SCIENCE, PHILOSOPHIE ET "SENS" DE L'UNIVERS

Débat entre Hubert Reeves, astronome, et André Conte-Sponville, philosophe, tiré de l'émission "droit de réponse", Michel Polac, TF1, le 18 octobre 1986:

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Résumé du débat:

Parlant du "sens de l'univers" Hubert Reeves, postule implicitement que l'univers aurait un but - et que ce but puisse être connu..

"La science, en déduit Conte-Sponville, se croit-elle en mesure de préfigurer le monde de demain?"

Reeves admit ne pas savoir. - L'ambition de la science, dit-il, est anthropocentrique avant tout autre chose. Elle se borne à découvrir, et à montrer, ce qui pourrait servir l'homme dans le monde tel qu'il est, de sorte que l'univers aura pour nous le sens que nous donnerons à nos recherches.

- Soit, poursuivit C.-S., mais pour donner un sens à la recherche, il s'agit de l'orienter, c'est à dire de savoir ce qu'on cherche. Et puisque vous dites qu'il s'agit de servir l'homme, le but que vous proposez pour la science suppose résolue l'une des grandes questions de la philosophie qui est précisément de savoir ce que l'homme veut. La science répond-elle à cette question?

- Certainement pas, rétorqua Reeves, mais, pour nous, le sens de la recherche se situe dans la recherche elle-même, dans la curiosité de l'homme, dans ce que nous appelons recherche fondamentale...

Bref, blablablabla, chacun resta sur ses positions dans la mesure où chacun avait de son point de vue raison.
D'où vient qu'il puisse ainsi y avoir deux points de vue exclusifs l'un de l'autre, celui de la science et celui de la philosophie?

La réponse est évidente . Idéalement chacun voudrait ne conserver que les "beaux côtés" de la vie, le sens unanimenent souhaité de toute recherche étant d'aller vers un monde débarrassé des banalités, des injustices et des misères du quotidien. Une ambition proprement subjective qui se heurte à la rigueur des faits .

Ainsi, Reeves, en homme de science, croit pouvoir agir sur la réalité pour la conformer à nos désirs et Conte-Sponville, en philosophe, croit plutôt qu'il faut conformer nos désirs à la réalité présente. Deux attitudes marquées du même défaut : chacune ignore le fait qu'engagés dans une logique d'exploitation systématique de la planète, en lutte contre les résistances naturelles de cette dernière à se laisser manipuler, nous nous comportons comme si nous pouvions tout à la fois être dans le monde pour en profiter et en dehors pour l'exploiter!

Tant et si bien qu'effectivement il y a maintenant deux mondes - celui qui nous a créé, et celui que nous avons créé, engendrant ainsi des conditions qui suggèrent en effet l'idée d'un sens : devenus ce que nous sommes, nous tendons vers qui nous étions avant d'être abrutis - tout en croyant que c'est le contraire! Que c'est par nature - non par connerie - que nous foutons le bordel dans la nature!

Résultat, on s'obstine à rechercher le sens de nos vies dans ce que la Culture permet de nous rapporter. Sans nous apercevoir que plus nous produisons, plus le monde devient artificiel, plus nous devons nous adapter aux artifices, et moins il nous reste de naturel à quoi nous référer. De là ce besoin de comprendre qui est proportionnel au Progrès: nos pulsions inconscientes nous raccrochant d'autant plus désespérément au monde "sauvage" que nos espoirs conscients nous portent à croire en un avenir meilleur! Ce qui nous égare n'est donc pas l'inconscient, mais le conscient devenu fausse conscience - pour assurer l'avenir des psys!

De là ce "sens de l'absurde" qui, avec La Boëtie, Lautréamont, Rimbault, Dada et les autres, triomphe des arguments de la science et de la philosophie, nous faisant comprendre qu'à force de chercher "le sens de l'univers" nous allons toujours plus loin, plus vite, et plus sûrement, en direction de nulle-part.

Bref, comme l'observait Alfred Jarry : "Si vous voulez mourir, continuez…"

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