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Où la nécessité exige le plaisir,
le plaisir fait loi.

Un monde existe où les domaines de la nécessité et de la liberté ne font qu’UN.
Enquête auprès de Lorenz, Konrad


Longtemps, je me suis demandé pourquoi nos psys, alors qu’ils attribuent volontiers nos troubles à des touche-pipi contrariés durant la prime enfance, ne s’en sont jamais pris aux couche-culottes. Comme si de tels dispositifs obligeant les nouveau-nés à mariner dans leurs propres excréments n’étaient pas, eux aussi, susceptibles de leur déranger le mental!
L’approche d’une pouponnière est pourtant édifiante. À corps et à cris, les petits manifestent leur révolte. L’agression cutanée dont ils sont l’objet leur est intolérable. Et s’ils pouvaient se parler, je suis certain qu’ils se demanderaient si, par hasard, en quittant l’utérus, ils ne se seraient pas trompés de sortie - pour échouer dans ce monde plutôt que dans un autre où ils auraient gardé les fesses à l’air.
Or, nous sommes tous passés par là. Mais cela ne nous empêche pas de refaire aux petits ce contre quoi nous avions tous hurlé. Comme si la chose allait de soi. Or, en réalité, ce qui va de soi, une fois devenus parents nous-mêmes, c’est qu’il en coûte nettement moins cher de changer de couches que de lessiver des draps ou laver des tapis.
D’où la question qui m’est venue: Un monde où des textiles se font mieux respecter que le derrière des enfants peut-il être vraiment juste?
Surtout que, de toute évidence, la fesse exista bien avant les tapis. Et cela dans un monde où les bébés n’auraient sûrement rien pu "salir". Car, que veut dire "salir", au juste? D’un éléphant qui bouse, penserait-on dire qu’il est en train de salir la brousse?
Conclusion, il y a eu deux temps: celui de la brousse qui n’est pas salissable et celui des tapis qui le sont.
Et, entre ces deux temps, un événement s’est certainement produit, un combat dont le tapis sortira victorieux.
D’où viendra sa "victoire"?
De quelle nature sera son pouvoir? pouvoir qu’il partagera d’ailleurs avec tout ce qui l’entoure de "salissant" comme lui.
Toutes ces questions ne cessant de m'interpeller, j’ai voulu mettre le doigt sur l'origine exacte de cette métamorphose d’un monde qui ne craignait pas la crotte d’éléphant, en un autre qui ne supporte même plus le pipi d’un bébé.
Bien sûr, je savais d’avance qu’en incriminant le tapis comme cause probable de déséquilibres mentaux graves, je ne risquais pas de me faire prendre au sérieux par les milieux "autorisés". Mais comme j’avais le privilège de n’être pas un psy, je ne risquais pas non plus perdre mon emploi. Ce qui me laissait toute liberté de mettre les pieds là où les Freud, les Lacan et les autres n’auraient jamais osé poser les leurs.
Je me suis donc rendu dans le monde qui précéda l’apparition de la tapisserie en me demandant si, en ce temps-là, la nécessité de subsister et celle de se faire plaisir auraient pu ne faire qu’UN?
Surtout qu’une évidence de tous les jours me laissait supposer qu’il n’y avait rien d’impossible à cela. En effet, mises à part quelques grenouilles de bénitier ou autres planches à repasser des soutanes et à fréquenter des divans psys, je n'avais encore rencontré personne ayant eu à se plaindre du fait que la nécessité de faire l'amour était liée à celle de faire des enfants - une contrainte si douce que la plupart du temps les partenaires font de leur mieux pour manquer l’objectif. Et c’était pour moi la preuve que la loi naturelle n’est pas forcément cause de souffrance.
Ce qui n’est pas du tout le cas chez nous lorsqu’il s’agit de manger - la sueur et la peine entrant dans la composition du pain au moins autant que la farine.
Voulant dès lors savoir ce qu’il en était avant que le pain n’existe, j’eus la chance de tomber sur un certain Lorenz, Konrad.
Ce prix Nobel viennois avait fait éditer, sous le titre "L’Agression", un guide fort bien documenté sur les rapports que les différentes espèces entretenaient avec leurs moyens de subsistance, des rapports qui ne me faisaient pas du tout penser à des travailleurs faisant le nécessaire pour gagner leur tartine.
Ainsi, est-ce avec mon Lorenz en main que je fis une grande tournée parmi nos chiens, nos chats et autres animaux dits "de compagnie" - et que j’ai pu voir ceux-ci exécuter les mouvements les plus divers, tels que flairer, lever, coucher, courir, voler, ronger, picoter, grimper, gratter, creuser, traquer, happer et secouer à mort des proies imaginaires - le tout spontanément, avec passion, comme si c'était plus fort qu'eux - alors que, nourris logés gratis, ils auraient tout aussi bien pu ne rien faire du tout.
Alors, pourquoi s’agitaient-ils à ce point?
Pourquoi, sinon parce que, dans un autre monde, ils avaient "appris" à se comporter de la sorte - monde disparu mais où, pour eux, vivre et survivre ne faisaient qu’UN, où le plaisir et la nécessité formaient un tout. Comme faire l’amour et avoir des enfants.
J'en étais là de mes hypothèses, lorsque je tombai sur une phrase de mon guide qui confirmait tout ce que je viens de dire:
En d'autres termes, voyant mes animaux exécuter spontanément, et en l'absence de tout gibier, les mêmes manoeuvres que s’il y en avait, je tins pour assuré que nos chiens, nos chats et tout le reste agissaient ainsi comme on se masturbe par manque de partenaire.
Et mon Lorenz, d’ailleurs, de soutenir ce propos en prenant l’exemple des oies sauvages. Lesquelles, dit-il, trouvent normalement leur nourriture dans le fond des étangs. Ce qui les arrange d’autant mieux qu’elles adorent filtrer la vase. Au point, disait encore mon guide, que on les nourrit uniquement de graines jetées sur le rivage, on observera qu'ensuite elles filtreront la vase "à vide". 
Rien que pour le plaisir!
Comme le Freud joue au tennis ou le Clinton au saxo!
Et le Lorenz d’ajouter que, même rassasiées, il suffit de jeter des graines dans l'eau pour qu'aussitôt les oies
Or, ce qui est vrai pour l'acte de se nourrir, ajoutait encore mon guide, l’est tout autant pour tous les autres actes de survie. Et cela non seulement pour les oies, mais encore pour tout autre animal.
Pas à dire, mais j’étais là sur une bonne piste: un monde existait bien où nécessité et liberté ne faisaient qu’UN. Tout au moins en ce qui concernait les bêtes qui, comme le faisait déjà remarquer Étienne de La Boétie, grand ami de Montaigne, au 16è siècle: "des plus grandes jusqu'aux plus petites, lorsqu'on les prend, font si grande résistance d'ongles, de cornes, de bec et de pieds, qu'elles déclarent assez combien elles tiennent cher ce qu'elles perdent; puis, étant prises, elles nous donnent tant de signes apparents de la connaissance qu'elles ont de leur malheur, qu'il est bel à voir que ce leur est plus languir que vivre, et qu'elles continuent leur vie plus pour plaindre leur aise perdue que pour se plaire en servitude... Ces bêtes qui, si les hommes ne font trop les sourds, leur crient : VIVE LIBERTÉ!...". Ce qui revient à crier: VIVE NÉCESSITÉ! vu qu'au fond, ce que les bêtes réclament en se révoltant, ou en se languissant au fond d’une cage, c'est de conserver l'obligation, merveilleuse à leurs yeux, de s'occuper d'elles-mêmes.
Et que m’apprenait encore cela? sinon que la liberté chez l'animal EN LIBERTÉ, n'apparaît ni comme idéal, ni comme concept, mais comme vécu, comme la qualité, la substance même de sa vie. La liberté, il ne la connaît pas, il l'exerce. À tel point vrai qu'il n'en prendra vraiment conscience qu’une fois piégé, lorsqu'il se débattra pour la garder, prouvant ainsi qu'elle est pour lui un bien aussi précieux que la vie, ou, mieux encore, qu’elle est sa vie elle-même, à proprement parler.
Évidemment, certains diront que les animaux qui se sentent pris, s’imaginant qu'on cherche à les tuer, ne se défendraient qu'avec l'idée de sauver leur peau. C’est bien certain, mais s'en tenir à cette unique motivation serait ignorer le fait qu’une fois pris et capturés, même nourris et entretenus correctement, ils se traînent et dépérissent, le corps en cage, l’esprit ailleurs, leur unité perdue. Aussi, en lisant dans "Le Monde" que "les animaux captifs ont des comportements artificiels provoqués par la détention dont l'intérêt scientifique est nul", mon sang n’a fait qu’un tour!
Comme si ce n’était pas la détention qui est artificielle!
Comme si les animaux une fois en cage cessaient de se comporter naturellement! Alors qu’en fait ils font savoir par toute la force de leur être, qu’ils ne supportent pas d’être captifs.
D’ailleurs, ces mêmes observateurs, s'ils entendaient parler d'un ours joyeux sous les barreaux d’un zoo, content de ne plus devoir courir le phoque à travers la banquise, ils n'en croiraient pas leurs oreilles - tous sachant pertinemment que les animaux détenus dépriment au point que pour assurer leur reproduction il faut le plus souvent avoir recours aux banques de sperme, que les grossesses arrivent rarement à terme, que lorsque certaines naissances ont lieu tous les journaux en parlent, et que la plupart des nouveau-nés se retrouvent au biberon du fait que leurs mères refusent de se laisser téter et de perpétuer ainsi le malheur qui les accable elles-mêmes.
Bref, ce que la réflexion rapportée par Le Monde m’a vraiment fait comprendre c’est que, de la même manière que les psys ignorent la vagissante critique des langes, les zoologues ignorent les beuglements du zoo en tant que critique du monde qui a produit des cages.
Tandis que moi, ayant le privilège de n’être pas plus zoologue que je n’étais psy, j’avais encore la faculté de voir que les animaux parlent tous la même langue, les uns se débattant lorsqu’on les prend, les autres s’étiolant lorsqu’ils sont pris, et tous clamant qu’ils sont réellement faits pour la nature et rien que pour la nature; aucun pour la culture, ses chaînes et ses barreaux.
Dès lors, je me suis demandé de quelle nature pouvait bien être cette culture qui trouve juste ce que la faune entière trouve faux. Et comme ce ne pouvait qu’être le produit d’une sombre histoire dont les Freud, les Lacan, les Lorenz et consorts avaient préféré ne rien me dire, j’ai profité de ma qualité de non-historien pour faire la connaissance des historiens et pour entendre ce qu’ils avaient à me dire.

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