. Quant aux traités de paix, il étaient conclu au nom des divinités des cités belligérantes. . . Et c'est au nom de la divinité encore, qu'en cas de victoire le roi se voyait attribuer une part importante du butin remporté par le dieu qu'il incarnait.»
La présentation faite ainsi de la guerre et de sa finalité pouvait peut-être sembler cohérente mais en réalité elle ne me satisfaisait pas du tout. Car si les rois, qui disposaient, au nom des dieux, de toutes les ressources d'une cité, ont éprouvé périodiquement le besoin de mettre tout en péril ce devait être, selon moi, bien plus pour des raisons de politique intérieure que pour un quelconque besoin de butin. En fait, les guerres offraient aux rois d'excellents prétextes pour s'armer et entretenir en permanence des troupes utilisables intérieurement à des fins policières. En plus de quoi lesdites guerres déterminaient quantité de travaux de défense, permettaient d'y affecter des tonnes de blé, et assuraient par la même occasion l' épuisement d'un nombre considérable de paysans dans le Delta et de casseurs de cailloux dans la ziggourat et le reste. Bref, pour maintenir l'ordre da~ leurs propres cités et pour avoir la paix chez eux, il n'y avait rien de plus sûr ni rien de plus simple que le pied de guerre pour l'lshakku de service. Et quand tout était prêt, comment mieux conserver ladite paix qu'en faisant la guerre au dehors, ou qu'en résistant aux agressions étrangères ? ~elle meilleure justification pour tout détruire et pour pouvoir ensuite tout recommencer un cran plus haut sur les ruines constitutives du tell ? Et quel meilleur service les lshakkus des différentes cités pouvaient-ils mutuellement se rendre qu'en se rentrant régulièrement dedans ? Peu importe que ces guerres aient été oui ou non préparées, décidées et conduites dans cet esprit: de toute manière tel fut leur résultat, et je n'avais qu'à voir la hauteur des tells pour en être convaincu.
Et c'est partant de là que j'ai aussi compris la raison d'être des Pyramides, et des richesses en général : sous couvert de beauté; ces soi-disant flambeaux de la Civilisation n'ont jamais eu pour objectif de faire béer d'admiration les générations futures, mais surtout et avant tout d'occuper le temps présent de leurs producteurs, de les contenir et de les épuiser, bref, de les rendre inoffensifs en les tuant à l'ouvrage. Sinon, pour quelle raison, une œuvre à peine achevée, les dieux, les rois, les prêtres, en commandent-ils immédiatement une autre, sans arrêt, sans répit, sans jamais faire une fin. D'où la fonction de la guerre: tout détruire pour pouvoir repartir à zéro; et la fonction de l'Art : tout produire pour pouvoir refaire la guerre.
De sorte qu'à mes yeux rien n'empêcherait de classer 14-18 parmi les merveilles du monde, ni de classer Chéops parmi les guerres mondiales.
Et bien sûr il n'y avait que des dieux pour concevoir des plans pareils. Ainsi donc mon séjour à Sumer m'avait déjà fait voir plein de choses :
- que la politique du Vainqueur fut de fatiguer le Vaincu;
- que la Ziggourat n'a jamais eu pour but d'enrichir le patrimoine homo;
- que les guerres dans le Delta ont toutes eu pour fonction d'assurer la paix sociale à l'intérieur de chaque cité ;
- et que le sens de tout cela fut introuvable dans le Gordon de sorte que je n'en aurais rien su si je ne m'étais rendu sur place. `Cela étant, ces incroyables amoncellements de temples qui se sont superposés il y a cinq à six mille ans pour devenir ces montagnes de temps mort à l'ouvrage qui furent appelées les «tells», préfiguraient-ils déjà ce qui allait se passer depuis alors jusqu'à nos jours ? Ce qui fut vrai dans le Delta allait-il se vérifier ailleurs et par la suite ?
Pour le savoir, je ne pouvais plus me contenter de survoler le sujet comme je venais de le faire, mais il fallait que j'entre dans le Temple et que j'y prenne position le temps de savoir en fonction de quoi et de quels objectifs précis celui-ci allait s'organiser de l'intérieur.
Bien sûr, je savais qu'au départ l'objectif en question avait été d'assurer la survie des vainqueurs. Mais n'y aurait-il tout de même pas eu une raison moins triviale motivant les décisions prises, une raison qui aurait donné à l'Histoire un sens plus élevé, universel, digne de l'idée que l'Adams et ses Talon s'étaient faits de l'homo, de sa mission et de la leur ? quelque chose de beau, de fort et qui aurait été dans le sens de l'Hegel, Friedrich, pour qui l'Histoire ne serait ni plus ni moins que «la manifestation d'une Raison unique, divine et absolue, et non pas subjective et particulière.» Celle-là même qui aurait motivé les habitants du Temple bien plus puissamment que de vulgaires affaires de blé dans le Delta - une Raison dont les paysans, casseurs de cailloux, empileurs de pierres et autres pionniers de la tapisseries auraient eux-mêmes pu être fiers malgré le triste sort dont ils faisaient l'objet.
Je dois l'avouer, j'étais sceptique.
Surtout que si l'Hegel était aussi sûr qu'il prétendait l'être de ses dires, pourquoi les énonçait-il à l'université devant les fils du Haut de la Ville, et jamais devant ses domestiques en train de lui beurrer les tartines ou de lui cirer les bottes ? Pourquoi cette réserve, sinon parce qu'il flairait fort bien que ces gens-là ne risquaient pas de vraiment comprendre une Raison qui serait celle de leur indignité. Alors que les fils de la Haute ne doutaient pas d'un monde qui leur faisait honneur.
Constatant cela, je déposai mes conclusions: si l'Hegel sélectionnait ses auditeurs, c'est qu'à ses propres yeux, la valeur de son discours était toute relative. Il mentait donc lorsqu'il parlait de Raison unique, divine et absolue. Mais il mentait à tel point que, se trompant lui-même, il mentait sincèrement.
Car en idéalisant l'Histoire, en la disant raisonnable, c'est à son métier de Prof- et à ce qu'il en tirait de gloire et de farine - qu'il donnait une Raison d'être. Et j'en ai donc conclu que c'était une fois de plus dans le non-dit, entre les lignes, que résidait la bonne information, celle qui m'amenait à l'essentiel, à savoir que le Temple de Sumer était toujours debout dans l'Hegel, comme dans l'Adams et le Waterhouse...

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