Mes
premiers pas dans le monde des spécialistes de la "nécessité"
Le
guide Childe, Gordon, des universités de Londres et d'Édimbourg,
me fait visiter Sumer, les marais du delta de l'Euphrate, m'introduit
dans les ziggourats et me fait faire la connaissance des Ishakkus
d'Uruk, Akkad et autres lieux où je reniflais déjà
le sel de l'esprit de l'Hegel, Friedrich.
"Vous
me demandez ce que vous devez être ? Vous ne l'êtes
donc pas! " (Max Stirner, L'Unique et sa Propriété)
N'étant
pas plus archéologue que psy et le reste, la question de savoir
où et quand l'Histoire aurait réellement commencé
ne m'intéressait pas. Le fait de savoir que ce fut là
où pour la première fois des réserves de blé
constituées par des agriculteurs avaient été
subtilisées par des chasseurs suffisait à me contenter.
D'ailleurs, nos Sociétés aujourd'hui encore ne fonctionnent
que sur la base de paysans gendarmés par des non-paysans.
Curieux de voir comment les choses se sont vraiment passées,
je décidai de retracer le chemin allant des origines jusqu'à
nos jours, avec l'idée de déceler les points faibles
de ce système poseur de tapis. But de l'opération :
voir comment il serait possible de mettre un terme à cette
Histoire qui aujourd'hui est en passe de réussir le lamentable
exploit d'emmailloter la terre entière en plus des nouveau-nés,
et qui ne sait même plus où fourguer ses déchets
et ses crottes sans aussitôt se remettre les pieds dedans.
C'est à cette fin que, me référant (avec toutes
les réserves d'usage que me permettait ma qualité de
non-historien) au Gordon Childe et à son guide De la Préhistoire
à l'Histoire, je me suis retrouvé dans le fin fond de
ce qui n'était pas encore l'Europe en compagnie d'homos sapiens
sapiens qui s'étaient déjà sérieusement
mis sous le signe du blé, du râteau et de la bêche,
et qui «emmagasinaient dans des réserves des récoltes
suffisantes pour leur permettre d'attendre la récolte suivante»
- la chose étant attestée par des greniers que j'ai
retrouvés, sur les indications de mon Gordon, «dans tous
les villages barbares, même dans les plus anciens.»
Cela dit, attention: «tous les villages» ne voulait pas
dire tout le monde. Des tribus chasseurs n'ayant pas besoin de silos
ont disparu sans laisser de traces, mais n'en étaient pas moins
toujours présentes, ainsi que mon Gordon allait d'ailleurs
bientôt me le confirmer de façon indirecte. Ainsi, me
dira-t-il, tant que chaque groupe (d'agriculteurs bien entendu) se
contenta de faire du blé pour l'hiver, «aucune communauté
n'eut besoin d'excédents pour subsister.» Toutes vivaient
en autarcie et aussi longtemps qu'elles le pourront, elles seront
«pacifiques» - la preuve étant, ajoutait le guide,
«que leurs villages n'avaient pas de fortifications, et qu'il
n’y avait pas d'armes dans leurs tombes.»
Les choses en restèrent là, jusqu'au jour où
un problème surgit (c'est ici que je devais me méfier
de ce qu'allait dire le Childe) : «la révolution néolithique,
précisait-il, s'était accompagnée d'un accroissement
démographique des cultivateurs. . . lesquels, pour augmenter
leur espace vital et cultiver de nouveaux champs, furent amenés
à devoir s'emparer par la violence de nouvelles terres sur
lesquelles vivaient des peuples sauvages restés chasseurs.»
La démographie pour justifier l'Histoire, le Childe se faisait
l'écho du John-Quincy expliquant au May Flower la nécessité
de se débarrasser de l'Indien, pour exactement la même
raison -la différence étant qu'en l'occurrence le Childe
postulait que des planteurs sans armes se seraient emparés
de terres défendues par des chasseurs nécessairement
armés. Mais ça ne tenait pas debout! C'était
forcément tout le contraire - surtout que, comme le Childe
lui-même venait précisément de le dire, lesdits
planteurs n'avaient même pas de fortifications autour de leurs
silos. Si bien que si le Gordon raisonnait à contresens, ce
ne pouvait être que sous l'influence de son Ministre de la Culture
qui l'avait chargé de présenter l'Histoire sous un jour
favorable aux planteurs, de glorifier le râteau, la bêche
et le silo, et non de laisser entendre que les premiers Grands Tapissiers
de l'Histoire n'auraient que des pillards sans pelles, sans tapis
ni rien que ce soit de mettable dans un Musée!
Bref, les faits confirmaient bien mon hypothèse: des sauvages,
sur un coup de tête, avaient pris le pouvoir, et allaient être
du même coup confrontés à une nécessité
sans précédent: celle de devoir exploiter de manière
continue des homos qui exploitaient eux-mêmes du blé
de manière continue. Et c'est partant de là que j'ai
mis le cap sur les toutes premières grandes réserves
de «blé» connues, curieux de jeter un coup d'œil
sur l'utilisation qui allait en être faite. Et je fis bien,
car je fus, grâce à cela, mis d'emblée dans le
ton et le sens de l'histoire.
L'affaire se passait dans l'antique Sumer, sur le delta du Tigre et
de l'Euphrate. «Les alluvions apportées par ces deux
fleuves, me faisait savoir le Childe, avaient fait surgir des eaux
du go!fe Persique un territoire neuf aux vastes marécages couverts
de roseaux immenses, coupés d'arides bandes de boue et de sable,
Périodiquement inondé.
«Au milieu du désert aride qui l'entourait, cette jungle
parut aux hommes un vrai paradis ,. il suffisait de canaliser et de
maîtriser les inondations, de drainer les marécages et
d'irriguer les zones arides pour en faire un véritable Éden
( sic !)… Les fermiers allaient ainsi pouvoir produire des récoltes
excédentaires.»
Décidément le voyage en compagnie de Gordon s'annonçait
plein d'embûches. Ce dernier voyait tout dans une optique ministérielle.
Ainsi, par exemple, cette jungle qu'il qualifiait de «vrai paradis»,
ce n'était pas pour ce qu'elle était et offrait gratuitement,
mais pour l'eau de ses fleuves qu'il «suffisait de canaliser,
de maîtriser et de drainer pour irriguer les zones arides et
transformer le désert voisin en un véritable Éden.»
Si bien qu'à entendre mon guide, ces fermiers que je voyais
mariner dans le Delta, j'aurais fini par les croire tout contents
d'enfin pouvoir servir à quelque chose de supérieur
à eux-mêmes, quelque chose que leurs vainqueurs auraient
incarné et dont je fus curieux de savoir comment ils allaient
s'y prendre pour réussir ce coup.
Le Childe, qui survolait le problème du haut de ses dix mille
ans de Culture, m'en offrit une vue (très) aérienne:
«Les plus anciens villages connus, me fit-il voir, possédaient
au départ de minuscules sanctuaires qui furent si souvent reconstruits
et agrandis que les sites initiaux devenaient des tells (monticules)
surmontés de temples -les couches de chaque tell représentant
autant de reconstructions successives du village…
«Ainsi, entre les civilisations El Obeid et la première
civilisation historique, celle des premières dynasties, les
archéologues distinguent au moins deux phases, désignées
sous le nom de Uruk et de Jemdet Nasr.
«À la fin de la phase d'Uruk, le tell d'Erech atteignait
dix-huit mètres. À son sommet, la grande place d'une
ville épiscopale a remplacé l'ancienne place du village.
Un temple immense, de soixante-seize mètres sur trente, plus
tard consacré à la déesse Inanna, se dresse au
premier plan. Derrière, tout contre le temple d~nu, s'élève
une colline artificielle, la ziggourat, de plus de dix mètres
de haut, construite en boue et en brique et que renforcent des milliers
de gobelets en terre cuite enfoncés dans les murs abrupts avant
que la brique ne soit sèche. Un escalier donne accès
au sommet, plate-forme couverte d'asphalte, où s'élève
un temple en miniature de vingt-deux mètres sur dix-sept, qui
se compose d'une longue salle avec de petites chambres étroites
sur les côtés, et à l'extrémité
un autel et une idole. Les murs faits de brique blanchie à
la chaux et de bois importé sont décorés de niches
et de contreforts et percés de petites fenêtres.»
Le temple d'Innana, la ziggourat d'Anu, le temple «miniature»
de 22 x 17 m2, la plate-forme, les murs, le plomb, le cuivre, l'ornementation
de l'ensemble, le tout planté sur 18 mètres de ruines,
je ne voyais là pour ma part qu'une formidable montagne de
blé, une incroyable masse de temps littéralement lapidifié,
fossilisé. Et dans ces tombeaux de Rois et de Grands Tapissiers
qui émerveillaient le touriste Childe, tout ce que je voyais
pour ma part, c'étaient des tribus entières sacrifiées
dans le caillou.
Et je me disais que ces entassements, apparemment gratuits, ne pouvaient
que correspondre à une stratégie de vainqueurs visant
à s'assurer les services de vaincus.
Il en était sûrement ainsi, mais je ne voyais toujours
pas le rapport entre un tel urbanisme et l'exploitation des Fermiers
dans le Delta -lesquels, comme disait le Childe, «fournissaient
l'excédent nécessaire pour nourrir la main-d'œuvre
abondante que réclamait l'édification des collines artificielles
et des temples monumentaux, la fabrication des briques et des gobelets
de terre cuite, l'importation des sapins, du lapis-Iazuli, de l'argent,
du plomb et du cuivre qui servaient à l'ornementation.»
Bref, s'il était évident que, pour faire fabriquer des
temples, les vainqueurs ont eu besoin de surplus, je me demandais
pourquoi, pour avoir des surplus, ils eurent besoin de temples. Pour
y loger des dieux, certes, mais à quoi bon ces dieux?
Tout simplement parce que le blé, il ne suffisait pas de le
planter ni de travailler pour en avoir en suffisance, en temps voulu,
et à coup sûr. Une sécheresse ou une inondation,
trop de soleil ou pas assez, une invasion de fourmis, un nuage de
sauterelles, une attaque de pucerons, de mildious, de doryphores,
et tout était réduit à rien. Si bien qu'à
la différence de Cro-Magnon qui n'avait qu'à laisser
faire son gibier pour ne jamais manquer de rien, le nouvel homo ne
contrôlait pas seul sa subsistance.
Il était à la merci de mille imprévus. Une part
considérable, déterminante de la nature échappait
même à son contrôle.
Si bien que le nouvel homo ne dépendait pas que du blé,
mais également de tout ce qui s'en prenait au blé. Pour
le manger, le piétiner, le détruire ou l'empêcher
de pousser.
Et à la tête de cette armée d'ennemis possibles
il va s'imaginer trouver des dieux. De mauvais dieux en l'occurrence,
qu'il opposera à de bons dieux. Des dieux à se concilier
pour se défendre contre les autres. Ainsi, pendant que le Fermier,
le Vaincu, traquait le chiendent dans le Delta, j'allais voir le Vainqueur
officier dans le Temple, pourfendant le dieu du chiendent, s'appuyant
sur ceux du blé, et convainquant tout le monde que lui aussi
faisait le nécessaire pour le bien de ses victimes elles-mêmes.
Et la première des choses que les dieux réclamèrent
en échange de leur aide, ce fut que les récoltes leur
soient intégralement dédiées.
Ce dont le Childe m'offrit la pleine confirmation en m'annonçant
que «pour que l'excédent de blé soit réparti
entre les ouvriers, encore fallait-il que les dieux s'en emparent
et le répartissent entre leurs adorateurs actifs» - et,
afin de rendre les choses opérationnelles, ajoutait le guide,
il importait que «les dieux prennent vie, raison pour laquelle
ils engagèrent des serviteurs de chair et d'os capables d'interpréter
leurs oracles et de prévenir leurs désirs. D'où
la présence des temples qui en effet supposent des Prêtres.»
Les Prêtres, donc! Ceux qui, comme par hasard, avaient appris,
par les «oracles» bien entendu, leur nomination au poste
d'Ambassadeurs du Ciel. Et, outre cela, que le premier désir
des Dieux était de posséder une maison où pouvoir
stocker leur blé et installer leur Ambassadeur. «Le temple
sera en effet considéré comme la "maison"
divine, précisait le Childe, dont l'organisation garantissait
l'exploitation rationnelle de la terre, l'entretien des canaux, et
un excédent de production qui subvenait aux besoins d'une population
en forte augmentation.»
Bref, la question était réglée; voilà
ce qu'était devenu le Grand Esprit : une population mythologique
surplombant celle de Sumer, et partagée comme dans le Delta
entre le blé et le chiendent, les bons et les mauvais. Et je
savais maintenant pourquoi la société des vainqueurs,
qui avait besoin de surplus pour obtenir des temples, avait eu besoin
de temples pour avoir des surplus. Et aussi pourquoi le Prêtre
s'imposera dans l'histoire comme sujet principal, ancêtre commun
des Rois et des John Quincy Adams, et qui, «dès le quatrième
millénaire, allait assumer la charge lucrative qui consistera
à gérer les biens divins et à diriger les travaux
auxquels, lui et ses pairs, allaient consacrer le surplus des richesses.
Ainsi, tous ceux qui ne participeront plus directement à la
production de nourriture, seront-ils nourris sur l'excédent
fourni par les "locataires du dieu" et amassé dans
les greniers divins.»
Nourris, certes, mais pas pour ne rien faire, car maintenant que les
dieux avaient leur Ambassade, ils aimeront s'y voir fêter, honorer
dignement et donc mener grand train.
«Le roi ( ou Ishakku) devait sans doute son autorité
à une identification magique avec le principal dieu de la cité;
il est probable qu'il jouait déjà le rôle de la
divinité dans le jeu de la fertilité, mais ce dont nous
sommes certains c'est que, plus tard, il incarnera le dieu lors des
grandes fêtes annuelles.»
Et comme il était impossible pour ledit roi de représenter
le dieu dont il était l'ambassadeur et le chargé d'affaires
sur terre, sans majesté, ni décorum, la «maison
divine» deviendra le premier théâtre, la première
scène de l'Histoire, avec tous les besoins que cela supposait.
En raison de quoi, m'expliqua le Childe, «l'artisan sPécialisé
trouvera facilement place dans la nouvelle organisation du temple.
Mais si logement et nourriture lui étaient alors assurés,
il y perdra, en même temps que sa liberté; le prestige
que lui valait son art chez les barbares. Il dépendra maintenant
du chef de la maison qui lui fournissait ses matières premières
et à qui il devra abandonner sa production. Un même sort
attendra les nouveaux artisans qui apparaîtront à cette
époque: les verriers, les bijoutiers et les fabricants de sceaux»
- la présence de fabricants de sceaux attestant ici du fait
que le dieu, en déléguant ses pouvoirs au roi, n'avait
pas manqué de lui confier sa signature.
Cela dit, les maisons divines regorgeant de richesses, il alla de
soi qu'elles réclament d'être défendues en conséquence.
Une obligation qui n'a pas échappé à mon guide
alors qu'il prendra soin de noter qu'il arrivait «parfois que
les habitants des villes aient à repousser les attaques de
barbares affamés, qui arrivaient des confins du désert
et regardaient avec envie les richesses accumulées par des
siècles de labeur.»
(Sous une plume d'historien, les barbares sont toujours «affamés»
et fascinés par «les richesses accumulées par
des siècles de labeur», alors que, par ailleurs, ces
mêmes penseurs n'arrêtent pas de s'indigner de voir que
ces mêmes barbares passaient leur temps à tout saccager,
tout raser et tout détruire sur leur passage, prouvant par
là que leurs intentions ne furent jamais de tapisser la terre
ni d'urtiquer leur progéniture.)
Cela dit, quoi qu'il en soit, les maisons des dieux eurent besoin
d'être solidement armées en vue de soutenir des sièges,
raison pour laquelle "construites sur des plates-Jormes artificielles
et dominées par la ziggourat, elles comprenaient des greniers,
des réserves, des ateliers" et occupaient le creur de
la cité qui, par surcroît de précaution, «était
entourée d'une enceinte de briques et d'un fossé derrière
lesquels l'homme (le vrai, pas le "barbare") trouve, pour
la première fois, un monde bien à lui, relativement
protégé des dangers immédiats de la nature.»
Somme toute, par comparaison avec l'obligation sauvage de courir les
bois en quête de buffles, celle de devoir vivre à genoux
aux pieds des rois apparaissait à mon Childe comme un grand
pas en direction de l'homo digne de ce nom. Et pourtant, 8 pages plus
loin à peine, lui-même constate que «la condition
des prêtres administrateurs et celle des fermiers, ouvriers
et esclaves, n'avaient rien de commun. Les premiers ne recevaient
qu'une part infime du produit de leur travail,. et sur l'excédent
recueilli par le temple, les brasseurs, les boulangers, les autres
artisans et les esclaves ne recevaient que juste de quoi ne pas mourir
de faim. Alors que les prêtres, pour leur part, traitaient la
terre, le bétail, le matériel et les serviteurs des
dieux comme s'ils eussent été leurs biens personnels
et leurs esclaves… Bref nous entrevoyons là un véritable
conflit de classes.»
Ainsi donc, dans ces lieux même où «pour la première
fois mes homos auraient trouvé un monde bien à eux»,
c'était aussi la première fois qu'un gros paquet d'entre
eux se faisaient traiter par quelques autres comme des pioches ou
des pelles télécommandées. Et n'étant
pas historien, rien ne m'empêchait de douter du fait que jamais
mon homo ne s'était senti aussi étranger à lui-même
que dans ce monde bien à lui.
Cela dit, étant à Sumer, l'opportunité me fut
offerte d'éclaircir un autre point. Je veux parler de la raison
des guerres que les sumériens n'arrêtaient pas de se
livrer entre eux. «Bien que toutes les cités de Sumer
et d’Akkad aient possédé la même civilisation,
et que leur sort fût lié aux mêmes fleuves - ou
peut-être précisément pour cette raison - chacune
d'elles préservait en effet son indépendance politique
et combattait ses voisines. Ainsi, par exemple, les plus anciens documents
déchijfrables relatent les guerres qui opposèrent les
cités de Lagash et d'Umma pour la possession d'une bande de
terrain sur la .frontière.»
A m'en tenir à cette explication, j'ai d'abord cru que ces
conflits étaient de même nature que ceux qui opposèrent
les tribus sauvages visant à définir leurs territoires
respectifs. Mais en réalité, sans contester que des
considérations de ce genre ont certainement joué un
rôle, le fait était qu'à la différence
des guerres sauvages qui étaient décidées collectivement,
celles dont il sera question dans le Delta l'étaient par les
rois seuls. Ce qui m'était une claire indication du fait que
la tribu des vainqueurs elle-même avait cessé d'être
égalitaire, qu'il s'y trouvait maintenant des plus et des moins
que d'autres.«Le pouvoir de l'lshakku ne pouvait être
que renforcé par son rôle de chef guerrier. Le roi vainqueur
qui .frappe ses ennemis est l'un des thèmes favoris de l'art
des premières dynasties, m'apprenait le Childe qui précisait
aussitôt que «en tant que chef de guerre, le roi commandait
l'armée de la ville, mais que c'étaient les dieux des
cités qui, dans l'esprit des habitants, partaient pour la guerre
et remportaient les victoires. Quant aux traités de paix, il
étaient conclu au nom des divinités des cités
belligérantes. . . Et c'est au nom de la divinité encore,
qu'en cas de victoire le roi se voyait attribuer une part importante
du butin remporté par le dieu qu'il incarnait.»
La présentation faite ainsi de la guerre et de sa finalité
pouvait peut-être sembler cohérente mais en réalité
elle ne me satisfaisait pas du tout. Car si les rois, qui disposaient,
au nom des dieux, de toutes les ressources d'une cité, ont
éprouvé périodiquement le besoin de mettre tout
en péril ce devait être, selon moi, bien plus pour des
raisons de politique intérieure que pour un quelconque besoin
de butin. En fait, les guerres offraient aux rois d'excellents prétextes
pour s'armer et entretenir en permanence des troupes utilisables intérieurement
à des fins policières. En plus de quoi lesdites guerres
déterminaient quantité de travaux de défense,
permettaient d'y affecter des tonnes de blé, et assuraient
par la même occasion l' épuisement d'un nombre considérable
de paysans dans le Delta et de casseurs de cailloux dans la ziggourat
et le reste. Bref, pour maintenir l'ordre da~ leurs propres cités
et pour avoir la paix chez eux, il n'y avait rien de plus sûr
ni rien de plus simple que le pied de guerre pour l'lshakku de service.
Et quand tout était prêt, comment mieux conserver ladite
paix qu'en faisant la guerre au dehors, ou qu'en résistant
aux agressions étrangères ? ~elle meilleure justification
pour tout détruire et pour pouvoir ensuite tout recommencer
un cran plus haut sur les ruines constitutives du tell ? Et quel meilleur
service les lshakkus des différentes cités pouvaient-ils
mutuellement se rendre qu'en se rentrant régulièrement
dedans ? Peu importe que ces guerres aient été oui ou
non préparées, décidées et conduites dans
cet esprit: de toute manière tel fut leur résultat,
et je n'avais qu'à voir la hauteur des tells pour en être
convaincu.
Et c'est partant de là que j'ai aussi compris la raison d'être
des Pyramides, et des richesses en général : sous couvert
de beauté; ces soi-disant flambeaux de la Civilisation n'ont
jamais eu pour objectif de faire béer d'admiration les générations
futures, mais surtout et avant tout d'occuper le temps présent
de leurs producteurs, de les contenir et de les épuiser, bref,
de les rendre inoffensifs en les tuant à l'ouvrage. Sinon,
pour quelle raison, une œuvre à peine achevée,
les dieux, les rois, les prêtres, en commandent-ils immédiatement
une autre, sans arrêt, sans répit, sans jamais faire
une fin. D'où la fonction de la guerre: tout détruire
pour pouvoir repartir à zéro; et la fonction de l'Art
: tout produire pour pouvoir refaire la guerre.
De sorte qu'à mes yeux rien n'empêcherait de classer
14-18 parmi les merveilles du monde, ni de classer Chéops parmi
les guerres mondiales.
Et bien sûr il n'y avait que des dieux pour concevoir des plans
pareils. Ainsi donc mon séjour à Sumer m'avait déjà
fait voir plein de choses :
- que la politique du Vainqueur fut de fatiguer le Vaincu;
- que la Ziggourat n'a jamais eu pour but d'enrichir le patrimoine
homo;
- que les guerres dans le Delta ont toutes eu pour fonction d'assurer
la paix sociale à l'intérieur de chaque cité
;
- et que le sens de tout cela fut introuvable dans le Gordon de sorte
que je n'en aurais rien su si je ne m'étais rendu sur place.
`Cela étant, ces incroyables amoncellements de temples qui
se sont superposés il y a cinq à six mille ans pour
devenir ces montagnes de temps mort à l'ouvrage qui furent
appelées les «tells», préfiguraient-ils
déjà ce qui allait se passer depuis alors jusqu'à
nos jours ? Ce qui fut vrai dans le Delta allait-il se vérifier
ailleurs et par la suite ?
Pour le savoir, je ne pouvais plus me contenter de survoler le sujet
comme je venais de le faire, mais il fallait que j'entre dans le Temple
et que j'y prenne position le temps de savoir en fonction de quoi
et de quels objectifs précis celui-ci allait s'organiser de
l'intérieur.
Bien sûr, je savais qu'au départ l'objectif en question
avait été d'assurer la survie des vainqueurs. Mais n'y
aurait-il tout de même pas eu une raison moins triviale motivant
les décisions prises, une raison qui aurait donné à
l'Histoire un sens plus élevé, universel, digne de l'idée
que l'Adams et ses Talon s'étaient faits de l'homo, de sa mission
et de la leur ? quelque chose de beau, de fort et qui aurait été
dans le sens de l'Hegel, Friedrich, pour qui l'Histoire ne serait
ni plus ni moins que «la manifestation d'une Raison unique,
divine et absolue, et non pas subjective et particulière.»
Celle-là même qui aurait motivé les habitants
du Temple bien plus puissamment que de vulgaires affaires de blé
dans le Delta - une Raison dont les paysans, casseurs de cailloux,
empileurs de pierres et autres pionniers de la tapisseries auraient
eux-mêmes pu être fiers malgré le triste sort dont
ils faisaient l'objet.
Je dois l'avouer, j'étais sceptique.
Surtout que si l'Hegel était aussi sûr qu'il prétendait
l'être de ses dires, pourquoi les énonçait-il
à l'université devant les fils du Haut de la Ville,
et jamais devant ses domestiques en train de lui beurrer les tartines
ou de lui cirer les bottes ? Pourquoi cette réserve, sinon
parce qu'il flairait fort bien que ces gens-là ne risquaient
pas de vraiment comprendre une Raison qui serait celle de leur indignité.
Alors que les fils de la Haute ne doutaient pas d'un monde qui leur
faisait honneur.
Constatant cela, je déposai mes conclusions: si l'Hegel sélectionnait
ses auditeurs, c'est qu'à ses propres yeux, la valeur de son
discours était toute relative. Il mentait donc lorsqu'il parlait
de Raison unique, divine et absolue. Mais il mentait à tel
point que, se trompant lui-même, il mentait sincèrement.
Car en idéalisant l'Histoire, en la disant raisonnable, c'est
à son métier de Prof- et à ce qu'il en tirait
de gloire et de farine - qu'il donnait une Raison d'être. Et
j'en ai donc conclu que c'était une fois de plus dans le non-dit,
entre les lignes, que résidait la bonne information, celle
qui m'amenait à l'essentiel, à savoir que le Temple
de Sumer était toujours debout dans l'Hegel, comme dans l'Adams
et le Waterhouse...
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